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EAN : 9782073026163
160 pages
Gallimard (04/05/2023)
4.09/5   387 notes
Résumé :
« La peur était pour le peuple iranien une compagne de chaque instant, la moitié fidèle d’une vie. Les Iraniens vivaient avec dans la bouche le goût sablonneux de la peur. Seulement, depuis la mort de Mahsa Amini, la peur était mise en sourdine : elle s’effaçait au profit du courage. »

Fin 2022, au plus fort de la répression contre les manifestations qui suivent la mort de Mahsa Amini, François-Henri Désérable passe quarante jours en Iran, qu’il trave... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (71) Voir plus Ajouter une critique
4,09

sur 387 notes
Sans doute fallait-il une bonne dose de déraison pour, en dépit des avertissements, s'aventurer en Iran fin 2022, alors que le pays, en pleine implosion après la mort en détention de Mahsa Amini, faisait face à la féroce répression du régime islamique. Mais François-Henri Désérable désirait depuis longtemps marcher sur les traces de son modèle Nicolas Bouvier, l'écrivain-voyageur dont le livre L'usage du monde, devenu la référence de la littérature de voyage, relate le périple en Fiat Topolino, dans les années cinquante, de Belgrade à Kaboul en passant par l'Iran. Alors, une pandémie de Covid et l'obtention d'un visa plus tard, rien ou presque n'aurait pu retenir notre homme de s‘élancer enfin, à son tour, dans sa traversée de l'Iran.


Pendant cinq semaines donc – une de moins que prévu puisque, arrêté après quarante jours par les Gardiens de la révolution et sommé de quitter illico le territoire, il doit obtempérer pour éviter le pire –, son road trip en bus et en auto-stop lui fait parcourir la majeure partie du pays, du Kurdistan au Baloutchistan, à la frontière pakistanaise. Son but en voyage n'étant « pas tant [de] s'émerveiller d'autres lieux », mais d'« en revenir avec des yeux différents », c'est de rencontres qu'il emplit son carnet de route, formant peu à peu, au travers d'une ample galerie de personnages, le portrait d'un pays arrivé au point de non retour où la colère l'emporte sur la peur. du nord au sud, d'est en ouest, alors que la répression contre les manifestations se déchaîne et que les milices du régime sont partout à exercer leur surveillance de tous les instants, l'auteur ne croise, à une exception près, que des habitants aspirant à la chute de l'ayatollah Ali Khamenei et de son gouvernement exécré. Aucune trace d'antiaméricanisme, pas de place démesurée accordée à la religion, mais un monde assoiffé de libertés, usé par une économie à bout de souffle, une inflation galopante et une monnaie en perdition. Et toujours et partout, le jour ou la nuit, d'une terrasse d'immeuble ou d'une voiture dans la rue, malgré la peur et le danger, le même cri repris en écho : « Marg bar dictator ! – « Mort au dictateur ! »


« le problème, je vais vous dire, c'est que vous avez d'un côté un peuple déterminé à chasser du pouvoir un régime corrompu, et de l'autre un régime corrompu déterminé à s'y maintenir. Et les hommes qui composent ce régime ne reculeront devant rien, croyez-moi. Mais nous non plus. Et le bruit de leurs balles aura bien du mal à recouvrir celui de nos voix. » Et l'interlocuteur rencontré au hasard d'enchaîner sur le terrifiant décompte des morts, avant de conclure par ce slogan répété partout dans le pays : « derrière chaque personne qui meurt battent mille autres coeurs. » Témoin de tous ces petits actes de résistance anonyme qui, comme les ruisseaux font les grandes rivières, contribuent, chacun à leur façon, à ce qui apparaît désormais comme une inéluctable révolution, François-Henri Désérable s'interroge sur les notions, au plus près de l'ordinaire, de courage et de peur. Empli de mélancolie par la certitude de n'être pas près de retourner de sitôt en Iran, conscient qu'il ne saura jamais ce que deviendront tous ces gens croisés l'espace d'une conversation, il quitte ce pays en train de secouer quarante-trois ans de terreur avec le sentiment d'avoir traversé les dernières heures d'un monde usé de toute part. Un monde qui, en tous les cas, n'a plus grand-chose à voir avec celui qu'a pu connaître Nicolas Bouvier, il y a seulement soixante-dix ans. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… Puisse un prochain voyageur, dans un Iran qui aura réussi son renouveau, bientôt s'en réjouir !

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Mais qu'allait-il donc faire dans cette galère ? Car, oui, il faut être un peu barré, fêlé, piqué, pour se rendre en Iran fin 2022, et ce malgré les mises en garde alarmistes du ministère des Affaires étrangères.
Rappelez-vous : la répression à cette époque était terrifiante car la population osait manifester dans la rue après la mort de Mahsa Amini. Mort absurde après son arrestation pour avoir mal mis son voile islamique.

Oui mais voilà, ce voyage prévu de longue date avait été reporté à cause du Covid et François-Henri Désérable avait des fourmis dans les jambes. Il part donc, à la rencontre des iraniens de la rue et de leur culture. Il marche aussi sur les traces de cet écrivain voyageur qui l'a tant fasciné : Nicolas bouvier. « L'usure d'un monde » vient en écho à « L'usage du monde » que Bouvier avait publié en 1963.
Que de changements depuis cette date, François-Henri Désérable ne cesse de nous les montrer. Si certains paysages restent immuables, la vie n'est plus la même dans ce pays de tous les dangers. Même parler avec ses habitants est risqué, on peut les mettre en danger tant la parole a été bâillonnée.

On ne peut qu'être fasciné par le courage de ce peuple qui, malgré la dureté de la répression, continue de manifester ou d'exprimer sa désapprobation. François-Henri Désérable a su croquer sur le vif ces rencontres, ces portraits de gens courageux qui veulent encore espérer en l'avenir. Quelle leçon de courage ! Car les enlèvements, les emprisonnements arbitraires et la torture, les viols, les condamnations à mort sont monnaie courante dans ce pays livré aux mollahs.
Certains comme Amir, n'hésitent pas à confier à ce français de passage qu'ils n'espèrent qu'une chose : la mort du guide Suprême Ali Khamenei.
Un autre aura sa propre explication : "Le problème, je vais vous dire, c'est que vous avez d'un côté un peuple déterminé à chasser du pouvoir un régime corrompu, et de l'autre un régime corrompu déterminé à s'y maintenir".
Il y a aussi cette culture raffinée, si différente de la nôtre, où la politesse est si importante. Il y a ces pratiques qui nous étonnent comme le sigheh qui est un mariage temporaire, ce que l'on peut trouver étrange dans un pays aussi rigoriste.

C'est un voyage plein d'aléas, car la surveillance est partout, et on peut être arrêté, expulsé à tout moment. Malgré ces risques François-Henri Désérable va sillonner le pays, du Kurdistan au Baloutchistan, pendant cinq semaines, multipliant les rencontres avec les habitants mais aussi les rares étrangers baroudeurs qui continuent de venir en Iran. En début d'ouvrage, une carte permet de se situer dans cet immense pays.
François-Henri Désérable n'hésite pas à se perdre, changer ses plans pour mieux se retrouver dans l'aventure., fidèle aux préceptes de Nicolas Bouvier qui disait :
« En route, le mieux c'est de se perdre. Lorsqu'on s'égare, les projets font place aux surprises et c'est alors, mais alors seulement que le voyage commence. »

Mon seul regret, c'est que l'évocation du grand voyageur Nicolas Bouvier reste assez sommaire. Il aurait pu prendre un peu plus de place dans ce récit qui est, somme toute, assez court.
Reste la tragique évocation d'un peuple opprimé mais qui continue d'espérer. Chapeau bas, l'ami, pour ta folie créatrice qui m'a ravie.
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François-Henri Désérable est habitué à poursuivre des personnages dans ses livres, une fois Évariste Galois, une autre fois Mr Piekielny, anodine figure de Romain Gary désormais sortie de l'ombre lituanienne. Mais là où ces derniers l'engageaient surtout dans une voie d'archives et de documentation, celui sur lequel il souhaite ici mettre ses mots va l'inciter à risquer de sa personne, en y mettant aussi ses pas. Comment en effet rendre hommage à Nicolas Bouvier sans partir sur ses traces en devenant soi-même écrivain-voyageur... Voilà donc notre auteur embarqué pour Téhéran, juste au moment où un inconnu de la cellule de crise des Affaires étrangères l'appelle :« Il est formellement déconseillé, vous m'entendez, formellement déconseillé de se rendre en Iran.[...] Ceux (les français) qui y sont encore sont en train de rentrer, et ceux qui ne rentrent pas, c'est qu'ils sont en prison». On est fin 2022, Mahsa Amini est devenue l'étendard de la révolte iranienne dans un pays où l'on tabasse, viole, lapide, massacre, exécute pour des histoires de cheveux.

Il y a un sondage débusqué par des hackers sur un site des Gardiens de la Révolution, que les mollahs au pouvoir se gardent bien de divulguer : « 87% des iraniens sont favorables aux revendications des manifestants ». Autrement dit le peuple n'en peut plus et il y a de quoi, aux évènements connus de l'automne dernier s'ajouteront au fil de ce récit une litanie de petites barbaries en plus de massacres moins médiatisés comme le Friday Bloody, donnant à l'Iran l'image d'un pays en pleine déliquescence. le contexte sera bien sûr omniprésent, l'auteur saura le doser tout comme il nous préviendra de « l'effet de loupe » engendré par la médiatisation de certains évènements quand on les voit de l'extérieur, par le biais de lucarnes à pixels.
Car tout ne sera pas englué dans les soulèvements et les répressions, tout ne sera pas non plus complètement noir à la lecture de ce livre. On risque même d'y être surpris par des éclats de rire empreints de légèreté bienvenue. En prenant le parti d'un tel périple, François-Henri Désérable se met dans une situation pour le moins inconfortable et il saura en jouer sans en abuser. de plus en suivant les traces de Nicolas Bouvier il ira à la rencontre d'un peuple constater son hospitalité, à l'instar de son mentor dont il loue « la faculté inouïe de brosser en trois lignes des portraits qui nous touchent ». Nul doute que Nicolas Bouvier lui aurait retourné le compliment à la lecture de son récit, égrené de rencontres improbables, parfois incongrues ou pittoresques, drôles, tendres, poétiques et touchantes elles aussi. Depuis l'auberge à l'arrivée à Téhéran – « un royaume aux sujets éphémères » – jusqu'au trou de Zahedan au Baloutchistan (là où il ne faut pas aller selon les iraniens) ou à Saqqez au Kurdistan, Désérable croise sur sa route une poignée d'européen(ne)s, des afghans en transit, quantité d'iranien(ne)s dont un seul à « trouver des vertus à la mollahrchie absolue », mais aussi un garagiste-ostéopathe, un médecin opiomane, Niloofar adepte à sa façon de l'écho nocturne à Téhéran, Ali l'illettré avec ses cahiers remplis de mots par les touristes de passage. Sans oublier Firouzeh et ses poèmes appris par coeur tels «la part irréductible de son être », Firouzeh rencontrée dans l'ascension du mont Soffeh pour y réaliser une vidéo :
« – de moi, dit-elle. de moi au sommet du mont Soffeh, dédiant l'ascension à tous ceux qui manifestent contre ce régime corrompu. de moi criant Mort au dictateur ! Et Merde aux mollahs ! Et Femme, Vie, Liberté ! »

Ce récit de voyage pourrait ainsi se lire comme une chaîne humaine de révolte et de solidarité, une galerie foisonnante de personnages touchants qu'il m'a été difficile de quitter sans avoir de nouvelles dans un tel contexte, comme il m'a été difficile de descendre de cette lecture embarquée dans la prose sensible, instructive et teintée d'humour de son auteur.
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La cellule de crise du ministère des Affaires Étrangères appelle monsieur Désérable : impossible de concrétiser votre projet d'aller en Iran, ce pays est sur liste rouge, les seuls français qui y résident et n'ont pas fui devant les dangers d'arrestation et de détention arbitraire, sont en prison. Renoncez.
Au même moment, le vol à destination où se trouve notre héros va décoller.
Dès les premières pages, voici l'humour de l'auteur, le long de son « l'usure d'un monde », pastiche et hommage à Nicolas Bouvier, « l'usage du monde, » qu'il cite en exergue: « Ici, où tout va de travers, nous avons trouvé plus d'hospitalité, de bienveillance, de délicatesse et de concours que deux Persans en voyage n'en pourraient attendre de ma ville où pourtant tout marche bien », et dont il déclare qu'elle est sa Bible.
Plus que ça, il est ensorcelé.
Lire Nicolas Bouvier, c'était prendre la vraie mesure du monde, et prendre la route devient une expérience unique, répétée au fil des années et des pays.
Donc, Désérable voyage jusqu'à Téhéran, en 2022, chose interdite par les Affaires Étrangères, et donc pas couverte par l'Ambassade de France si les choses se gâtent.
Voilà pourquoi : le Covid a assigné à résidence les jeunes qui voulaient justement bouger, et, lorsqu'ils émergent, fin 2021 en Iran, une étudiante iranienne, Mahsa Amini, accusée d'avoir mal ajusté son voile dont personne ne peut discuter l'utilité (car voir un cheveu de femme peut réveiller le désir de l'Homme, qui, lui, est sacré, mais pas la peine d'en rajouter), bref, cette étudiante se fait tabasser, torturer et … tuer.
D'où l'urgent besoin, au-delà de l'inconscience de l'auteur, d'aller voir de plus près.

Pourtant, la peur paralyse et notre voyageur se rend compte de l'audace de celles et ceux qui se sont, à propos d'un voile, affrontées au pouvoir de Khameini.
Oui, oui, j'ai bien dit Khameini, et pas avec un o. Une lettre a changé, mais la dictature religieuse reste inchangée, même les deux barbus paraissent identiques.
Soulèvements inattendus du peuple iranien qui hait le dictateur/ religieux, la peur avec le goût du sable dans la bouche est avalée pour faire place au courage. Car les femmes ont arrêté de porter le voile, elles qui ne connaissent pas vraiment leur ennemi, «  le boulanger qui chaque matin vous vendait une galette de pain, le serveur du restaurant où vous aviez vos habitudes, le chauffeur de taxi, l'épicier, l'employé de banque, votre voisin de palier, et même le jeune gars sympathique », et d'autres, avec une vraie tête «  à vous donner un baiser au jardin des Oliviers. » 
Derrière ces ennemis déguisés, s'agitent les pasdarans, la garde prétorienne du régime musclé des mollahs, car en Iran le religieux règne sur le politique.
Les femmes pourtant tiennent tête sans voile.
La torture y est une tradition depuis le père du Shah et de son père : nous pouvons allègrement remonter jusqu'en 1387, nous dit l'auteur, « quand Tamerlan fit couper quarante mille têtes pour célébrer la prise d'Ispahan ». La torture, au départ pour un prétexte futile, est suivie de comparution devant un tribunal révolutionnaire qui conclue imperturbablement « inimitié à l'égard de Dieu » ou autre, et c'est la mort. Procès, révision du procès, et toujours la même issue : la mort.
C'est dans ce contexte que François Henri Désérable voyage, sans se faire d'illusion. Et produit à son retour un merveilleux petit livre, récit de voyage autant qu'analyse politique, mettant en avant la force de ces femmes et de ces hommes qui osent, au péril de leur vie, s'opposer clairement au pouvoir des mollahs (« prêtres de l'islam chiite, l'équivalent des imams ou des oulémas dans le monde arabe. Des érudits capables d'interpréter la charia ».
Le tout avec un humour se plaçant au-dessus, et une manière rapide de présenter la situation.
Et puis, il y a la beauté de la place immense d'Ispahan, et puis il y a les jardins, lorsque l'on sait que le mot perse veut dire «  paradis ». Et puis il y a les bazars. Et les mausolées, et les nombreux édifices, dont Persépolis, la cité de Darius, mise à feu par Alexandre, et dont les restes de pierre peuvent encore nous émouvoir, ainsi que les pages de Pierre Loti sur le sujet. Et puis la gentillesse de ce peuple martyrisé.
Parmi le noir des tchadors, une poésie s'insinue, à la pensée du courage des iraniens, et aussi, une réflexion sur le fait de voyager : touriste, doux dingue, inconscient, rencontrant sur son chemin plus déterminés que soi ? cherchant une autre culture? ou se cherchant soi ?
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Pessimistes enthousiastes ou Optimistes désenchantés ?

Voilà comment on pourrait résumer les iraniens qui ont jalonné le voyage de François Henri Désérable sur le trace de Nicolas Bouvier.
En 1963 ce dernier fait paraître "l'usage du monde" , livre qui raconte son périple qui commence en juin 1953, à l'âge de 24 ans, et qui pendant un an et demi, le mènera dans un voyage à travers la Yougoslavie, la Turquie, l'Iran et jusqu'en Afghanistan en Fiat Topolino avec son ami Thierry Vernet.
Dix ans plus tard, il publie ce livre à compte d'auteur, sans beaucoup d'audience. Elle arrive vers la fin de sa vie - il meurt en 1998. Aujourd'hui, cet ouvrage est considéré comme un des grands classiques du récit de voyage.

Le second publie "l'usure d'un monde"
Une syllabe qui change tout, une locution qui change tout.
L'usure d'un monde : l'usure du monde de la République islamique, de ce régime des mollahs et des gardiens de la révolution
Chaque livre à une histoire, une anecdote, un élément déclencheur, pour François-Henri Désérable :
"L'Usage du monde était devenu ma Bible. L'Évangile de la route selon saint Nicolas. Un après-midi de printemps, à Cologny, en banlieue de Genève, dans une maison blanche aux volets verts, je rencontrai Manuel, son fils cadet. Il me dit comment Nicolas écrivait de la main gauche au feutre noir en écoutant Debussy ; il me montra ses globes, sa bibliothèque, l'exemplaire de L'Usage du monde, « cette vieille histoire triste et gaie », dédicacé par la main de son père. Puis nous étions allés sur sa tombe, la tombe de saint Nicolas : pas de dalle, une plaque minuscule (Nicolas Bouvier, 1929-1998), quatre lattes en bois qui formaient un rectangle recouvert de graviers, une Fiat Topolino miniature en fer-blanc laissée par une main anonyme, en même temps qu'un galet sur lequel on pouvait lire : « Et maintenant, Nicolas, enseigne-nous l'usage du ciel. » C'était le 16 mai 2019, et je m'étais juré qu'un an plus tard je partirais sur ses traces. J'irais en Iran."

Et au gré des aléas de ces dernières années, c'est décidé ce sera fin 2022....sauf que entre temps
" une jeune fille iranienne originaire du Kurdistan rend visite à son frère, qui vit à Téhéran. Son voile ne couvre pas assez bien ses cheveux, en tout cas aux yeux des deux agents de la police des moeurs qui patrouillaient dans le coin, et qui la font monter à l'arrière d'un fourgon. Motif : « port de vêtement inapproprié ». Son frère et son cousin protestent, mais les agents les rassurent : c'est l'affaire d'une heure tout au plus, le temps de lui rappeler le code vestimentaire en vigueur. Un peu plus tard, on retrouve la jeune fille à l'hôpital, dans le coma. Les autorités prétendent qu'on ne lui a rien fait, qu'on ne l'a pas touchée, qu'elle s'est effondrée d'elle-même comme se fane une rose, c'est si courant chez les jeunes filles de vingt-deux ans. Un scanner cérébral montre une fracture osseuse, une hémorragie et un oedème – tout laisse à penser qu'on lui a porté des coups répétés à la tête. Et puis ses codétenues sont formelles : à bord du fourgon, les agents l'insultaient, et en garde à vue ils l'ont si bien tabassée qu'elle a perdu connaissance. Quelques jours plus tard, à Saqqez, au Kurdistan iranien, les funérailles de la jeune fille donnent lieu à une manifestation que disperse la police. Mais le nom de Mahsa Amini passe de lèvres en lèvres et bientôt tout le pays le murmure, puis le gueule à pleins poumons dans les rues, sur les places, dans les universités de Téhéran, d'Ispahan, de Mahabad ou de Tabriz"

Et l'auteur decide de partir quand même, et nous livre "son récit de voyage".

Car ce livre va bien plus loin
Ce livre c'est un son,
ou plutôt un cri qui devient un écho

repris par tout un pays
"Elle a pris une grande inspiration, a mis ses mains en cornet, et, aussi fort qu'elle le pouvait, elle a crié : Marg bar dictator ! – « Mort au dictateur ! » Pendant une seconde, pas plus – mais c'était l'une de ces secondes qui s'étirent, une seconde élastique –, je suis resté interdit, stupéfait par son audace, et, plutôt que de joindre ma voix à la sienne, de passer un bras fraternel autour d'elle, de mettre un poing en l'air et de crier à mon tour, instinctivement, presque sans réfléchir, j'ai fait un pas de côté. Je me suis tu, et j'ai fait comme si je n'étais pas avec elle. La rue était presque vide, il n'y avait que deux hommes un peu plus loin devant la porte d'un immeuble, pourtant j'ai pris peur. J'ai eu peur que ces deux hommes ne soient des agents du régime, ou que des agents du régime n'arrivent en trombe sur leur moto, peur de me faire tabasser, et de me faire arrêter, et de finir en prison, et d'y rester pour longtemps. Cela n'a duré qu'un instant, je ne suis même pas sûr que Niloofar s'en soit aperçue, mais moi, cette petite lâcheté, cette démission du courage m'a fait honte, oui, j'ai éprouvé de la honte à m'être écarté de cette fille à côté de qui un instant plus tôt je marchais, avec qui je parlais, et qui, de la manière la plus éclatante, venait de me démontrer ce que c'était vraiment, en avoir.Au troisième étage d'un immeuble, quelqu'un a ouvert sa fenêtre et a crié : « Mort au dictateur ! » Puis les deux hommes un peu plus loin dans la rue ont crié : « Mort au dictateur ! » Puis une voiture qui passait a klaxonné, et son chauffeur a baissé la vitre pour crier : « Mort au dictateur ! » Puis on a entendu des « Mort au dictateur ! » qui venaient d'une rue parallèle : c'était l'écho amplifié, prolongé, répété du cri de Niloofar, qui se propageait dans les rues de la ville. C'était le merveilleux écho de Téhéran. C'était la nuit, traversée d'un éclair."

Il y fait des rencontres marquantes, au delà d'une cartographie du pays c'est une cartographie de son peuple, il tord le coup un un certain nombre d'idées reçues. On a pu entendre dire que la peur avait changé de camp, mais l'on s'en faut, elle s'est peut-être juste instilée à minima dans le camp des dirigeants. Mais la peur reste présente au point que les filles de vingt ans ont moins peur de la mort que de la prison.
42 jours de périple qui nous livrent un témoignage fort, vivant empreint du courage de la population, qui inscrit « Zan, Zendegui, Azadi » (Femme, Vie, Liberté) sur les murs de la ville
La force de l'écriture de l'auteur c'est de nous livrer des scènes décrites avec beaucoup de simplicité, et qui se révèlent des situations graves et émouvantes, et qui font sentir et ressentir au lecteur toute la souffrance de ce peuple auquel rien n'est épargné depuis plus de quarante ans. Mais la force de ce récit, c'est l'alternance entre ces passages éprouvants, et d'autres bien plus légers, voire pour certains drôles.

L'auteur en profite également pour y glisser une pointe de cynisme
" Chez nous, en Europe, on voyait des influenceuses lifestyle apporter leur soutien au peuple iranien dans des stories Instagram, pour nous vanter, dans les suivantes, les mérites d'un rouge à lèvres ou d'une crème hydratante, code promotionnel à l'appui. Celles-là, Firouzeh et moi étions d'accord : on les conchiait. Et puis il y avait celles qui se coupaient une mèche de cheveux en solidarité avec les femmes iraniennes. Investissement minimal, pensait Firouzeh, pour rendement maximal : ça demandait peu de temps, ça ne présentait aucun risque, ça rapportait des likes et ça donnait bonne conscience. Elle, tout ceci l'écoeurait ; moi, je ne savais qu'en penser. Un jour, j'étais de ceux qui croyaient possible – et pas seulement possible : préférable – d'être révolté par les malheurs du monde sans en faire l'étalage, et je me disais qu'il y avait quelque chose de vulgaire et d'indécent à se parer publiquement d'indignation vertueuse"

Un image peut tout résumer celle qui s'intitule" Ispahan, sortie de métro. Le passé de l'Iran, deux pas derrière son futur.". A défaut de lire ce livre ce qui serait à mon sens erreur, feuilletez-le et cherchez cette photo vous aurez sous les yeux l'Iran.
Et cette phrase qui revient comme un leitmotiv : " derrière chaque personne qui meurt battent mille autres coeurs."
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critiques presse (6)
LeJournaldeQuebec
23 octobre 2023
À la fin de l’année 2022, au plus fort de la répression contre les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa Amini, l’écrivain français François-Henri Désérable a passé 40 jours en Iran. [...] Il raconte son périple exaltant dans un récit à lire absolument, L’usure d’un monde.
Lire la critique sur le site : LeJournaldeQuebec
Marianne_
27 juin 2023
Durant quarante jours, l’écrivain François-Henri Désérable a sillonné l’Iran, de ville en ville : Téhéran, Ispahan, ou Chiraz. Il en a rapporté un récit vibrant, empli d’empathie pour le peuple iranien : « L'usure d'un monde », paru en mai aux éditions Gallimard.
Lire la critique sur le site : Marianne_
LeSoir
26 juin 2023
A la fin de l’année dernière, François-Henri Désérable est allé en Iran. Il en a rapporté « L’usure d’un monde ».
Lire la critique sur le site : LeSoir
Culturebox
09 juin 2023
De ses quarante jours passés fin 2022 à parcourir l'Iran, l'écrivain français François-Henri Désérable a tiré un récit éclairant, qui montre un pays à bout, grondant de vie et de colère sous la surface.
Lire la critique sur le site : Culturebox
LesEchos
31 mai 2023
François-Henri Désérable traverse l'Iran en 2022. Un récit de voyage hors du commun qui décrit le courage, la Perse et la peur.
Lire la critique sur le site : LesEchos
LeMonde
15 mai 2023
Soixante-dix ans après le voyage de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet en Iran, François-Henri Désérable marche sur les pas de l’écrivain voyageur et de son ami peintre.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (92) Voir plus Ajouter une citation
Est-ce que les dignitaires du régime ont lu 1984 ? En tout cas, ils en ont assimilé la leçon : la mesure la plus efficace pour étouffer les velléités de contestation intérieures, c’est encore de mobiliser sa population contre un ennemi extérieur. Dans la dystopie orwellienne, quand l’Océania n’est pas en guerre contre l’Eurasia, c’est qu’elle est en guerre contre l’Estasia, l’important, c’est d’avoir toujours un combat à mener, un ennemi à honnir. En Iran, l’Irak de Saddam Hussein a tenu ce rôle pendant la décennie 1980 (c’est grâce à l’invasion de l’Iran par l’Irak que Khomeini a pu consolider le régime). Aujourd’hui, le rival dans la région c’est l’Arabie saoudite, et puis bien sûr il y a « le petit Satan » et « le grand Satan », ennemis héréditaires de la République islamique. Et s’il paraît improbable d’imaginer Israël ou les États-Unis engager les hostilités, tout l’enjeu est de le faire croire à la population pour la maintenir dans un état de péril imminent. Résultat : service militaire de dix-huit à vingt-quatre mois, afin d’exacerber la fibre patriotique de la jeunesse iranienne. Obligatoire, sauf exception (si par exemple votre père est mort et que vous avez charge de famille), mais sinon, pas le choix. Ou plutôt, si, vous avez le choix, vous pouvez échapper au service militaire, mais alors vous serez considéré comme déserteur, ce qui veut dire privé d’un certain nombre de droits : celui de voyager à l’étranger (on ne vous délivrera pas de passeport), celui d’acheter une voiture, celui d’acheter une maison, celui de travailler dans la fonction publique, celui de bénéficier d’une assurance maladie, etc. Sauf à vivre en marginal jusqu’à la fin de ses jours, pour un jeune Iranien, remplir ses obligations militaires, ça fait partie des emmerdements auxquels on peut difficilement se soustraire, comme pour une jeune Iranienne le port du voile dans la rue.
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— Monsieur Désérable ?Je n’ai pas pour habitude de filtrer les appels des numéros inconnus. Il y a, dans l’inconnu, une part de mystère qui demande à être élucidée. Même si le plus souvent le mystère est un démarcheur téléphonique ou un emmerdeur dans le genre, quand sur l’écran de mon téléphone s’affiche un numéro inconnu, je décroche.

— Bonjour, c’est le centre de crise du ministère des Affaires étrangères. Vous avez informé l’ambassade de France d’un projet de voyage en Iran. Je vous le dis tout net : renoncez-y. Il est formellement déconseillé, vous m’entendez, formellement déconseillé de se rendre en Iran. Nous avons placé tout le territoire en zone rouge, il n’y a quasiment plus de Français sur place. Ceux qui y sont encore sont en train de rentrer, et ceux qui ne rentrent pas, c’est qu’ils sont en prison. À l’heure où je vous parle, nous avons plusieurs de nos compatriotes sous les verrous. Le risque d’arrestation et de détention arbitraire est très élevé, vous m’entendez, très, très élevé. S’ils vous arrêtent, ils monteront un dossier de toutes pièces, et ils vous condamneront pour Dieu sait quoi, espionnage, propagande, collusion en vue de porter atteinte à la sécurité nationale, ils trouveront un motif – ils trouvent toujours un motif. Vous deviendrez un pion, une monnaie d’échange, on ne pourra pas vous accorder la protection consulaire, on ne pourra pas vous rendre visite en prison, on ne pourra pas faire grand-chose, en somme, et vous y resterez des années : un an, deux ans, dix ans peut-être, allez savoir, vous m’entendez, monsieur Désérable ?

— C’est que…

— L’Iran n’est pas un État de droit, monsieur Désérable. Renoncez à votre voyage.

— J’aimerais bien, mais…Au même moment, dans un haut-parleur, une autre voix grésillait : « Madame, monsieur, bonjour, je suis votre cheffe de cabine. Le commandant de bord et l’ensemble de l’équipage ont le plaisir de vous accueillir à bord de ce vol à destination de Téhéran. Veuillez attacher votre ceinture, éteindre vos appareils électroniques et mettre votre téléphone portable en mode avion… »

— Monsieur Désérable ? Monsieur Désérable ?


(INCIPIT)
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Si l’on voyage, ça n’est pas tant pour s’émerveiller d’autres lieux : c’est pour en revenir avec des yeux différents. Et dilater le temps qui passe : chez soi, les heures nous filent entre les doigts ; en voyage, un seul jour a l’épaisseur d’une semaine, une semaine d’un mois, un mois d’une année, une année d’une vie tout entière.
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En République islamique, le Guide suprême est le représentant de Dieu sur terre, c’est de Dieu lui-même qu’il tire son pouvoir. Le religieux prime sur le politique : il y a là tous les signes d’une théocratie. En réalité, la République islamique est une kleptocratie doublée d’une thanatocratie, une klepthanatocratie, c’est-à-dire un régime corrompu qui s’approprie les richesses d’un pays et se maintient au pouvoir en régnant par la mort et par la peur des mises à mort. La méthode est toujours la même : on vous arrête, on vous enferme, on vous torture, on vous extorque des aveux en vertu desquels on vous traduit devant un tribunal révolutionnaire pour « inimitié à l’égard de Dieu » ou « corruption sur terre » – chefs d’accusation assez vagues pour y inclure à peu près ce que l’on veut, et vous condamner à la peine capitale. L’audience se déroule à huis clos, sans avocat, devant des magistrats fantoches dont le jugement est expédié en quelques minutes, mais, pour donner à la procédure une apparence légaliste, on vous autorise à faire appel. La décision en appel est rendue par la Cour suprême un mois plus tard – merveilleuse célérité de la justice iranienne – et la sentence est la même : la mort.
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Chez nous, en Europe, on voyait des influenceuses lifestyle apporter leur soutien au peuple iranien dans des stories Instagram, pour nous vanter, dans les suivantes, les mérites d’un rouge à lèvres ou d’une crème hydratante, code promotionnel à l’appui. Celles-là, Firouzeh et moi étions d’accord : on les conchiait. Et puis il y avait celles qui se coupaient une mèche de cheveux en solidarité avec les femmes iraniennes. Investissement minimal, pensait Firouzeh, pour rendement maximal : ça demandait peu de temps, ça ne présentait aucun risque, ça rapportait des likes et ça donnait bonne conscience. Elle, tout ceci l’écœurait ; moi, je ne savais qu’en penser. Un jour, j’étais de ceux qui croyaient possible – et pas seulement possible : préférable – d’être révolté par les malheurs du monde sans en faire l’étalage, et je me disais qu’il y avait quelque chose de vulgaire et d’indécent à se parer publiquement d’indignation vertueuse ; un autre, je me rangeais derrière le pasteur Martin Niemöller, pour qui le silence n’est pas toujours porteur d’émois éloquents, mais peut aussi être lâche et coupable et funeste.
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Vidéo de François-Henri Désérable
"Tous les voyages sont toujours dans un but littéraire, en quelque sorte. Soit j'en tire un récit de voyage, soit un article, ou alors c'est pour me documenter pour un roman, mais c'est rarement pour m'allonger sur le sable, sur une plage."
Amélie le Berre et Félix Ferreira Da Silva sont allés à la rencontre de François-Henri Désérable, auteur de "L'usure d'un monde" (2023) et de "Mon maître et mon vainqueur" (Grand prix du roman de l'Académie française, 2022).
Ce film a été réalisé en partenariat avec le Master Scénario, Réalisation, Production de l'École des Arts de la Sorbonne Université Paris 1.
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