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Efim Grigor'evic Ètkind (Préfacier, etc.)Alexis Berelowitch (Traducteur)
EAN : 9782253110941
1175 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (01/06/2005)

Note moyenne : 4.42/5 (sur 379 notes)
Résumé :
Voici l'un des plus grands livres du siècle. Son auteur, juif russe né en 1905, fut pendant longtemps un écrivain et un journaliste communiste d'une orthodoxie absolue. Il suivit l'Armée rouge jusqu'à Treblinka, où fumaient encore les cendres des victimes du génocide nazi.
Mais lorsqu'il entreprend, en 1952, cette fresque consacrée à la bataille de Stalingrad, Vassili Grossman n'est plus le même homme. Il a assisté au déchaînement de l'antisémitisme... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (66) Voir plus Ajouter une critique
Melpomene125
  12 août 2016
Vie et Destin offre une peinture réaliste de la société russe et de la très rude bataille de Stalingrad. Cette lecture ardue nécessite du temps mais cet effort en vaut la peine car il aide à mieux comprendre le monde et, en particulier, la Russie.
Vie et Destin marque un tournant dans la pensée philosophique et politique de Vassili Grossman. Fervent communiste et partisan du régime soviétique dans Pour une juste cause, il analyse désormais la dérive totalitaire de Staline, qui n'a rien à envier à celle d'Hitler et du national-socialisme, et dont on trouvait déjà des bribes dans la pensée de Lénine. Cette prise de conscience le fait basculer dans le camp des opposants qui sont appelés "les ennemis du peuple ", il craint d'être arrêté, son manuscrit est saisi par le KGB, la police politique, et ne sera sauvé que grâce à l'action de quelques hommes de bonne volonté, désireux de sortir de cet enfer qu'est le totalitarisme. Vassili Grossman montre, d'une manière inacceptable pour les autorités, la convergence entre les systèmes nazi et soviétique (camp de concentration/goulag, police politique : Gestapo/KGB, nationalisme d'État, élimination des minorités et des opposants grâce à la terreur et la répression). Sa réflexion rejoint celle d'Hanna Arendt sur la banalité du mal qui se nourrit de la peur individuelle, légitime lorsque règne ce genre d'ambiance effrayante.
Le personnage de Strum, physicien nucléaire, est isolé car ses recherches sont accusées d'être de la physique juive, occidentale, qui contredit les travaux du maître à penser, Lénine. Puis, lorsque Staline l'appelle, il retrouve son poste et ses amis, ne risque plus d'être arrêté. Alors qu'il avait toujours été courageux, il accepte de signer une lettre qui nie les exactions commises envers des scientifiques et les arrestations arbitraires. Il a honte de sa faiblesse et est tourmenté. Pour Vassili Grossman, le régime soviétique, en détruisant la liberté, a fait régresser son pays et restauré une servitude identique à celle de la Russie des tsars et des serfs. Il s'interroge sur la nature pernicieuse des idéologies, surtout celles qui ont pour but le Bien de l'humanité et sont érigées en systèmes dogmatiques qui font sombrer l'Homme dans la barbarie. Que reste-t-il après un tel chaos, à part l'espoir incertain que la bonté humaine parviendra à vaincre, malgré tout, ces entreprises de déshumanisation ?
Ce roman m'a bouleversée. Il est, pour moi, un des chefs-d'oeuvre du XXe siècle. Il est à la fois un témoignage rare et poignant de la Shoah en Europe de l'Est et de l'univers totalitaire dans lequel des milliers de personnes, en U.R.S.S., ont été obligées de rester enfermées et de survivre. Certains passages m'ont durablement marquée : les descriptions horribles de ce que les historiens ont appelé « la Shoah par balles » et plusieurs dialogues, expressions des tourments philosophiques et politiques de l'auteur.
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Allantvers
  27 septembre 2019
Le destin de ce livre est fabuleux : deuxième tome d'une colossale saga à la Tolstoi, il marque la révolution politique de son auteur qui, de fervent communiste, aura profondément évolué dans ses convictions en comprenant autour de l'axe de la bataille décisive de Stalingrad les ressorts profonds du pouvoir stalinien, ce qui l'amènera à être le premier auteur à renvoyer dos à dos communisme et national socialisme en soulignant leur glaçante proximité. On mettra du temps à découvrir cette oeuvre : rédigée en 1960, elle fut l'une des très rares à être confisquée, manuscrit et copie stencyl saisis, par les autorités soviétiques. Censure plus forte encore que l'interdiction, cette confiscation marque bien à quel point le propos du livre inquiétait le pouvoir qui s'est ainsi assuré que personne n'y porte les yeux, ne serait-ce que sur quelques copies privées! Ce n'est que vingt ans plus tard que "Vie et destin" sera publié en Occident, et qu'il acquerra sa réputation de roman majeur du 20ème siècle.
Une toile de fonds pareille, ça ouvre mon appétit de lectrice, et même s'il faut avoir un bel estomac pour avaler les 1200 pages du roman, je vous garantis qu'il se dévore avec beaucoup plus de facilité que je ne le craignais. Certes, les scènes de guerre sont nombreuses puisque la bataille de Stalingrad constitue le socle du roman, mais pas que : on suit un nombre important de personnages dans des contextes différents, en exil loin des villes, dans un camp de concentration allemand, au coeur de Stalingrad assiégée et à l'arrière du front. Partout, on croise des personnages forts, tragiques, broyés par l'histoire. Ce qui frappe et fait la force de ce roman, c'est le parallélisme troublant entre les situations tragiques dans lesquelles ils se retrouvent et les mécanismes de mort et de terreur infligés du côté soviétique comme du côté allemand : sur l'horreur des chambres à gaz se superpose celle des purges de 37 ou la mise à l'écart pour des motifs arbitraires des révolutionnaires de la première heure, l'antisémitisme présent des deux côtés.
Un roman riche de figures et réflexions politiques profondes, qu'il faut effectivement avoir lu dans sa vie pour comprendre le 20ème siècle et les ressorts du pouvoir totalitaire, voire du pouvoir tout court.
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EmmaHanna
  28 février 2013
Il y a des livres qu'il faut désirer avant de les rencontrer et même, lorsque vous en avez commencé la lecture, il continue à se dérober. C'est progressivement que je suis rentrée dans celui-ci. le nombre de personnages ne facilitait pas ma compréhension. Sans doute, cela aurait-il été plus aisé si j'avais lu" pour une juste cause". J'ai dû m'accrocher résister contre l'ennui qui me prenait à certains moments. je ne regrette rien bien au contraire. D'emblée, l'incipit de cette fresque donne le ton." le brouillard recouvrait la terre" . Dans la lignée d'un Tolstoï, et de son Guerre et Paix, Vassili Grosmann plonge le lecteur au coeur des années sombres que furent la guerre de 39-45 plus précisément en 1942 en plein siège de Stalingrad. le brouillard, c'est l'incertitude quant à l'issue de ce conflit, mais c'est aussi celui qui s'est emparé des esprits, et qui les a empêchés d'y voir plus clair et de percer les discours des tyrans qui les gouvernent
Derrière les destins de Lioudmilla et de son mari le physicien Strum, de leur fille Nadia, de Tolia, fils que Lioudmilla a eu d'un premier mariage avec Abartchouk, de sa soeur, Evguénia, qui a quitté son mari le commissaire Krymov, pour le colonel Novikov, commandant une colonne de blindés, Sofia, une amie d'Evguénia qui se prend d'affection pour le petit David, dans un train, dont ils ne reviendront jamais, derrière le destin du vieux léniniste Mostovskoï, prisonnier dans un camp allemand, ou celui de la jeune Katia, envoyé comme radio, dans la maison "n°6 " qui résiste contre les assauts répétés des mitrailles allemandes, Vassili Grossmann dépeint la vie d'une multitude de personnages secondaires . Leurs destins se croisent et s'enchevêtrent.
Au delà de leurs conditions de vie, de leurs angoisses, de leurs réflexions, il revient plus d'une fois sur la similitude entre les systèmes nazis et les systèmes communistes, ne se privant pas de dénoncer tout ce qui fait de l'Union soviétique un état totalitaire : les famines des années 1920, les arrestations arbitraires, les camps de prisonniers, l'antisémitisme sournois, qui va s'amplifier après la guerre, et la nécessité de surveiller ses actes avec la peur de "lâcher brusquement une parole imprudente".
La vie et la liberté sont précaires à plus d'un titre ; personne n'est à l'abri d'une dénonciation. La méfiance qui surgit dans les moments les plus insignifiants, c'est aussi ce brouillard, qui empêche les êtres humains d'être clairvoyants. Dès la fin du premier chapitre, l'auteur révèle une des questions centrales qui le tourmente. " La vie devient impossible quand on efface par la force les différences et les particularités. "
Son roman est aussi une grande réflexion philosophique sur la liberté, l'instinct de liberté, l'instinct de conservation, sur la violence qui s'exerce sur l'homme , au point de le contraindre et de neutraliser ses capacités de défense. Pourtant , malgré les nombreuses pages sombres, l'optimisme de Vassili Grossman, ne cesse de couler tout au long de son livre. Sa foi en la bonté de l'homme est le souffle qui lui permet sans aucun doute de continuer à écrire et qui pourrait peut-être aussi expliquer sa naïveté en livrant son manuscrit à l'édition.
Achevé en 1960, le livre ne parait qu'en 1980. Que s'est -il passé entre les deux ? Quand Vassili Grossman, remet son manuscrit à la revue Znamia, qui avait déjà publié en 1952 la première partie "Pour une juste cause", son rédacteur après l'avoir lu, le fait parvenir au KGB. Chacun des membres du comité de rédaction semblent avoir pris peur et préféré dénoncer Grossman. Quelques temps plus tard, 2 hommes du KGB frapperont à la porte de son domicile et réquisitionneront tous les exemplaires, y compris des sacs remplis de brouillons ainsi que les rubans de sa machine à écrire et les feuilles carbones. C'est dire l'importance que revêtait un tel manuscrit aux yeux du KGB.
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Chestakova
  11 juin 2020
Troisième lecture pour ce Livre-Monde.
L'émotion est vive, la sidération intacte, le choc peine à être amorti.
Deux mois de lecture attentive et patiente, crayon en main, pour relever les coups de poings, portés par l'auteur, contre cette perversion de la révolution qu'est devenue l'URSS de Staline, bien avant, et bien après les années de guerre, et jusque au plus profond des combats contre le nazisme.
Ma pensée va d'abord à l'auteur, à ses doutes, ses interrogations, ses angoisses, au fur et à mesure de l'écriture du livre. Dix années d'écriture qui coexistent avec la perte de ses dernières illusions sur le régime, au fur et à mesure des exactions de l'État stalinien, jusqu'après la mort de Staline et après le 20ème congrès en 1956. Croit-il encore le changement possible lorsqu'il écrit à Nikita Krouchtchev en février 1962, un an après avoir vu le KGB perquisitionner chez lui et saisir son manuscrit.
« Je vous prie de rendre la liberté à mon livre …»
« Ce livre ne contient ni mensonge, ni calomnie, seulement la vérité, la douleur, l'amour des hommes »
Je reprends ses mots, qui disent si bien ce qu'il a écrit : la vérité, oui, dans la bouche de ses personnages, une foule de personnages autour de la famille Chapochnikov de près ou de plus loin, à Stalingrad, en Ukraine, à Kazan, Kouïbychev, Saratov, Moscou, en Sibérie ou dans la steppe kalmouke.
Grossman les saisit dans leur quotidien, à hauteur d'homme ou de femme. Ils sont mécaniciens, gardien d'usine, aviateur, tankiste, paysan, commissaire politique, ingénieur, militaire, ils travaillent à l'arrière dans les villes de la Volga où la population de Moscou s'est repliée, ils se battent sur le front, ils ont été faits prisonniers en aout 42 par les allemands, ils ont été envoyés en camp par la Tchéka, ils découvrent qu'ils sont juifs et parqués pour cela dans des guettos avant de subir la sélection et de mourir dans une chambre à gaz, ils sont russes mais aussi allemands, officier SS ou soldat dans les camps, au sein des sonderkommandos ou sur le front, dans les éventrements de Stalingrad, dans l'encerclement final, vivants sous les bombes puis morts quelques minutes après, comme ceux d'en face.
« Vie et destin » est un hymne à l'humanité, dans ses doutes et ses erreurs, dans sa diversité, et la radicale individualité de chacun. C'est un hymne à la liberté, et certains en ont une idée plus précise que d'autres, comme Grekov qui assure le commandement de la maison 6bis à Stalingrad, face aux allemands, là où, sous les bombes, le soldat Serioja Chapochnikov parle de « La chartreuse de Parme » avec Katia la jeune radio de 19 ans : « t'as aimé ? ».
Grekov, « le franc-tireur », accusé de n'être pas dans l'orthodoxie, le commandement lui envoie Krymov, commissaire politique, en redresseur de tort, ce dernier finira dans les geôles de la Loubianka, le régime se méfie de ses larbins.
La vérité des personnages de Grossman, c'est souvent la peur, il y a bien sûr la peur des soldats, viscérale, terrible, « son angoisse était si grande qu'il ne la sentait pas » dit-il de Novikov avant l'assaut des blindés qu'il doit lancer. Il y a aussi la peur loin du front. Nul mieux que Victor Pavlovitch Strum ne l'incarne dans le livre, éminent physicien, replié à Kazan, il est l'exemple même de l'individu conscient d'être écrasé par la force et la puissance de l'État mais incapable de résister. Torturé par le doute, il s'interroge sur les suites de cette soirée chez les Sokolov, il se souvient de ses peurs passées comme après qu'il ait jeté la Pravda par terre alors qu'il était étudiant et toutes ces nuits à se lever pour guetter la voiture qui ne passerait pas par hasard. Soumis à un véritable lynchage par ses collègues, une fois revenu à l'Institut à Moscou, il renonce au dernier moment à écrire une lettre de repentir. Quand Staline lui téléphone pour lui demander comment vont ses recherches, il s'extasie, mais derrière le retour en grâce, on lui fait signer la dénonciation d'un collègue. Il prend conscience alors, qu'il le fait contre son intime conviction, mais s'aperçoit qu'en 1937 déjà il avait accepté d'accuser ce collègue, le piège se referme.
La vérité des personnages de Grossman se vit aussi dans la douleur, et cette douleur est partout : dans les camps, au front, à l'arrière. Parce qu'il parle de sa mère à travers elle, la douleur d'Anna Semionovna qui adresse à Victor Pavlovitch cette lettre qu'elle sait être la dernière, la douleur de Sofia Ossipovna, du guetto, au train, du train à la sélection, jusque dans la chambre à gaz. Les douleurs causées par l'amour, les lettres de l'autre qui n'arrivent pas, les trahisons, les abandons, le désamour. Tout ce qui touche profondément à la nature humaine, rejaillit des personnages de « Vie et destin » et ces personnages sont sublimes jusqu'au plus allusif d'entre eux, comme cette vieille femme qui accueille Semionov agonisant. Elle le cache, elle le nourrit, elle le lave. Les personnages de femmes ont dans le roman une force incroyable, elles assument leur vie, leurs amours, elles résistent, elles incarnent l'humanité et souvent la bonté.
L'amour des hommes oui, Grossman le porte tout au long de ses pages, avec la conscience que leur destin, en Russie ne va pas dans le sens de la liberté à retrouver, au contraire il s'en éloigne et la troisième partie du livre porte un pessimisme lourd, celui d'un homme résigné. Il fait dire à Krymov dans les fers de la Loubianka : « les temps nouveaux n'avaient besoin que de la peau de la révolution et on écorchait les hommes encore vivants »
La révolution bolchévique resterait dans ses fondements une différence de taille avec le nazisme, mais qu'en reste il ? Grossman construit dans le livre une comparaison minutieuse des deux états totalitaires qui oppriment et écrasent. Il fait prophétiser par Liss le SS, la victoire de l'URSS et la défaite du nazisme, pour dire alors : « Si c'est vous qui gagnez, nous périrons, mais nous continuerons à vivre dans votre victoire. »
Que reste-t-il donc aux hommes sinon d'être des hommes ? de vivre au plus près de ce qu'ils ont d'humain, comme Novikov qui retarde l'assaut des blindés de 8minutes pour permettre de neutraliser les batteries qui auraient massacré ses tankistes. Staline au téléphone hurle de foncer.
Tout est dit.
Ou presque, bientôt un blog, je ne manquerai pas de vous le flécher !
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Hulot
  06 avril 2020
Que dire après toutes les critiques précédentes, qui n'ait pas déjà été expliqué et analysé à propos de ce livre ?

Que c'est une dénonciation en règle du système soviétique en cours sous Staline et que l'auteur met en parallèle le fascisme d'Hitler et le communisme stalinien.
Qu'il nous fait ressentir la terreur qu'il y avait à vivre à cette époque en Russie.
Que cette peur, n'est pas due seulement à la guerre, mais aussi au NKVD qui faisait que vous deviez vous méfier de tout le monde, de vos propres propos et ceci que vous soyez Général sur le front, chercheur dans un labo ou voir même commissaire politique.
Qu'en écrivant cette fresque en 1960 et en la soumettant au comité de lecture officiel, l'auteur devait déjà savoir quelle n'avait aucune chance d'être publiée ou peut-être a-t'il espéré que sa célébrité plus le temps écoulé pourrait permettre une publication qui ne vint, un peu miraculeusement, que dans les années 1980.
Qu'il faut lire ce livre, ainsi que ceux de Varlam Chalamov, Alexandre Soljenitsyne entre autres, pour prendre conscience de ce qu'était la vie en Russie communiste.
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critiques presse (1)
Liberation   26 mars 2012
La puissance iconoclaste du roman était telle que le manuscrit fut arrêté par le KGB «comme un être vivant».
Lire la critique sur le site : Liberation
Citations et extraits (161) Voir plus Ajouter une citation
PilingPiling   01 septembre 2010
Dans cette steppe kalmouke qui s'étend vers l'est jusqu'à l'estuaire de la Volga et les bords de la mer Caspienne, où elle se transforme en désert, la terre et le ciel se sont reflétés l'un dans l'autre depuis si longtemps qu'ils se ressemblent, comme se ressemblent mari et femme quand ils ont vécu toute leur vie ensemble. Et il est impossible de savoir si c'est le gris de l'herbe qui pousse sur le bleu incertain et délavé du ciel ou la steppe qui s'est imprégné du bleu du ciel, et il devient impossible de distinguer le ciel de la terre, ils se fondent dans une même poussière sans âge. Quand on regarde l'eau épaisse et lourde des lacs Datsa et Barmantsak, on croit voir de plaques de sel à la surface de la terre ; les plaques de sel, elles, elles imitent à s'y méprendre l'eau des lacs.

Peut-être est-ce pour cette raison qu'il y a tant de mirages ? Les frontières entre l'air et la terre, entre l'eau et le sel n'existent plus. Un élan de la pensée, une impulsion du cerveau d'un voyageur assoiffé se transforme en d'élégants édifices de pierre bleutée, et la terre se met à ruisseler, et les palmeraies s'étendent jusqu'à l'horizon, et les rayons du soleil terrible et dévastateur, traversant des nuages de poussière, se métamorphosent en des coupoles dorées de palais…

L'homme, en une minute d'épuisement, crée lui-même, à partir de ce ciel et de cette terre, le monde de ses désirs.

Et soudain le désert de la steppe se montre sous un tout autre jour.

La steppe ! Une nature sans la moindre couleur criarde, sans la moindre aspérité dans le relief ; la sobre mélancolie des nuances grises et bleues peut surpasser en richesse le flot coloré de la forêt russe en automne ; les lignes douces, à peine arrondies, des collines s'emparent de l'âme plus sûrement que les pics du Caucase ; les lacs avares, remplis d'une eau vieille comme le monde, disent ce qu'est l'eau mieux que toutes les mers et tous les océans.

Tout passe, mais ce soleil, ce soleil énorme et lourd, ce soleil de fonte dans les fumées du soir, mais ce vent, ce vent âcre, gorgé d'absinthe, jamais on ne peut les oublier… Riche est la steppe…

La voilà au printemps, jeune, couverte de tulipes, océan de couleurs… L'herbe à chameaux est verte et ses piquants sont encore tendres et doux.

Mais toujours – au matin, en été ou en hiver, par de sombres nuits de pluie ou par clair de lune – toujours et avant toute chose, la steppe parle à l'homme de la liberté… Elle la rappelle à ceux qui l'ont perdue.
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jcfvcjcfvc   27 octobre 2009
EXTRAIT n°2 p. 280
(...) Une des propriétés les plus extraordinaires de la nature humaine qu'ait révélé cette période est la soumission. On a vu d'énormes files d'attente se constituer devant les lieux d'exécution et les victimes elles-même veillaient au bon ordre de ces files. On a vu des mères prévoyantes qui, sachant qu'il faudrait attendre l'éxécution pendant une longue et chaude journée, apportaient des bouteilles d'eau et du pain pour leurs enfants. Des millions d'innocents, pressentant une arrestation prochaine, préparaient un paquet avec du linge et une serviette et faisaient à l'avance leurs adieux. (...) Et ce ne furent pas des dizaines de milliers, ni même des dizaines de millions, mais d'énormes masses humaines qui assistèrent sans broncher à l'extermination des innocents. Mais ils ne furent pas seulement des témoins résignés; quand il le fallait, ils votaient pour l'extermination, ils marquaient d'un murmure approbateur leur accord avec les assassinats collectifs. Cette extraordinaire soumission des hommes révéla quelque chose de neuf et d'inattendu. Bien sûr, il y eut la résistance, il y eut le courage et la ténacité des condamnés, il y eut des soulèvements, il y eut des sacrifices, quand, pour sauver un inconnu, des hommes risquaient leur vie et celle de leurs proches. Mais, malgré tout, la soumission massive reste un fait incontestable.(...)


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WolandWoland   11 avril 2012
[...] ... - " (...) Vous m'avez fait venir pour un interrogatoire," [dit Mostovskoï]. "Je n'ai pas de conversation à tenir avec vous.

- Et pourquoi donc ?" demanda Liss. "Vous regardez mon uniforme. Mais je ne le porte pas de naissance. Notre guide, notre parti, nous donnent un travail et nous y allons, nous, les soldats du parti. J'ai toujours été un théoricien dans le parti, je m'intéresse aux problèmes d'histoire et de philosophie, mais je suis membre du parti. Et chez vous, pensez-vous que tous les agents du NKVD [= l'un des noms pris, au fil des ans, par la police politique, équivalent de la Gestapo nazie ou de la Stasi est-allemande de l'après-guerre] aiment ce qu'ils font ? Si le Comité central vous avait chargé de renforcer le travail de la Tchéka (= autre nom de la police politique soviétique], auriez-vous pu refuser ? Non, vous auriez mis de côté votre Hegel et vous y seriez allé. Nous aussi, nous avons mis de côté Hegel."

Mikhaïl Sidorovitch coula un regard du côté de son interlocuteur ; il lui semblait étrange, sacrilège, que ces lèvres impures puissent prononcer le nom de Hegel ... Si un bandit avait entamé avec lui une conversation dans la cohue d'un tramway, il n'aurait pas écouté ce qu'il lui disait, il aurait suivi ses mains du regard en guettant l'instant où il sortirait un rasoir pour lui taillader le visage.

Liss leva ses mains, les regarda et dit :

- "Nos mains, comme les vôtres, aiment le vrai travail et nous ne craignons pas de les salir."

Mikhaïl Sidorovitch grimaça : il lui était insupportable de retrouver, chez son interlocuteur, son propre geste et ses propres paroles.

Liss s'anima, ses paroles se précipitèrent, on aurait dit qu'il avait déjà discuté avec Mostovskoï et que maintenant, il se réjouissait de reprendre leur conversation interrompue.

- "Vingt heures de vol et vous voilà chez vous, en Union soviétique, à Magadan, installé dans le fauteuil d'un commandant de camp. Ici, chez nous, vous êtes chez vous, mais vous n'avez tout simplement pas eu de chance. J'éprouve beaucoup de peine quand votre propagande fait chorus à la propagande de la ploutocratie et parle de justice partisane."

Il hocha la tête. Les paroles qui suivirent furent encore plus surprenantes, effroyables, grotesques.

- "Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ? Que vous ne retrouviez pas votre volonté en nous ? Le monde n'est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté ? Y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter ?"

Liss approcha son visage de Mostovskoï :

- "Vous me comprenez ? Je ne parle pas parfaitement russe, mais je voudrais tant que vous me compreniez. Vous croyez que vous nous haïssez mais ce n'est qu'apparence : vous nous haïssez vous-même en nous. C'est horrible, n'est-ce pas ? Vous me comprenez ?"

Mikhaïl Sidorovitch avait décidé de ne pas répondre, de ne pas se laisser entraîner dans la discussion.

Mais un bref instant, il lui sembla que l'homme qui cherchait son regard ne désirait pas le tromper, qu'il était réellement inquiet et s'efforçait de trouver les mots justes.

Et une angoisse douloureuse étreignit Mostovskoï.

- "Vous me comprenez ? Vous me comprenez ?" répétait Liss, et il ne voyait même plus Mostovskoï tant était grande son excitation. "Vous me comprenez ? Nous portons des coups à votre armée mais c'est nous que nous battons. Nos tanks ont rompu vos défenses mais leur chenilles écrasent le national-socialisme allemand. C'est affreux, un suicide commis en rêve. Cela peut avoir une conclusion tragique. Vous comprenez ? Si nous sommes vainqueurs, nous, les vainqueurs, nous resterons sans vous, nous resterons seuls face aux autres qui nous haïssent."

Il aurait été aisé de réfuter les raisonnements de cet homme. Ses yeux s'approchèrent encore de Mostovskoï. Mais il y avait quelque chose de plus répugnant et de plus dangereux que les paroles de ce provocateur S. S., c'étaient les doutes répugnants que Mostovskoï trouvait au fond de lui-même et non plus dans le discours de son ennemi. ... [...]
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lilianelafondlilianelafond   01 mai 2016
" Que dire des hommes. Ils m'étonnent en bien et en mal. Ils sont extraordinairement divers bien que tous connaissent le même destin. Mais si pendant l'orage, tous s'efforcent de s'abriter de la pluie, cela ne veut pas dire que tous les hommes sont semblables. Et d'ailleurs , ils s'abritent chacun à sa façon." (lettre de la mère de Victor Pavlovitch Strum)
Page 204 : "Tout lui était indifférent si quelqu'un lui avait dit que la guerre était finie, que sa fille était morte, si quelqu'un lui avait donné un verre de lait, elle n'aurait pas bougé, n'aurait pas tendu la main. Son cerveau était vide. Tout était inutile. Il ne restait plus qu'une souffrance régulière qui lui serrait le cœur et écrasait ses tempes. "
Page 232: " Abartchouk soupira:
- Tu sais, il faudrait écrire une étude sur le désespoir dans les camps. Il y a le désespoir qui t'écrases, il y a celui qui se jette sur toi à l'improviste, il y a celuI qui t'étouffe, qui ne te permet plus de respirer. Et puis il y a celui qui ne t'écrase pas et ne t'étouffe pas; c'est celui qui déchire l'homme de l'intérieur, comme les monstres des profondeurs qu'on remonte à la surface de l'océan."
Page 259 : "Bien sûr, l'opium absurde de l'optimisme vient au secours des hommes quand le sentiment aigu de l'horreur prend la place d'un désespoir résigné. "
Page 281 : " La violence et la contrainte exercées par les systèmes sociaux totalitaires ont été capables de paralyser dans des continents entiers l'esprit de l'homme.[...] A côté de ces deux premières forces( l'instinct de conservation et la puissance hypnotique des grandes idées), il y en a une troisième: l'effroi provoqué pas la violence dans limites qu'exerce un Etat puissant , par le meurtre érigé en moyen de gouvernement. La violence exercée par un Etat totalitaire est si grande qu'elle cesse d'être un moyen pour devenir objet d'adoration quasi mystique et religieuse.[...] Le soulèvement du ghetto de Varsovie, le soulèvement de Treblinka, le soulèvement de Sobibor, les petites révoltes des brenner, sont nés du désespoir. Mais bien sûr, le désespoir lucide et total n'a pas seulement suscité des soulèvements et de la résistance, il a également suscité une aspiration à être tué le plus rapidement possible[...]. Il faut s'interroger sur ce qu'a dû voir et endurer un homme pour être réduit à attendre comme un bonheur le moment de son exécution. Et en premier lieu ceux qui devraient s'interroger là-dessus, ce sont les hommes qui sont enclins à expliquer comment il aurait fallu combattre dans des conditions dont, par chance, ces professeurs n'ont pas la moindre idée. "
Page 382: " Oh, la force claire et merveilleuse d'une conversation sincère! Oh,la force de la vérité! Quel prix terrible payaient parfois les hommes pour quelques mots courageux prononcés sans arrière -pensée.[...] Victor Pavlovitch se souvient du visage de son assistant lorsqu'il lança, en guise de plaisanterie, que Staline avait énoncé des lois de gravitation universelle avant Newton.
- Vous n'avez rien dit, je n'ai rien entendu , lui dit le jeune physicien gaiement.
Pourquoi faire toutes ces plaisanteries? En tout cas, plaisanter est idiot, comme si l'on s'amusait à donner des chiquenaudes à un flacon de nitroglycérine. Oh, la force claire d'une parole libre et joyeuse! Elle existe justement parce qu'on la prononce soudain malgré toutes les peurs.
Page 858 " L'innocence personnelle est un vestige du Moyen Age. c'est de l'Alchimie! Tostoï a dit qu'il n'y avait pas, sur terre d'hommes coupables.Nous autres,tchékistes, avons mis au point une thèse supérieure; il n'y a pas, sur terre, de gens innocents. "
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WolandWoland   11 avril 2012
[...] ... Un point était essentiel : [à la réunion pour débattre de la situation,] Sokolov [ami proche de Strum] n'avait pas pris la parole. Il n'était pas intervenu, malgré les prières de Chichakov : "Piotr Lavrentievitch, nous désirons vous entendre. Vous avez travaillé avec Strum de nombreuses années durant." Sokolov avait répondu qu'il avait eu un malaise cardiaque la nuit précédente et qu'il avait des difficultés pour parler.

Curieusement, cette nouvelle ne réjouit pas Strum. [Strum est persuadé que Sokolov lui en veut désormais.]

Markov avait pris la parole au nom du laboratoire. Il avait été plus modéré que les autres, n'avait pas lancé d'accusations politiques, avait surtout insisté sur le sale caractère de Strum et avait même évoqué son talent.

- "Il ne pouvait pas refuser de parler, il est au parti, on l'a obligé," dit Strum. "On ne peut pas le lui reprocher."

Cependant, la plupart des interventions étaient terribles. Kovtchenko avait parlé de Strum comme d'un truand, d'un arriviste. Il avait dit : "Le dénommé Strum n'a pas daigné se présenter. Il passe toutes les bornes ! Nous allons donc être contraints d'adopter envers lui un tout autre langage. C'est visiblement ce qu'il cherche."

Prossolov, l'homme aux cheveux blancs, qui avait comparé les travaux de Strum à ceux de Lebedev [= Piotr Lebedev, célèbre physicien russe mort au début du XXème siècle], avait déclaré : "Des personnes d'un genre bien particulier font, autour des théorisations douteuses de Strum, un bruit indécent."

Gourevitch, docteur ès sciences physiques, avait eu des paroles très dures. Il avait reconnu qu'il s'était grossièrement trompé, qu'il avait surestimé les recherches de Strum ; il avait fait allusion à l'intolérance nationaliste de Strum et déclaré qu'une personne brouillonne en politique l'était forcément dans le domaine scientifique.

Svetchine avait parlé du "vénérable" Strum et rapporté les paroles de Victor Pavlovitch [= Strum], selon lesquelles il n'y avait pas une physique américaine, allemande ou soviétique, qu'il y avait la physique.

- "Je l'ai dit, en effet," fit remarquer Strum. "Mais rapporter, en réunion, une conversation privée, c'est tout simplement de la délation."

Strum fut stupéfait d'apprendre que Pimenov, qui ne dépendait plus de l'Institut, avait, lui aussi, fait une déclaration que personne ne lui demandait. Il avait exprimé son regret d'avoir accordé trop d'importance aux travaux de Strum, d'en avoir ignoré les défauts. C'était fantastique ! Pimenov avait dit, autrefois, qu'il était à genoux devant les travaux de Strum, qu'il était heureux de contribuer à leur réalisation.

Chichakov avait été bref. La résolution avait été présentée par Ramskov, secrétaire du comité du Parti de l'Institut. Elle était très dure, on exigeait de la direction qu'elle ampute le collectif, sain dans son ensemble, de ses membres en décomposition. Le plus vexant était que la résolution ne faisait pas mention des mérites scientifiques de Strum. ... [...]
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LE FESTIVAL AUQUEL VOUS AVEZ [HÉLAS] ÉCHAPPÉ !
Compagne du festival depuis sa création, Élodie Karaki anime des rencontres littéraires mais aussi des ateliers de critique tout au long de l'année. Les beaux jours lui manquent et elle l'exprime clairement dans un beau texte mélancolique qui dit aussi son rapport aux livres et aux écrivains, et qu'elle a accepté de nous lire. Merci à elle !
À lire : Vassili Grossman, Vie et destin, le Livre de Poche, 2005.
http://www.ohlesbeauxjours.fr
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