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ISBN : 2253038423
Éditeur : Le Livre de Poche (31/12/1998)

Note moyenne : 3.64/5 (sur 49 notes)
Résumé :
C'était le paysage humain qui l'émouvait. II semble que la Beauté, pour toucher les sens de Flush, dût être condensée d'abord, puis insufflée, poudre verte ou violette, par une seringue céleste, dans les profondeurs veloutées de ses narines ; et son extase, alors, ne s'exprimait pas en mots, mais en silencieuse adoration. Où Mrs. Browning voyait, Flush sentait ; il flairait quand elle eût écrit. " Virginia Woolf, Flush, une biographie,1933.
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Critiques, Analyses et Avis (16) Voir plus Ajouter une critique
Nastasia-B
  28 août 2018
On a beaucoup parlé, beaucoup dit ou médit des qualités ou des défauts respectifs de tel ou tel exercice de traduction. À l'heure actuelle, j'ai l'impression qu'on ne jure plus que par la VO. « Oh ! ma pauvre, tu le lis en français, ce livre ?! Malheureuse, IL FAUT le lire en anglais, sans quoi tu perds tout ! » J'imagine qu'effectivement, ça doit être mieux — quand on maîtrise parfaitement la langue — de lire Tolstoï en russe, Pessoa en portugais, Pamuk en turc, Murakami en japonais, etc., etc. Mais, voilà, mes pauvres amis, mes capacités linguistiques étant ce qu'elles sont et me sentant déjà incapable de lire la Chanson de Roland en ancien français, ce qui est censé être ma propre langue dans sa version 1.0, qu'en sera-t-il du reste ?
C'est l'air du temps, il faut croire, l'ère du mondialisme à tout prix. On oublie, ou l'on feint d'oublier, que beaucoup d'oeuvres exceptionnelles de notre patrimoine littéraire francophone sont en réalité des traductions ou, plus exactement, des transcriptions ; c'est-à-dire que l'on se détache de la rigueur de la lettre pour en mieux conserver l'esprit, pour en révéler toute la force, pour magnifier toute la teneur du texte dans notre propre langue, ce qui est définitivement impossible si l'on colle de trop près à la lettre (ou si l'on est un locuteur somme toute moyen de la langue en question comme le sont bon nombre de ceux qui m'enjoignent de lire en VO).
Je cite, par exemple, le Cid de Corneille, transcription géniale de Guillén de Castro ; Dom Juan de Molière, transcrit de Tirso de Molina ; les Fables de la Fontaine, transcrites d'une brochette d'auteurs antiques. Plus proche de nous, on pourrait encore citer le Moine d'Antonin Artaud, transcrit de Lewis. Bref, chaque fois que d'authentiques auteurs se donnent la peine de transcrire un autre auteur dans leur langue, le résultat a des chances d'être à la hauteur des espérances, même si la lettre est outragée (cf la traduction de Poe par Baudelaire).
Mais les auteurs ne se donnent plus guère cette peine, on laisse la tâche aux traducteurs, qui, dans leur immense majorité sont des champions de la lettre mais pas forcément de l'esprit des oeuvres qu'ils traduisent. Les plus récents exemples d'oeuvres réellement transcrites en français et non pas simplement traduites sont peut-être celui de Finnegans Wake (car sa traduction simple était réputée infaisable) ou celui de Vie et Opinions de Tristram Shandy par Guy Jouvet, qui s'éloigne ainsi de l'ancienne traduction de Charles Mauron.
Alors si je m'éloigne — moi aussi ! — autant de l'oeuvre qui nous occupe aujourd'hui, c'est pour vous signaler un exercice de traduction — de traduction certes — mais quelle traduction, quelle somptueuse traduction ! le traducteur de Flush : une biographie, et qui n'est autre que le Charles Mauron précédemment cité mais qui, cette fois, pour Virginia Woolf, a réalisé un petit trésor d'orfèvrerie de la traduction.
Son texte coule, glisse, avance, pétille, frétille, fourmille, scintille à nos pupilles, émoustille nos papilles et tout ce que vous voudrez encore de rimes en « ille ». Il a su conserver, restituer, révéler l'esprit de son auteure, par delà la lettre et c'est un vrai bonheur à lire. Chapeau, donc, Monsieur Mauron, pour cette fidèle non traduction — sans oxymoron, cela va sans dire.
Qu'en est-il de l'oeuvre elle-même ? En 1932, c'est une Virginia Woolf qui possède déjà une grande expérience en matière d'écriture — certains diront « des heures de vol au compteur », ce dont je me garderai bien car j'approche dangereusement, et chaque jour davantage, de ce même âge fatidique. C'est une auteure, donc, qui a déjà trouvé son identité littéraire : le courant de conscience.
Immerger le lecteur dans la subjectivité (dans la tête) du personnage. Telle pourrait être, très succinctement, la définition du courant de conscience. Et c'est ici que se révèle la grande originalité (pour l'époque) de Virginia Woolf, en ce sens qu'elle prend le parti de nous faire pénétrer dans la tête d'un chien. Mais pas n'importe quel chien, un chien ayant réellement existé et pour lequel des éléments biographiques existent concrètement, puisqu'il s'agit du chien du couple Browning, l'un et l'autre poètes réputés de l'époque victorienne, ayant entretenu une épaisse correspondance au cours de leur vie. le chien, Flush, un cocker spaniel, appartenait, plus précisément à l'épouse, Elizabeth, née Barrett, avant même son mariage avec Robert Browning.
Virginia Woolf se livre à un exercice délicat, car largement hypothétique et lacunaire, mais pourtant balisé de nombreuses références authentiques. D'après moi, elle y excelle quoique… Quoique non, finalement, car, certes, elle a su trouver un ton fantastique, la dose exacte d'humour et de désinvolture qui convenait dans les trois premiers chapitres et le final, le tout allié à une grande pertinence avec son projet littéraire global du courant de conscience. Mais, oui, il y a un mais — et je rejoins totalement en cela le lecteur ileana dans sa critique : il y a ce qu'il appelle « une baisse de régime au milieu du récit » et que moi j'appellerais plutôt un changement de ton.
Virginia Woolf, dans les deux gros chapitres centraux et qui constituent à peu près la moitié de l'ouvrage, devient plus sérieuse, plus factuelle, moins distanciée. Ce n'est pas désagréable à lire, loin s'en faut, mais ce n'est plus du tout le même plaisir à la lecture, la même légèreté jouissive des premiers chapitres. Et donc, malgré sa grande expérience du roman, j'aurais tendance à lui adresser ce tout petit reproche : exercice réussi et maîtrisé dans l'ensemble, à l'exception de ce changement de ton non expliqué et apparemment non justifié au milieu, qui perturbe un peu la lecture et, en ce qui me concerne, m'a fait prendre beaucoup moins de plaisir que le début ou la toute fin du roman.
Vous êtes donc transportés, dans l'essentiel de l'oeuvre, à la place du chien. Vous percevez et interprétez les événements à la façon d'un chien du XIXème siècle, sans toutefois perdre votre double lecture d'humain spectateur du XXIème. On y lit également certains partis pris propres à Virginia Woolf, en sa qualité de femme écrivaine, appartenant à un milieu proche de celui auquel appartenait Elizabeth Barrett-Browning.
Très intéressant, donc, de mon point de vue, avec la petite limitation sus-mentionnée. Mais qui suis-je pour faire des remarques d'ordre stylistique à Virginia Woolf ? Je suis bien d'accord avec vous et par conséquent, gardez toujours à l'esprit que ceci n'est que mon avis, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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Merik
  03 janvier 2018
Mon premier Virginia Woolf sur une biographie canine, Wouaf !
Flush est un épagneul vivant en Angleterre au 19ème. De Miss Mitford à Miss Barret, il trouve son bonheur dans le regard que sa maîtresse porte sur lui, amant ou bébé non bienvenus. Et même si ses instincts sont subitement réduits à un espace domestiqué, peu lui importe, il en fait son afflair. Un toutou quoi, vous me direz.
Le roman surfe sur l'ambivalence du regard porté sur le monde, est-ce celui d'un humain ou d'un chien, ou d'un chien humanisé ? «Certes le biographe serait heureux d'en inférer que la vie de Flush, ne fut qu'une suite d'orgie dépassant toute description, et d'écrire que si le bébé, chaque jour saisissant au vol un nouveau mot, repoussait plus loin de lui la réalité ingénue, le destin de Flush, au contraire, était de rester dans un paradis où les essences se conservent dans leur pureté suprême et où la nudité des choses s'imprime immédiatement sur la nudité des nerfs : par malheur ce serait faux. ».
Écrit sur un coup de fatigue, pour se délasser après l'éreintante chevauchée des « vagues », mais aussi pour parodier les biographies à succès de l'époque, ce Flush prend des allures de coup de poker gagnant. Une écriture de haut vol, qui me donne envie d'en connaître plus sur l'auteur.
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lucia-lilas
  06 juillet 2016
Dans une lettre datée du 23 février 1933 et adressée à une de ses amies, Virginia Woolf explique qu'elle est sortie épuisée de la rédaction de son ambitieux roman : Les Vagues et profondément touchée par la disparition de son ami l'écrivain biographe Lytton Strachey auteur de Victoriens éminents. Elle souhaite lui adresser un dernier clin d'oeil à travers un nouveau projet qui l'amuse beaucoup : écrire la biographie du chien de la poétesse Elizabeth Barrett Browning (1806-1861) dont elle lit la correspondance.
Baignée dans la culture antique gréco-latine et nourrie des grands classiques européens, la jeune Elizabeth écrit depuis son plus jeune âge. Après la perte de sa mère en 1928 et le décès accidentel par noyade de son frère en 1840, elle est prise d'une paralysie qui l'oblige à vivre recluse dans sa chambre tapissée de lourds rideaux de damas vert, à Londres, au 50 Wimpole Street, surveillée par un père très aimant qui n'imagine pas voir sa fille quitter un jour sa maison. Coupée du monde par sa maladie, elle ne sort guère et passe son temps à écrire.
Sa seule compagnie, en dehors de sa famille et de deux ou trois amis, est un cocker nommé Flush qu'une amie vient de lui offrir.
Séduit par ses écrits, le poète Robert Browning entreprend une correspondance avec elle et finira par la rencontrer en mai 1845 et par … l'aimer ! Deux années passent et le couple décide de se marier en cachette le 12 septembre 1846 et de fuir ensuite avec la nurse Wilson et Flush le 19 septembre à Florence, Casa Guidi, Via Bassio, près du Palais Pitti où Elizabeth mourra en 1861.
Une vie pour le moins romanesque que nous découvrons dans l'oeuvre de Virginia Woolf à travers les yeux de Flush, le propre chien d'Elizabeth Barrett Browning !
S'il est évident que Virginia Woolf s'amuse de ce point de vue plutôt original, elle dresse néanmoins un portrait très saisissant de la société de son temps. Et son petit roman eut un succès considérable… que l'on comprend car c'est une pure merveille.
Traversant rapidement toutes les époques pour évoquer les origines du petit cocker, l'auteur suppose que l'année de naissance de Flush se situe en 1842. Il vécut les premiers mois de sa vie à Three Mile Cross dans une ferme près de Reading où il découvrit lors des sorties avec Miss Mitford les « odeurs fortes de la terre ; odeurs sucrées des fleurs ; odeurs innommées des feuilles et des ronces ; odeurs aigres des routes traversées ; odeurs âcres à l'orée des champs de fèves ». Bouquet enivrant de fragrances multiples…
On imagine ainsi volontiers le choc de Flush lorsqu'il fut offert à la poétesse qui vivait enfermée dans sa chambre « sombre et verte à cause du lierre », des haricots rouges, des convolvulus et des capucines qui obstruaient une fenêtre à jamais fermée.
« Flush, d'abord, ne distingua rien dans ce crépuscule verdâtre » surchargé de meubles, de miroirs, de bustes et de livres, le tout baignant dans une odeur d'eau de Cologne insoutenable pour le flair ultra sensible d'un quadrupède !
Finie la liberté…
La maîtresse observa l'animal, l'animal observa la maîtresse : « Entre eux béait le gouffre le plus large qui puisse séparer un être d'un autre. Elle parlait; il était muet. Elle était femme ; il était chien. »
L'animal, désespéré, finit par se coucher « sur la courtepointe, aux pieds de Miss Barrett ». Quelques rares sorties dans les magasins pour choisir un tissu et dans Regent's Park mais en laisse : le bonheur des courses folles dans la campagne semble disparu à jamais. « Tous ses instincts étaient refoulés, contredits. »
Cela dit, observant ses congénères, notre Flush prend quand même conscience qu'il fait partie des privilégiés, des toutous aristocrates somme toute…
Journées longues et répétitives où sa maîtresse écrit sans relâche, reçoit quelques visites et parle longuement, le soir, avec son père avant de s'endormir.
Et c'est ainsi que notre Flush changea : « Il est naturel qu'un chien toujours couché avec la tête sur un lexique grec en vienne à détester d'aboyer ou de mordre ; qu'il finisse par préférer le silence du chat à l'exubérance de ses congénères et la sympathie humaine à toute autre. », il vieillit, s'attacha « à la vie à la mort » à sa maîtresse-allongée-sur-son-sofa et aima finalement sa petite vie bien confortable et bien régulière… jusqu'à ce qu'un soir de janvier 1845, arrive une lettre qui bouleversa Miss Barrett, d'autres suivirent de plus en plus nombreuses. Elizabeth se jetait alors sur sa plume, étrangement agitée, les joues rouges et les yeux vifs sous l'oeil inquiet de son cocker…
Un jour, un homme fut annoncé : « Mr.Browning » : alors « Flush s'agita aux pieds de Miss Barrett. Elle n'y prit pas garde. Il gémit. On ne l'entendit même pas. Alors il s'abîma dans un muet désespoir » qui ne durera pas… rassurez-vous ! Mais, je ne vous en dis pas plus…
Ce texte délicieux et plein d'humour nous plonge dans l'intimité d'une femme de la société victorienne qui, contre l'avis de son père et de ses frères, va choisir son destin en se libérant d'une société patriarcale qui sous couvert d'aimer et de protéger les femmes, les enferme, les étouffe et finit par les tuer ! A coup sûr, Virginia Woolf admirait cette femme écrivain capable de refuser les décisions des hommes qui lui étaient chers ( après son mariage et sa fuite, elle ne reverra jamais son père) et de rompre ses liens les plus forts pour se protéger et enfin revivre.
Par ailleurs, ce qui nous est dépeint, c'est le monde bien cloisonné de la société victorienne : Wimpole Street d'un côté et ses belles maisons alignées, Whitechapel de l'autre, où les gens vivent dans des « compartiments de briques entrecoupés de venelles, avec un ruisseau pour égout. » et « où la pauvreté et le vice engendrent sans cesse le vice ou la pauvreté. »
Enfin, Virginia Woolf se lance ici dans l'exercice difficile de traduire en mots la perception qu'un animal peut avoir du monde. Mais le pouvoir des mots est-il illimité ? Au contraire, « les mots ne détruisent-ils pas une réalité » qui les dépasse ?
Finalement, ce petit texte trop peu connu encore pose des questions essentielles sur les pouvoirs de la littérature et en dit long sur la société du dix-neuvième, ses valeurs et la place accordée aux femmes.
Ainsi, derrière ses allures légères, Flush a-t-il un côté bien mordant !

Lien : http://lireaulit.blogspot.fr/
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ileana
  19 avril 2015
Une excellente biographie, malgré une baisse de régime au milieu du récit. Ah, l'art de Virginia Woolf ! J'ai particulièrement savouré l'humour (un exemple, l'exquise improvisation sur l'étymologie du mot épagneul tout au début). Sur l'ensemble, le discours balance entre pudeur et sensualité : la pudeur, lorsque l'auteur effleure les sentiments ; la sensualité en évoquant l'odorat, les textures, ou alors, dans le dernier tiers, l'Italie, vus par Flush, le cocker spaniel. Autre détail, ou plutôt une vignette : le portrait et la très brève bio de la fidèle femme de chambre Lilly Wilson, à peine 5 pages, à la fin dans le notes.
J'ai prolongé cette lecture en explorant tout ce qui accompagne la naissance de l'oeuvre et les sources d'inspiration. La vraie vie d'Elisabeth Barrett, la poétesse, et de son mari Robert Browning ; leurs portraits victoriens sur le web ; leur fugue et la notoriété qui a suivi ; la genèse de cette oeuvre, conçue comme une parodie des récits biographiques publiés par le cher ami défunt, Lytton Strachey.
D'ailleurs la bio du couple Barrett Browning était dans l'air du temps dans Les années 30 (pièce de théâtre, film). J'ai identifié sur wiki des images de la très respectable adresse à Londres, Wimpole Street No 50. http://en.wikipedia.org/wiki/Wimpole_Street
Pour finir, j'ai choisi deux longs extraits : Londres et Florence
« Il est possible qu'aujourd'hui encore personne ne tire sans trépidation une sonnette de Wimpole Street. C'est la plus auguste et la plus impersonnelle des rues de Londres. En vérité, lorsque l'esprit croit voir le monde entier tomber en ruine et notre civilisation vaciller sur ses bases, il suffit de pénétrer dans Wimpole Street ; d'avancer le long de cette avenue ; de promener son regard sur ces façades ; de contempler leur uniformité ; d'admirer aux fenêtres la consistance des rideaux, aux portes les marteaux de cuivre, leurs éclat, leur alignement ; d'observer tour à tour les bouchers qui présentent des gigots et les cuisinières qui les reçoivent ; de supputer le revenu des habitants du lieu et d'en déduire justement leur soumission aux lois divines et humaines – il suffit, dis-je, d'aller dans Wimpole Street, de s'abreuver profondément à l'esprit de paix que l'autorité y souffle, pour pousser un soupir de soulagement et remercier le ciel – car, s'il est vrai que Corinthe est tombée, que Messine a croulé, qu'on a pu voir les couronnes jetées bas par la tempête et les vieux empires volatilisés dans les flammes, Wimpole Street, du moins, est demeurée inébranlable ; [ ] car aussi longtemps que Wimpole Street demeurera, la civilisation sera sauve. »p38
Florence :
Quel fumet le soleil peut faire exhaler à la pierre ! [ ] de quelle acidité l'ombre imprégnait les dalles ! Flush [le chien] dévorait des grappes entières de raisins mûrs, surtout à cause de leur odeur pourpre ; [ ] Il suivait la douceur défaillante des bouffées d'encens dans l'entrelacs violets des sombres cathédrales ; et, reniflant, tentait de laper au passage l'or répandu par un vitrail. [ ] Il appréciait, de Florence, tour à tour les lisses douceurs marmoréennes et les caillouteuses rugosités. La pierre usée des grises draperies, les doigts, les orteils des statues reçurent bien souvent la caresse de sa langue, le frôlement des narines tremblantes. Sur les coussinets infiniment sensibles de ses pattes s'imprimèrent d'orgueilleuses inscriptions latines. Bref, il connut Florence [ ] comme ne l'ont jamais connue Ruskin ni George Eliot – comme seuls, peut-être, les muets peuvent connaître. Pas une seule des sensations lui arrivant par myriades ne fut soumise à la déformation des mots. »p151
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Emma-saru
  27 avril 2010
http://bibliobs.nouvelobs.com/20100422/19110/wouaf-wouaf
Wouaf wouaf !
Par Didier Jacob
Dans les années 1930, Virginia Woolf consacra une biographie au cocker de la poétesse Elizabeth Browning. Cela donna cette vie de chien, jusqu'ici introuvable
Vie de chien, c'est le cas de le dire. Comment Virginia Woolf a-t-elle conçu le farfelu projet d'écrire une biographie de Flush, le cocker de la poétesse Elizabeth Barrett Browning ? A 50 ans, elle vient de terminer son chef-d'oeuvre, « les Vagues ».
« J'étais si fatiguée que je m'étais étendue au jardin pour lire les lettres d'amour des Browning, et la figure de leur chien m'a fait rire au point que je n'ai pu résister à l'envie de faire une "Vie".» Ouvrage de dame, donc. Sauf que le livre, introuvable depuis ses premiers aboiements en français, et qui gambade à nouveau comme au premier jour grâce à la perspicacité de l'éditeur Antoine Jaccottet, sera en Angleterre l'un des plus grands succès de Virginia, avec un tirage de 13 000 exemplaires, épuisé quelques semaines après la sortie.
Il est vrai que, pour avoir elle-même vécu avec plusieurs de ces attachants quadrupèdes dont celui, prénommé Pinka, que lui avait offert Vita Sackville-West, Virginia Woolf a su, comme personne, pister la Weltanschauung de l'animal. Et qui pouvait mieux que la romancière du regard vague s'imaginer cocker à la place du cocker, humant l'air au cours de ses promenades, soudain alertée par un bruit suspect, un fumet, un feuillage ? Magnifiques échappées métaphoriques qui ne surprendront pas le fan-club de Virginia :
« Soudain arrivait sous le vent une odeur plus aiguë, plus forte, plus déchirante qu'aucune autre - une odeur qui lui labourait le cerveau, soulevant un millier d'instincts, mettant en branle un million de souvenirs - une odeur de lièvre, une odeur de renard. Et voici Flush filant, en un éclair, comme un poisson dans un rapide vers une eau toujours plus profonde.»
Mais la splendeur du livre tient surtout dans la manière dont humains et animaux, sous la plume de la romancière, sont au fond tous du même poil : « Flush était digne de Miss Barrett ; Miss Barrett était digne de Flush » Comme dans la société humaine, Virginia distingue, chez nos frères chiens, plusieurs couches sociales. Il en est qui parlent argot, d'autres un idiome supérieur :
« Quand il entendait la voix grave de sa maîtresse articuler des sons innombrables, il languissait après le jour où son rude et rauque gosier pourrait émettre à son tour les petits sons chargés de sens mystérieux. Et tandis qu'il considérait ces mêmes doigts toujours occupés à faire courir le roide bâtonnet sur une page blanche, il languissait après le temps où, lui aussi, pourrait noircir du papier sans relâche.»
Ainsi naît, sous la plume ensorcelante de Virginia Woolf, le premier chien écrivain de l'Histoire.
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Citations et extraits (18) Voir plus Ajouter une citation
Nastasia-BNastasia-B   22 août 2018
La terre, tantôt dure, tantôt molle, chaude en un lieu, froide en un autre, piquait, picotait, chatouillait les coussins moelleux de ses pattes. Et quelle variété de parfums entrelacés en combinaisons subtiles venait agacer et faire trembler ses narines ! Odeurs fortes de terre ; odeurs sucrées des fleurs ; odeurs innommées des feuilles et des ronces ; odeurs aigres des routes traversées ; odeurs âcres à l'orée des champs de fèves. Soudain arrivait sous le vent une odeur plus aiguë, plus forte, plus déchirante qu'aucune autre — une odeur qui lui labourait le cerveau, soulevant un millier d'instincts, mettant en branle un million de souvenirs — une odeur de lièvre, une odeur de renard. Et voici Flush filant, en un éclair, comme un poisson rapide vers une eau toujours plus profonde. Il oubliait sa maîtresse ; il oubliait toute l'espèce humaine ; il entendait des hommes à la peau sombre crier : « Span ! Span ! » Des fouets claquaient à ses oreilles. Il galopait ; il se ruait. Soudain, il s'arrêtait tout interdit ; il écoutait en lui l'incantation décroître puis se perdre ; alors, très lentement, en agitant la queue d'un air penaud, il revenait au petit trot à travers champs vers Miss Mitford ; debout elle appelait : « Flush, Flush, Flush ! » en brandissant son parapluie. Une fois au moins l'appel fut plus impérieux encore. Une fanfare souleva en Flush des instincts plus profonds, battit le rappel d'émotions plus sauvages et plus fortes qui, transcendant soudain tout souvenir, confondirent pour lui, anéantirent herbe, arbres, lièvre, lapin, renard en un seul hurlement d'extase féroce. La torche de l'amour fulgura dans ses yeux ; le cor de Vénus chasseresse éclata contre son oreille. Encore presque chiot, Flush était déjà père.

Chapitre I : Three Mile Cross.
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Nastasia-BNastasia-B   09 décembre 2018
Un ingénieux entrepreneur avait jeté bas un vieil hôtel pour élever à sa place une maison de rapport en torchis. La pluie s'égouttait à travers le toit, et le vent soufflait à travers les murs. Mr. Beames vit un enfant plongeant son broc dans l'eau verdâtre d'un canal. Buvait-on cette eau ? demanda-t-il. On en buvait ; on y lavait aussi, car le propriétaire ne permettait de la renouveler que deux fois par semaine. De telles rencontres étaient d'autant plus surprenantes qu'on pouvait les faire dans les quartiers les plus calmes et les plus brillants de Londres — « les paroisses les plus aristocratiques avaient leur part ». Derrière la chambre de Miss Barrett, par exemple, était un des pires " slums " londoniens. À cette respectabilité venait se mêler cette horreur. Mais, naturellement, il existait certains quartiers depuis longtemps abandonnés aux pauvres et où nul autre qu'eux ne pénétrait jamais. Dans Whitechapel ou dans l'espace triangulaire qui forme le fond de Tottenham Court Road, la pauvreté, le vice et la misère avaient nourri, semé et propagé leur espèce pendant des siècles et sans qu'on eût tenté la moindre intervention. Un bloc de masures croulantes dans St. Giles était « presque un établissement pénitentiaire, une sorte de métropole des pauvres ». Assez justement, lorsque les pauvres s'aggloméraient ainsi, la masse de leurs logements était appelée " nids-à-freux ", car les êtres humains y grouillaient les uns sur les autres comme les freux grouillent en masses sombres à la cime des arbres. Seulement, les maisons, ici, n'étaient pas des arbres — à peine encore des maisons. C'étaient des compartiments de briques entrecoupés de venelles, avec un ruisseau pour égout. Dans la journée, les venelles grouillaient d'êtres humains à demi nus ; et le soir, il s'y déversait encore tout le flot des voleurs, mendiants, prostituées, qui, tout le jour, avaient exercé leurs talents dans West End. La police n'y pouvait rien. Et que pouvait un simple promeneur ? Rien que traverser cet enfer en hâte et peut-être laisser entendre ensuite, comme le fit Mr. Beames, à travers des citations, avec maint euphémisme et mainte échappatoire, que tout n'était pas au mieux dans la ville. Le choléra viendrait un jour, et sans doute l'avertissement du choléra serait-il de nature moins évasives.

Chapitre IV : Whitechapel
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Nastasia-BNastasia-B   15 février 2019
Flush courait les rues de Florence pour savourer l'ivresse des odeurs. Le fil des odeurs le menait ; des grands boulevards aux venelles, par les avenues et les places, il suivait son nez, d'odeur en odeur, de la raboteuse à la fluide, de la funèbre à la dorée. Il furetait partout, franchissait tous les seuils : ici l'on battait de l'orge ou l'on cuisait le pain ; là des femmes assises peignaient leurs chevelures ; des cages d'oiseaux étaient empilées sur les dalles ; du vin se répandait en flaques rouge sombre ; ailleurs traînait l'odeur du cuir, des harnais, des aulx suspendus ; derrière une porte, des hommes assis buvaient, crachaient, jetaient les dés — Flush entrait, ressortait, toujours trottant, le nez filant à ras de terre pour humer les essences, ou dressé haut dans l'air où maint arôme palpitait. S'endormait-il dans une chaude tache de soleil ? Quel fumet le soleil peut faire exhaler à la pierre ! Se glissait-il le long d'un tunnel d'ombre ? De quelle acidité l'ombre imprégnait les dalles ! Flush dévorait des grappes entières de raisins mûrs, surtout à cause de leur odeur pourpre ; il mâchonnait puis recrachait les reliefs de chèvre et de macaronis qu'une ménagère italienne avait jetés de son balcon — chèvre et macaronis sont des odeurs rauques, des odeurs cramoisies. Il suivait la douceur défaillante des bouffées d'encens dans l'entrelacs violet des sombres cathédrales ; et, reniflant, tentait de laper au passage l'or répandu par un vitrail. […] La pierre usée des grises draperies, les doigts, les orteils des statues reçurent bien souvent la caresse de sa langue, le frôlement de ses narines trémulantes. Sur les coussinets infiniment sensibles de ses pattes s'imprimèrent d'orgueilleuses inscriptions latines. Bref, il connut Florence comme nul être humain ne l'a jamais connue.

Chapitre V : L'Italie.
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Nastasia-BNastasia-B   11 février 2019
Où Mrs. Browning voyait, Flush sentait ; il flairait quand elle eût écrit.
Ici le biographe se doit d'arrêter son récit. Deux ou trois mille mots se montrent impuissants à traduire ce que voient nos yeux : ainsi Mrs. Browning dut s'avouer battue par les Apennins. « Je ne puis vous en donner la moindre idée », admit-elle. Or nous n'avons guère que deux mots et demi pour désigner ce que sent notre nez. L'odorat humain est pratiquement inexistant. Les plus grands poètes du monde n'ont connu que le parfum des roses et la puanteur des bouses. Entre ces deux extrêmes, un infini de gradations demeure informulé. C'est pourtant dans ce monde des odeurs que Flush vivait le plus ordinairement. L'amour pour lui était surtout odeur ; odeur la couleur et la forme ; odeur la musique et l'architecture, le droit, la politique, les sciences — et la religion même. Traduire sa plus simple expérience — côtelette ou biscuit quotidiens — dépasse nos possibilités. Mr. Swinburne lui-même n'aurait pu dire ce que signifiait pour Flush l'odeur de Wimpole Street par un chaud après-midi de juin. Quant à décrire l'odeur d'une épagneule, mêlée à celle des torches, des lauriers, de l'encens, des drapeaux, des bougies de cire et d'une guirlande de roses écrasée par un talon de satin qui a longtemps macéré dans le camphre — Shakespeare seul, peut-être, s'interrompant d'écrire Antoine et Cléopâtre… Mais Shakespeare ne s'est pas interrompu. Confessant donc notre impuissance, nous noterons seulement que l'Italie apparut à Flush au cours de ces années qui furent les plus riches, les plus libres et les plus heureuses de sa vie, surtout comme une succession d'odeurs.

Chapitre V : L'Italie.
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dbreitdbreit   14 novembre 2012
".......Flush connut avant la fin de l'été que l'égalité n'existe pas chez les chiens; il y a des chiens qui sont des altesses, d'autres qui sont des roturiers. Desquels était-il donc, lui, Flush ? Sitôt rentré à la maison, il examina trés soigneusement sa propre image dans la glace. Dieu soit loué ! Il faisait partie des chiens bien nés, des chiens de qualité ! Il possédait une tête lisse, des yeux saillants mais non proéminents, des pattes frangées de longs poils, bref, il était l'égal du plus fin cocker de Wimpole Street. Aussi donna-t-il son approbation à l'écuelle pourpre où il buvait - tels sont les privilèges d'un haut rang; puis, docilement, il courba le front et tendit son cou à la chaîne- car tel est le paiement expiatoire. A cette époque, Miss Barrett l'observa qui se regardait dans la glace, mais elle se méprit sur ses pensées. Voilà un philosophe, songea-t-elle, qui médite sur la distinction entre apparence et réalité. Non, c'était un aristocrate considérant ses avantages."
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Vidéo de Virginia Woolf
Bonjour et bienvenue dans le monde de notre Vie Intérieure. Nous parlons aujourd?hui de l?expérience de voir son image dans un miroir?
« Clarissa (se dirigeant vers la table de toilette) plongea au c?ur même de l?instant, le cloua sur place, l?instant de ce matin de juin sur lequel s?exerçait la pression de tous les autres matins, voyant comme pour la première fois le miroir, la table de toilette, et tous les flacons, se rassemblant toute entière en un point (en se regardant dans le miroir), regardant le visage rose, délicat? de Clarissa Dalloway ; d?elle-même. Elle l?avait vu des milliers de fois, son visage, et toujours avec cette même imperceptible contradiction? Oui, c?était bien elle? » Virginia Woolf, Mrs Dalloway.
Le miroir n?a pas toujours existé sous sa forme actuelle : il fut longtemps un objet rudimentaire, en métal poli, n?incitant guère à la contemplation de soi. Il ne s?est popularisé dans les foyers qu?à la fin du XVIIIe siècle. Depuis, les miroirs et leurs avatars (photos et réseaux sociaux) sont omniprésents dans nos vies, et nous permettent de nous assurer de notre bonne apparence.
Mais se regarder dans un miroir peut être aussi l?objet d?expériences existentielles plus intéressantes que la simple vérification de son image. L?occasion d?une rencontre avec soi, d?une exploration des liens éventuels entre essence et apparence, avec ce goût particulier que procurent les expériences de sortie de son corps. Car se regarder dans un miroir, c?est se voir comme les autres nous voient, c?est observer un corps vivant, mobile, réactif, changeant? Et dont la contemplation prolongée va activer notre vie intérieure, bien davantage que ne le font les considérations esthétiques, qui sont l?usage habituel des miroirs?
Face à son miroir, sans autre but que mener une expérience de psychologie, on peut donc s?arrêter, et prendre son temps. Il va d?abord falloir laisser s?épuiser les automatismes mentaux, qui se déclenchent tout seuls face à notre image : on vérifie son apparence, on se dit qu?on a pris un coup de vieux, ou au contraire qu?on est resté jeune d?allure, on fait ses petites grimaces sociales (sourire, incliner la tête, froncer les sourcils, mimer différentes émotions?). Une fois passées ces babouineries, comme dit Albert Cohen dans Belle du Seigneur, on passe aux choses sérieuses?
On se regarde longtemps, en se répétant « c?est moi, c?est moi? » Au bout d?un moment, on ressent une impression aussi étrange que lorsqu?on se répète un même mot en boucle : « chocolat, chocolat, chocolat? » Après quelques minutes, survient un phénomène de dissociation entre le mot et l?objet qu?il désigne. Et des interrogations : pourquoi ce mot, et pas un autre, pour désigner cette chose ? de même, face au miroir, surviennent peu à peu des interrogations et sentiments troublés, devant notre reflet : pourquoi suis-je doté de ce corps, de ce visage, et pas d?autres ? Pourquoi ces traits sont-ils associés à mon identité ? Pourquoi cette « partie antérieure de ma tête », comme la définit le dictionnaire, a-t-elle tant d?importance à mes yeux, et à ceux des humains qui me croisent ? Que peut-on penser de moi d?après mes traits ? Mon visage reflète-t-il ce que je suis ?
Et puis, finalement, est-ce que tout ceci est si important ?
Vous vous souvenez du mythe de Narcisse : ce jeune homme était si captivé par sa beauté qu?il finit par mourir d?inanition, en contemplant son reflet à la surface d?une eau limpide. Comment faire pour que notre statut d?animal social, soucieux d?être aimé et accepté par les autres, ne nous conduise pas à être un animal narcissique, pensant que c?est notre image qui compte le plus pour être aimé ? Regardez un peu mieux le miroir : autour de votre visage, il y a le commencement du reste du monde. Il est temps d?y revenir et de le parcourir?
À demain, et ne perdez jamais le lien? avec vous-même.
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