AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizForum
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures

Xavier Béja (Narrateur)
ISBN : 4621002430
Éditeur : Le Livre qui parle (11/04/2016)
Édition audio (Voir tous les livres audio)

Note moyenne : 4.24/5 (sur 532 notes)
Résumé :
Depuis cinquante ans qu'il arpente le globe, Nicolas Bouvier fait figure de référence pour tous les écrivains voyageurs. Ses livres sont rares pourtant et l'on n'y trouvera guère mention de records ou de raids spectaculaires.

Cet Usage du monde ne fait pas exception. Car l'écrivain suisse aime prendre son temps. Il attendra parfois dix ans, voire vingt, avant de relater, solidement mûries ses impressions de voyage. Cette patience accumulée lui permet... >Voir plus
Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frGoogle
Critiques, Analyses & Avis (64) Voir plus Ajouter une critique
CraboBonn
  20 janvier 2013
Présenté comme un classique de la littérature de voyage, ce livre est surtout un livre d'ouverture sur le monde et un livre de découverte de l'autre et de soi. Mais n'est-ce pas là en fait l'essence du voyage ?
Que celui qui cherche un guide touristique passe son chemin. Ce livre est le témoignage d'un voyage tel qu'il ne pourra plus être refait. C'est l'histoire d'un périple de plus d'un an (entre 1953 et 1954) entre la Serbie et les portes de l'Inde. Un parcours lent où les deux voyageurs, Nicolas Bouvier et son ami peintre Thierry Vernet, vivront de leurs talents (journalisme, exposition de peinture, musique) et avanceront au fil du vent en fonction de leur bonne (ou mauvaise) fortune. Avec une vieille épave qui leur sert de monture, un magnétophone pour enregistrer les chants serbes, tsiganes ou perses, une machine à écrire pour mettre en forme les souvenirs, et quelques pinceaux et toiles, les deux compères vont traverser la Serbie, la Macédoine, la Turquie, l'Iran, l'Azerbahidjan (ils feront escale tout un hiver a Tabriz), l'Afghanistan, pour enfin rejoindre Khyber Pass, aux portes du Pakistan, l'oeil tourné vers l'Inde. Rien qu'à l'énoncé de ces destinations on comprend ce que leur témoignage a d'exceptionnel. Ils sont passé dans ces contrées avant qu'elles ne soient re-déchirées par les guerres, à une époque où la lettre, même dans ces contrées reculées, était encore le plus sûr moyen de communiquer et où la langue française avait encore une certaine aura.
Un livre d'une écriture très stylée (peut-être même presque précieuse), qui n'invite pas totalement au voyage (les galères y sont foison … y compris un pittoresque séjour en prison faute de pouvoir se payer l'hotel), mais qui se lit avec beaucoup de plaisir et avec lenteur. Il lui manque une seule chose (du moins à mon édition): une carte de géographie !
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          490
Renod
  07 juin 2016
En 1953, à la fin du mois de juillet, Nicolas Bouvier quitte Genève au volant de sa vieille Fiat Topolino. Il se dirige vers Belgrade où il doit rejoindre son ami Thierry Vernet. Les deux hommes prendront ensuite la route vers la Turquie, l'Iran, l'Afghanistan… « Nous avions deux ans devant nous et de l'argent pour quatre mois. le programme était vague, mais dans de pareilles affaires, l'essentiel est de partir. » Ce départ n'a pas besoin d'être justifié ou d'avoir une destination précise, le voyage comme expérience se suffit à lui-même.
Il connaitront au cours de ce périple des instants de grâces et des moments de profond désespoir. Ils endureront les climats les plus extrêmes, le rude hiver d'une région montagneuse ou la chaleur écrasante d'un désert rocheux. Ils feront les rencontres les plus diverses, croisant des personnages extraordinaires ou providentiels. La violence existe dans ces contrées reculées et il est souvent nécessaire de suivre son instinct pour éviter autant que possible le danger. Autres périls : les maladies. Ils devront faire face à la malaria, à la jaunisse ou aux fièvres de diverses natures. Ils rencontrent aussi des problèmes d'argent, ils doivent trouver sur place de nouvelles ressources pour continuer à voyager, et des problèmes mécaniques. Dans les cotes abruptes, ce sont les deux amis qui poussent la Fiat et ils traverseront le désert d'Iran à faible allure, bloqués sur la deuxième vitesse.
Nicolas Bouvier ne rédige pas un compte-rendu exhaustif de son voyage. Son récit comprend de nombreuses ellipses et semble n'être composé que de bribes. Il parvient pourtant à reconstituer ces univers en relevant des sons, des musiques, des langages, en saisissant les couleurs dominantes et les nuances de luminosité. le récit est fait de portraits saisissants, d'anecdotes parfois drôles, souvent terribles et de quelques maximes pleines de sagesse.

Pour finir, je reprends les dernières lignes du texte « Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.»
Au cours du voyage, le jugement et la compréhension s'effacent pour laisser la place à l'ouverture, la curiosité et l'intuition. C'est ce qu'il entend lorsqu'il écrit que « le voyage permet de sortir de soi, c'est une purge de l'âme. » Il s'agit d'être présent et ouvert au monde, sans préjugé.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          381
Andr
  08 mars 2016
"L'usage du monde" est un carnet de voyage exceptionnel ! Nicolas Bouvier , âgé de 24 ans , et son ami peintre Thierry Vernet partent à bord d'une Fiat Topolino à l'été 1953 de Belgrade pour rejoindre plus d'un an plus tard le Pakistan aux portes de l'Inde. Ils traversent successivement la Serbie , la Macédoine , la Turquie , l'Iran , l'Azerbaïdjan et l'Afghanistan.
Chaque étape est une occasion nouvelle de découvrir l'Autre. de nombreuses rencontres et anecdotes pittoresques ponctuent ce récit.
Un chef d'oeuvre à (re)découvrir !
Commenter  J’apprécie          420
Flodopas78
  17 août 2015
Classique de la littérature de voyage, le récit de Nicolas Bouvier nous projette dans un monde aujourd'hui disparu, où peu d'occidentaux s'aventuraient. Parti de Genève à l'été 1953, accompagné de son ami Thierry Vernet, peintre et dessinateur, le jeune homme de 24 ans, traverse les Balkans, la Turquie, l'Iran et l'Afghanistan à bord d'une Fiat Topolino, dans des conditions parfois extrêmes. Ce voyage sur des routes le plus souvent rudimentaires est ponctué d'étapes plus ou moins longues pour permettre au duo de gagner leur vie grâce à leurs talents artistiques. Ainsi, ils passent l'hiver dans la ville de Tabriz, coupée du monde par la neige et le froid pendant 6 mois, et sont amenés à partager la vie rude d'un peuple pratiquant un islam modéré et accueillant. Après la traversée éprouvante du désert Baloutch, les deux voyageurs s'arrêtent à Quetta pour reprendre des forces. Leur voyage s'achève à Kaboul, centre du monde de par sa position géographique, au carrefour des grandes cultures de l'Inde, de l'Iran et de la Chine. le récit de Nicolas Bouvier est ponctué d'anecdotes, de rencontres multiples et savoureuses, agrémenté de références historiques et culturelles. Sa curiosité, son don de l'observation et son ouverture d'esprit nous ouvrent des espaces de beauté et de réflexion. La richesse de ses descriptions et la précision des mots utilisés nous restituent de façon vivante et imagée la vie quotidienne et l'environnement des personnes rencontrées ainsi que la grandeur sauvage des paysages traversés, nous invitant ainsi à partager toutes les émotions vécues par ce pèlerin des temps modernes.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          323
le_Bison
  01 février 2012
Nicolas Bouvier, une invitation aux voyages. le lire me donne envie de récupérer ma vieille Renault 4 (à défaut de Fiat Topolino) et de partir sans but précis, juste à la rencontre des visages et des paysages. Car en plus de nous conter son expérience, Nicolas Bouvier nous ouvre au Monde, aux autres. Cette pérégrination de sa Suisse natale à Kaboul est une expérience indescriptible. Certes, c'est une toute autre époque de nos jours, et il me parait plus que difficile de refaire un tel parcours, sans avoir l'air d'un « touriste ». Pourtant, je me prends au jeu, je parcours le monde avec lui ; il n'est plus le seul à croiser des autochtones, moi aussi je bois des rakis avec quelques gueules cassées issues des fins fonds des terroirs locaux. Moi aussi je chemine à travers les Balkans, traverse la Turquie, franchit l'Iran, tutoie les sommets afghans et pakistanais… Il y a des livres qui vous transforment, qui vous font prendre conscience du monde qui vous entoure. Il y a des romans qui devraient se trouver sur une table de chevet et qui pourraient être lus maintes fois, sans s'en lasser, et toujours en découvrant une nouvelle facette de l'âme humaine. « L'usage du monde » de Nicolas Bouvier en fait partie. le seul souci, c'est qu'il me faudrait plus d'une table de chevet tant ce genre de romans me passionnent et semblent si merveilleux, entre poésie et philosophie. Nicolas Bouvier, c'est à la fois découvrir le Monde avec ses valeurs et le comprendre en toute humilité, surtout pour moi, petit occidental que je suis…
Lien : http://leranchsansnom.free.f..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          361

Les critiques presse (1)
Telerama   09 décembre 2015
Au journal de Bouvier, cette édition soignée et fidèle à l'original joint les dessins à l'encre du talentueux Vernet — « mon frère jumeau », disait l'écrivain.
Lire la critique sur le site : Telerama
Citations & extraits (164) Voir plus Ajouter une citation
jmlire92jmlire92   10 octobre 2017
Seuls les vieux ont de la fraîcheur, une fraîcheur au second degré, conquise sur la vie.
   Dans les jardinets qui ceinturent la ville, on tombe ainsi au point du jour sur des musulmans aux barbes soignées, assis sur une couverture entre les haricots, qui hument en silence l'odeur de la terre et savourent la lumière naissante avec ce talent pour les moments bien clos de recueillement et de bonheur que l'Islam et la campagne développent si sûrement. Lorsqu'ils vous aperçoivent, ils vous hèlent, vous font asseoir, tirent un canif de leur culotte et vous préparent une de ces tranches de pastèque qui impriment de la bouche aux oreilles, une marque rose et poisseuse.
   C'est ainsi que nous avons rencontré le mollah der la mosquée, qui sait quelques mots d' allemand. Il nous roule des cigarettes puis se présente courtoisement en désignant le minaret. Et nous ?
   - Peintre et journaliste...
   - Ganz wie Sie wollen - (tout à fait comme il vous plaira) - rétorque poliment le mollah auquel ces deux professions ne disent pourtant rien qui vaille, puis il reprend sa méditation.
   Un autre matin que j'étais accroupi dans le jardin municipal en train de photographier la mosquée, un œil fermé, l'autre sur le viseur, quelque chose de chaud, de rugueux, sentant l'étable, se pousse contre ma tête. J'ai pensé à un âne - il y en a beaucoup ici, et familiers, qui vous fourrent le museau sous l'aisselle - et j'ai tranquillement pris ma photo. Mais c'était un vieux paysan venu sur la pointe des pieds coller sa joue contre la mienne pour faire rire quelques copains de soixante-dix-quatre-vingt ans. Il est reparti, plié en deux par sa farce ; il en avait pour la journée.
   Le même jour j'ai aperçu par la fenêtre du café Jadran un autre de ces ancêtres en bonnet fourré, quelques pépins de passa-tempo* dans la barbe, qui soufflait, l'air charmé, sur une petite hélice en bois. Au Ciel pour fraîcheur de cœur !
   Ces vieux plaisantins sont ce qu'il y a de plus léger dans la ville À mesure qu'ils blanchissent et se cassent, ils se chargent de pertinence, de détachement et deviennent semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs. Des bonshommes, ça manquent dans nos climats où le mental s'est tellement développé au détriment du sensible ; mais ici, pas un jour ne passe sans qu'on rencontre un de ces êtres pleins de malice, d'inconscience et de suc, porteurs de foin ou rapetasseurs de babouches, qui me donnent toujours envie d'ouvrir les bras et d'éclater en sanglots.
(* grains de tournesol grillés)
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          50
jmlire92jmlire92   04 octobre 2017
À la tombée du jour c'était toute la rue qui passait par l'exposition.Les Belgradois avaient trop peu de distractions pour en négliger aucune. La vie était encore assez frugale pour que chacun fût affamé de tout et cet appétit suscitait bien des découvertes. Des théologiens suivaient des courses de moto, des paysans - après une journée d'emplettes dans l'Ulitza Marshala Tita - venaient ici découvrir l'aquarelle. Ils déposaient contre la porte un sac d'engrais, un licou neuf, une serpe au tranchant graissé, lorgnaient les billets d'un œil perçant et sortaient l'argent de leur ceinture ou de leur calot. Puis ils croisaient d'un dessin à l'autre à larges enjambées, mains dans le dos, et regardaient posément, bien résolus à en avoir pour leurs dinars. Leur œil, formés par les clichés pâteux du Journal de Mostar ou de L' Écho de Cettigné, avait du mal à saisir d'emblée ce dessin linéaire. À partir d'un détail familier - dindon, minaret, guidon de bicyclette - ils démêlaient le sujet, se mettaient soudain à rire ou à soliloquer et tendaient le cou pour voir s'ils reconnaissaient leur gare, leur bossu, leur rivière. Devant un personnage débraillé, ils vérifiaient leur braguette. J'aimais cette manière de rapporter les choses à soi, de les examiner lentement, patiemment, en pesant le travail. D'ordinaire ils restaient là jusqu'à la dernière, à l'aise dans leurs larges braies et leur fumet campagnard, puis passaient courtoisement à la caisse pour serrer la main de l'artiste ou lui rouler une cigarette qu'ils collaient d'un grand coup de langue...
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          50
lexotelexote   05 juin 2010
J’aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’hui j’ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau destin. Aux mouches d’Asie s’entend, car, qui n’a pas quitté l’Europe n’a pas voix au chapitre. La mouche d’Europe s’en tient aux vitres, au sirop, à l’ombre des corridors. Parfois même elle s’égare sur une fleur. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d’Asie, gâtée par l’abondance de ce qui meurt et l’abandon de ce qui vit, est d’une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d’un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissures des lèvres, conjonctives, tympan. Vous trouve-t-elle endormi? elle s’aventure, s’affole et va finir par exploser d’une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais s’il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l’observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut passer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs – le moustique, dont on se passerait volontiers, est un artiste en comparaison.

Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n’auraient pas le cran de tuer une caille; il existe un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux au couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles – le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main – et c’est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l’arrête, et je suis persuadé qu’en passant l’Ether au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s’affaire en orbes mesquines, prêchant le Moins – finissons-en…renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil – avec son dévouement d’infirmière et ses maudites toilettes de pattes.

L’homme est trop exigeant: il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y a travaille et parfois il l’obtient. La mouche d’Asie n’entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c’est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du Bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu’elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l’informe.

Les anciens, qui y voyaient clair, l’ont toujours considérée comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l’ubiquité, la prolifération foudraoyante, et plus de fidélité qu’un dogue (beaucoup vous auront lâché qu’elle sera encore là).

Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d’Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d’aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen-Age les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyait par grappes avant de célébrer l’office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui “ "conchient son papier” ".

Aux grandes époques de l’empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont, d’une manière et de l’autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit – et aussi parce que c’est la mode – de l’hygiène maladive des Américains. N’empêche que, le jour où avec une esquadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d’un seul coup les mouches de la ville d’Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans les sillage de saint Georges.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          350
LivretoiLivretoi   27 avril 2015
1. Culture, art et dénuement
Pendant mes années d’études, j’avais honnêtement fait de la « culture » en pot, du jardinage intellectuel, des analyses, des gloses et des boutures ; j’avais décortiqué quelques chefs-d’œuvre sans saisir la valeur d’exorcisme de ces modèles, parce que chez nous l’étoffe de la vie est si bien taillée, distribuée, cousue par l’habitude et les institutions que, faute d’espace, l’invention s’y confine en des fonctions décoratives et ne songe plus qu’à faire " plaisant ", c’est-à-dire : n’importe quoi. Il en allait différemment ici ; être privé du nécessaire stimule, dans certaines limites, l’appétit de l’essentiel. La vie, encore indigente, n’avait que trop besoin de formes et les artistes – j’inclus dans ce terme tous les paysans qui savent tenir une flûte, ou peinturlurer leur charrette de somptueux entrelacs de couleurs – étaient respectés comme des intercesseurs ou des rebouteux.

2. Philosophie
La vertu d’un voyage, c’est de purger la vie avant de la garnir.

3. La peur
La moitié au moins de ces malaises sont –on le comprend plus tard- une levée de l’instinct contre un danger sérieux. Il ne faut pas se moquer de ces avertissements. Avec les histoires de bandits et de loups, bien sûr, on exagère ; cependant, entre l’Anatolie et le Khyber Pass il y a plusieurs endroits où de grands braillards lyriques, le cœur sur la main, ignorants comme des bornes, ont voulu à toute force se risquer, et ont cessé de donner de leurs nouvelles. Pas besoin de brigands pour cela ; il suffit d’un hameau de montagne misérable et isolé, d’une de ces discussions irritées à propos d’un pain ou d’un poulet où, faute de se comprendre, on gesticule de plus en plus fort, avec des regards de plus en plus inquiets jusqu’à l’instant où six bâtons se lèvent rapidement au-dessus d’une tête. Et tout ce qu’on a pu penser de la fraternité des peuples ne les empêche pas de retomber.

4. Comment savoir si on doit prendre la route avec le risque de cols enneigés ?
A La Poste où j’étais allé m’informer, on me dit « jusqu’à Erzerum c’est bon, la rote est sèche. Au-delà, nous ne savons pas. Nous pourrions bien télégraphier dans l’est mais vous perdriez du temps à attendre la réponse, et cela coûterait… allez plutôt demander au lycée ; ils ont en internat des gamins de toute l’Anatolie qui sauront bien le temps qu’il fait chez eux.
Au lycée où j’exposai mon affaire, le professeur français interrompit sa leçon et posa la question à sa classe, lentement et en français. Personne ne broncha. Il la répéta en turc, avec un peu d’embarras, et aussitôt plusieurs lettres froissées sortirent des tabliers et les petites mains aux ongles noirs se levèrent l’une après l’autre… il n’avait pas encore neigé à Kars… ni à Van, ni à Kagisman… un peu seulement à Karaköse mais ça n’avait pas tenu. L’opinion générale, c’était que pendant une quinzaine encore nous passerions sans peine.

5. Comment le maire sortant d’un village se fait réélire
Il avait même laissé son adversaire – un instituteur progressiste – s’adresser le premier aux paysans réunis sur la place, s’en prendre à la corruption de Téhéran, à la rapacité des arbabs, et promettre la lune. Quand son tour était venu, le vieux s’était contenté d’ajouter : " Ce que vous venez d’entendre n’est que trop vrai… moi-même je ne suis pas un homme très bon. Mais vous me connaissez : je vous prends peu et vous protège de plus gourmands que moi. Si ce jeune homme est aussi honnête qu’il le dit, il ne saura pas vous défendre contre ceux de la capitale. C’est évident. S’il ne l’est pas, rappelez-vous qu’il commence sa vie et que ses coffres sont vides ; je termine la mienne et mes coffres sont pleins. Avec qui risquez-vous le moins ? "
Les paysans avaient trouvé qu’il parlait d’or et lui avaient donné leurs voix. Ici, on ne s’effarouche pas de raisons si abruptes.

6. La vie s’organise autour d’un pont infranchissable à cause des crues
Rien à faire pour traverser, mais comme l’eau pouvait baisser d’un jour à l’autre, les bus et les camions continuaient d’arriver de l’est et de l’ouest, et comme les berges étaient ameublies par la pluie, beaucoup s’embourbèrent aux deux têtes du pont. Moi aussi. On s’installa. Les rives étaient déjà couvertes de caravanes et de troupeaux. Puis une tribu de Karachi qui descendaient vers le sud établirent leurs petites forges et se mirent à bricoler pour les camionneurs qui ne pouvaient pas, bien sûr, abandonner leur chargement. Les chauffeurs qui travaillaient à leur compte se mirent d’ailleurs bientôt à l’écouler sur place, à le troquer contre des légumes des paysans du voisinage. Au but d’une semaine, il y avait une vile à chaque tête de pont, des tentes, des milliers de bêtes qui bêlaient, meuglaient, blatéraient, des fumées, de la volaille, des baraques de feuillage et de planches abritant plusieurs tchâikhane, des familles qui louaient leur place sous la bâche des camions vides, de furieuses parties de jacquet, quelques derviches qui exorcisaient les malades, sans compter les mendiants et les putains qui s’étaient précipités pour profiter de l’aubaine. Un chahut magnifique… et l’herbe qui commençait à verdir. Il ne manquait que la mosquée. La vie, quoi !
Quand l’eau baissa tout se défit comme en songe. Et tout ça, à cause d’un pont qui ne devait pas se rompre… La Perse est encore le pays du merveilleux.
Ce mot me fit songer. Chez nous, le " merveilleux " serait plutôt l’exceptionnel qui arrange ; il est utilitaire, ou au moins édifiant. Ici, il peut naître aussi bien d’un oubli, d’un péché, d’une catastrophe qui, en rompant le train des habitudes, offre à la vie un champ inattendu pour déployer ses fastes sous des yeux toujours prêts à s’en réjouir.

7. Quand les mauvais conseils portent leurs fruits
En tout cas, cet insuccès n’avait entamé en rien l’optimisme de Ghaleb qui continuait à nous promettre des avantages, des cartes, des débouchés chimériques ; à nous proposer des entrevues ou des protections qui ne dépendaient pas de lui. Par gentillesse sincère, pour nous dérider, pour nous redonner du cœur. Où serait le plaisir de promettre s’il fallait ensuite toujours tenir. Nous bercer d’illusions, c’était sa manière à lui de nous aider. ( Et il nous aidait. Plusieurs fois, pour organiser des conférences ou une exposition, nous rendîmes visite – en nous recommandant de lui – à des personnages que Ghaleb se flattait imprudemment de connaître. Il n’en était rien, mais les fausses clefs ouvrent aussi les portes ; après quelques minutes d’embarras, l’entretien tournait souvent à notre avantage. Ghaleb pâlissait lorsqu’on lui rapportait ces démarches : "…Le recteur vous a reçu ? et de ma part ? Moi, vous savez, je n’en parlais qu’en passant… et ça a marché ? C’est invraisemblable ! Entre nous, il y a deux ans que je lui demande un rendez-vous, peut-être pourriez-vous lui dire un mot en ma faveur. "

8. Chaleur et déshydratation
A Yezd, la plupart des produits arrivent déjà de l’ouest par camion, la vie est chère… Mais début juillet, la chaleur, la soif et les mouches : on les a pour rien.
Dans le désert de Yezd, le casque et les lunettes fumées ne suffisent plus ; il faudrait encore s’emmitoufler comme le font les bédouins. Mais nous roulons la chemise ouverte, les bras nus, et dans la journée le soleil et le vent nous tirent en douce plusieurs litres d’eau. Le soir, on croit rétablir l’équilibre avec une vingtaine de verres de thé léger qu’on transpire aussitôt, puis on se jette sur le lit bouillant avec quelque espoir de dormir. Mais, dans le sommeil, la sécheresse travaille et couve comme un feu de brousse ; tout l’organisme brame, s’affole, et on se retrouve debout le souffle court, le nez bourré de foin, les doigts en parchemin, tâtonnant dans le noir à la recherche d’un peu d’humide, d’un fond d’eau saumâtre, ou de vieilles épluchures de melon où plonger son visage. Trois ou quatre fois par nuit cette panique vous jette sur vos pieds, et quand enfin on va pouvoir dormir : c’est l’aube, les mouches bourdonnent et, dans la cour de l’auberge, des vieillards en pyjama jacassent d’une voix stridente en fumant leur première cigarette. Puis le soleil se lève et recommence à pomper…


+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          70
petopeto   25 mars 2008
Ce jour-là, j'ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s'en trouverait changée.
Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centre de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          740
Videos de Nicolas Bouvier (10) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Nicolas Bouvier
La reprise de L’Usage du monde mis en scène par Dorian Rossel, du 8 au 13 mars au Théâtre Vidy-Lausanne (complet), s’enrichit d’une soirée spéciale consacrée à Nicolas Bouvier à la Cinémathèque suisse, le vendredi 4 mars.
Dans la catégorie : Récits de voyagesVoir plus
>Géographie générale>Géographie générale. Voyages>Récits de voyages (127)
autres livres classés : voyagesVoir plus
Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frGoogle





Quiz Voir plus

L'usage du monde - Nicolas Bouvier

En juin 1953 débute l’aventure. Nicolas et Thierry partent-ils à pied, en voiture ou à dos d’âne ?

à pied
en voiture
à dos d’âne

10 questions
87 lecteurs ont répondu
Thème : L'usage du monde de Nicolas BouvierCréer un quiz sur ce livre
. .