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EAN : 9782290302484
318 pages
J'ai lu (25/04/2001)
3.53/5   2703 notes
Résumé :

PHILIP K.DICK

LE MAITRE DU HAUT CHATEAU

En 1947 avait eu lieu la capitulation des alliés devant les forces de l'axe. Cependant que Hitler avait imposé la tyrannie nazie à l'est des Etats-Unis, l'ouest avait été attribué aux japonais.

Quelques années plus tard la vie avait repris son cours normal dans la zone occupée par les nippons. Ils avaient apporté avec eux l'usage du Yi-King, le livre des transformations du c... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (283) Voir plus Ajouter une critique
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sur 2703 notes
HUE ! CHRONIE...!

Nous sommes dans les années 60. Plusieurs individus (un japonais haut dignitaire commercial de son pays, un faux industriel suédois mais vrai espion allemand de l'abwehr, deux ouvriers doués de leurs mains, dont un juif recherché pour contrefaction d'antiquités, un antiquaire un peu roublard, admirateur des japonais tout autant qu'il les craint et se méfie d'eux, une femme, ex-épouse de l'ouvrier juif, aussi belle qu'insaisissable, un ancien combattant nazi, un mystérieux écrivain auteur d'une invraisemblable uchronie, voila pour l'essentiel) vont croiser ou seulement entrecroiser leurs destins dans ce qu'il subsiste des anciens Etats-Unis d'Amérique, désormais divisés en trois parts inégales : à l'est, un gouvernement américain nazi et pro-germanique (dont on n'apprendra rien de précis, sauf qu'il s'y trouve des camps d'extermination), au centre, un ventre mou et neutre mais sans grande importance, les Rocky Mountains States, car peu peuplé, peu industriel, économiquement et stratégiquement faibles (Ph. K. Dick fait dire à un routier de l'est les traversant que c'est un pays qui est passé à côté de l'histoire), à l'ouest, enfin, ce sont les Pacific States of America - regroupant, peu ou prou, la Californie, Washington States et l'Alaska-, sous domination japonaise, à l'instar de toute la sphère Pacifique, la moitié de l'Amérique du Sud ainsi que tout ce que nous nommons habituellement l'Extrême-Orient. le reste du monde (Europe, Afrique, Proche et Moyen Orient, l'essentiel de l'ancienne URSS, la partie Atlantique des deux Amérique) sont sous régime nazi allemand ou, moindrement, fasciste italien.

Mais que s'est-il donc passé pour que la face du monde que nous connaissons aujourd'hui en fut à ce point changé ? C'est aussi simple que terrible de conséquence : le 15 février 1933, à Miami, le tout nouveau président élu (à une majorité assez écrasante), celui qui allait devoir sortir son pays du marasme provoqué par le désormais fameux "black Thursday" de Wall-Street, ne réchappe finalement pas à l'attentat (véridique) par arme à feu provoqué par un anarchiste italien, par ailleurs personnage médicalement déséquilibré, du nom de Giuseppe Zangara. Les conséquences, établies avec intelligence et une certaine logique dans le roman de Philip K. Dick, sont incommensurables : Un Républicain fut élu après l'assassinat du Démocrate Roosevelt. Celui-ci appliquant des réformes totalement contraire à celle de la "vraie" histoire, provoqua un repli diplomatique des USA, prônant une politique de non-ingérence absolue tout en maintenant une politique économique libérale de libre-échange sans entrave. Les Etats-Unis ne prirent donc absolument pas part, pour les uns ni pour les autres, lorsque la seconde guerre mondiale se déclencha, laissant Winston Churchill se débrouiller seul en Europe de l'Ouest (et perdre) de même qu'ils n'apportèrent aucun soutien matériel à l'URSS de Staline, qui perdit tout espoir à Stalingrad. Dans le même temps, l'intégralité de la flotte américaine fut bel et bien détruite à Pearl Harbour par les japonais qui purent alors entreprendre la conquête de tout la sphère Pacifique. La guerre s'acheva en 1948 par une défaite totale des alliés et le partage du monde par les membres de l'Axe. Moins de vingt années plus tard, les deux anciens alliés se font de plus en plus front - inaugurant une guerre froide d'un autre genre - mais la suprématie technologique de l'Allemagne semble être écrasante quand l'esprit raffiné et porté aux choses de l'esprit des japonais paraît être bien plus humain, profond que le nihilisme de l'élitisme outrancier des germains. On en vient même à penser que l'auteur estime la philosophie de vie asiatique plus riche que celle prônée par le libéralisme marchand et pragmatique américain... Voilà à quel moment de cette histoire alternative (ainsi que les anglo-saxon la définissent) nous en sommes lorsque débute ce roman, et bien que ces éléments, l'auteur nous les délivre au compte-goutte, au gré des besoins narratifs, des dialogues ou des explications. Une "contre-histoire" qui cède aussi, pour le moins, à une vision légèrement tronquée et autocentrée de l'histoire, faisant des américains les principaux, pour ne pas dire les seuls artisans fondamentaux de la victoire contre les pays de l'axe. C'est sans doute faire bon compte de la résistance héroïque des britanniques et du sacrifice terrible de la population russe, bien plus "payant" qu'on ne le présente souvent à l'ouest, et ce malgré les erreurs monumentales des hiérarques communistes - au premier rang desquels Joseph Staline -, et du manque de moyens matériels tragique de ces centaines de milliers de combattants. Mais nous ne sommes pas ici pour refaire l'histoire de l'histoire. Laissons ce soin à K. Dick !

Car s'il est évident que ce texte est pour une large part une uchronie (en bon français, et selon son inventeur, le philosophe français du XIXème siècle, Charles Renouvier), c'est à dire une histoire qui n'a pas eut lieu, telle qu'elle aurait pu être si... Philip K. Dick n'en demeure pas à cette seule proposition. Il y aborde le sens du beau et surtout du vrai dans l'art, les relations des oeuvres à leur histoire, supposée, fausse ou véritable. Il y fait aussi le procès, sans aucune forme de rémission, du nazisme (ce dont on peu évidemment se féliciter), de la volonté de puissance germanique (avec une vision de l'esprit allemand qui confine parfois à la caricature) d'une manière plus générale alors qu'on lui voit un penchant relativement admiratif, une fascination certaine pour le mode de vie des japonais, leur spiritualité, leur civilisation, leur capacité à recevoir autrui avec humilité et une certaine ouverture. Il s'y essaie aussi à une véritable expérience stylistique, certains critiques y ayant même vu la volonté de s'inspirer des haïku pour exprimer ses pensées narratives, souevtn constituées de phrases brèves, radicales et insondables à la fois.
Par ailleurs, un autre "gros" morceau de la pensée asiatique (chinoise à l'origine) y est omniprésente, une oeuvre multi-millénaire parfaitement intégrée dans l'esprit du Tao de la pensée asiatique : Philip K. Dick avait ainsi reconnu s'être incroyablement servi du fameux Yi-King dans la rédaction de ce roman le maître du haut château (dans la version en deux volumes de Richard Wilhelm du "livre du changement") ainsi que d'une des uchronies américaines les plus célèbres à l'époque, "Autant en emporte le temps", de Ward Moore (celle-ci se passe pendant la guerre de Sécession. C'est le Général Lee qui remporte la bataille de Gettysburg puis la guerre elle-même). du second ouvrage, il retiendra un modèle fouillé, aussi logique que possible, essayant de voir toutes les implications de la liberté prise à l'égard de l'histoire. du premier, il parsèmera (à n'en plus finir) notes et narrations, il en émaillera même (plus souvent qu'à son tour) des dialogues entiers. Philip K. Dick n'échappe toutefois pas à la principale erreur des occidentaux par rapport à ce texte tellement étonnant et profond que le grand psychanalyste Carl Gustav Jung en fera même le premier texte traitant du psychisme jamais pensé et rédigé par l'homme, ainsi qu'un sujet d'analyse passionnant. Dick s'attache ainsi beaucoup aux supposées qualités divinatoires du "Livre des mutations " (autre traduction possible de son titre), lui donnant parfois le nom générique de "l'oracle", tandis que d'aucuns estiment que les tirages du Yi-King donnent bien plus une espèce de photographie immanente du présent, qu'un vade mecum des actions futures à accomplir (même si cette approche n'est pas infondée). Cependant, en fin connaisseur de l'ouvrage immémorial, il le relie fort bien avec la philosophie de vie des japonais que sont roman a rendu maître d'une partie importante des USA.
Philip K. Dick s'amuse à perdre un peu plus son lecteur, à le fourvoyer plus exactement, en insérant une uchronie dans l'uchronie. En effet, à côté des innombrables références au Yi-King, on découvre pas à pas, et par le biais de regards de lecteurs successifs, les bonnes pages d'un roman défrayant alors la chronique, interdit en Allemagne et dans tous les pays satellites de celle-ci, qui raconte comment les USA et la Grande-Bretagne ont, en réalité, gagné la guerre. L'art consommé du célèbre auteur de SF américain lui fait prendre la source proto-historique de ce roman dans le roman, non à la date de l'assassinat de Roosevelt, mais à une date légèrement ultérieure. Lequel est intitulé "Le poids de la sauterelle" en référence à ce qui fait suite à la victoire des alliés : le pouvoir de plus en plus hégémonique de la Grande-Bretagne, conduite par un Winston Churchill devenu aussi vieux que despotique, et se conduisant avec les autres nations du monde comme l'Empire le fit dans ses colonies : telle une nuée de sauterelles dans des champs à récolter. Ainsi, ce sont deux dystopies qui se font face, dans lesquelles ont est fort éloigné d'un monde apaisé et libre, tout autant que ce que fut le notre à cette époque.

Il est cependant un problème majeur consubstantiel à ce roman - considéré, par ailleurs, comme l'un des plus grands ouvrages de la SF mondiale, et comme un véritable modèle en matière de référence uchronique. Ce qui doit rendre notre jugement personnel humble, bien que parfaitement honnête, assumé et réfléchi - c'est qu'assez rapidement on peine à trouver son compte dans cet embrouillamini d'une trop grande richesse de thématiques, d'explications, d'histoires parallèles, rapidement jointes, disjointes ou conjointes. Ainsi, beaucoup, parmi les protagonistes du roman, ne se rencontrent-ils non seulement jamais mais n'ont même que des rapports extrêmement indirects, pour ne pas dire inexistant, les uns à l'égard des autres. Les personnages sont campés de manière assez inégale et relativement caricaturale, ce qui empêche d'y croire tout à fait, et puis, surtout, il y cette omniprésence des tirages du Livre des Mutations qui alourdit considérablement le rythme de l'intrigue, le rendant parfois indigeste. Il y a aussi ce maître du haut château dont on imagine l'importance capitale, tandis qu'il n'est qu'un élément parmi d'autres du récit. Il y a enfin qu'on fini par se demander si l'auteur n'a pas hésité entre essai et roman tant le scénario global semble ne fondamentalement mener à rien de précis, de concret, donnant la part belle à la réflexion, qu'elle soit sous forme strictement narrative ou par l'entremise des pensées émises par les différents personnages, laissant souvent la lecture en suspend, sans véritable résolution ni conclusion, dans l'un de ces jeux en miroir permanent, en perpétuelles rupture d'équilibre qui feront le succès ainsi que l'intérêt majeur de son chef d'oeuvre publié sept ans plus tard, Ubik.
Dès lors, l'auteur semble-t-il nous dire : êtes-vous bien certain que ce que vous pensez vivre est la seule et véritable réalité ? Est-il si impossible qu'il n'y en ait aucune autre, que vous ne soyez-pas vous même un peu d'encre au sein d'une histoire inventée ? Si Ubik nous mène, entre autres choses, vers une conclusion de ce genre, ce roman à venir le fait avec une distance légère à l'humour noir consommé. Rien de cela dans le maître du haut château (en raison même de ses présupposés liés au pire du pire de notre histoire moderne). C'est fort dommage parce qu'arrivé vers la seconde partie du roman, on finit par comprendre que rien ne se déclenchera de fondamental et si l'on ne s'y ennuie pas tout à fait, on peine à y trouver satisfaction et plaisir. On se rassurera en songeant que le maître du haut château fut une sorte de déclencheur dans le processus créatif d'un plus grands écrivains mondiaux de Science-Fiction (jusque-là boudé par le public comme par la critique), qu'Ubik, Blade Runner / Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? ou encore Total Recall et autres récits sont encore à venir. Qu'il s'en est peut-être fallu d'une suite, prévue (la présente édition chez J'ai lu en donne les deux seuls chapitres jamais entamés par l'auteur) pour que l'ensemble s'éclaire vraiment. On sait que l'auteur devenu culte n'entamait jamais un nouveau livre sans une documentation conséquente ; on en trouve d'ailleurs trace ici, certain détails méconnus mais parfaitement avérés de l'histoire ou des projets nazis s'y trouvant mentionnés. Philip K. Dick ne parvint cependant jamais à se replonger dans l'étude des horreurs nazis pour parvenir à ses fins, et l'on ne peut franchement pas l'en blâmer.
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Et si les Allemands avaient gagné la seconde guerre mondiale, et si Churchill avait été assassiné et si les Japonais avait foutu une raclée aux américains... avec des si on refait le monde et c'est ce qu'a brillamment fait Philip K Dick. Il nous livre, ici, une magnifique uchronie.

Les japonais on besoin d'un livre qui les guide dans leurs décisions. La divination est la règle d'or pour chaque choix important ou non de la vie de tous les jours.
Les Allemands restent égaux aux Allemands de l'époque.
Un autre livre circule également en sous mains " la sauterelle pèse lourd" qui est en fait un livre dans le livre mais aussi une uchronie dans l'uchronie puisqu'il raconte l'histoire dans le cadre d'une défaite allemande et d'une victoire des alliés lors de la seconde guerre mondiale.

Je me suis franchement régalée en lisant ce roman. A la fois par la façon d'écrire de Philip K Dick, pourtant assez froide et distante, mais tellement adaptée aux personnages tel que je me représente les nazis allemands. Et puis la vision de la réalité de l'auteur est juste magistrale, que l'on cautionne ou pas.
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Le maître du Haut Château, c'est l'histoire d'un bouquin au résumé très alléchant, au postulat de base plus que prometteur, mais d'un tout extrêmement décevant.
La quatrième de couverture m'avait totalement emballé : un monde dans lequel les Alliés auraient perdu la guerre ; à quoi cela pouvait-il bien ressembler ? J'avais hâte de découvrir ça et les quelques avis négatifs que j'avais aperçus ne freinaient pas mon envie. J'étais persuadé que, même si l'histoire était lente et qu'il en allait essentiellement de la petite vie quotidienne des personnages, j'allais être absorbé par un récit dont la trame de fond promettait d'être riche. J'ai été très patient, mais j'ai néanmoins fini par déchanter. J'ai longtemps continué à espérer un quelconque revirement de situation, rebondissement ou simplement un peu d'action. En vain. de fait, après autant d'espérance, la chute n'en a été que plus rude…
Commençons par le positif, car il y en a. Et du très bon même. Comme je l'ai dit, l'idée de départ est excellente et les passages lors desquels on en apprend plus sur la Seconde Guerre mondiale et comment elle s'est « vraiment déroulée », où on découvre horrifié les actions entreprises par les nazis au terme du conflit, etc. sont réellement excellents. Malheureusement, compilés, ils tiennent sur quinze ou vingt pages… et les 330 autres, sont moins passionnantes, et par moment, c'est peu dire. Mais poursuivons dans le positif. L'univers mis en place par l'auteur est assez recherché et est vraiment passionnant à découvrir. Il était parfois un peu frustrant de n'avoir les informations qu'au compte-gouttes étant donné que les personnages ne font que mentionner des faits qui pour eux sont connus et ne nous permettent donc que d'entr'apercevoir les événements qui ont eu lieu. Toutefois, si ce n'avait été pour en découvrir davantage à ce sujet, je ne suis pas certain que j'aurais achevé ce livre… Enfin, j'ai trouvé assez intéressante la perspective de l'Américain moyen percevant le monde du point de vue de l'opprimé, du colonisé. Encore une fois, malheureusement, j'ai trouvé ce thème un peu sous exploité…
Le gros gros point négatif du livre est qu'il ne se passe absolument rien. On suit le quotidien de plusieurs personnes. On connaît leurs pensées et cela nous permet de découvrir le monde qui les entoure. J'aime assez ce genre de narration, mais lorsqu'il ne se passe rien de rien et que pendant deux pages le protagoniste se perd dans des réflexions métaphysico-philosophiques, ça commence à devenir indigeste. En outre, on attend avec impatience (qui décroît petit à petit) que leurs chemins se rencontrent, mais là encore, non… (ou si peu). Et puis, tous les protagonistes sont si étranges, tant dans leur façon d'agir que de penser, que j'ai eu beaucoup de mal à les comprendre. À leur décharge, j'ai un esprit plutôt cartésien et le Yi-King, j'ai du mal à croire à la véracité de ses prédictions. de plus, les histoires personnelles des protagonistes, au final, ne mènent nulle part, et la fin tombe un peu comme un cheveu dans la soupe, laissant un goût d'inachevé (d'autant plus que je ne suis pas bien sûr de l'avoir comprise). On quitte les « héros » comme ça, au milieu des occupations auxquelles ils vaquaient, ou presque… Enfin, j'ai été assez horripilé par la traduction. On trouve à profusion des tournures de phrases (voire des phrases entières) qui ne se disent pas en français ou qui sonnent faux et dans lesquelles on reconnaît la phrase anglaise qui est tout à fait banale. du genre, de mémoire, « Diable, oui ! » pour « Hell yes » ou « Et quoi maintenant » pour « And what now ». Sans parler des nombreuses coquilles et fautes de frappe ou d'impression… Il semblerait que je sois tombé sur une mauvaise édition à ce niveau-là.
Vous l'aurez compris, le maître du Haut Château est pour moi une très grosse déception, car j'attendais beaucoup mieux de ce livre. Les aspects positifs ne compensent malheureusement pas les trop nombreux points négatifs qui entachent le roman. Dommage.
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La première fois que j'ai lu ce roman, je l'ai trouvé correct, sans plus.

Je crois que c'était la première fois que je lisais du Philip K. Dick. Je savais que c'était l'une de ses oeuvres les plus connues et qu'il s'agissait d'un classique de l'uchronie. le pitch est devenu éculé : et si l'Axe avait gagné la Seconde guerre mondiale? Ainsi, dans une ville de San Francisco sous domination japonaise, on suit les destins de plusieurs personnages à peine reliés les un.es aux autres.

J'avais aimé l'ambiance mélancolique, le focus sur la partie japonaise de l'Axe, les petits détails amusants ou grinçants dans la vie de chaque personnage, le miroir inversé entre occupation japonaise et Amérique dominée. Par contre, j'avais été frustrée par l'absence de liens entre les personnages et j'avais trouvé que l'intrigue n'avait ni queue ni tête et ne menait nulle part. D'où un sentiment mitigé...

La deuxième fois que j'ai lu ce roman, je l'ai trouvé bon.

J'avais lu quelques autres classiques de Dick entretemps, notamment Ubik et Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? Et je commençais à comprendre ce qu'il cherchait à faire. Ses personnages ne sont pas des héros, mais des gens ordinaires, voire un peu losers, qui vivent une vie ordinaire dans un monde ordinaire (à leurs yeux - quoique... j'y reviendrai). Une approche que, jusqu'alors, je n'avais vue qu'en littérature blanche, alors qu'en imaginaire, j'étais plutôt habituée à un.e héros/héroïne qui sauve le monde.

Étonnamment, je me rappelais bien les personnages, alors qu'iels ne m'avaient pas semblé si remarquables - Childan l'antiquaire colonisé/collabo, Tagomi l'homme d'affaires japonais, le couple séparé Frank/Juliana partagé entre tendresse et rancoeur l'un.e pour l'autre... Parfois, les gens ordinaires vous touchent plus que les héros.

La troisième fois que j'ai lu ce roman, je l'ai vraiment aimé.

J'ai lu d'autres oeuvres plus mineures de Dick et mon interprétation précédente est bancale pour cette raison : les personnages ne trouvent pas leur univers "normal". Au contraire, son côté factice leur saute aux yeux. L'interrogation sur la nature de la réalité revient obsessionnellement chez Dick. Tous les détails qui font le sel de ses univers montrent également à quel point ils sont faits de toc. Même les personnages doutent de leur propre réalité. Sont-ils vraiment censés me toucher? Est-ce que je me foire complètement?

Puis j'ai vu la série télé, que j'ai trouvé bonne quoiqu'inégale par moments. Juliana, en particulier, m'a fait tiquer : son côté "Élue sauveuse du monde" est très anti-dickien et mille fois moins intéressant que le personnage paumé du roman. Bizarrement, les personnages les plus réussis sont des inventions de la série (John Smith et l'inspecteur Kido). Finalement, une adaptation de Dick passe mieux quand elle n'est pas littérale. Ça m'a toutefois donné envie de relire le bouquin...

La quatrième ou cinquième fois que j'ai lu ce roman, je l'ai trouvé excellent. Mais bon, je suis une mordue de Philip K. Dick. Je ne recommande pas forcément de faire la même chose que moi.
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Paru en 1962, « Le Maître du Haut Château » marque un tournant dans la trajectoire du prolifique Philip K. Dick. le succès du roman ainsi que l'obtention du prix Hugo donneront un nouvel élan à la carrière de l'un des plus grands écrivains américains du vingtième siècle.

« Le Maître du Haut Château » n'est pas à proprement parler un livre de Science-Fiction. Philip K. Dick y délaisse les tropes habituels du genre, et nous propose un roman de facture plus classique, qui est en réalité une uchronie, se déroulant dans les années soixante, dans un monde où l'Allemagne nazie et son allié japonais ont gagné la seconde guerre mondiale.

Franklin Roosevelt n'a pas survécu à la tentative d'assassinat de Guiseppe Zangara en 1933, laissant la place à un président républicain isolationniste, qui ne prépare pas son pays à la guerre qui gronde. Les armées allemandes ont vaincu leurs homologues soviétiques à Stalingrad. Bref, la seconde guerre mondiale s'achève en 1948 par la capitulation des Alliés. L'Amérique est divisée en trois zones : l'ouest, où se déroule l'essentiel de l'intrigue, est placée sous domination japonaise ; le centre est « neutre », tandis que l'est du pays est placé sous domination allemande.

Le roman ne comporte ni héros, ni narrateur prédominant, et multiplie les protagonistes et les points de vue. D'un chapitre à l'autre, l'intrigue est ainsi appréhendée au travers du regard de Robert Childan, un marchand d'art américain, de M. Tagomi, un homme d'affaire japonais, de Franck Frink, un ouvrier américain qui dissimule sa judéité, de Juliana, sa femme qui l'a quitté et de Baynes, un officier de l'Abwher qui se rend à San Francisco pour une mission de la plus haute importance.

Les différents protagonistes, que K. Dick utilise comme autant de focales sur un récit qui entremêle avec maestria les intrigues, voient leurs destinées se croiser dans un monde dont la plongée au coeur des ténèbres est orchestrée par les hauts dignitaires nazis.

Dans l'ouest des Etats-Unis, où les Japonais exercent une forme de domination « douce », un oracle taoïste millénaire, le Yi King ou Livre des Mutations a été adopté par une partie de la population autochtone. Les personnages du roman, qu'ils soient Américains comme Robert Childan et Robert Frink ou Japonais comme M. Tagomi consultent régulièrement l'oracle qui leur fournit des réponses énigmatiques sous forme d'hexagrammes. Tenaillés par une forme d'angoisse qui confine à la paranoïa, les personnages dickiens, tentent ainsi, avec un succès incertain, d'appréhender un futur qui ne laisse pas d'inquiéter.

Le Yi King joue une rôle majeur dans le développement de l'intrigue et apporte via l'ambiguïté toute orientale de ses réponses une touche d'humour bienvenue à ce livre très sombre. Et pourtant, c'est un autre livre, échangé sous le manteau et dont le succès ne cesse de croître, qui dissimule en son sein le véritable noeud gordien du roman : « Le Poids de la Sauterelle ». Il s'agit d'un roman écrit par un certain Hawthorne Abendsen, dont la rumeur prétend qu'il s'est réfugié dans un château, et qui raconte un monde où les Alliés auraient gagné la guerre en 1945. Ce roman dont le titre provient d'une citation de l'Ecclésiaste (« Et les sauterelles deviendront un fardeau »), ne décrit toutefois pas « notre monde » tel qu'il est dans les années soixante, mais un autre monde alternatif, où les relations entre les vainqueurs étasuniens et anglais se font de plus en plus tendues. « Le Maître du Haut Château » ne serait pas tout à fait un ouvrage de K. Dick s'il ne dissimulait pas une uchronie dans une autre ...

L'hypothèse retenue pour la construction de ce premier franc succès de l'auteur, à savoir la victoire de l'Axe en 1948 et la mise en place d'une domination germano-nippone du monde, lui confère une forme de noirceur étouffante. En arrière-plan de l'intrigue protéiforme du roman, le lecteur découvre avec effarement un monde qui évoque un musée des horreurs où la Méditerranée a été asséchée, et où les forces du Mal ont perpétré un nouveau génocide, en Afrique cette fois. Rongé par la folie, Hitler a cédé le pouvoir à Martin Bormann qui vient de mourir et dont la succession est l'un des enjeux de l'intrigue. Dans ce cauchemar éveillé qu'est le monde imaginé par K. Dick, les toujours fringants Goebbels, Göring et Heydrich se disputent dans une lutte fratricide qui fait froid dans le dos le pouvoir vacant, tout en continuant de concevoir les futures abominations destinées à asseoir définitivement la suprématie de la race aryenne sur l'univers. Cette immersion (très documentée) dans l'imaginaire nazi, aussi oppressante que percutante, évoque « Fatherland » de Robert Harris et me semble constituer l'une des clés du succès du roman.

Par effet de contraste, la domination nippone sur la côte ouest paraît aussi douce que civilisée. Au travers du regard des « indigènes », on comprend cependant à quel point, les Américains, à l'instar de Robert Childan, souffrent en silence de cet assujettissement et se moquent, au fond, de l'intérêt maniaque que portent les Japonais pour les objets authentiques tel qu'un colt 44 de 1860, une forme d'entichement un peu ridicule qui va mal au teint des supposés vainqueurs. M. Tagomi nous permet a contrario d'appréhender le regard que porte l'occupant sur des sujets qu'il juge souvent mal dégrossis, voire vulgaires, et à coup sûr par trop éloignés des canons de la sagesse orientale. Comme toujours, les apparences sont trompeuses et si la cohabitation entre l'occupant et l'occupé semble sereine, les esprits bouillonnent. En nous proposant tour à tour les pensées qui traversent ses protagonistes, l'auteur diagnostique avec finesse le malaise existentiel qui sous-tend la domination japonaise sur l'ouest américain.

Dans « Le Maître du Haut Château », Philip K. Dick épure son roman des oripeaux de la Science-Fiction, multiplie les arcs narratifs, nous glace le sang en nous rappelant toute l'horreur du nazisme, nous initie aux charmes délicats de la sagesse orientale, et nous plonge dans une forme de vertige métaphysique en intégrant un roman dans son roman, une uchronie dans son uchronie, nous forçant à nous interroger sur ce qui est advenu, sur ce qui aurait pu advenir, et sur ce qui est « à venir », en nous rappelant le sens profond de ce mot magnifique : avenir.
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critiques presse (1)
SciFiUniverse
20 février 2012
Il y a aurait beaucoup à dire sur ce roman pour peu que l'on s'y intéresse de manière moins superficielle. Le maître du Haut Château est en fait un bijou de construction.
Lire la critique sur le site : SciFiUniverse
Citations et extraits (116) Voir plus Ajouter une citation
L'univers ne s'éteindra jamais, parce-que, quand l'obscurité semble avoir tout dévoré, quand elle semble absolument transcendante, de nouvelles graines de lumière renaissent au coeur des profondeurs. Telle est la Voie.
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Finalement, c'est thérapeutique de se frotter aux gens qui vous impressionnent. De découvrir à quoi ils ressemblent au fond. Ils en deviennent nettement moins impressionnant.
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L'histoire nous laisse au bord du chemin.
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Le passé répand la tristesse...
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Ce qui est en bas s'élève, ce qui est en haut s'abaisse, le puissant s'humilie.
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Avec : Serge Lehman, Olivier Paquet, Hervé de la Haye, Guilhem Modération : Caroline de Benedetti
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