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Mathias Enard (Autre)
EAN : 9782746761841
336 pages
Éditeur : Autrement (19/05/2021)
4.39/5   427 notes
Résumé :
Voici l'un des plus grands livres du siècle. Son auteur, juif russe né en 1905, fut pendant longtemps un écrivain et un journaliste communiste d'une orthodoxie absolue. Il suivit l'Armée rouge jusqu'à Treblinka, où fumaient encore les cendres des victimes du génocide nazi.
Mais lorsqu'il entreprend, en 1952, cette fresque consacrée à la bataille de Stalingrad, Vassili Grossman n'est plus le même homme. Il a assisté au déchaînement de l'antisémitisme... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (74) Voir plus Ajouter une critique
4,39

sur 427 notes

Melpomene125
  12 août 2016
Vie et Destin offre une peinture réaliste de la société russe et de la très rude bataille de Stalingrad. Cette lecture ardue nécessite du temps mais cet effort en vaut la peine car il aide à mieux comprendre le monde et, en particulier, la Russie.
Vie et Destin marque un tournant dans la pensée philosophique et politique de Vassili Grossman. Fervent communiste et partisan du régime soviétique dans Pour une juste cause, il analyse désormais la dérive totalitaire de Staline, qui n'a rien à envier à celle d'Hitler et du national-socialisme, et dont on trouvait déjà des bribes dans la pensée de Lénine. Cette prise de conscience le fait basculer dans le camp des opposants qui sont appelés "les ennemis du peuple ", il craint d'être arrêté, son manuscrit est saisi par le KGB, la police politique, et ne sera sauvé que grâce à l'action de quelques hommes de bonne volonté, désireux de sortir de cet enfer qu'est le totalitarisme. Vassili Grossman montre, d'une manière inacceptable pour les autorités, la convergence entre les systèmes nazi et soviétique (camp de concentration/goulag, police politique : Gestapo/KGB, nationalisme d'État, élimination des minorités et des opposants grâce à la terreur et la répression). Sa réflexion rejoint celle d'Hanna Arendt sur la banalité du mal qui se nourrit de la peur individuelle, légitime lorsque règne ce genre d'ambiance effrayante.
Le personnage de Strum, physicien nucléaire, est isolé car ses recherches sont accusées d'être de la physique juive, occidentale, qui contredit les travaux du maître à penser, Lénine. Puis, lorsque Staline l'appelle, il retrouve son poste et ses amis, ne risque plus d'être arrêté. Alors qu'il avait toujours été courageux, il accepte de signer une lettre qui nie les exactions commises envers des scientifiques et les arrestations arbitraires. Il a honte de sa faiblesse et est tourmenté. Pour Vassili Grossman, le régime soviétique, en détruisant la liberté, a fait régresser son pays et restauré une servitude identique à celle de la Russie des tsars et des serfs. Il s'interroge sur la nature pernicieuse des idéologies, surtout celles qui ont pour but le Bien de l'humanité et sont érigées en systèmes dogmatiques qui font sombrer l'Homme dans la barbarie. Que reste-t-il après un tel chaos, à part l'espoir incertain que la bonté humaine parviendra à vaincre, malgré tout, ces entreprises de déshumanisation ?
Ce roman m'a bouleversée. Il est, pour moi, un des chefs-d'oeuvre du XXe siècle. Il est à la fois un témoignage rare et poignant de la Shoah en Europe de l'Est et de l'univers totalitaire dans lequel des milliers de personnes, en U.R.S.S., ont été obligées de rester enfermées et de survivre. Certains passages m'ont durablement marquée : les descriptions horribles de ce que les historiens ont appelé « la Shoah par balles » et plusieurs dialogues, expressions des tourments philosophiques et politiques de l'auteur.
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Allantvers
  27 septembre 2019
Le destin de ce livre est fabuleux : deuxième tome d'une colossale saga à la Tolstoi, il marque la révolution politique de son auteur qui, de fervent communiste, aura profondément évolué dans ses convictions en comprenant autour de l'axe de la bataille décisive de Stalingrad les ressorts profonds du pouvoir stalinien, ce qui l'amènera à être le premier auteur à renvoyer dos à dos communisme et national socialisme en soulignant leur glaçante proximité. On mettra du temps à découvrir cette oeuvre : rédigée en 1960, elle fut l'une des très rares à être confisquée, manuscrit et copie stencyl saisis, par les autorités soviétiques. Censure plus forte encore que l'interdiction, cette confiscation marque bien à quel point le propos du livre inquiétait le pouvoir qui s'est ainsi assuré que personne n'y porte les yeux, ne serait-ce que sur quelques copies privées! Ce n'est que vingt ans plus tard que "Vie et destin" sera publié en Occident, et qu'il acquerra sa réputation de roman majeur du 20ème siècle.
Une toile de fonds pareille, ça ouvre mon appétit de lectrice, et même s'il faut avoir un bel estomac pour avaler les 1200 pages du roman, je vous garantis qu'il se dévore avec beaucoup plus de facilité que je ne le craignais. Certes, les scènes de guerre sont nombreuses puisque la bataille de Stalingrad constitue le socle du roman, mais pas que : on suit un nombre important de personnages dans des contextes différents, en exil loin des villes, dans un camp de concentration allemand, au coeur de Stalingrad assiégée et à l'arrière du front. Partout, on croise des personnages forts, tragiques, broyés par l'histoire. Ce qui frappe et fait la force de ce roman, c'est le parallélisme troublant entre les situations tragiques dans lesquelles ils se retrouvent et les mécanismes de mort et de terreur infligés du côté soviétique comme du côté allemand : sur l'horreur des chambres à gaz se superpose celle des purges de 37 ou la mise à l'écart pour des motifs arbitraires des révolutionnaires de la première heure, l'antisémitisme présent des deux côtés.
Un roman riche de figures et réflexions politiques profondes, qu'il faut effectivement avoir lu dans sa vie pour comprendre le 20ème siècle et les ressorts du pouvoir totalitaire, voire du pouvoir tout court.
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Hulot
  06 avril 2020
Que dire après toutes les critiques précédentes, qui n'ait pas déjà été expliqué et analysé à propos de ce livre ?

Que c'est une dénonciation en règle du système soviétique en cours sous Staline et que l'auteur met en parallèle le fascisme d'Hitler et le communisme stalinien.
Qu'il nous fait ressentir la terreur qu'il y avait à vivre à cette époque en Russie.
Que cette peur, n'est pas due seulement à la guerre, mais aussi au NKVD qui faisait que vous deviez vous méfier de tout le monde, de vos propres propos et ceci que vous soyez Général sur le front, chercheur dans un labo ou voir même commissaire politique.
Qu'en écrivant cette fresque en 1960 et en la soumettant au comité de lecture officiel, l'auteur devait déjà savoir quelle n'avait aucune chance d'être publiée ou peut-être a-t'il espéré que sa célébrité plus le temps écoulé pourrait permettre une publication qui ne vint, un peu miraculeusement, que dans les années 1980.
Qu'il faut lire ce livre, ainsi que ceux de Varlam Chalamov, Alexandre Soljenitsyne entre autres, pour prendre conscience de ce qu'était la vie en Russie communiste.
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EmmaHanna
  28 février 2013
Il y a des livres qu'il faut désirer avant de les rencontrer et même, lorsque vous en avez commencé la lecture, il continue à se dérober. C'est progressivement que je suis rentrée dans celui-ci. le nombre de personnages ne facilitait pas ma compréhension. Sans doute, cela aurait-il été plus aisé si j'avais lu" pour une juste cause". J'ai dû m'accrocher résister contre l'ennui qui me prenait à certains moments. je ne regrette rien bien au contraire. D'emblée, l'incipit de cette fresque donne le ton." le brouillard recouvrait la terre" . Dans la lignée d'un Tolstoï, et de son Guerre et Paix, Vassili Grosmann plonge le lecteur au coeur des années sombres que furent la guerre de 39-45 plus précisément en 1942 en plein siège de Stalingrad. le brouillard, c'est l'incertitude quant à l'issue de ce conflit, mais c'est aussi celui qui s'est emparé des esprits, et qui les a empêchés d'y voir plus clair et de percer les discours des tyrans qui les gouvernent
Derrière les destins de Lioudmilla et de son mari le physicien Strum, de leur fille Nadia, de Tolia, fils que Lioudmilla a eu d'un premier mariage avec Abartchouk, de sa soeur, Evguénia, qui a quitté son mari le commissaire Krymov, pour le colonel Novikov, commandant une colonne de blindés, Sofia, une amie d'Evguénia qui se prend d'affection pour le petit David, dans un train, dont ils ne reviendront jamais, derrière le destin du vieux léniniste Mostovskoï, prisonnier dans un camp allemand, ou celui de la jeune Katia, envoyé comme radio, dans la maison "n°6 " qui résiste contre les assauts répétés des mitrailles allemandes, Vassili Grossmann dépeint la vie d'une multitude de personnages secondaires . Leurs destins se croisent et s'enchevêtrent.
Au delà de leurs conditions de vie, de leurs angoisses, de leurs réflexions, il revient plus d'une fois sur la similitude entre les systèmes nazis et les systèmes communistes, ne se privant pas de dénoncer tout ce qui fait de l'Union soviétique un état totalitaire : les famines des années 1920, les arrestations arbitraires, les camps de prisonniers, l'antisémitisme sournois, qui va s'amplifier après la guerre, et la nécessité de surveiller ses actes avec la peur de "lâcher brusquement une parole imprudente".
La vie et la liberté sont précaires à plus d'un titre ; personne n'est à l'abri d'une dénonciation. La méfiance qui surgit dans les moments les plus insignifiants, c'est aussi ce brouillard, qui empêche les êtres humains d'être clairvoyants. Dès la fin du premier chapitre, l'auteur révèle une des questions centrales qui le tourmente. " La vie devient impossible quand on efface par la force les différences et les particularités. "
Son roman est aussi une grande réflexion philosophique sur la liberté, l'instinct de liberté, l'instinct de conservation, sur la violence qui s'exerce sur l'homme , au point de le contraindre et de neutraliser ses capacités de défense. Pourtant , malgré les nombreuses pages sombres, l'optimisme de Vassili Grossman, ne cesse de couler tout au long de son livre. Sa foi en la bonté de l'homme est le souffle qui lui permet sans aucun doute de continuer à écrire et qui pourrait peut-être aussi expliquer sa naïveté en livrant son manuscrit à l'édition.
Achevé en 1960, le livre ne parait qu'en 1980. Que s'est -il passé entre les deux ? Quand Vassili Grossman, remet son manuscrit à la revue Znamia, qui avait déjà publié en 1952 la première partie "Pour une juste cause", son rédacteur après l'avoir lu, le fait parvenir au KGB. Chacun des membres du comité de rédaction semblent avoir pris peur et préféré dénoncer Grossman. Quelques temps plus tard, 2 hommes du KGB frapperont à la porte de son domicile et réquisitionneront tous les exemplaires, y compris des sacs remplis de brouillons ainsi que les rubans de sa machine à écrire et les feuilles carbones. C'est dire l'importance que revêtait un tel manuscrit aux yeux du KGB.
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Creisification
  20 décembre 2020
Dans la plupart des appréciations critiques, dans les très nombreux commentaires de lecteurs de VIE ET DESTIN, certaines expressions semblent revenir régulièrement : « monument de la littérature du XXème siècle », « oeuvre majeure », « fresque monumentale », « chef d'oeuvre de la littérature russe moderne », « Guerre et Paix du XXème siècle »...
Alors moi, en rédigeant cette 70ème critique ici à Babelio, je me dis que je ne saurai certainement pas trouver d'autres adjectifs, d'autres superlatifs pour mieux exprimer, avec la plus grande humilité dont je pourrais faire preuve en tant que lecteur, mon sentiment profond d'avoir été confronté en lisant VIE ET DESTIN à quelque chose de véritablement.. monumental!
Monument à quoi exactement ? A l'Homme avant tout, dirais-je tout simplement ! Tout vit, tout meurt, mais l'homme reste, nous rappelle sans cesse Vassili Grossman. On entend tout au long de VIE ET DESTIN à la fois « les morts qu'on pleure et la joie furieuse de vivre ». On y est invité sans cesse « à vivre et à mourir en hommes », car « c'est là, pour l'éternité, [notre] amère victoire d'hommes sur toutes les forces grandioses et inhumaines qui furent et seront dans le monde ».
Oeuvre totale, à la fois document de guerre, réflexion philosophique et roman, ancrée dans l'histoire des crimes contre l'humanité perpétrés par les régimes fascistes stalinien et nazi au XXème siècle, VIE ET DESTIN ne cède pourtant à aucun moment à la tentation du nihilisme. Au contraire, celle-ci transcende cette réalité tragique, notamment par un éloge de l'homme que l'auteur scande sans cesse au milieu même des décombres engendrés par une des catastrophes les plus terribles de l'histoire de l'humanité.
Vassili Grossman réussit ce tour de force avec éloquence. Personnellement, je ne suis toujours pas convaincu par les argumentations assez nombreuses qui prétendent pouvoir classer Vassili Grossman parmi les optimistes. A mon sens, son propos dépasse largement ces catégories, trop réductrices en l'occurrence, comme le seraient tout aussi bien, d'ailleurs, celles de bien ou de mal dont l'auteur ne cesse d'illustrer le caractère relatif (voir par exemple les chapitres à propos du mal que l'homme, depuis toujours, a pu déclencher au nom du bien, ou sur le fait que beaucoup de partisans des thèses du nazisme étaient profondément convaincus de défendre des idées « humanistes », d'agir pour le bien de l'humanité !). A mon avis, il serait plus judicieux de parler plutôt d'une position de l'auteur de "compassion raisonnable", à la fois compatissante et compatible avec la condition humaine. En tout cas, ce récit m'a paru totalement exempt de mièvrerie ou de toute autre forme d' optimisme défensif face à l'horreur parfois insoutenable de ce qui est raconté.
Dans VIE ET DESTIN une large place est faite à ce que j'appellerai (par opposition à une dimension « supra-réelle » et historique) : « l'infra-réel », constitué ici par les innombrables vies et individualités qui défilent tout au long de ses presque 1 200 pages. Environ 150 personnages (nommés) y auraient été recensés – ce dernier point semblerait d'ailleurs avoir découragé bon nombre de lecteurs ! Un record tout de même pour une littérature (russe) nécessitant souvent qu'on fasse une liste des noms des personnages, et de leurs petits-noms, pour pouvoir s'y retrouver au bout d'un moment... !
De cette profusion dans laquelle parfois on peut effectivement s'égarer, émerge en même temps un sentiment que, dans le meilleur des cas, je qualifierai de "continental", sentiment reliant d'un fil invisible tous ces îlots insondables que chaque homme, que chacun de nous constitue. Je me suis donc parfois simplement abandonné au récit, à ces innombrables personnages, parfois à peine ébauchés par quelques phrases au détour d'une courte parenthèse, hommes emportés par une même et seule vague de l'Histoire ; l'Homme à travers les hommes, au gré des courants et des remous provoqués par cette dernière, l'Homme au travers de tous ces hommes pour lesquelles les rôles peuvent se ressembler, s'inverser, s'effacer, resurgir intacts, alors qu'à d'autres moments, des symétries improbables se créent entre eux, des amours naissent sans lendemain ou leur bonté se révèle malgré tout plus grande et puissante que la haine...Tout vit, tout meurt, mais l'Homme reste.
Cette dimension humaine infra-réelle, ce sentiment continental d'avoir partagé tant de vies et de destins en si peu de temps ont été soutenus, en ce qui me concerne, par une écriture qui m'a semblé d'une grande simplicité, empreinte de beauté et d'un lyrisme franc, non-recherché, d'une humanité et d'une empathie envers la condition humaine comme j'ai rarement eu l'occasion de rencontrer chez un auteur. Ce sont là des éléments qui, une fois réunis, sont susceptibles de créer un tel sentiment de proximité et de densité émotionnelle qui ont réussi à faire éprouver au lecteur que je suis une sensation de lire au plus près de son être et de son corps.
Vassili Grossman ne verra jamais cet ouvrage publié. Trois années après la saisie de VIE ET DESTIN par les autorités russes, il mourra dans d'atroces souffrances, seul, indigent. Jusqu'au bout, il n'aura cessé d'écrire.
Une lecture en essence inoubliable.


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critiques presse (2)
LaCroix   27 mai 2021
Préfigurant « Vie et destin », les reportages de Vassili Grossman, engagé auprès de l’Armée rouge entre 1941 et 1945, recèlent déjà des points de rupture prodigieux.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Liberation   26 mars 2012
La puissance iconoclaste du roman était telle que le manuscrit fut arrêté par le KGB «comme un être vivant».
Lire la critique sur le site : Liberation
Citations et extraits (168) Voir plus Ajouter une citation
PilingPiling   01 septembre 2010
Dans cette steppe kalmouke qui s'étend vers l'est jusqu'à l'estuaire de la Volga et les bords de la mer Caspienne, où elle se transforme en désert, la terre et le ciel se sont reflétés l'un dans l'autre depuis si longtemps qu'ils se ressemblent, comme se ressemblent mari et femme quand ils ont vécu toute leur vie ensemble. Et il est impossible de savoir si c'est le gris de l'herbe qui pousse sur le bleu incertain et délavé du ciel ou la steppe qui s'est imprégné du bleu du ciel, et il devient impossible de distinguer le ciel de la terre, ils se fondent dans une même poussière sans âge. Quand on regarde l'eau épaisse et lourde des lacs Datsa et Barmantsak, on croit voir de plaques de sel à la surface de la terre ; les plaques de sel, elles, elles imitent à s'y méprendre l'eau des lacs.

Peut-être est-ce pour cette raison qu'il y a tant de mirages ? Les frontières entre l'air et la terre, entre l'eau et le sel n'existent plus. Un élan de la pensée, une impulsion du cerveau d'un voyageur assoiffé se transforme en d'élégants édifices de pierre bleutée, et la terre se met à ruisseler, et les palmeraies s'étendent jusqu'à l'horizon, et les rayons du soleil terrible et dévastateur, traversant des nuages de poussière, se métamorphosent en des coupoles dorées de palais…

L'homme, en une minute d'épuisement, crée lui-même, à partir de ce ciel et de cette terre, le monde de ses désirs.

Et soudain le désert de la steppe se montre sous un tout autre jour.

La steppe ! Une nature sans la moindre couleur criarde, sans la moindre aspérité dans le relief ; la sobre mélancolie des nuances grises et bleues peut surpasser en richesse le flot coloré de la forêt russe en automne ; les lignes douces, à peine arrondies, des collines s'emparent de l'âme plus sûrement que les pics du Caucase ; les lacs avares, remplis d'une eau vieille comme le monde, disent ce qu'est l'eau mieux que toutes les mers et tous les océans.

Tout passe, mais ce soleil, ce soleil énorme et lourd, ce soleil de fonte dans les fumées du soir, mais ce vent, ce vent âcre, gorgé d'absinthe, jamais on ne peut les oublier… Riche est la steppe…

La voilà au printemps, jeune, couverte de tulipes, océan de couleurs… L'herbe à chameaux est verte et ses piquants sont encore tendres et doux.

Mais toujours – au matin, en été ou en hiver, par de sombres nuits de pluie ou par clair de lune – toujours et avant toute chose, la steppe parle à l'homme de la liberté… Elle la rappelle à ceux qui l'ont perdue.
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jcfvcjcfvc   27 octobre 2009
EXTRAIT n°2 p. 280
(...) Une des propriétés les plus extraordinaires de la nature humaine qu'ait révélé cette période est la soumission. On a vu d'énormes files d'attente se constituer devant les lieux d'exécution et les victimes elles-même veillaient au bon ordre de ces files. On a vu des mères prévoyantes qui, sachant qu'il faudrait attendre l'éxécution pendant une longue et chaude journée, apportaient des bouteilles d'eau et du pain pour leurs enfants. Des millions d'innocents, pressentant une arrestation prochaine, préparaient un paquet avec du linge et une serviette et faisaient à l'avance leurs adieux. (...) Et ce ne furent pas des dizaines de milliers, ni même des dizaines de millions, mais d'énormes masses humaines qui assistèrent sans broncher à l'extermination des innocents. Mais ils ne furent pas seulement des témoins résignés; quand il le fallait, ils votaient pour l'extermination, ils marquaient d'un murmure approbateur leur accord avec les assassinats collectifs. Cette extraordinaire soumission des hommes révéla quelque chose de neuf et d'inattendu. Bien sûr, il y eut la résistance, il y eut le courage et la ténacité des condamnés, il y eut des soulèvements, il y eut des sacrifices, quand, pour sauver un inconnu, des hommes risquaient leur vie et celle de leurs proches. Mais, malgré tout, la soumission massive reste un fait incontestable.(...)


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WolandWoland   11 avril 2012
[...] ... - " (...) Vous m'avez fait venir pour un interrogatoire," [dit Mostovskoï]. "Je n'ai pas de conversation à tenir avec vous.

- Et pourquoi donc ?" demanda Liss. "Vous regardez mon uniforme. Mais je ne le porte pas de naissance. Notre guide, notre parti, nous donnent un travail et nous y allons, nous, les soldats du parti. J'ai toujours été un théoricien dans le parti, je m'intéresse aux problèmes d'histoire et de philosophie, mais je suis membre du parti. Et chez vous, pensez-vous que tous les agents du NKVD [= l'un des noms pris, au fil des ans, par la police politique, équivalent de la Gestapo nazie ou de la Stasi est-allemande de l'après-guerre] aiment ce qu'ils font ? Si le Comité central vous avait chargé de renforcer le travail de la Tchéka (= autre nom de la police politique soviétique], auriez-vous pu refuser ? Non, vous auriez mis de côté votre Hegel et vous y seriez allé. Nous aussi, nous avons mis de côté Hegel."

Mikhaïl Sidorovitch coula un regard du côté de son interlocuteur ; il lui semblait étrange, sacrilège, que ces lèvres impures puissent prononcer le nom de Hegel ... Si un bandit avait entamé avec lui une conversation dans la cohue d'un tramway, il n'aurait pas écouté ce qu'il lui disait, il aurait suivi ses mains du regard en guettant l'instant où il sortirait un rasoir pour lui taillader le visage.

Liss leva ses mains, les regarda et dit :

- "Nos mains, comme les vôtres, aiment le vrai travail et nous ne craignons pas de les salir."

Mikhaïl Sidorovitch grimaça : il lui était insupportable de retrouver, chez son interlocuteur, son propre geste et ses propres paroles.

Liss s'anima, ses paroles se précipitèrent, on aurait dit qu'il avait déjà discuté avec Mostovskoï et que maintenant, il se réjouissait de reprendre leur conversation interrompue.

- "Vingt heures de vol et vous voilà chez vous, en Union soviétique, à Magadan, installé dans le fauteuil d'un commandant de camp. Ici, chez nous, vous êtes chez vous, mais vous n'avez tout simplement pas eu de chance. J'éprouve beaucoup de peine quand votre propagande fait chorus à la propagande de la ploutocratie et parle de justice partisane."

Il hocha la tête. Les paroles qui suivirent furent encore plus surprenantes, effroyables, grotesques.

- "Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ? Que vous ne retrouviez pas votre volonté en nous ? Le monde n'est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté ? Y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter ?"

Liss approcha son visage de Mostovskoï :

- "Vous me comprenez ? Je ne parle pas parfaitement russe, mais je voudrais tant que vous me compreniez. Vous croyez que vous nous haïssez mais ce n'est qu'apparence : vous nous haïssez vous-même en nous. C'est horrible, n'est-ce pas ? Vous me comprenez ?"

Mikhaïl Sidorovitch avait décidé de ne pas répondre, de ne pas se laisser entraîner dans la discussion.

Mais un bref instant, il lui sembla que l'homme qui cherchait son regard ne désirait pas le tromper, qu'il était réellement inquiet et s'efforçait de trouver les mots justes.

Et une angoisse douloureuse étreignit Mostovskoï.

- "Vous me comprenez ? Vous me comprenez ?" répétait Liss, et il ne voyait même plus Mostovskoï tant était grande son excitation. "Vous me comprenez ? Nous portons des coups à votre armée mais c'est nous que nous battons. Nos tanks ont rompu vos défenses mais leur chenilles écrasent le national-socialisme allemand. C'est affreux, un suicide commis en rêve. Cela peut avoir une conclusion tragique. Vous comprenez ? Si nous sommes vainqueurs, nous, les vainqueurs, nous resterons sans vous, nous resterons seuls face aux autres qui nous haïssent."

Il aurait été aisé de réfuter les raisonnements de cet homme. Ses yeux s'approchèrent encore de Mostovskoï. Mais il y avait quelque chose de plus répugnant et de plus dangereux que les paroles de ce provocateur S. S., c'étaient les doutes répugnants que Mostovskoï trouvait au fond de lui-même et non plus dans le discours de son ennemi. ... [...]
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lilianelafondlilianelafond   01 mai 2016
" Que dire des hommes. Ils m'étonnent en bien et en mal. Ils sont extraordinairement divers bien que tous connaissent le même destin. Mais si pendant l'orage, tous s'efforcent de s'abriter de la pluie, cela ne veut pas dire que tous les hommes sont semblables. Et d'ailleurs , ils s'abritent chacun à sa façon." (lettre de la mère de Victor Pavlovitch Strum)
Page 204 : "Tout lui était indifférent si quelqu'un lui avait dit que la guerre était finie, que sa fille était morte, si quelqu'un lui avait donné un verre de lait, elle n'aurait pas bougé, n'aurait pas tendu la main. Son cerveau était vide. Tout était inutile. Il ne restait plus qu'une souffrance régulière qui lui serrait le cœur et écrasait ses tempes. "
Page 232: " Abartchouk soupira:
- Tu sais, il faudrait écrire une étude sur le désespoir dans les camps. Il y a le désespoir qui t'écrases, il y a celui qui se jette sur toi à l'improviste, il y a celuI qui t'étouffe, qui ne te permet plus de respirer. Et puis il y a celui qui ne t'écrase pas et ne t'étouffe pas; c'est celui qui déchire l'homme de l'intérieur, comme les monstres des profondeurs qu'on remonte à la surface de l'océan."
Page 259 : "Bien sûr, l'opium absurde de l'optimisme vient au secours des hommes quand le sentiment aigu de l'horreur prend la place d'un désespoir résigné. "
Page 281 : " La violence et la contrainte exercées par les systèmes sociaux totalitaires ont été capables de paralyser dans des continents entiers l'esprit de l'homme.[...] A côté de ces deux premières forces( l'instinct de conservation et la puissance hypnotique des grandes idées), il y en a une troisième: l'effroi provoqué pas la violence dans limites qu'exerce un Etat puissant , par le meurtre érigé en moyen de gouvernement. La violence exercée par un Etat totalitaire est si grande qu'elle cesse d'être un moyen pour devenir objet d'adoration quasi mystique et religieuse.[...] Le soulèvement du ghetto de Varsovie, le soulèvement de Treblinka, le soulèvement de Sobibor, les petites révoltes des brenner, sont nés du désespoir. Mais bien sûr, le désespoir lucide et total n'a pas seulement suscité des soulèvements et de la résistance, il a également suscité une aspiration à être tué le plus rapidement possible[...]. Il faut s'interroger sur ce qu'a dû voir et endurer un homme pour être réduit à attendre comme un bonheur le moment de son exécution. Et en premier lieu ceux qui devraient s'interroger là-dessus, ce sont les hommes qui sont enclins à expliquer comment il aurait fallu combattre dans des conditions dont, par chance, ces professeurs n'ont pas la moindre idée. "
Page 382: " Oh, la force claire et merveilleuse d'une conversation sincère! Oh,la force de la vérité! Quel prix terrible payaient parfois les hommes pour quelques mots courageux prononcés sans arrière -pensée.[...] Victor Pavlovitch se souvient du visage de son assistant lorsqu'il lança, en guise de plaisanterie, que Staline avait énoncé des lois de gravitation universelle avant Newton.
- Vous n'avez rien dit, je n'ai rien entendu , lui dit le jeune physicien gaiement.
Pourquoi faire toutes ces plaisanteries? En tout cas, plaisanter est idiot, comme si l'on s'amusait à donner des chiquenaudes à un flacon de nitroglycérine. Oh, la force claire d'une parole libre et joyeuse! Elle existe justement parce qu'on la prononce soudain malgré toutes les peurs.
Page 858 " L'innocence personnelle est un vestige du Moyen Age. c'est de l'Alchimie! Tostoï a dit qu'il n'y avait pas, sur terre d'hommes coupables.Nous autres,tchékistes, avons mis au point une thèse supérieure; il n'y a pas, sur terre, de gens innocents. "
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Melpomene125Melpomene125   27 février 2017
J'ai trempé ma foi dans l'enfer. Ma foi est sortie du feu des fours crématoires, elle a franchi le béton des chambres à gaz. J'ai vu que ce n'était pas l'homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j'ai vu que c'était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l'homme. Le secret de l'immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. Plus elle est insensée, plus elle est absurde et impuissante et plus elle est grande. Le mal ne peut rien contre elle! Les prophètes, les maîtres de la foi, les réformateurs, les leaders, les guides ne peuvent rien contre elle! L'amour aveugle et muet est le sens de l'homme.
L'histoire des hommes n'est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L'histoire de l'homme c'est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d'humanité. Mais si même maintenant l'humain n'a pas été tué en l'homme, alors jamais le mal ne vaincra.
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Videos de Vassili Grossman (9) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Vassili Grossman
Ce documentaire de Priscilla Pizzato retrace l'histoire du roman Vie et destin de Vassili Grossman. Chef-d'oeuvre de la littérature du XXe siècle, Vie et destin est une violente charge contre le régime stalinien et les totalitarismes. Confisqué par le KGB en octobre 1961, le manuscrit du livre a été enfermé dans les sous-sols de la Loubianka, le siège de la police politique.
“Pourquoi ajouterions-nous votre livre aux bombes que nos ennemis préparent contre nous ?”, avait écrit Mikhaïl Souslov, l’éminence grise de Staline, à Vassili Grossman qui plaidait la cause de son livre.
Sauvé de la disparition grâce au courage d’un réseau de dissidents, parmi lesquels le physicien Andreï Sakharov et l’écrivain Vladimir Voïnovitch, Vie et destin ne paraît en France qu’en 1983.
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