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EAN : 9782365331012
416 pages
Éditeur : Asphalte (03/09/2020)

Note moyenne : 4.11/5 (sur 19 notes)
Résumé :
1990, Nevers. Katia, lycéenne rebelle, étouffe au bord de la Loire. Elle découvre la poésie, l’engagement et rêve d’indépendance. Elle tombe follement amoureuse de Pierre-Yves, libre et anticonformiste comme elle aimerait l’être. Mais la soif d’absolu du jeune homme va bien plus loin que la sienne….

1990, Zagreb. Damir et Jimmy sont les Bâtards célestes, le duo rock qui monte. Leur tube « Fuck you Yu » fait danser la jeunesse yougoslave, qui se reconn... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
Isidoreinthedark
  15 janvier 2021
Début des années 90 à Nevers, Katia Koné redouble sa terminale, écrit de la poésie, et s'ennuie ferme. Sa rencontre avec Jean-Luc, jeune homme atypique va illuminer son quotidien et marquer le début d'une histoire d'amour mouvementée. Sur l'île yougoslave de Hvar c'est l'été, Damir, son ami Jimmy et sa cousine Nada vivent leurs derniers moments d'innocence et composent « Fuck you Yu » qui deviendra le premier tube des « Bâtards célestes », duo punk-rock formé par les deux compères.
« Demain la brume » s'articule autour de deux arcs narratifs, l'un situé dans une France provinciale un peu endormie et l'autre dans une Yougoslavie qui, à peine sortie du communisme, est déjà sur le point de sombrer dans la guerre civile.
L'auteur décline un récit à plusieurs voix, celle de Katia qui découvre une forme de liberté, celle d'Amir, musicien poète qui refuse la guerre civile sur le point de naître, celle de Jimmy, rockeur au succès éphémère enrôlé dans une milice croate qui tente de défendre Vukovar et celle de la belle Nada engagée dans un commando serbe qui s'efforce de reprendre sa ville natale.
Alternant les points de vue et les ressentis de chacun, le roman ressemble à un tableau impressionniste et nous décrit par petites touches le début du conflit qui va déchirer ce qui s'appelle encore la Yougoslavie. La légèreté, l'insouciance et les rêves des jeunes protagonistes vont progressivement laisser place au déferlement de la haine séculaire qui oppose Serbes et Croates puis à l'horreur absolue de la guerre fratricide qui éclate au coeur de Vukovar.
L'engagement de l'insaisissable Jean-Luc auprès de la milice croate qui défend Vukovar est la touche finale qui rassemble l'ensemble des protagonistes du roman devenu un tableau apocalyptique qui fait songer à Guernica. La ville natale d'Amir et de Nada va se transformer en ville martyre prise en étau entre Serbes et Croates et devenir l'épicentre du drame qui se joue entre les personnages.
Dans un style toujours fluide et souvent empreint de poésie, Timothée Demeillers nous propose un ouvrage protéiforme, mêlant ombre et lumières, explorant les rêves et les désillusions d'une génération, qui permet d'appréhender un conflit à la fois si proche et si lointain. L'innocence et la joyeuse légèreté du début du récit ne sont qu'une parenthèse éphémère d'un roman consacré au désenchantement d'une jeunesse sacrifiée qui va prendre part à un affrontement d'une indicible sauvagerie. « Demain la brume » est un livre sombre comme une nuit sans lune, qui ressuscite avec maestria les tourments mélancoliques de l'âme slave et nous plonge aux coeur des ténèbres de la guerre des Balkans dont la violence explose telle une grenade au visage sidéré de son lecteur.

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hcdahlem
  30 décembre 2020
«Ce cataclysme qui nous écrasés»
À travers les portraits de jeunes qui ont envie de mordre la vie à pleines dents, Timothée Demeillers raconte comment en 1990 la Guerre s'est invitée en Europe. Et a balayé leurs rêves, de Nevers à Vukovar.
Dans ce beau roman choral, Timothée Demeillers présente successivement les personnages qui vont nous accompagner au fil des chapitres et qui finiront par se croiser bien plus tard. On commence par Katia Koné, une jeune fille de dix-neuf ans qui a soif de vie. Elle s'ennuie à Nevers où il ne se passe rien en ce début d'années 90. le seul petit titre de gloire des habitants aura été nomination de Pierre Bérégovoy au gouvernement.
Après le lycée, il lui reste la musique – sa chambre est tapissée de posters des Clash – et l'envie de prendre le large. L'occasion va s'offrir à elle lorsqu'elle rencontre Pierre-Yves, musicien punk. Lors d'une soirée chez une copine, il va lui propose non pas de la ramener chez elle, mais d'aller jusqu'à Paris. Un voyage qui va changer sa vie.
Changement d'univers dans le second chapitre. Nous sommes cette fois dans l'ex-Yougoslavie, au moment où Tito meurt et où les pays de l'est vont basculer les uns après les autres. C'est là que nous faisons la connaissance de Damir Mihailović qui, avec Nada et Jimmy, ont formé un groupe de rock contestataire baptisé les Bâtards Célestes. Lors d'un concert, il se font remarquer en interprétant Fuck you Yu qui ne va pas tarder à devenir l'hymne de tous ceux qui aspirent à davantage de liberté et d'indépendance dans cette Yougoslavie qui a rendu l'âme, même s'ils n'entendent pas pour autant être récupéré par les nationalistes Croates qui poussent les feux. Peur eux, il n'est pas question d'être inféodé à un quelconque pouvoir.
Nada, quant à elle, se retrouve aussi désoeuvrée que son père, licencié après vingt-cinq ans à l'usine de Vuteks. Une décision que Milan, son ami d'enfance, explique comme un choix politique: il faut éloigner tous les Serbes. Nada n'y croit pas trop. Mais en cet été 1990, elle décide de «faire attention».
Des extraits du journal intime de Sonja Kojčinović viennent s'intercaler au fil d'un récit qui se tend de plus alors qu'en France ce qui se trame à quelques centaines de kilomètres est vécu dans une indifférence quasi-totale.
On sent combien Timothée Demeillers s'est documenté et combien il essaie, en détaillant les exactions commises, d'éviter tout manichéisme. Cette saloperie de guerre ne peut être propre, obligeant bien malgré eux les gens à prendre parti. Pierre-Yves pourra témoigner de cette horreur, lui qui rêvait d'aventure va se retrouver en première ligne là où «la civilisation est réduite à un panorama jaune, brûlé, constellé d'impacts, de jardins labourés, de bicoques éventrées, de débris de désolation». Roman puissant qui peut aussi se lire comme une piqûre de rappel face à la montée des nationalismes, aux solutions populistes, mais aussi au déni de réalité, à cette furieuse envie de tourner la tête pour ne rien voir. Alors s'élèveront les paroles de «Le vent froid a gommé les frontières», une chanson composée alors, la houle a atteint les arbres des forêts, a obscurci les sentiers de montagne, laissant des villes brûlées, du gros sel et les cris du silence, demain la brume, demain la brume.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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jpguery
  04 octobre 2020
La guerre en Yougoslavie au début des années 90 est au coeur de ce roman très noir de l'angevin Timothée Demeillers dans lequel il croise les destins de cinq personnages. En France d'abord, à Nevers, où Katia, petite lycéenne punkette black tombe sous le charme de Pierre-Yves, un vrai baroudeur qui rêve d'aventures à la Che Guevara. En Yougoslavie, on découvre un trio des plus attachants avec Damir et Jimmy, jeunes rockers aux textes engagés et au succès croissant. Leur plus fidèle groupie est Nada, la cousine de Damir. Puis insensiblement, l'ambiance change car les Serbes et les Croates qui vivaient pourtant ensemble et en bonne harmonie, ont des velléités d'indépendance qui se traduisent d'abord par des invectives, des menaces, puis des faits de violence avant de dégénérer en guerre civile ou chacun doit choisir son camp. L'éclatement de la Yougoslavie signe la fin du groupe d'amis tandis qu'à Nevers, Pierre-Yves décide de rallier la cause des croates et part à la guerre. Thimothée Demeillers a particulièrement bien campé ses personnages et les a dotés d'une réelle épaisseur. Tous aspirent à une vie plus belle. Tous rêvent de s'accomplir vraiment. Tous (ou presque) finiront par renier leur idéal. Inspiré de la triste réalité d'une guerre fratricide, ce roman est d'une densité exceptionnelle qui force l'admiration et l'écriture soignée et compacte de Thimothée Demeillers en rehausse encore l'intérêt
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DirtyTricks
  06 novembre 2020
« Que s'est il passé pour qu'on en arrive là »
Eté 89, en France la jeunesse s'emmerde, écoute du punk et lit Kerouac en rêvant à une vie moins étriquée que celle de leur parent. Katia et Pierre Yves se découvrent, ce sont leurs premiers emois amoureux, pleins de rêves en tête avec un absolu de liberté, peut etre trop absolu pour Pierre Yves. Pendant ce temps là, en Yougoslavie, sur l'ile de Hvar, Damir et Jimmy montent un groupe de rock les Bâtards Celestes sous les beaux yeux de leur cousine Nada. Débute une carrière prometteuse pour le groupe avec signature sur label, sortie de disques, tournées.. mais tapi derrière cette jeunesse en pleine effervescence quelquechose d'insidieux se trame et bientôt, parmi ses voisins, ses amis, sa famille, il va falloir choisir un camp.
En s'appuyant sur la guerre d'indépendance de la Croatie, Thimothée Desmeilleurs dénonce le mécanisme insidieux de la montée du nationalisme, de la haine qu'on cultive à coup de propagande, l'escalade de revendication identitaire jusqu'au conflit ultime et ici le drame de Vukovar, violent, très violent.
« Demain la brume » laisse songeur, on a besoin d'un temps à la fermeture du livre pour encaisser. Tout est allé vite, tout le monde s'est emballé trop vite, que s'est il passé pour qu'on en arrive là...? Pour prolonger et s'imprégner de cette epoque l'auteur fournit à la fin du livre une playlist et une liste de film documentaire pour revenir sur cet episode de l'histoire, pas si lointain finalement.
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Larochenet
  04 décembre 2020
Je ne peux pas dire que j'ai aimé ce roman - ni que je l'ai détesté. Je me suis fait violence pour aller jusqu'au bout. Les deux premiers tiers ont été "laborieux" pour moi. Ensuite mieux. Je suis partagée. Une histoire d'amitié entre quelques jeunes qui deviennent ensuite des ennemis : la guerre est passée par là avec ses incohérences. Sûrement qu'au fond j'avais envie que l'amitié soit plus forte que l'absurdité (?). L'auteur a le mérite d'avoir traité un sujet rarement abordé quant à la guerre entre la Croatie et la Serbie. Il a fait un gros travail de recherche aussi. Mais je reste toujours sur cette sensation "mitigée"...
C'est (encore) un livre qu'on m'a prêté (je n'aime pas trop qu'on me prête des livres, ni qu'on m'en offre-sauf si on connait bien mes goûts). Je me fais toujours une obligation de les lire... Mais ils peuvent aussi offrir de belles découvertes alors, pas de regret non plus pour cette fois-ci..
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critiques presse (1)
LeMonde   28 septembre 2020
Un roman d'apprentissage intranquille entre France et Croatie, au moment où la Yougoslavie se disloque, en 1990-1991.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (20) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   30 décembre 2020
C’est après une manifestation que j’ai rencontré Pierre-Yves. En ce mois de novembre 1990, les lycéens étaient dans la rue. Moi aussi, j’étais allée bruyamment manifester. Je séchais les cours, parcourue par un excitant sentiment de transgression. Il faisait gris. Un brouillard épais était remonté du fleuve et avait tout enveloppé de son humidité molletonnée. La ville suintait. Dissimulée dans la poisse de la brume, je riais, je chantais, je crachais mon mal-être dans des formules bien ficelées, reprises avec vigueur par toute la masse humaine autour de moi.
Jospin ta réforme tu sais où on se la met, du pognon pour les lycées par pour l’armée, des pions pour l’éducation.
L’ambiance était joyeuse. Je répétais les slogans à tue-tête. Je hurlais. Je braillais. Au fond, je ne savais pas grand-chose sur quoi que ce soit mais ça n’avait aucune importance. Le mal-être que nous ressentions était véritable, lui. Nous, les « cocus de l’histoire », les lycéens trompés par toutes les convictions auxquelles avaient cru nos parents. On nous taxait d’individualistes. On nous taxait d’égoïstes. On nous taxait de nihilistes. Mais était-ce notre faute si nous avions assisté à l’écrou¬lement de toutes les idéologies ? S’il semblait ne rester aucun idéal pour lequel s’engager ? Alors là, serrée dans la foule aux côtés de mes camarades de classe, je voulais croire que notre lutte mettrait un coup d’arrêt à ce projet liberticide et que notre manifestation serait la première d’un mouvement massif et global qui marquerait l’histoire. Une nouvelle révo¬lu¬tion dont la France, et le monde, avaient bien besoin.
Nous étions une petite bande du lycée. Une dizaine, qui, comme moi, rêvaient d’une autre vie, d’un autre avenir. Les garçons se laissaient pousser les cheveux et les filles se les rasaient. Nous nous échangions les cuirs. Les motifs écossais. Les bracelets cloutés. Nous nous achetions une culture punk dans les friperies du centre-ville, des jeans déjà troués, fatigués, des cuirs tannés, des Doc coquées déjà portées. Nous dressions nos majeurs tendus aux gens bien comme il faut et fumions à la chaîne des cigarettes roulées. Nous nous rebellions dans notre bocal clos en nous jurant que jamais nous ne rentrerions dans le rang comme les autres générations contestataires avant nous, comme les autres frondeurs devenus des vieux cons, mais tous nous lorgnions sur les quelques punks, les vrais de vrais, qui zonaient à proximité de la gare. Ils n’étaient pas légion à Nevers. Nous leur enviions ce frisson de liberté qui s’échappait d’eux. Nous les admirions avec leurs crêtes tellement hérissées qu’on aurait dit des lames, leurs chiens laineux qui grignotaient les restes de bouffe et lapaient parfois, en fin de soirée, un peu de bière versée dans leurs gamelles. Juste pour rire. Lorsque les clébards tanguaient sur leurs pattes fragiles, ils semblaient se demander de quel côté de la terre il faisait bon marcher. Pierre-Yves était l’un de ces punks. Enfin, c’est avec eux qu’il a débarqué dans le cortège de la manifestation, ce jour-là. Leur petit groupe s’agitait à côté du nôtre. Bruyant et désordonné. Dans le trottinement monotone du cortège, ils se mouvaient désarticulés, allaient, venaient, sortaient du défilé en essaim nerveux pour recouvrir d’autocollants la vitrine d’un fast-food américain, puis retournaient se fondre dans la masse compacte, s’abriter dans la chaleur des anoraks colorés. Ivres et joyeux. Libres. Pierre-Yves riait beaucoup. Je l’avais tout de suite repéré. Pourtant, il n’était pas particulièrement attirant avec son petit mètre soixante-dix et ses cheveux désespérément fins qui tombaient sur un front trop vaste, une mèche d’enfant de bonne famille. Pas qu’il soit moche non plus, enfin ce n’était pas mon genre de mec. Mais il était un peu différent des autres. Lui ne portait pas la crête. N’avait pas de chien. Pourtant, il dégageait quelque chose.
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hcdahlemhcdahlem   30 décembre 2020
INCIPIT
Katia Koné
Je sortais tout juste de l’enfance, j’étais à un âge où l’on se dit que la vie ne vaut pas grand-chose, où l’on claironne que l’on voudrait se foutre en l’air et où l’on feint la mélancolie à la moindre contrariété parce que la dépression est encore quelque chose de séduisant, d’énigmatique et de romantique. Pour survivre, je courais après le fantastique, le ténébreux, je m’enveloppais dans des habits trop grands pour moi, j’imitais les attitudes et les poses en noir et blanc des Clash, dont je tapissais ma chambre de posters, leur aura sulfureuse sur papier glacé. Je n’étais qu’une jeune lycéenne élevée dans le calme propret des bords de Loire, mais je me persuadais d’évoluer dans la crasse londonienne, je m’imaginais des odeurs de fog et de bière éventée entre les briques cramoisies des mansions anglaises, sous le bas ciel britannique, tandis que les hymnes incendiaires échappés de mon walkman me cognaient les tympans. J’arborais une crête de cheveux pourpres pour ressembler à mes idoles et j’écrivais des poèmes virulents dans un calepin que je rangeais dans la poche intérieure de ma veste en jean perforée de pin’s et d’épingles à nourrice. Je fumais. Je buvais. Et chaque verre bu, chaque cigarette fumée l’était en essayant d’imiter mes héros, les Clash et leurs quatre gueules d’ange, anguleuses et blanchâtres, drapés dans leurs perfectos brillants. Je voulais leur ressembler. Je voulais devenir comme eux. Je rêvais que ma vie soit la leur.
J’étais entre deux âges.
J’avais dix-huit ans.
C’est là que tout a commencé.
J’habitais Nevers. Nevers et son insupportable quiétude. Nevers et sa Loire pas encore magistrale, encore rivière anodine, glissant mollement telle une inéluctable marée noire le long de ses rives écussonnées de crépis sales et de toits en ardoises qui se confondaient avec la couleur du ciel. Nevers qui vivotait dans des habits trop grands pour elle, des manoirs à tourelles et des jardins à la française, témoins de son histoire royale, aujourd’hui occupés par des institutions préfectorales médiocres et des chambres de commerce. Nevers qui ressassait le nom de son maire dans tous les foyers, à tous les comptoirs de bar, parce qu’il semblait que, pour une fois, quelqu’un avait réussi à s’extirper de cette soupe fade. Grâce à lui, on pouvait désormais entendre prononcer le nom de notre ville à la télévision nationale, ce qui revenait pour la plupart des habitants à une bénédiction, comme si à travers ce « Nevers » ou ce « Pierre Bérégovoy » articulés par le présentateur du JT, c’était un peu de nous qu’on causait, nous qui étions habituellement si éloignés de tout ça, comme si nous en tirions une gloire toute personnelle.
Mais malgré notre maire, ministre des Finances de la France entière, malgré la télévision, Nevers restait Nevers, l’ennui gonflait à mesure de mes rêves d’émancipation, de mes envies de liberté, à mesure que je prenais conscience que mes poèmes ne sortiraient jamais des quatre murs de ma chambre et que je n’insufflerais jamais le vent de la révolution punk sur la scène poétique française.
Je haïssais cette ville. Je la haïssais fabuleusement.
Après minuit, les rues assoupies s’exposaient sous la lueur jaunâtre des lampadaires dont les halos soporifiques grésillaient devant les volets clos et ne s’éteignaient qu’avec le lever du jour. Et dans ce terrain de jeu bien trop petit, notre bande lycéenne rejouait ce que nous pensions être la folie insomniaque des plus grandes capitales. Les nuits où nos parents nous laissaient sortir, nous roulions d’épais joints de mauvais haschisch, buvions au goulot de vieilles bouteilles de calvados oubliées au fond des buffets à alcool familiaux, nous promenions notre ennui ivres dans les rues en nous cachant dans des bosquets taillés en fleurs de lys lorsque les patrouilles de police approchaient. Parfois, l’un d’entre nous apportait une bombe de peinture et nous taguions, comme c’était la mode dans les banlieues françaises, notre lassitude dans des phrases révolutionnaires, pensant peut-être que cela permettrait une prise de conscience collective de l’ennui qui plombait la jeunesse d’ici, mais c’était peine perdue. Nous ne récoltions que de sèches brèves dans l’édition du Journal du Centre: ils font désormais partie du paysage urbain, les tags, une pollution visuelle qui s’amplifie, le centre de Nevers a été à nouveau vandalisé, « c’est une honte de faire ça vraiment quel est l’intérêt », commente écœurée la gérante de l’agence du Crédit mutuel de l’avenue du Général-de-Gaulle…
Et les articles se concluaient avec d’autres propos du même acabit, des commérages de commerçants mécontents, sans jamais parler de l’aspect poétique et du sens profond des inscriptions. Tout cela ne faisait que confirmer la médiocrité qui m’entourait : je vivais dans un monde de cons à une époque tout aussi naze.
De ces virées artistiques, je rentrais au milieu de la nuit, dans le pavillon de mes parents un peu en retrait du centre. Je garais ma mobylette Peugeot orange dans le jardin. Je montais les escaliers qui menaient à ma chambre sur la pointe des pieds en évitant les marches qui grinçaient particulièrement. Je me glissais dans mon lit. Je me saisissais de mon carnet pour écrire des textes que j’avais la prétention d’appeler des poèmes, je filais les mots au rythme du stylo Bic, qui débordait parfois des petits carrés blancs de la page, et je me persuadais qu’un jour ces carnets seraient retrouvés, et qu’ils seraient exhumés et publiés et que, comme Kafka, mon œuvre serait érigée au rang des chefs-d’œuvre posthumes de la littérature française alors que je n’osais même pas les soumettre au journal de mon lycée et puis, tandis que j’écrivais au rythme de mon ébriété, j’entendais les petits pas de souris de ma mère qui se relevait pour aller aux toilettes, ma mère qui ne pouvait fermer l’œil avant mon retour et que j’imaginais si fluette, se retournant dans son lit toute la nuit, aux côtés des cent kilos inamovibles et ronflants de mon père, ma mère, attendant nerveusement le cliquetis de la serrure de la porte d’entrée qui viendrait la délivrer, ma fille n’a pas été renversée, ni violée, ni assassinée ce soir ! Et moi, alors, j’éteignais la lumière pour lui faire croire qu’en effet je dormais et j’interrompais de la sorte ma carrière de plus grande poétesse punk de ce tout début des années 1990. Et avant de m’endormir, la réalité de ma vie me sautait à la gueule.
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IsidoreinthedarkIsidoreinthedark   15 janvier 2021
Le vent froid a gommé les frontières
La houle a atteint le sommet des arbres
A obscurci les sentiers de montagne
Laissant des villes brûlées, du gros sel
Et les cris du silence.
Seules les rôdeurs de tôle rouillée,
Le grésillement des générateurs,
Et les cumulus au-dessus des centrales
Prouvent qu’il y avait des humains
Ici avant
Dans ma Yougoslavie.
Demain la brume
Demain la brume
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rkhettaouirkhettaoui   11 novembre 2020
Nous ne nous étions toujours pas embrassé, je pensais à ses lèvres, au goût qu’elles auraient et je me sentais envahie par sa chaleur, nous étions dans ce moment juste avant, submergés de sensualité, et nous avons fini dans un quartier chinois, dans un petit bouiboui enfumé, tapi sous de grandes tours bétonnées, à déguster une soupe épicée trop chaude sur des tabourets trop bas, alors que le désir montait, et Pierre-Yves a réglé les deux plats, quelques francs laissés en pourboire, un dernier verre d’alcool de riz cul-sec, offert par le patron, que j’ai bu, que Pierre-Yves a laissé sur la table, en riant en aparté avec un Chinois mal fagoté qu’il semblait connaître tellement ils étaient familiers, puis de nouveau dehors il a enfin posé ses lèvres sur les miennes, un baiser long et confus sur le trottoir qui a annihilé le reste, un baiser rassurant comme une respiration, puis notre déambulation finale vers un hôtel miteux, un établissement deux-étoiles planté au bord d’un boulevard bruyant, à l’ombre des structures métalliques du métro aérien agité de secousses au passage des rames bleues et blanches, grimper les trois étages sur sur les marches feutrées de la pension, les marches couvertes d’une moquette grenat élimée, et refermer la porte sur nous deux, sur notre histoire, enfin seuls, vraimentseuls, dans la chambre désuète de ce vieux bâtiment, avec le moignon en laiton massif gravé du numéro de notre piaule, la 312, qui oscillait dans le vide, pendu à la serrure, cognant comme un métronome la porte en bois, et mes ongles de s’accrocher aux aspérités de sa chair, arrachant les couches de vêtements, et ma langue avait débuté l’exploration de son corps, ce désir irréfrénable, ce désir surréel avec le sommeil en toile de fond, et lui m’a repoussée, gentiment refoulée, « ma Katia non ma Katia je préfère pas, pas déjà », et moi de poursuivre bien sûr, de redoubler d’ardeur, alors qu’il secouait gentiment la tête, comme un adulte amusé de tant d’enfantillages, et tentait de se défaire de mon emprise, souriant :

« Non, Katia… »
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Charybde2Charybde2   16 septembre 2020
Comment en sommes-nous arrivés là ? Quand est-ce que tout a commencé ? À quel moment de ma vie ai-je senti que les choses allaient changer ? Que les eaux saumâtres de la dissension allaient s’immiscer entre nous, comme un lac sombre et profond. Un lac sournois dans lequel nous nous sommes noyés. Comment nous, ceux qu’on nommait les Yougoslaves, ce peuple uni, fraternel a laissé notre pays se déchirer, au point où je ne le reconnais plus aujourd’hui, au point où plus rien ne ressemble à ce qui avait cours avant, avant cela, lorsqu’il y avait encore la musique, les films de partisans et Vukovar, la ville où j’ai grandi, là-bas sur le Danube. Il y avait Jimmy. Il y avait les vacances d’été et les lettres envoyées à Tito. Avant, il y avait aussi Nada, ma cousine.
Il y avait tout ça.
Et même si tout existe encore aujourd’hui, même si tout est d’une certaine manière encore là, même si ma ville natale figure encore sur les cartes, même si les films de ma jeunesse se louent toujours dans les vidéoclubs ouverts 24 heures sur 24, derrière les néons publicitaires qui clignotent dans les rues pleines de vitrines débordantes de produits colorés, même si nos cassettes reposent toujours sur les étagères de fans de la première heure et si notre tube est encore joué parfois sur quelques stations de radio nostalgiques, même si les îles de notre enfance attirent de nouveau les touristes du monde entier, à l’intérieur de nous, tout a été réduit en miettes, en brasier fumant. Tout. Absolument tout. Et je dois vivre avec ces souvenirs heureux de l’avant, qui me laissent aujourd’hui un sale goût en bouche, un goût rance et avarié, parce que je sais maintenant pour sûr que ce bonheur de l’époque, que ces souvenirs enfantins n’étaient pas la réalité, que la réalité c’est ce qui s’est produit ensuite, c’est ce à quoi tous ces souvenirs ont mené, et il n’y a plus qu’une seule vérité aujourd’hui, c’est ce cataclysme qui nous écrasés. Mon histoire est l’histoire d’une lente mais inéluctable descente aux enfers.
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