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EAN : 9782378153175
336 pages
Talent Editions (23/08/2023)
4.18/5   103 notes
Résumé :
Que se passe-t-il pour les hommes et les femmes quand les frontières bougent, quand le poids de l'Histoire vous tombe dessus ?
Quelles ramifications concrètes, humaines, narratives, ces mouvements impliquent-ils ?
Que fait-on quand toute sa vie est soudainement reconfigurée ? Qu'est-ce qui bouge quand les frontières bougent ?
Trois femmes, trois générations, une histoire, celle de l’Allemagne de l’Est et de la tragique destinée des Sudètes.
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Critiques, Analyses et Avis (81) Voir plus Ajouter une critique
4,18

sur 103 notes
Merci à Babelio et aux éditions Talent pour cet envoi dans le cadre d'une mass critique.
Post frontière de Maxime Gillio est un roman très féministe dans le bon sens du terme. Il est centré sur la vie de trois femmes à trois époques différentes. Trois femmes et trois époques qui nous permettent d'en savoir beaucoup plus sur l'Allemagne de 1945 à nos jours.
Patricia Sammer est une journaliste au Tageszeitung et entreprend un dossier sur les personnes qui ont fui l'Allemagne de l'Est à pendant la guerre froide et qui y sont revenus. Dans ce cadre, elle rencontre Oelze qui accepte de lui raconter ses souvenirs : son enfance dans un village de l'ancienne République démocratique allemande, son premier amour, son passage à l'ouest.
Le roman se concentre surtout sur la relation entre ces deux femmes. Patricia a perdu son père et sa mère est en phase terminale et ses démons semblent la pousser vers un puit sans fond d'autodestruction. Son enquête et sa volonté d'interviewer Oelze ne semble pas si désintéresser que cela. Que cherche-t-elle ? Pourquoi semble-t-elle en vouloir à cette femme ?
A travers l'histoire de ces deux personnages, se dessine celle de l'Allemagne de la guerre froide, et notamment celle des années de plomb, de la fin des années 1960 aux années 1980.
En parallèle, l'auteur nous raconte aussi l'histoire de la mère d'Oelze, une Sudète, une Allemande qui vivait en Tchécoslovaquie avant la Seconde Guerre mondiale. Or, en 1945, suite à la défaite du troisième Reich, cette population est victime de la vengeance des peuples se relevant de la terreur nazie. Anna, c'est son nom, subie les vexations des tchèques, puis, avec tous autre sudètes encore en vie et avec ses deux enfants, est parquée dans les mêmes camps de concentration qui servaient aux nazes et qui sont réutilisés contre les Allemands eux-mêmes.
Ces chapitres sont vraiment terrifiants mais dévoilent un pan de l'histoire jusqu'ici très peu exploité par les auteurs. La vie de tous ces allemands et surtout allemandes (car les hommes étaient presque tous soit morts soit prisonniers de guerre) qui ont souffert eux aussi de 1944 à 1946 suite à la défaite nazie et dans le cadre d'une vengeance à grande échelle des pays occupés d'Europe de l'Est.
La vie d'Oelze m'a aussi particulièrement intéressé, la vie en Allemagne de l'Est aurait pu être un peu plus développé et m'a laissé sur ma faim, mais le personnage est plutôt attachant.
En revanche, j'ai trouvé le personnage de Patricia Sammer un peu trop caricatural dans son travail d'auto destruction, même si je ne remets pas du tout en cause ses motivations.
Le livre se lit très facilement avec des chapitres cours qui alternent sur les trois époques et avec un style plutôt dynamique qui ne s'éternise pas sur les descriptions et qui se concentre sur les personnages. J'aurai aimé une densification du récit avec des personnages secondaires qui auraient pu gagner en épaisseur, le frère d'Oelze, son petit ami, le père de Patricia, la vie même d'Oelze en Allemagne de l'Ouest.
Au final, un bon moment de lecture avec des passages parfois difficiles mais qui nous apprend quantité d'informations sur l'Allemagne post guerre mondiale sur des sujets peu souvent évoqués dans la littérature française.
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Nous sommes le 23 août, date de la publication de ce roman, enfin, j'ai respecté le contrat : voici donc la critique que j'en avais faite :
Hegel dit: " la guerre est nécessaire à la santé morale des peuples"
J'ai du mal à comprendre cette affirmation philosophique quand on sait comment une guerre touche les populations civiles :
Violences, meurtres,disparitions, exodes, déplacements forcés de populations, éclatement des familles, fabriques d'orphelins, etc.

Post Frontière aborde ce thème des conséquences des nationalismes et de la guerre à travers les destins de femmes allemandes issues de 3 générations différentes. Patricia, journaliste va à la rencontre d'Inge, allemande de l'ex-RDA pour la faire parler sur tout ce qu'elle a vécu dans les différents déplacements qu'elle a subi, en tant qu' ancienne Sudète.
Mais, au fur et à mesure que l'histoire se dévoile, nous comprenons que cet entretien cache bien autre chose qu'un simple travail d'enquête : les témoignages apportés par bribes touchent plusieurs pèriodes clés de l'histoire de l'Allemagne. L'après guerre, la partition du pays et la construction du mur, et les "années de plomb" qui ont touché la partie Ouest de l'Allemagne quand on l'appelait encore la RFA.
La rencontre se fait dans l'Allemagne réunie, en 2006 et tous les événements de cette époque prennent leurs racines dans ces différentes phases historiques.
Roman construit comme un puzzle dont les différents morceaux nous sont apportés grâce à la découverte des différents éléments qui concernent Inge et sa vie passée.
Mais ce qui rend le récit encore plus passionnant, c'est que progressivement, nous découvrons l'ébauche du mystère qui touche cette fois le destin de Patricia et concourent à la souffrance de celle-ci.
Ce n'est qu'à la fin du roman que tous les morceaux s'imbriquent et que l'on comprend à quel point les destinées de ces deux femmes se sont croisées.

Les rebondissements sont nombreux alors que nous approchons de la fin du récit, le suspense est de plus en plus efficace.

L'écriture est fluide et maîtrisée, l'histoire est poignante. la fin est haletante!

J'ai beaucoup aimé ce roman, je remercie Masse critique de m'avoir permis de faire une belle découverte avec un auteur talentueux!

Je recommande fortement Post Frontière de Maxime Gillio.
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Trois femmes, trois pays, trois époques : Anna dans la Tchécoslovaquie de 1944, Inge dans la RDA de l'après-guerre, et Patricia dans l'Allemagne du XXIe siècle. En interrogeant Inge pour les besoins d'un article, Patricia, journaliste, plonge dans l'histoire de son pays, sur fond de question sudète, partition de l'Allemagne, érection du Mur de Berlin, transfuges de l'Est, et Bande à Baader. Mais les motivations de Patricia sont-elles purement professionnelles ? Et quel lien y-a-t'il entre ces trois femmes ?

Voilà un roman à l'écriture fluide, qui se lit rapidement et m'a permis de découvrir avec sidération le sort réservé aux Allemands des Sudètes à la fin de la seconde guerre mondiale -dont j'ignorais tout. J'ai été sensible à l'histoire d'Anna, mais moins à celle d'Inge, et pas du tout à celle de Patricia. de façon générale, les personnages m'ont semblé manquer de consistance, et certaines ficelles de l'intrigue m'ont paru grossières. Quant à la fin, elle m'a laissée pantoise.

Je sors donc déçue de cette lecture, dont j'attendais plus et mieux au regard de son succès auprès des autres lecteurs, même si l'aspect historique m'a plu et que l'intention de l'auteur (telle qu'il l'explique en postface) m'a touchée. Mais j'escomptais un récit plus politique que familial.
Un grand merci, toutefois, à Babelio et aux Talent Editions pour l'envoi de ce livre dans le cadre d'une masse critique : ça fait toujours plaisir !
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Trois femmes ballotées par l'Histoire

Anne, Inge et Patricia ont toutes été victimes des soubresauts de l'histoire, des frontières qui bougent. En nous racontant leurs histoires Maxime Gillio réussit un formidable roman historique, qui entre aussi en résonnance avec l'actualité la plus brûlante.

L'histoire commence en 1944, à Priesten, en Bohême, dans l'ex-Tchécoslovaquie. Anna, qui est Allemande, sudète, est prise à partie par les villageois. La mère de famille est proche d'être lynchée avant qu'un professeur ne s'interpose et ne parvienne à la sauver des griffes des villageois en furie.
Puis le roman bascule en 2006, à Heidenau, en Basse-Saxe, quand Patricia Sammer, une journaliste au Tageszeitung vient proposer à madame Lamprecht de raconter son histoire, ayant découvert dans les archives de la BStU, le bureau en charge des archives de la Stasi, qu'elle s'appelle en fait Inge Oelze et qu'après avoir réussi à fuir à l'ouest, elle était revenue en ex-RDA. Très méfiante, Inge finit par confier son histoire à la journaliste, faisant le lien avec le chapitre initial. «Mes parents, Josef et Anna Fierlinger, étaient des Allemands sudètes, qui habitaient à Priesten, un petit village de Bohême, dans l'ancienne Tchécoslovaquie. Leurs familles respectives y étaient implantées depuis plusieurs générations. Aujourd'hui, il s'appelle Pfestanov, mais à l'époque de mes parents, c'était Priesten, à l'allemande.… Je n'ai pas connu mon père, qui était soldat dans la Wehrmacht. J'ai été conçue pendant une de ses permissions, mais il est mort dans les bombardements de Berlin, quelques semaines avant la capitulation... Comme vous le savez, sitôt la guerre terminée, les Sudètes ont été expulsés des territoires où ils habitaient depuis plusieurs années. Ce fut le cas de ma mère qui est partie sur les routes enceinte de moi, avec mes deux frères. Je vous passe les conditions de vie qui furent les leurs durant cet exode.»
Si Patricia s'intéresse de si près à cette histoire, c'est que son propre destin n'est pas étranger à celui de son interlocutrice. Cette part d'ombre va nous conduire dans l'Allemagne des 70 à 90, au moment où la Fraction armée rouge de Baader-Meinhof faisait régner la terreur dans la République fédérale.
Maxime Gillio s'est inspiré de faits réels pour ce livre. Son beau-frère, qui a grandi en Allemagne de l'est jusqu'à la chute du Mur, lui a raconté l'histoire de sa mère, réfugiée sudète contrainte à l'exode. C'est à partir de son témoignage qu'il est parti sur les lieux et s'est abondamment documenté pour nous offrir cet émouvant récit, ces trois portraits de femmes victimes du redécoupage des frontières comme tant de leurs compatriotes.
Mais ce qui fait l'intérêt de ce fort roman, c'est aussi son absence de manichéisme. En le lisant, on comprend que la chute du mur a aussi pu être vécue comme un drame, un choc. «Cette plongée soudaine dans un nouveau monde tellement agressif, si plein de doutes et d'angoisses» peut faire regretter un système où régnait la Stasi et où les contrôles et le manque de libertés, car «ce régime apportait des repères».
L'auteur s'est aussi servi de son sens de l'intrigue et du suspense, acquis avec l'écriture de romans policiers, pour entraîner le lecteur d'un destin à l'autre, attisant sa curiosité au fil des pages. Avec Anna, Inge et Patricia, il nous montre aussi que l'émigration est rarement un choix volontaire et que la remise en cause de l'intangibilité des frontières s'accompagne souvent de drames humains. C'est dire combien ce roman résonne avec l'actualité le plus brûlante.
NB. Tout d'abord, un grand merci pour m'avoir lu! Sur mon blog vous pourrez, outre cette chronique, découvrir les premières pages du livre. Vous découvrirez aussi mon «Grand Guide de la rentrée littéraire 2024».Enfin, en vous y abonnant, vous serez par ailleurs informé de la parution de toutes mes chroniques.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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Deux femmes : Patricia Sammler, la narratrice, journaliste dans un grand quotidien à Berlin, mène une enquête sur les allemands de l'est réfugiés à l'ouest qui ont franchi de nouveau le mur dans l'autre sens.
Inge Oelze, la soixantaine, a elle-même fait ce choix, dans les années soixante-dix, avant la chute du mur. Elle est contactée par Patricia qui a repéré son dossier dans les archives de la Stasi.
Trois périodes de l'histoire de l'Allemagne : l'expulsion de la minorité allemande des Sudètes de Tchécoslovaquie à partir de 1945 et les exactions et violences subies par ces populations soupçonnées d'avoir épousé l'idéologie du nazisme, la construction du mur de Berlin et les tentatives d'évasion des allemands de l'est, le terrorisme de la Fraction armée rouge ou "bande a Baader" en Allemagne de l'ouest.
La destinée des deux femmes va croiser ces différents moments-clés de l'histoire mouvementée de leur pays.
Les premiers contacts s'avèrent difficiles. Inge ne comprend pas ce qui a conduit Patricia à l'interroger. Elle la soupçonne de lui cacher des choses et de passer sous silence son véritable objectif. Progressivement un climat de confiance va néanmoins s'installer et Inge accepte de retracer les grandes étapes de sa vie, la déportation de sa mère via un camp de transit, son adoption, à la demande de cette dernière, par une famille de villageois, son désir de fuir l'Allemagne de l'Est. Progressivement, malgré les difficultés, Inge et Patricia, qui ont toutes deux vécu des traumatismes, apprennent à se connaître et à cheminer ensemble dans le travail de reconstitution de leur passé respectif.
Bientôt, un lien apparait qui pourrait expliquer la démarche de la journaliste.
Une intrigue bien ficelée, des révélations en cascade, une habile construction entrelaçant des trajectoires individuelles et des évènements historiques, dont certains méconnus, comme le sort des allemands des Sudètes, l'évocation des frontières mouvantes qui ont redessiné la géographie d'un pays meurtri par la guerre et le terrorisme, font de Post frontière un livre intéressant à lire.
En revanche, je dois dire que le style de l'auteur, les nombreux dialogues, le personnage de la journaliste, ne m'ont pas permis de rentrer pleinement dans cette lecture.
J'adresse néanmoins mes remerciements à Babelio et aux éditions Talent pour m'avoir permis de lire Post Frontière avant sa parution et de découvrir un pan de l'histoire que je ne connaissais pas.


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Citations et extraits (42) Voir plus Ajouter une citation
(Les premières pages du livre)
PROLOGUE
Priesten, Bohême, Tchécoslovaquie, fin de l’été 1944
La poussière du chemin danse dans les rayons du soleil. La sueur coule sous ses aisselles et meurt sur ses hanches épaisses. Elle a chaud, elle a honte. Elle rase les murs, les bras croisés sur sa poitrine. Sa robe noire trop serrée l’étouffe, elle aimerait arracher ce col qui l’étrangle, ce bandeau qui l’oppresse, défaire ce chignon qui lui donne mal à la tête.
Ses chaussures usées sont couvertes de terre séchée. Elle a parcouru à pied les trois kilomètres qui séparent la vieille ferme du village. Elle y a laissé les garçons et espère être de retour rapidement. Horst n’a que quelques mois et Helmut quatre ans. Il est encore jeune, mais elle a confiance en lui. Elle sait qu’il surveillera son frère, qu’ils ne feront pas de bêtises.
Elle arrive sur la place du village et jette un œil à la fontaine, à sa margelle couverte de mousse. C’est ici que les villageois se retrouvent pour colporter les dernières nouvelles, faire bruisser les ragots. Elle entend les discussions qui s’arrêtent sur son passage, les murmures méprisants, mais elle continue son chemin, le regard fixé sur les pavés. Depuis plusieurs mois, elle a remarqué les changements d’attitude des habitants à son égard. Depuis qu’il se murmure, sous le manteau, que l’issue de la guerre ne serait peut-être pas celle qu’on leur a promise.
L’horloge de l’église sonne 13 heures. Elle arrive près de l’école, un vilain baraquement à la façade décrépite, s’apprête à gravir les marches menant à l’unique salle de classe lorsqu’une ombre apparaît devant elle, l’obligeant à s’arrêter. Elle lève les yeux. C’est Georg et son visage défiguré, souvenir d’un shrapnell qui, vingt-six ans plus tôt, lors de la bataille de Zborov, lui a déchiré tout le côté droit. De cet épisode, Georg a hérité une médaille commémorative, une orbite vide cachée par un bandeau poisseux et une immonde boursouflure qui lui laboure la joue et lui retrousse la lèvre sur d’affreux chicots.
La jeune femme se force à un pâle sourire.
— Bonjour, Georg.
Il ne répond pas et l’observe de son œil valide.
Elle sait l’attirance qu’elle suscite chez cet homme. Jusqu’ici, elle a toujours réussi à l’éconduire en douceur, surjouant sa naïveté. Mais depuis quelques semaines, son insistance est devenue malsaine, presque agressive.
De ses ongles noirs, Georg fait crisser sa barbe, s’attarde sur sa cicatrice. Anna tente de contourner l’ancien soldat, mais il fait un pas de côté pour l’empêcher de passer.
— Où tu crois que tu vas comme ça ?
Sa voix rocailleuse traîne une haleine de mauvais schnaps. Anna aimerait faire demi-tour, prendre la fuite et retrouver ses garçons, mais elle a besoin d’argent. Alors, elle tente de masquer le dégoût que lui inspire ce colosse aviné et lève le menton.
— Il paraît que le professeur a besoin de quelqu’un pour le ménage.
Georg crache aux pieds de la jeune femme.
— Ouais…
Il se tourne vers la fontaine et interpelle les villageois :
— Eh oh, vous autres ! Paraît qu’y a la Berlinoise qui a besoin de travailler.
Puis il porte de nouveau son attention sur Anna.
— Comme si vous ne nous aviez pas assez volés ! Après nos terres et nos fermes, faut encore que vous preniez les seuls boulots minables qui nous restent ? T’as donc pas de fierté ?
La jeune femme pâlit. La chaleur s’est dissipée. Désormais, elle frissonne. Les villageois se sont attroupés et l’obligent à reculer. Elle trébuche et se retrouve adossée au mur lépreux de l’école.
La tête lui tourne, elle ferme les yeux un bref instant, tente de retrouver son calme. Elle contemple ces visages hostiles, durs et ridés. Elle les connaît depuis sa naissance. Elle a fréquenté la même école que ces femmes, elles font les moissons ensemble, vont à l’église tous les dimanches. Mais aujourd’hui, ces figures familières sont devenues des masques menaçants.
— Qu’est-ce que vous me voulez ? C’est juste pour faire du ménage. Quelques heures. Ce n’est pas méchant, c’est…
— Tais-toi ! l’interrompt Georg. C’est pas à toi que doit revenir ce travail. Vous en avez assez fait comme ça, vous autres les Allemands ! Pas vrai, tout le monde ?
Sa stature imposante lui confère un rôle de chef qu’il endosse avec fierté. L’assistance acquiesce. Une simple rumeur, encore sourde, mais lourde de menaces. Sous l’effet de l’indignation, la jeune femme a repris des couleurs.
— Tu es injuste, Georg ! Je suis née dans ce village, j’y ai grandi, avec vous. Je n’ai même jamais quitté la région.
Georg ricane. Il se tourne vers la foule et lève les bras au ciel. Anna le trouve grotesque avec ses postures de prédicateur de carnaval. Mais sa haine hypnotise l’assistance.
— Bien sûr que tu es née ici, Anna ! Mais tu es allemande, comme toute ta famille depuis des générations. Comme tous ceux qui nous ont volé nos richesses, nos terres, pillé nos récoltes et nos mines.
Ces accusations attisent la colère d’Anna.
— Arrête, Georg ! Tu fais honte à la mémoire de mon père ! Tu l’as déjà oublié ? Tu as oublié qu’il a siégé au conseil municipal à tes côtés ? De quelle manière il est mort, à Flossenbürg ? Des larmes de rage coulent sur les joues empourprées de la jeune femme. Comment ose-t-il ? Comment osent-ils ? Lothar, son père, qui toute sa vie avait prôné la paix entre Tchèques et immigrés allemands comme lui. Un modèle d’intégration, un homme qu’elle a vu pleurer au lendemain de l’annexion de la région par ses soi-disant compatriotes, qui s’était opposé au discours expansionniste des autorités allemandes. Lothar, devenu plus tchèque que certains Tchèques d’origine, et pour cette seule raison, assassiné par les nazis un matin de 1940.
L’indignation d’Anna a momentanément calmé la foule. Nul n’a oublié Lothar Koch. Quant à Anna, au fond, tout le monde sait que c’est une gentille fille, discrète et serviable, mais qui n’aura jamais l’intelligence de son père.
Georg perçoit l’hésitation des villageois et craint que son avantage ne lui échappe. Il soulève alors le bandeau crasseux qui couvre son orbite vide pour mieux impressionner sa proie et se retourne vers l’assemblée.
— Lothar ? L’exception qui confirme la règle. Ton père était un brave homme, Anna. Son absence fait beaucoup de mal au village. Ça doit être dur pour toi, sans homme à la maison. À ce propos, tu as des nouvelles de ton mari ? Un vrai patriote, celui-là…
La jeune femme vacille. Résignée, elle reprend sa posture de victime, mains tordues, tête baissée. Que peut-elle objecter ? Contrairement à son père, son mari Josef a rejoint les rangs du parti de Henlein1, se conduisant avec les Tchèques comme un seigneur avec ses serfs.
Au début de leur relation, séduite par le charme et la virilité de ce beau garçon, elle n’y avait pas prêté attention. Elle se souvient pourtant de la colère mêlée de tristesse sur le visage de son père, le jour où elle lui avait annoncé leur projet de mariage. Elle se rappelle, comme un aiguillon douloureux à jamais incrusté en elle, l’étrange sourire que Josef arborait le matin où les soldats allemands étaient venus chercher Lothar.
Que peut-elle objecter ? La foule est versatile, prompte à suivre les meneurs qui soufflent sur les braises de la rancœur. Déjà, le souvenir de son père s’estompe, remplacé par la haine envers son mari, ce colon arrogant.
— S’il vous plaît, murmure-t-elle, je n’y suis pour rien.
Laissez-moi tranquille, je ne veux pas…
Elle ne peut finir sa phrase. Une branche lui heurte la tempe. Elle s’écroule et sa tête cogne une pierre. Un filet vermillon s’échappe de son chignon défait.
La vue du sang excite les villageois. Georg triomphe, harangue l’assistance pour l’inciter à humilier la femme au sol. La curée est proche. Les insultes pleuvent, la masse meurtrière continue à avancer, quand une voix juvénile retentit :
— Suffit !
Les villageois s’arrêtent aussitôt. En haut des marches, à l’entrée de l’école, un jeune homme aux longs cheveux bouclés et aux fines lunettes les contemple. L’indignation étire ses traits d’adolescent.
— Laissez-la en paix ! Vous devriez avoir honte ! Que diriez-vous si je faisais pareil avec vos enfants, hein ? Allez, fichez-moi le camp, bande de sauvages !
Il descend l’escalier et se dirige vers l’attroupement. Les paysans se dispersent sur son passage, honteux et frustrés. Étrange autorité que celle de ce petit homme fluet qui semble à peine entré dans l’âge adulte.
Seul Georg reste immobile, essayant de garder sa fierté. Derrière lui, la jeune femme tente de se relever tout en ramenant ses mèches ensanglantées dans son chignon. D’un geste apaisant, l’homme l’incite à ne pas bouger. Puis il se tourne vers Georg. Le géant le dépasse de deux têtes, mais il ne s’en laisse pas conter. Il pointe un doigt accusateur sur son torse.
— Georg ! J’ai assisté à toute la scène. C’est toi le responsable ! Si je n’étais pas intervenu, qu’auriez-vous fait ? Vous auriez lynché cette malheureuse ?
— Mais, professeur ! C’est… c’est une Allemande, une Sudète, et…
— Et quoi ? Sa famille habite au village depuis trois générations. Et son père était conseiller municipal !
— Oui, mais son mari est…
— Pas de mais ! Allemands, Hongrois, Tchèques… Ici, nous sommes tous des villageois de Priesten, et tu devrais avoir honte de te comporter comme tu l’as fait ! Retourne cuver ton schnaps, et ne t’avise plus de lever la main sur quiconque, ou j’en parlerai à la police.
Georg pâlit, une lueur de colère éclaire son œil unique. C’est une brute avinée, certes, mais pas un idiot. Il sait qu’aux dernières élections, les nazis ont remporté tous les sièges et détiennent désormais tous les pouvoirs. Alors qui sait ce que ce foutu intellectuel risquerait de raconter à la police ? Il n’a pas envie de finir comme Lothar…
Il tourne les talons et quitte les lieux sur un dernier crachat.
Le jeune homme s’accroupit près d’Anna et lui tend la main.
— Ça va ? J’espère que ces imbéciles ne t’ont pas trop amochée.
Anna est rouge de confusion. Elle n’ose re
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— Très bien… J’ai découvert votre existence en effectuant des recherches auprès de la BStU. Vous savez, cet organisme qui…
— Je sais ce qu’est la BStU, me coupe-t-elle. Le bureau en charge des archives de la Stasi.
— Exactement. Comme vous le savez donc, les archives de l’ancienne police d’État sont ouvertes au public. C’est en allant les consulter que je suis tombée par hasard sur votre dossier.
— Par hasard, vraiment ?
Son ton est narquois.
— Qu’est-ce que vous alliez donc chercher, par hasard, dans ces archives ?
Je sors cigarettes et briquet de mon sac et les secoue pour lui demander l’autorisation. Elle ne répond pas et me fixe toujours aussi intensément.
J’allume une cigarette, m’adosse au dossier de la chaise et expire vers le plafond.
Cette cuisine me fout le bourdon. Froide. Couleurs ternes. Le strict minimum d’ustensiles. Je me demande si elle a des bières dans son vieux frigo. Je me damnerais pour une pils bien fraîche.
— Madame Oelze, connaissez-vous un seul Allemand dont la famille n’ait pas été touchée par la séparation de son pays ? Bien sûr que non. Il n’est pas un seul de nos concitoyens qui n’ait pas été affecté par l’éclatement de notre nation. À l’Est, les officiers de la Stasi ont classé des dizaines de millions de pages de rapports, de retranscriptions d’écoutes téléphoniques sur une grande partie des familles allemandes. Comme tout un chacun, j’ai d’abord voulu savoir ce qu’ils avaient comme documents sur ma famille, et au hasard de mes recherches, je suis tombée sur la vôtre.
Elle ne répond pas, car elle sait que sur ce point-là, j’ai raison. Les gens de sa génération ont vécu l’édification du Mur et les années de guerre froide comme le plus gros traumatisme de leur vie. Des familles déchirées, décimées parfois, la suspicion permanente, des frères qui deviennent des étrangers, les cicatrices qui ne se referment pas.
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La poussière du chemin danse dans les rayons du soleil. La sueur coule sous ses aisselles et meurt sur ses hanches épaisses. Elle a chaud, elle a honte. Elle rase les murs, les bras croisés sur la poitrine. Sa robe noire trop serrée l'étouffe, elle aimerait arracher ce col qui l'étrangle, ce bandeau qui l'oppresse, défaire ce chignon qui lui donne mal à la tête.

Ses chaussures usées sont couvertes de terre séchée. Elle a parcouru à pied les trois kilomètres qui séparent la vieille ferme du village. Elle y a laissé les garçons et espère être de retour rapidement. Horst n'a que quelques mois et Helmut quatre ans. Il est encore jeune, mais elle a confiance en lui. Elle sait qu'il surveillera son frère, qu'ils ne feront pas de bêtises.

Elle arrive sur la place du village et jette un œil à la fontaine, à sa margelle couverte de mousse. C'est ici que les villageois se retrouvent pour colporter les dernières nouvelles, faire bruisser les ragots. Elle entend les discussions qui s'arrêtent sur son passage, les murmures méprisants, mais elle continue son chemin, le regard fixé sur les pavés. Depuis plusieurs mois, elle a remarqué les changements d'attitude des habitants à son égard, Depuis qu'il se murmure, sous le manteau, que l'issue de la guerre ne serait peut-être pas celle qu'on leur a promise.

L'horloge de l'église sonne treize heures. Elle arrive près de l'école, un vilain baraquement à la façade décrépite, s'apprête gravir les marches menant à l'unique salle de classe lorsqu'une ombre apparaît devant elle, l'obligeant à s'arrêter. Elle lève les yeux. C'est Georg et son visage défiguré, souvenir d'un shrapnell qui, vingt-six ans plus tôt, lors de là bataille de Zborov, lui a déchiré tout le côté droit. De cet épisode, Georg a hérité une médaille commémorative, une orbite vide cachée par un bandeau poisseux et une immonde boursouflure qui lui laboure la joue et lui retrousse la lèvre sur d'affreux chicots.

(INCIPIT)
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- Une fois guérie, j'ai trouvé un emploi chez une fleuriste, qui m'a également hébergée. Avec un toit et un maigre salaire, j'ai pu reprendre des études à temps partiel. C'est à ce moment que j'ai commencé à fréquenter le milieu étudiant, et que j'ai perdu mes dernières illusions sur le modèle occidental. J'ai bien sûr redécouvert chez les étudiants cette solidarité que je pensais avoir perdue, mais ce n'était pas le même genre d'entraide que celle que j'avais connue à l'Est. A Jävenitz, on prenait soin de son voisin, on demandait des nouvelles de ses cousins ou du commerçant en bas de chez soi. A l'Ouest, c'était une solidarité plus "théorique", fonctionnant en cellules.

- Comment ça ?

- Eh bien... Disons que vous pouviez crever de faim et de froid dans la rue, les étudiants passaient devant vous sans vous jeter un regard ou un pfennig. Mais c'étaient les premiers à manifester contre la guerre au Viêtnam ou pour les droits civiques à travers le monde.
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— Réflexion typique d'une citadine de l'Ouest... Il n'y a pas un Allemand de ma génération à qui on n'ait jamais posé la question : que faisiez-vous le 13 août 1961, quand vous avez appris qu'un mur avait été construit dans la capitale ? Comme si tous les Est-Allemands habitaient à Berlin à ce moment-là. Mais les frontières entre les deux Allemagnes existaient déjà depuis 1952 ! Alors pour une pauvre petite paysanne perdue dans un land de bouseux, franchement, que vouliez-vous que ça change ?
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