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ISBN : 207038148X
Éditeur : Gallimard (21/04/1989)

Note moyenne : 4.09/5 (sur 134 notes)
Résumé :
On est parti dans la vie avec les conseils des parents. Ils n'ont pas tenu devant l'existence. On est tombé dans les salades qu'étaient plus affreuses l'une que l'autre. On est sorti comme on a pu de ces conflagrations funestes, plutôt de traviole, tout crabe baveux, à reculons, pattes en moins. On s'est bien marré quelques fois, faut être juste, même avec la merde, mais toujours en proie d'inquiétudes que les vacheries recommenceraient...Et toujours elles ont recom... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (14) Voir plus Ajouter une critique
Woland
  16 septembre 2015
ISBN : 978207038148
Prévu dès 1936, "Guignol's Band" sortit chez Denoël en 1944, alors que Céline envisageait de fuir la France. Passons sur l'accueil reçu par le texte et passons d'ailleurs sur une vingtaine d'années puisque c'est en 1964, que "Guignol's Band", connu comme "Guignol's Band II" et incluant à la fois le roman originel et sa, disons, sa deuxième partie, sous-titrée "Le Pont de Londres", allait paraître sous sa version définitive. Un peu plus de sept-cents pages chez Folio-Gallimard, avec un style qui, lui aussi, est devenu quasi définitif. C'est une débauche de points de suspension, d'éructations diverses, d'imprécations pleines de fureur et de tonnerre, avec une galerie de personnages dont beaucoup m'ont fait penser à la scène du bordel dans l'"Ulysse" de Joyce dont j'ignore d'ailleurs si Céline l'avait lu. (J'ignore aussi tout du contraire.)
Si résumer un roman de Céline est chose pratiquement infaisable, en tout cas de manière satisfaisante et surtout si l'on s'entête à conserver soi-même un ton classique, on doit reconnaître au "Voyage ..." et même à "Mort A Crédit" un certain nombre de fils directeurs, qui, vaille que vaille, nous permettent de préserver nos points de repère. Avec "Guignol's Band", tout cela disparaît : on passe, si l'on ose le dire au sujet de la prose célinienne, au niveau supérieur. Oh ! rassurez-vous, l'auteur sait très bien où il va mais, du début jusqu'à la fin, il joue avec vous et s'amuse à vous donner l'impression absolue du contraire et qu'il vous raconte une histoire sans queue ni tête.
"Guignol's Band", ce sont les années british de Céline. Rien à voir avec la fin d'adolescence qu'il traîne dans "Mort A Crédit" , le long des couloirs glacés de l'établissement privé - et complètement perdu, dirait-on, au bout du monde - où, désespérant de ce fils qui finira, ils en sont persuadés, sur l'échafaud, ses parents se sont décidés à l'expédier au moins pour qu'il apprenne l'anglais moderne, lequel, à la différence de celui utilisé couramment par Shakespeare, est précieux pour le commerce. Non, dans "Guignol's Band", c'est plutôt l'anglais crapouilleux, l'argot des demi-sels, une apothéose de vertigineuses éjaculations verbales, qui culmine sous le feu (oh ! la belle rouge ! oh ! la belle verte !) des zeppelins. Notre Ferdinand affirme bien haut avoir ici vingt-deux ans et filer le parfait amour avec une fille - plutôt délurée mais de bonne famille - âgée pour sa part de ... quatorze ans. Au point que, à la toute fin, voilà la pauv' Virginie en cloque et que l'heureux papa ne serait autre que Ferdinand !
Mais avant d'en arriver là, sept-cents pages, je vous dis ! Un sacré paquet, c'est dire, qui commence dans la pègre et finit de même avec un long, très long intermède au coeur une famille complètement louftingue - celle de Virginie, avec son oncle, le colonel Cologham et toute une ribambelle de domestiques. Parce que, chez le colon, comme prend très vite l'habitude de le nommer Ferdidand, pour de l'oseille, il y en a ! Et du luxe ! Et de l'argenterie que c'est à se perdre quand on se demande quel couteau choisir ! Et les verres, les cristaux ! Sans oublier les lustres ! le confort, la soie, le velours, le douillet partout, partout ...
Encore peut-on se demander de bonne foi si, entre Cologham et Sosthène de Rodiencourt, un ancien prestidigitateur qui n'aime rien tant que s'habiller en Chinois et se promener ainsi dans Londres, attirant de mille manières la curiosité des badauds, ce dernier n'emporte pas la palme. Si nous avions fini, dans "Mort A Crédit", par être mis au courant du patronyme, tout ce qu'il y a de plus humble, de l'inoubliable Courtial des Péreires, il n'en sera point de même pour Sosthène. (Notez qu'il ne se suicidera pas non plus .) Ayant encore tout à découvrir de Céline, je ne saurais dire s'il a vraiment existé un modèle du personnage mais, si tel est le cas et si Céline est resté relativement raisonnable dans sa description de l'individu, on peut affirmer sans mentir qu'il avait le chic pour attirer les excentriques les plus fous - et même les tarés.
Comment évoquer Sosthène - qui est français, d'ailleurs - sans parler de sa Pépé, qu'il a épousée tout ce qu'il y a de plus légitimement et qui lui a servi d'assistante pendant vingt ans sur toutes les plus grandes scènes d'Europe - avant de rétrograder dans les salles de patronage . Aussi loufoque que son légitime, Pépé aime le sexe à la folie et, tous les jours, fait son affaire au jeune laitier londonien de quinze ans qui, d'ailleurs, ne demande pas mieux. Elle essaie aussi avec Ferdinand et leurs enlacements et délacements ressemblent tellement, en tous cas par le phrasé célinien, aux complexités d'Angkor que, en toute honnêteté, je ne saurais vous dire si elle parvient vraiment à ses fins . le plus étonnant, c'est qu'on se demande si Ferdinand lui-même est au courant ...
Toutes les fois que Sosthène, engagé par le colon pour tester des masques à gaz, a besoin de se replonger dans "les Végas des Stances" - une espèce de livre mi-hindou, mi-zen, mi-on ne sait trop quoi et attention : je pourrais ajouter un quatrième "mi" si vous m'énervez avec des considérations mathématiques - par exemple, il expédie Ferdinand le réclamer à Pépé. Après de multiples torsions et contorsions, Ferdinand le Dévoué parvient enfin à récupérer cet ouvrage sacré qui, si l'on en croit un Sosthène de Rodiencourt au bord de la rupture mentale, est le seul à pouvoir permettre aux modèles de masques à gaz créés par le colon d'avoir une chance de remporter le concours. (Oui, il y a aussi un concours, organisé par Sa Très Gracieuse Majesté mais si vous voulez en savoir plus, faites un effort : lisez Céline en cessant de faire la moue et de le traiter de grossier parce qu'il surnommait Sartre "Tartre" et qu'il a fini, en toute simplicité, à le faire entrer dans l'Immortalité sous le nom de "L'Agité du Bocal." )
"Les Végas" récupérés, Ferdinand n'en a pas fini avec les contorsions et les danses car, pendant que Sosthène se livre à diverses figures de ballets pseudo-orientaux pour invoquer la bienveillance, notamment, d'un certain "Goâ", lui doit fournir l'accompagnement musical (à l'aide de manches de brosses-à-dents ou de baguettes diverses), et en suivant un rythme bien spécial.
Sinon, pas de Goâ : rien que l'échec calamiteux.
Tandis que le lecteur se demande s'il doit s'écrouler de rire ou si Ferdinand lui-même ne tourne pas au foldingue complet, notre héros nous distrait en parallèle en nous décrivant ses "amours" avec Virginie. Je vous arrête tout de suite : il est sûr que c'est un peu salace mais tout cela est présenté dans un univers de "Pays des Merveilles" complètement distordu et peuplé d'êtres ma foi si bizarres que, quand on y réfléchit, on n'a guère le temps de s'y attarder.
En arrière-plan, toujours la pègre qui poursuit Ferdinand depuis le début et l'incendie où a trouvé la mort un usurier du nom de van Bladen. Des silhouettes qui bougent, rampent, jaillissent, s'effacent, un "Mille-Pattes" que notre Bardamu est pourtant persuadé d'avoir fait choir au bon moment sous une rame du "Tube" londonien. Des endroits louches, brouillards et embrouillaminis mêlés, le "Touit-Touit Club" où un Mille-Pattes ressuscité fait le fou sur les murs et au plafond tout à fait à la manière dont Jeff Goldblum interprète "La Mouche" pour Cronenberg, toute une ribambelle de filles publiques laissées en garde à Cascade (un autre Français et ami en principe de Ferdinand) par leurs "hommes" partis s'engager pour se battre en France, une Bigoudi qui préfère plutôt la motte (c'est le langage de Ferdinand, non le mien), qui tombe raide amoureuse de la petite Virginie dont je ne me rappelle absolument plus ce qu'elle fait là, au "Touit-Touit" (sinon bien s'amuser car la gosse est singulièrement dessalée, vous pouvez m'en croire, à s'imaginer que, entre son "oncle" et elle ...)
Et puis, éternels, à demeure, on les entend dès le "Voyage ..." et on les entendra encore, les bourdonnements provoqués par la balle restée derrière l'oreille de Bardamu au temps où il combattait lui aussi en France. Et puis les crises, les hallucinations qui le prennent aussi - et qui, elles, semblent par contre antérieures à la Première guerre mondiale. Ce sont elles peut-être les plus terribles car on ne sait trop si tout ce que voit notre héros est vrai ou s'il ne s'agit pas, le plus souvent, de cauchemars. N'oublions pas la paranoïa qui se développe chez lui - il le reconnaît volontiers - et une excentricité congénitale où elle ne peut que croître et embellir.
"Guignol's Band", littéralement la "troupe" ou l'"orchestre" du Guignol, est une ronde formidable, qui éclate de folie et de cynisme, qui oppose la froideur parfois très raisonnable d'un Ferdinand à qui on ne la fait pas mais qui feint la naïveté à une belle flopée de démences : celle de de Sosthène, bien sûr, celle, plus ricanante, plus sadique encore du colon, celle, à la fois formidable, incroyable et répugnante, de "Mille-Pattes" et celle, terriblement organisée, de Cascade. Il faut dire que, tout autour d'eux, le monde est fou. Alors, pourquoi les hommes ne le seraient-ils pas eux aussi ? Les zeppelins illuminent le ciel de Londres ; Big Ben carillonne avec fureur ; les ruelles et les étals d'une ville que Céline ne reverra plus jamais comme il les vit jeune homme, serpentent et reserpentent, se perdent, se reperdent, s'étrécissent, s'escamotent ... ; dans le caniveau ou dans les draps douteux, le sexe s'en donne à coeur joie parce qu'il redoute que ce ne soit pour lui la dernière fois et que la Mort n'empuantisse tout le monde de son sceau, lui le premier - comme cet immonde Mille-Pattes qui, aux yeux de Ferdinand (et aux nôtres) a tout du zombi, y compris les fragrances aussi répugnantes que sinistres ; l'argent fait comme d'habitude : il se laisse courir après ou il s'endort sur place, chez ceux qui ont de la chance ; aux pages qu'un Rabelais n'eût pas reniées, succèdent les émotions poétiques de Céline nous parlant de la Tamise, de l'Eau toute puissante, de l'Eau pourrissante mais aussi de l'Eau qui purifie tout ; la tempête souffle sur nous et nous emporte. Il ne nous manque plus que Mary Poppins, revue et corrigée à la manière Céline, avec son parapluie à bec de canard transformé en godemichet géant, l'horrible Vieille Sorcière de l'Ouest voulant baiser à peut près tout le monde, mâles et femelles, se joignant à cette vaste, cette énorme, cette époustouflante saturnale avec, en prime, une bande d'angelots-diablotins prêts à se délurer.
C'est du Céline, du pur de pur, du fil-en-quatre : cramponnez-vous à la bouteille et buvez, buvez jusqu'à plus soif. Céline : la seule gueule-de-bois qui vous fera toujours du bien. ;o)
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Pingouin
  08 mai 2012
Avant celui-ci, le dernier Céline que j'ai lu était D'un château l'autre, que je n'avais que modérément apprécié, sentiment qui ne peut être imputable qu'à une mauvaise lecture, car j'adore ce style, il me semble impossible de ne pas l'avoir aimé, c'est une écriture phénoménale.

Guignol's band se déroule dans Londres, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de vous faire un résumé de l'histoire, car celle-ci est tellement décousue et impromptue qu'elle ne peut qu'être découverte avec son auteur.
Beaucoup d'auteurs -je pense notamment à Foucault- considère que le style doit être au service de l'idée ou l'histoire exprimée dans le livre, que celui-ci doit simplement agir comme un excipient pour mieux permettre l'assimilation de cette dernière, que la forme doit presque disparaître afin de laisser au fond la pleine expression. Céline ne pense pas comme ça.
Pour Céline et particulièrement pour ce roman -je ne prétends pas avoir une connaissance exhaustive de son oeuvre, du moins pas encore,ce n'est que mon sentiment-, j'ai l'impression que justement le fond n'est là que pour permettre la forme. Que l'histoire existe afin de faire surgir le style. Et quel style ! Il a sans doute raison de penser ainsi, en ce qui concerne son oeuvre tout du moins, car elle est incroyablement expressive, tant dans la haine qui l'habite que dans l'amour.
L'émotion ! Voilà ce qui domine et ce que Céline voulait faire dominer, si elle était plutôt négative dans Mort à crédit -car le Voyage est toujours très proche du style conventionnel, quoiqu'on en dise-, une autre, positive, semble exister dans Guignol's band ; celle de l'amour. Ça reste du Céline, tout ça reste crasseux et sombre, mais quel plaisir de voir ce sentiment décrit avec une telle plume, ça change des éternels comparaisons et métaphores dont regorge la littérature à ce sujet.
Il faut être accoutumé à l'univers du sieur Destouches afin d'apprécier cet ouvrage, d'abord pour, encore et toujours, cette révolution stylistique qui est ici encore plus poussée que dans Mort à crédit -qui y était déjà plus poussée que dans le Voyage- ; mais également pour cette grandiloquence, pour cette exagération permanente, pour cette hallucination constante, car oui, tout ce qu'il nous raconte est halluciné et hallucinant. Il m'est souvent arrivé, au cours de la lecture, de me dire que quelques pages plus loin, Ferdinand se réveillerait dans son lit, et que tout ce qu'il vient de me décrire était un rêve ou un cauchemar, mais non, ce n'était que la description du délire dans lequel il se trouve, un délire que j'adore.

Ce n'est ni le plus connu ni le plus abordable des romans de Céline, il s'agit d'une sorte de "pont" entre ses premières oeuvres, la coupure de la guerre et des pamphlets, et sa trilogie allemande. Durant toute cette évolution, le style s'affute, se précise, se crée sous nos yeux ; il est primordial de prendre en compte la parution chronologique.
Si vous avez la capacité à entrer dans ce délire, cette hallucination, à apprécier ce style, lisez-le. N'espérez pas y trouver de grandes considérations sur la nature humaine comme on peut en trouver dans le Voyage, non, vous n'y trouverez qu'un style délirant -davantage qu'un délire stylisé.
Ce n'est pas un chef-d'oeuvre pour Céline en ce sens qu'il n'est pas son roman le plus marquant, mais c'est un chef-d'oeuvre pour la littérature en ce sens que Céline a révolutionné cette dernière et qu'une telle puissance évocatrice ne peut que nous retourner.
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Luniver
  03 septembre 2012
Ferdinand est mutilé pendant la première guerre mondiale, à 80%, et donc réformé. À l'hôpital, un de ses camarades de chambre a juste le temps de lui donner l'adresse de son oncle Cascade à Londres, avant d'être fusillé pour mutilation volontaire.
Ferdinand se rend donc à Londres en compagnie de Boro, un chimiste peu fréquentable fasciné par les explosifs, chez Cascade. Celui-ci, proxénète important, se retrouve avec toutes ses filles sur les bras, ses souteneurs partant un à un pour la guerre. C'est le début d'une longue errance pour notre héros, qui va rencontrer des personnages plus fantasques les uns que les autres : un usurier obsédé par la musique, un Français fasciné par les rites hindous, un général qui se lance dans la construction de masques à gaz, … Pour ne rien arranger, Ferdinand tombe même follement de la nièce de ce dernier, âgée de seulement treize ans.
Ce récit est assez étrange : Ferdinand est paranoïaque, il craint tout le long du récit des rencontres avec la police, avec ses anciens amis qu'il a laissé en plan, … il est pris de délire, d'abord par la drogue et l'alcool, mais plus le roman avance, plus il est difficile de déterminer où s'arrête la réalité et où commence les hallucinations. À tel point qu'aux deux tiers du roman, j'ai dû faire quelques recherches, persuadé d'avoir manqué quelques moments clés de l'intrigue...
Si l'histoire m'a glissé entre les doigts, le style est par contre un vrai régal : sombre, haché, brutal.
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Colinvian
  07 décembre 2018
CRITIQUE DU VOLUME 1
Difficile en quittant Céline d'écrire à son tour. Il est de ces auteurs qui paralysent autant qu'ils encouragent ; étendant le possible de l'écriture romanesque, il montre aussi la vanité de toute imitation. Tout auteur qui s'essayerait à gonfler son texte des fameux « trois points », les agrémentant ci et là de joyeux points d'exclamations, de « Merde ! » et de « plof ! », ou de tout autre crachat verbal de son invention, serait grotesque, caricatural ; condamné à imiter, peut-être avec talent, certainement sans intérêt. Pourtant la tentation est là d'écrire quelque chose de proche. Personne ne raconte comme Céline, et l'on ne sait pas avant de le lire que la chose est possible. On voudrait étendre les richesses de cette écriture romanesque – mais Céline la pousse à l'extrême et coupe l'herbe sous le pied des héritiers. On rit, on s'extase, on s'ennuie parfois ; mais la vague célinienne, féérique et sinistre, reprend le lecteur dans un nouveau délire, le dépose en un feu d'artifice langagier, à la limite de l'écoeurement, dans quelque gargote anglaise où se croise une flopée de personnages littéralement incroyables.
Guignol's Band I a été publié en 1944 aux Editions Denoël. Flairant l'épuration, Céline délivre à son éditeur cette première partie, agrémentée d'une légendaire préface où l'on croirait entendre Céline boucler ses valises. « Il a fallu imprimer vite because les circonstances si graves qu'on ne sait ni qui vit qui meurt ! Denoël ? vous ? moi ?... ». Denoël est assassiné l'année suivante.
La deuxième partie, Céline l'écrit dans la foulée : elle ne sera publiée dans une version primitive qu'à titre posthume, en 1964. Il faudra attendre encore vingt ans pour découvrir le dernier état du manuscrit. Guignol's Band I et II peut donc être lu comme un tout, mais c'est bien comme un roman magnifiquement inachevé que les lecteurs le découvrirent alors. Et la fin, qui semble n'en être une que parce que l'auteur l'a décidé ainsi, sans que la narration ne le justifie, n'est finalement pas moins abrupte que celle de Mort à Crédit, roman que l'on ne soupçonnerait d'aucune incomplétude. C'est que Céline n'écrit pas ici une histoire qu'il déroulerait sur trois-cent pages ; il offre une succession d'hallucinations liées les unes aux autres par les pérégrinations hasardeuses d'un narrateur malléable. Aucune conclusion. Juste une succession de plaisanteries coupées au lyrisme.
Ce roman de Céline est probablement le meilleur des trois premiers. Guignol's Band se lit pour l'essentiel comme les aventures d'un clochard sous métamphétamines. Pas de pessimisme appuyé par des aphorismes : Voyage au bout de la nuit, déjà, semble bien dépassé. le narrateur déambule dans le Londres des années 1910, entre un mac, des prostituées, un prêteur sur gages, un Chinois Européen dont on ne comprend pas grand-chose : autant de personnages qui se ressemblent, parlent à peu près pareil comme chez n'importe quel mauvais romancier. Mais Céline a trouvé la parade : tout le récit est raconté par l'intermédiaire de ce narrateur peu fiable, dont on ne sait rien sinon que, mutilé de guerre, il souffre d'une paranoïa excessive qui lui fait voir les autres comme des dangers potentiels – tous semblables, tous fous. Difficile de savoir si le monde évoqué par Céline est véritablement pourri, rongé par une sexualité débridée, vérolée, ou si le cerveau extraordinaire du narrateur n'est pas plutôt un formidable amplificateur qui lui fait voir des êtres et des choses n'existant que dans le roman. Toujours est-il qu'il nous emporte, dans une prose explosive, tremblante entre l'argot et les exclamations diverses, au service d'un récit tourbillonnant. Pour la première fois dans l'oeuvre de Céline l'on songe à Boris Vian : mêmes séquences de délires sexuello-comiques, même tristesse sous-jacente, même incursion, parfois, d'un fantastique étrangement assimilé par les personnages d'un univers presque réaliste. Refus, aussi, des idées : Guignol's Band ne délivre pas de message. C'est une fête sinistre, une expérience esthétique spécifiquement littéraire qui repousse les frontières du genre ; libre à nous alors d'en faire quelque chose ou de n'en garder rien.
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Moulayee
  03 octobre 2018
Comme tous les ouvrages de LFC, ce livre est en grande partie autobiographique.
Rédigé après le voyage et après mort à crédit, l'auteur n'avait plus rien à prouver et s'est complètement lâché dans l'écriture. Pour moi, c'est le roman le plus abouti au niveau du style de Céline: plus aucune retenue au point qu'on se demande si l'auteur se soucie qu'on comprenne ses phrases.
Cela donne lieu à un rythme inconstant, à un vocabulaire de plus en plus délié, riche et hétérogène et surtout à une déconstruction de la phrase, de syntaxe.
Mais quand Céline déconstruit, c'est pour reconstruire après, pour construire quelque chose de mieux, d'inédit.
Guignol's band c'est un autre français, plus franc, moins lourd, qui touche directement au coeur, aux tripes, à la cervelle.
Il écrit comme on parle mais on ne pourra jamais parler comme il écrit.
S'il y a un Céline à lire, c'est bien Guignol's Band. Bien que le récit soit moins intéressant que le voyage, ce livre reste le plus accompli. de toute façon, on ne lit pas Céline pour ses histoires mais pour son écriture !
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Citations et extraits (19) Voir plus Ajouter une citation
WolandWoland   17 septembre 2015
[...] ... - "Vous êtes lourd, Sosthène! ... Vous êtes lourd ! ... Lourd et imbécile !

- Moi lourd ? Moi lourd ? ..."

Ah ! il me regarde ... il me dévisage ... il en revient pas ... que je l'appelle lourd ! ...

- "Moi lourd ? ... Moi morveux ! ..."

Ah ! il en veut pas de lourd ! ... Ah ! il rebiffe épouvantable !

- "Moi qui suis métaphysique ! ... Entends-moi bien, métaphysique !"

Ah ! il en revient pas ! ... Je l'ai vexé dans l'âme ! ...

- "C'est ça que vous comprendrez jamais, petit bouseux cafouilleux chiard ! Métaphysique ! ... métaphysique ! ..."

Il en bégayait de la surprise ... c'était trop de colère !

- "Si ... Si ... Si ... vous m'écou ... couterez ! ... un pe ... petit ... peu ! au lieu de suivre vos instincts ... Voleur ! Pillard ! Malotru !"

Ah ! il se voyait pas lourd du tout ... Ah ! il pouvait pas digérer ...

- "Métatphysique ! Ethérien ! ... Voilà petit sot ! ce que je suis !

- A votre place moi monsieur Sosthène, je me mettrais pas en colère ... je donnerais des leçons à personne ... je me ferais pas remarquer ! ...

- Remarquer ! Ah ! remarquer ! ... Ah ! elle est trop bonne ! Ecoutez-moi le morveux ! Et vous sale petit apache, vous vous êtes peut-être pas fait remarquer ? Ah ! vous voulez tout savoir ! Ah ! vous voulez que je vous renseigne ! Ah ! vous me mettez en colère ! Eh bien, je vais vous dire une bonne chose ! Voilà ce qui va vous arriver ! On va vous foutre à la porte ! petit ingrat ! petit saligauc ! à la rue ! sale petit cochon ! ... au ruisseau d'où vous êtes venu ! ..."

Il était monté contre moi ...

- "Vous êtes jaloux, monsieur Sosthène ... Vous n'êtes plus maître de vos paroles ! ..." que je lui réponds bien calmement ... "mais puisque vous êtes si bavard ... une confidence en vaut une autre ! Je vais vous dire aussi quelque chose, monsieur Sosthène de Rodiencourt ... si moi vous me faites foutre à la porte ... eh bien vous vous serez pendu ... Monsieur le marquis de Sosthène ! Pourriture fieffée ! ..."

Ah ! là tac au tac !

- "Pendu ! Oui cher Maître ! j'insiste ! ... Pendu ! parfaitement ! ... Pendu ! ... c'est la moindre des choses ! Haut et court ! et garanti ! Mais oui ! haut et court ! Voilà ce que ça sera ! ...

- Vous gueulez comme un putois, monsieur le Mouchard ! ... Nous ne sommes pas chez nous ici !

- Vous me comprenez difficilement, vous êtes lourd, monsieur Sosthène ! Je vous le répète ! Je vous l'ai déjà dit ... C'est vous qui me forcez à gueuler ! ...

- Cette maison n'est pas la nôtre ... et vous vous tenez comme un porc ! ... Comme un galvaudeux ! ... On voit que vous sortez du boxon ! ..."

Et hop ! j'y sautais sur la truffe, c'était pas loin, juste bord à bord ...

- "Boxon ! Boxon ! ah ! minute ! Je vais vous en mettre moi du boxon !

- Ah ! ..." qu'il hurle ... beugle ... "l'assassin ! Voilà l'assassin !" comme ça le doigt en l'air ... "ATTENTION ! ON !! ON !! ON !!"

Ah ! il me dégoûte ... il me décourage ... J'y touche pas ! Merde ! ... Je retombe sur le lit ... je pourrais l'abolir à zéro qu'il serait pas moins pire dégueulasse ... Ca pourrait plus servir à rien ! ... charogne est finie ! ... je me retourne contre le mur ! ... [...]
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LuniverLuniver   03 septembre 2012
Sitôt dit... En route ! Bordel sang ! À la poursuite de ce Prospero ! à la trace de cet acrobate ! Tout le pont à retraverser ! D'abord ça pouvait se trouver que par là... après l'usine élévatrice, passé Blackfriars et le Dépôt, le bassin à sec, tout de suite après les réservoirs, où la berge devient plus haute, où commencent les petites rues à coudes, toute la ribambelle des cottages, les mille et mille portes à marteau, les géraniums à perte de vue, tout le fatras des impasses en brique, Holborn Commons, Jelly Gates, gris labyrinthe bourrés de marmaille, que ça vous fonce dans toutes les jambes, remue-ménage, bricoles, cerceaux, casseroles, tintamarre, faufile partout, piaille à cloche-pied, nique, cabriole, boum! saute-mouton ! filles, garçons, culbutes ! pflouf ! au ruisseau ! ça vous emporte de brusquerie ! vous éclabousse de joie si vive ! le soleil vous attrape partout, vous brûle le cœur de plaisir, des murs gluants, des ruelles magiques, filles retroussées, blondinettes fauves, butors d'étoupe ! à grands ramponneaux de jeunesse, délire ! déliré ! gambades pour l'éternité ! Mourir ainsi tout emporté de jeunesse, de joie, de marmaille ! tout le bonheur ! le bouquet de joie d'Angleterre ! si frais, si pimpant, divin ! pâquerettes et roses moustillantes ! Ah ! Je m'exhale ! Ah ! je m'enivre ! J'oublie mon propos ! Je me perds ! Prospero ! Prospero !
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LuniverLuniver   30 août 2012
Je lui montre le papier, la note ... Je lui épèle... on la regarde ensemble... Il comprendrait rien tout seul... L'anglais vraiment il est obtus... C'est bien décrit les conditions... Ça faut admettre c'est du strict !... «Tous les Inventeurs en même temps coiffés de leurs masques respectifs, dans une seule casemate, deux gaz coup sur coup ! arsines et puis le gaz inconnu... Le 8 juillet au matin à neuf heures très exactement aux usines Wickman, Kers and Strong... Upper Betlam Green.» Le lendemain encore deux autres gaz, toujours les épreuves, dix minutes chacun. Le tout sous le contrôle officiel «casemates hermétiques blindées» souligné même que c'était. Et puis les membres du jury : un amiral, deux généraux, trois ingénieurs, deux médecins, trois chimistes, un vétérinaire. Vraiment tout à fait sérieux...

Tout semblait prévu au programme. La gamme des primes et récompenses. En cas d'asphyxie légère une petite prime de vingt-cinq livres. En cas de malaise assez grave quarante livres fifty. En cas de mort, cent livres pour la veuve, trente par orphelin... mais l'inventeur bichant ferme, le triomphe à toutes les épreuves, alors cette gâterie !... cette gloire, les millions ! la chiée !... la commande énorme immédiate !... Cent mille masques par mois !... Plus même besoin de Tibet !... Le gros lot terrible ! La timbale de Tonnerre de Dieu !...
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LuniverLuniver   31 août 2012
C'est bien ce que je pensais... Ils avaient ouvert une bonbonne d'un gaz absolument spécial qui les avait rendus malades, déchaînés dingues à l'instant même... l'attaque au cerveau... comme des bêtes enfumées en cage à râler et mordre !... et foncer dans n'importe quoi !... à l'action les monstres humains !... le terrible transport !... La première bouffée c'est la pire, et puis après c'est une ivresse, le Ferocious 92 toute la bonbonne en vérité... et même encore du rabiot, un petit flacon scellé au verre, l'intrait de Ferocious... le gaz méthylométhylique surdistillé à quinze intraits, qu'avait point son pareil au monde question férocité, attaque... un millicron suffisait !... Son découvreur en revenait pas... Il en demeurait tout surpris, il professait dans un lycée à Dorchester, la botanique, il ne se livrait aux expériences que quelques heures par semaine. C'était en somme en désœuvré qu'il avait traité l'ypérol par sels de méthane, puis surcomprimé par filin verre à telles surpressions alors ! qu'une tonne rendait un dé à coudre !... C'est dire pour voir l'intensité ! Ils avaient reniflé le tout d'un coup nos deux intrépides, une tonne par narine ! L'effet illico ! Instantanément donc ils s'étaient rués l'un sur l'autre, violets, rouges de rage, sauté dans les plumes, assommés d'abord à coups de poing et puis à coups d'ustensiles, tout ce qui traînait y avait passé, tout le matériel de la baraque, un saccage atroce... Le colon qu'avait eu tellement de doutes, qui voulait pas qu'on l'embobine, qui croyait pas aux rapports, qui doutait tant du Ferocious, maintenant il avait eu ses preuves ! deux trois cent coups de poing sur la gueule tellement l'autre s'était emporté...
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LuniverLuniver   29 août 2012
«Sortez-le... Sortez-le !...» qu'il fait aux quatre «Commissionars» de garde... Des costauds, vraiment, des hercules qui se décident illico !... Je m'enlève !... La grande porte ouverte !... La rue !... Je pars en trajectoire !... Projectile !... Je domine !... Je surplombe !... Fusée !... Je plane haut par-dessus le trottoir, arme nouvelle, par-dessus la foule !... et pzoff !... je retombe en plein dedans !... en plein dans les Russes... Ah ! bouillie !... Ils groument atroce me recevant !... J'en ai assommé cinq d'un coup !... Ils gisent là !... Les cinq !... Les femmes me labourent !... m'arrachent ce qui me reste !... Je titube dans les ventres... des émigrantes à mouchoir, des paysannes pour l'Amérique... Je suis agoni par tout un peuple !...Je pouvais plus m'extirper des membres, des corps emmêlés. Je remarche encore sur les gisants... On se piétine les uns dans les autres... Les corps m'engueulaient effroyable, en russe, en italien, en tchèque...
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