Bernard Pivot, l'animateur de 'Bouillon de culture', répond par écrit aux questions du directeur de la revue 'Le débat'. Il fait le bilan de 724 émissions, s'explique sur son travail et nous introduit dans les coulisses de la célèbre émission littéraire française.
C'est un livre particulier car pour la première fois un animateur de grande émission culturelle expliquait son travail et ses techniques d'un métier exercé pendant 15 ans : lecteur public. C'est un livre très plaisant à lire et très instructif. On revient sur l'essence même de l'émission "Apostrophes" : sa conception, sa fabrication, son déroulement. Bien entendu, il y est question de la place de l'émission dans le milieu littéraire : comment elle est perçue, comment Pivot est perçu (il n'est "que" journaliste – et non critique - et il y tient) sachant que la popularité auprès du Français moyen semblerait rabaisser l'émission auprès des intellectuels… Intellectuels qui aimeraient néanmoins être invités parce que Pivot acquît rapidement une réputation de « bulldozer ». Cela au point de déraper et de lui attribuer le pouvoir démesuré de faire et de défaire une carrière littéraire ; ce qu'il dément. On y parle aussi abondamment de la place des émissions culturelles à la télé. Mais ce qui m'a le plus intéressée c'est d'une part la « méthode » de travail de Pivot, son regard sur le livre et la lecture (y compris à titre personnel comme par exemple sa bibliothèque) et d'autre part ses souvenirs d'émissions, ses anecdotes qui donnent souvent envie de découvrir un auteur. Enfin, il évoque aussi la pression qui finit par peser sur lui une fois le succès indéniable : attachées de presse en larmes pour obtenir le passage d'un auteur dans l'émission, sollicitations en tous genres pour apporter son nom à diverses entreprises, etc. Le seul reproche serait l'abondance. En effet, on y aborde beaucoup de choses, événements, thèmes, personnel, le tout mélangé et sur une longue période. le lecteur s'y perd un peu parfois. Ce que l'on retient de l'homme : beaucoup d'humilité, de passion et de conviction.
Il y a plus de 15 ans, les livres ont décidé de se rendre maîtres de mon appartement et de ma maison de campagne. Alors, sous le prétexte d’une émission de télévision hebdomadaire et d’un magazine mensuel, ils ont commencé de m’envahir. Depuis, il n’est de jour (hormis les dimanches et les jours fériés) qu’ils ne s’introduisent à mon domicile, individuellement ou groupés, apportés par le facteur ou des coursiers, offerts, à ma disposition, serviles. Mais je savais leurs manigances. Et je me suis défendu. Pour n’être pas submergé, je m’étais imposé la discipline d’en éliminer chaque jour, surtout les dimanches et jours fériés, quand les envahisseurs font la trêve. C’est lâche, je le reconnais, mais devant un péril si grand le respect du code de l'honneur aurait été suicidaire.
N’y a-t-il pas dans la mentalité des gens, même, surtout chez ceux qui ne lisent pas, la croyance que le livre est sacré ? On ne jette pas un livre, on ne brûle pas un livre, on n’abîme pas un livre, on en prend soin, on le range, on le classe, on en est fier.
Bernard Pivot reste ce grand passionné lorsqu'il dit "Malheur aux naïfs qui croient que zapper c'est vivre et qu'en conséquence vivre c'est zapper...» Le métier de lire