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Aux racines de la guerre
Interview : Timothée Demeillers à propos de Demain la brume

 

Article publié le 03/12/2020 par Nicolas Hecht

 

De quoi sont faites les guerres ? Qu'est-ce qui pousse deux peuples, deux ethnies vivant ensemble comme ce fut le cas en ex-Yougoslavie dans les années 1990, à se massacrer presque du jour au lendemain ? Voici deux questions auxquelles tente de répondre Timothée Demeillers dans son troisième roman Demain la brume, paru lors de la rentrée littéraire d'automne 2020. A travers trois adolescents serbes et croates, et deux jeunes adultes français, il interroge la notion d'engagement dans un conflit armé, mais également la vision que l'on peut avoir de ce conflit en l'observant à distance. Plus qu'un récit épique sur la guerre, Demain la brume se présente comme l'histoire intime d'ados qui s'emmerdent, s'aiment, jouent de la musique, et se retrouvent liés dans des événements sombres de leur époque.

 

Un roman choral sur lequel on a voulu en savoir plus, pour explorer le travail d'un écrivain face à la guerre, mais aussi son goût pour les destins tragiques et les âmes errantes, après deux romans remarqués : Prague, faubourgs est et Jusqu'à la bête.

 

 

Lors d’une précédente interview pour Babelio en 2017, à la sortie de Jusqu’à la bête, vous nous confiiez : « J’ai du mal à détacher l’écriture du vécu. Que ce soit Prague, faubourgs est ou Jusqu’à la bête, ces deux romans découlent d’une expérience. » Est-ce une rencontre, un voyage et/ou une autre expérience qui vous ont amené à écrire ce livre sur l’éclatement de la Yougoslavie et la guerre ayant opposé Serbes et Croates au début des années 1990 ?
 
En effet, je me souviens vous avoir répondu ça il y a trois ans ! Non, en effet, je n’ai pas d’expérience à proprement parler de cette guerre, ni même d’aucun conflit de la sorte. Mais on pourrait rattacher la genèse de ce livre à deux expériences fondatrices. La première c’est une étrange obsession enfantine, alors que je n’avais que sept ou huit ans, pour ces guerres des Balkans, dont je suivais l’évolution assidûment, maladivement presque, au journal télévisé, aux actualités à la radio, avec une angoisse profondément ancrée chez moi que ce conflit, qui me paraissait tellement proche, finisse par déborder chez nous, chez « moi ».

 

Ensuite, avec les années, cette « peur fondatrice » s’est muée en une passion pour les Balkans, qui m’a amené à me rendre sur place à de très nombreuses reprises, notamment à partir de 2014 où j’ai débuté la réalisation d’un film documentaire sur la ville de Vukovar, 25 ans après le siège. Je m’y suis rendu cinq ou six fois pour le film et c’est là-bas que j’ai, pour la première fois, entendu parler de ce « Français de Vukovar » et que je me suis posé la question de l’explosion de cette guerre : comment dans cette ville que tout le monde présentait comme radieuse et tolérante, où les mariages mixtes semblaient fréquents, où l’économie était florissante, une guerre avait-elle pu éclater avec autant de violence, de barbarie, de rage destructrice ? C’est de là qu’est né le projet. Et pour répondre à cette question j’ai eu la chance de bénéficier d’une bourse Stendhal Hors les Murs qui m’a permis de retourner sur place pour mener de nombreux entretiens et inspirer ma fiction de témoignages de citoyens de Vukovar.   
 

On sent dans Demain la brume une envie d’apporter un autre regard sur ces événements, à la fois intime et distancié, sans prendre parti mais en renvoyant dos à dos des peuples ayant vécu longtemps en paix et qui décident un jour de se faire la guerre. Comment avez-vous travaillé en tant qu’auteur sur l’absurdité totale de cette guerre ?

C’est une question épineuse... Puisque « ne pas prendre parti » a, dans un conflit si polarisé, un sens très profond. La neutralité signifie déjà choisir un camp. Comme pour mon personnage de Damir, qui se revendique yougoslave, au moment de l’éclatement du conflit où il n’y a plus de place pour autre chose que de s’affirmer croate ou serbe et se retrouve l’ennemi de tous. Pour les Croates, se revendiquer yougoslave, veut dire nier les crimes dont ils sont victimes et être in fine du côté des Serbes vu que l’armée « yougoslave » combattait à leurs côtés (bien que cette armée n’avait, à cette époque, plus de yougoslave que le nom). Pour les Serbes, à l’inverse, c’est le symbole d’une certaine forme de tiédeur, de faiblesse et de refus de s’affirmer comme un authentique serbe.

 

Bref, tout ça pour dire que le terrain est miné, et qu’il est difficile de parler de ce conflit sans choisir un camp ou sans que l’interlocuteur tente de savoir de quel côté l’on se place. Disons plutôt que pour ce livre, je voulais parler de l’intime de personnes « lambda », confrontées dans leurs vies à un déferlement de discours incendiaires, de propagande médiatique, d’informations biaisées et ethnicisées qui toutes mènent à un repli communautaire et dament le terrain à la guerre. J’ai tenté de décrire le processus qui mène des individus, d’un côté comme de l’autre de la frontière ethnique, dans cette folie guerrière. J’ai donc moins souhaité départager la légitimité de l’engagement patriotique d’un jeune serbe ou d’un jeune croate plutôt que démêler la mécanique de construction de la guerre, en gros répondre à la question : Comment s’immisce la dissension dans la vie des individus ? Comment se construit la radicalisation ? Et pour répondre à cela j’ai réalisé de nombreux entretiens sur place, pour tenter de savoir comment des témoins de l’époque avaient vécu ces semaines et les mois avant la guerre, quel détail, quel incident avait marqué pour eux le point de bascule ou de non-retour.

 



 
Vous avez donc fait le choix d’un roman choral pour nous donner à vivre cette guerre à la fois vue de France (à travers les personnages de Pierre-Yves et Katia, mais aussi des interventions plus proches du témoignage), mais surtout depuis Vukovar et Zagreb, où les trois amis Damir, Jimmy et Nada se débattent et doivent faire des choix. Pourquoi avoir choisi de mettre en scène des personnages principaux à l’aube de l’âge adulte ? Jimmy fait d’ailleurs l’objet d’un traitement particulier, puisque vous utilisez le tutoiement pour raconter son expérience…
 
La forme du roman choral me permettait justement d’aborder la question des différentes formes d’engagement à l’aube d’un conflit. Lors de sa toute première version il n’y avait qu’un personnage dans les chapitres yougoslaves et puis j’ai vite réalisé que je n’arriverais pas à décrire la complexité et les différentes facettes de cette guerre avec un seul personnage. Alors un second personnage est né, puis un troisième, puis un quatrième, etc. Tous témoignent de différentes formes d’engagement ou de différentes logiques de radicalisation. Avec tous ces personnages il me fallait trouver un ton qui me permettait de les dissocier et de leur donner une épaisseur (et faire que le lecteur se repère !), j’ai donc utilisé plusieurs « trucs » d’écriture comme l’usage de la deuxième personne pour Jimmy, peut-être parce qu’il est un des plus passifs ou encore le journal intime pour la plus jeune des protagonistes, Sonja.

Enfin, sur la question générationnelle, je trouve que ces quelques années du « passage à l’âge adulte » sont assez fascinantes en ce qu’elles témoignent d’une errance fébrile entre la protection rassurante de l’enfance et les incertitudes vertigineuses de l’âge adulte. C’est un âge où fleurit un bouillonnement brouillon d’idéaux et de convictions souvent immatures mais aussi belles dans la vigueur avec lesquelles elles s’expriment. Dans Demain la brume, cette innocence est confrontée de plein fouet à la brutalité froide de la guerre. Des choix doivent être faits et il n’y a pas de bonne décision.

 
Demain la brume pose forcément la question des raisons pour lesquelles une guerre peut débuter, mais peut-être plus celle de savoir pourquoi des jeunes gens s’engagent et sacrifient leur enfance sur l’autel de la violence. Pierre-Yves est à cet égard assez fascinant, puisque lui-même ne comprend pas pourquoi il prend les armes aux côtés des Croates en tant que Français. Il semble comme appelé par son destin finalement, un peu à l’image de certains « ados aventureux » qui partent aujourd’hui faire le djihad… Pouvez-vous nous en dire plus sur vos intentions derrière ce personnage ? Lui aussi est d’ailleurs mis à distance narrativement puisque nous le découvrons uniquement à travers les paroles d’autres personnages.

En effet, Pierre-Yves fait partie de ces Français et Européens qui, bien avant les jeunes partis faire le djihad suite au 11 septembre 2001 ou au déclenchement de la guerre en Syrie, avaient tout quitté pour s’engager aux côtés de l’armée croate au début des années 1990. On estime leur nombre aujourd’hui à plusieurs centaines, de jeunes Français souvent idéalistes, souvent nationalistes, souvent désœuvrés qui ont trouvé, avec ce premier conflit post-Guerre froide une cause dans laquelle s’engager. Le symbole d’une binarité parfaite entre le bien et le mal : les martyrs d’une jeune nation catholique pure contre la barbarie aveugle d’un état fédéral, communiste, en décrépitude. Et ils ont été nombreux à rejoindre la toute jeune armée croate, pour se battre et mourir à ses côtés.

 

Ces jeunes Occidentaux volontaires étaient souvent en première ligne et on estime qu’environ un tiers y ont laissé la vie. Pierre-Yves est l’un d’entre eux. Il est tout particulièrement inspiré, de par son destin, de Jean-Michel Nicollier, le « Français de Vukovar », qui fut l’un des tout premiers à rejoindre le conflit. Cependant, je ne souhaitais pas que ce livre soit sa « biographie » et j’ai donc décidé de construire le récit autour des grandes lignes de son histoire, mais d’en faire un personnage de fiction et de l’« universaliser » en essayant de flouter les raisons de son départ, de ne pas donner de réponse claire à cette question. Parce qu’y répondre aurait aussi signifié l’enfermer dans une case et réduire tout son personnage à cet acte fondateur. C’est pour cela qu’il traverse tout le livre mais est raconté par les autres, par petites touches, où il apparaît tour à tour enfantin, charismatique, brutal, héroïque, romantique, mature ou effacé et un peu de tout ça à la fois.

 

 

Vous proposez à la fin du livre une playlist, comme il est de coutume pour accompagner ou prolonger les textes aux éditions Asphalte. Comment avez-vous choisi ces morceaux ? Les titres sélectionnés ont ici une saveur particulière, compte tenu de l’importance de la musique dans le livre, et du sous-texte autour du rôle de la culture comme vecteur idéologique.

Il y a plusieurs raisons à la présence de ces titres dans la playlist. Certains ont simplement accompagné la création du roman, je les écoutais pendant que j’écrivais. D’autres sont mentionnés dans le texte parce qu’ils incarnent parfaitement l’époque et nous replongent dans une certaine ambiance, certains autres, parce que ce sont des titres que j’aime et que je voulais faire connaître. Je voulais aussi parler de toute cette scène musicale florissante des années 80 en Yougoslavie, que l’on a surnommé la nouvelle vague yougoslave, un mélange de punk, de New Wave et de rock par des jeunes souvent fatigués du régime et qui souhaitaient plus de libertés, sans pour autant réclamer une ouverture au néolibéralisme. Ce qui est frappant c’est que cette vague créatrice et talentueuse a été balayée à la fin des années 1980 avec l’irruption du nationalisme, puisque la musique a justement été vue comme le fer de lance des nouveaux régimes nationalistes et a très vite été utilisée comme instrument de propagande patriotique. En donc en quelques mois, en Croatie (mais la situation était très semblable en Serbie avec quelques variantes), la production musicale a été entièrement tournée vers des flonflons sirupeux, désespérément pauvres musicalement et textuellement, sur la nouvelle armée croate, les rêves d’indépendance du peuple croate, les martyrs du peuple croate, etc. et a totalement délaissé cette génération de musiciens talentueux.  


 
On retrouve au fond dans votre dernier roman le thème de l’errance, déjà présent dans vos deux précédents livres avec les personnages de Marek et Jakub (Prague, faubourgs est), mais aussi d’Erwan dans Jusqu’à la bête. La mélancolie est-elle pour vous l’un des ferments premiers de la littérature ?

Oui, l’errance, la mélancolie ou le désenchantement transparaissent dans mes trois romans et sont, je crois, des sentiments qui m’animent et imprègnent forcément mon écriture. Je pense que cette mélancolie est particulièrement ancrée dans ce texte, avec ce contexte générationnel, et cette époque du début des années 1990, où la fin de la Guerre froide et la chute du mur de Berlin semblaient annoncer la fin radieuse de l’Histoire, le triomphe tout puissant du néolibéralisme et de la paix perpétuelle qui devait s’ensuivre et qui est venue se fracasser en quelques mois sur une nouvelle donne géopolitique et une succession de conflits sanglants, laissant tout une génération désabusée, orpheline d’idéaux. Ce n’est peut-être pas vraiment ma génération, mais je crois que je partage ce désenchantement politique.
 

Votre livre a paru lors de la rentrée littéraire de l’automne 2020. Avez-vous lu certains ouvrages de cette rentrée littéraire ?

J’ai lu le livre de Thierry Beinstingel, Yougoslave, forcément me direz-vous ! C’est une très belle odyssée familiale sur plusieurs siècles, un livre ambitieux qui montre aussi comment la petite histoire croise, se heurte ou passe totalement à côté des grands évènements qui font la « grande Histoire ». Ensuite j’ai lu le livre de Diane Meur, Sous le ciel des hommes, que j’ai trouvé excellent, drôle et érudit. Un autre bouquin que j’ai adoré est Le Voleur de plumes, de Kirk Wallace Johnson, en plus de l’objet magnifique comme la plupart des livres de Marchialy, l’enquête est passionnante sur cette absurde volonté humaine d’appropriation du vivant. J’ai également lu Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin, un assez bon premier roman. Enfin, j’ai hâte de me mettre dans le dernier Gilles Marchand, Requiem pour une apache [dont vous pouvez retrouver l'interview à propos de ce livre sur Babelio], ainsi que le roman de Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle, dont j’ai entendu plein de belles choses. 

 

Timothée Demeillers à propos de ses lectures

 
Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

Sans grande originalité, et je suis obligé d'en citer plusieurs ici : Sur la route de Jack Kerouac, Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, le Voyage de Louis-Ferdinand Céline, Les Détectives sauvages de Roberto Bolaño, Demande à la poussière de John Fante, tous pour leur souffle et leur rythme littéraire, bien qu'ils soient différents.

 
Quel est le livre que vous auriez rêvé d'écrire ?

Peut-être 2666 de Bolano ?

 
Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Ce n'est certainement pas ma « première découverte littéraire », mais Jean Rolin est très certainement l'auteur dont je préfère l'univers littéraire. Son flegme de voyageur désenchanté est absolument irrésistible.
 

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Sur la route de Jack Kerouac.

 
Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Je n’ai toujours pas lu La Recherche de Proust depuis la dernière interview ici en 2017. Même si j’ai essayé de le commencer pendant le confinement et puis j’ai perdu le livre, et puis je l’ai retrouvé mais je m’étais lancé dans une autre lecture entre temps… C’est à nouveau raté !

 
Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Je ne sais pas si c’est une « perle méconnue », mais j’ai récemment lu Zouleikha, ouvre les yeux de Gouzel Iakhina publié aux éditions Noir sur Blanc, superbement traduit par Maud Mabillard, et c’est un petit chef-d’œuvre, premier roman en plus, d’une jeune auteure du Tatarstan sur le destin d’une femme malmenée par la grande Histoire écrit dans une langue sublime.

 
Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Aïe, il y a trois ans, j’avais répondu La Chartreuse de Parme, parce que je me souviens que ce livre m’était tombé des mains. Je m’étais dit en vous répondant ça qu’il aurait fallu que je le relise, mais ça n’a toujours pas été fait… Donc disons toujours la Chartreuse de Parme ici !

 
Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

Non, je ne crois pas.
 

Et en ce moment que lisez-vous ?

Dondog d’Antoine Volodine. C’est mon petit shoot annuel de Volodine, une agréable addiction ! J’adore son univers et son écriture sublime, c’est un des plus grands romanciers français contemporains selon moi. Il y a une telle poésie qui se mêle à une drôlerie sombre, crépusculaire.

 

 

Découvrez Demain la brume de Timothée Demeillers publié aux éditions Asphalte
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