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EAN : 9782924898499
304 pages
Éditeur : La Peuplade (23/01/2020)
3.62/5   134 notes
Résumé :
Un matin de septembre 1890, un géomètre belge, mandaté par son Roi pour démanteler l’Afrique, quitte Léopoldville vers le Nord. Avec l’autorité des étoiles et quelques instruments savants, Pierre Claes a pour mission de matérialiser, à même les terres sauvages, le tracé exact de ce que l’Europe nomme alors le « progrès ». À bord du Fleur de Bruges, glissant sur le fleuve Congo, l’accompagnent des travailleurs bantous et Xi Xiao, un maître tatoueur chinois, bourreau ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (45) Voir plus Ajouter une critique
3,62

sur 134 notes

ODP31
  24 mars 2020
La découpe des frontières et des corps.
En 1890, lors de la grande partie de Monopoly des grands pays colonisateurs, le roi des Belges confie à un jeune géomètre, Pierre Claes, la mission de délimiter la frontière Nord du Congo. Entre la malaria, l'hostilité de la nature et la barbarie humaine, l'aventure est plus dangereuse que le tracé d'un sentier d'Emilie pour randonneurs en espadrilles.
Remontant le fleuve Congo, l'expédition associe des baroudeurs avec des profils de portrait-robot. Il y a le chinois Xi Xiao, bourreau et tatoueur à vif, Mpanzu le Bantou, Vanderdorpe, un amoureux qui a oublié son coeur en Europe, Leopold, chimpanzé apprivoisé et homonyme du roi belge et Mads Madsen, un capitaine danois qui embarque tout ce petit monde sur son rafiot.
N'ayant pas peur des mots, ni des moustiques, ce roman est une merveille d'écriture et de poésie qui éclaire les ténèbres à la belle étoile. Attention, nous ne suivons pas un documentaire animalier dans la jungle pour de prudes insomniaques. La jungle est carnivore.
Le jeune géomètre blanc, au fil de l'aventure mue comme un serpent, l'âme scarifiée par les horreurs coloniales et le corps dépecé par la lame experte et charnelle de son compagnon chinois, façon Pata Negra. La malaria n'est pas la seule à faire monter la température quand la folie et les hallucinations s'emparent des corps.
Les scènes de transe et de rêveries diffusent le parfum charnel du roman sans qu'il soit vraiment question de sexe mais plutôt d'une quête éperdue d'absolu.
La plume de Paul Kawczak possède le don de réincarner la prose de Poe et de flairer la piste de Conrad au coeur des ténèbres et de l'Afrique noire sans les falsifier. Ce n'est pas le fruit gâté du hasard non plus si Baudelaire et Verlaine apparaissent en « guest star » au cours du roman.
Cette lecture m'a aussi remis en mémoire l'excellent « Congo, une histoire » de David van Reybrouck, un livre d'histoire passionné et passionnant sur cet immense territoire, lu il y a quelques années.
Un roman qui rend la géographie organique.
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Cannetille
  12 septembre 2020
En 1890, le jeune géomètre Pierre Claes, originaire de Bruges, est envoyé par son pays aux confins du Congo belge, afin d'y matérialiser la frontière négociée entre états colonialistes lors de la Conférence de Berlin cinq ans plus tôt. Sa périlleuse expédition va lui faire croiser la route de son propre père, disparu il y a bien longtemps en abandonnant femme et enfant, et aussi d'un étrange petit Chinois, Xi Xiao, tatoueur-découpeur de son métier.

La première partie du roman, bien que parfois bizarre, s'avère très accessible et plutôt prometteuse, alors que le lecteur pense se retrouver plongé dans un récit d'aventure historique pointant le racisme colonialiste en Afrique. L'histoire du très éprouvant voyage de Claes, où les Blancs tombent comme des mouches sous les assauts des fièvres et de la malaria, côtoie celle des pérégrinations de son père, nous faisant croiser aussi bien les explorateurs Stanley et Pierre Savorgnan de Brazza, qu'un Baudelaire mourant et un Verlaine aux prises avec l'alcool.

Mais voilà que tout se met à dérailler au mitan du livre, dans ce qui devient un délire onirique et surréaliste où se mêlent jusqu'à l'obsession plaisir, sexe, torture et folie, en un cocktail sauvage et morbide à vous flanquer la nausée. Au fur et à mesure qu'ils s'enfoncent en Afrique Noire, les colons européens sombrent au plus profond de leurs propres ténèbres intérieures. L'écoeurement et l'ennui ne m'ont alors plus quittée, dans une lecture que j'ai eu grand peine à mener à son terme.

Je n'ai pas du tout été réceptive à cette histoire, certes indéniablement maîtrisée quant à sa construction et à son écriture, mais si absurde et cauchemardesque qu'il m'a semblé y étouffer jusqu'au malaise, dans une pénible et immonde descente aux enfers aussi terrifiante que la peinture de Jérôme Bosch.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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afriqueah
  08 octobre 2020

Un serpent aux taches fluos, le corps vert et bleu cæruleum, tête allongée vers le haut sur fonds vert de pérylène…….la couverture de Ténèbre, au singulier, comme ce livre, singulier, étrange et presque malfaisant, sauf si on le considère comme la suite du « Coeur des ténèbres » de Conrad.
Qui d'ailleurs apparait ironiquement dans le roman, remontant le fleuve pour apporter des rivets ( au lieu de les attendre comme dans le roman de Conrad) au steamer de Pierre Claes, le géomètre belge qui vient tracer les frontières du Congo, sous l'ordre de Léopold II , roi des belges.
Le serpent de la couverture apparaît plusieurs fois dans le roman, tentation et maléfice, sous la forme d'une couleuvre entrée dans le pantalon d'un européen( eh oui, ce sont des choses qui arrivent en Afrique), la constellation du Serpent sur laquelle se base le géomètre, les serpents qui se pressent autour de lui moribond, alors que les oiseaux chantent, la vipère du Gabon qui pose ses lèvres sur lui tendrement puis repart vers les roses de porcelaine, le python avaleur d'hommes surtout si ils sont petits, chassé par les pygmées du Nord du Congo, les serpents s'enroulant autour du corps de Xi Xiao.
Ils muent, ces serpents, symbole de la mue de Claes, après sa presque agonie et l'abandon de ses bandages. Il perd son innocence première, est ravagé par le paludisme, or, à mesure qu'il pénètre les zones équatoriales, rien plus n'importe que cette beauté de la nature, pas même sa vie.
Contrairement au livre de Conrad, les animaux, perroquets, chimpanzés, léopards non seulement ont une grande place dans Ténèbre, mais aussi, ils sont presque humains, ils pleurent, ils parlent, et ils assistent impuissants au carnage effectué au nom de la civilisation… euh, non, par la colonisation.

Parlons en, comme le fait si bien Paul Kawczak, de la colonisation.
La conférence de Berlin en 1884 et 85 avait, dans son ignorance des rivières, des forêts et des montagnes, et encore plus des groupes humains différents,( dont ils se foutaient, soyons juste) partagé le continent en ligne droite, en carrés : ce qui persiste encore dans certains pays d'Afrique, tranchée à vif dans sa chair dit Paul Kawczak. Il s'agit, dans un deuxième temps, de définir les frontières réelles, et donc de remonter les fleuves, dont le Congo.
La Belgique voit ses frontières menacées par l'Allemagne et l'Angleterre, alors, Leopold II se nomme lui même roi de « l'Etat indépendant du Congo », l'EIC, qui n'est en réalité ni un Etat ni indépendant, puisque propriété privée et absolue de ce roi barbare. Savorgnan de Brazza explore pour le compte de la France, alors Léopold II contacte Stanley, fameux journaliste qui a retrouvé Livingstone( I presume) et aussi connu pour sa cruauté gratuite, ainsi que Hermann von Wissmann, détraqué sexuel. Il tuent et coupent les mains, pas en représailles, mais pour se faire craindre.
Vrais assassins qui n'ont pas la conscience de l'être, réconfortés à l'idée que personne ne mettra en cause leur inutile carnage.
Ainsi que le note Conrad, le continent noir étaient une page blanche, une étendue si immaculée que cela permet de dévoyer le rêve des enfants, en révélant l'obscurité de certains humains, la cruauté de leur coeur :« ce point aveugle des cartes était le point aveugle de l'âme »
Voyage le long du fleuve Congo, voyage dans la sauvagerie coloniale, voyage dans la ténèbre de certaines vies, voyage autour d'une histoire vraie, voyage aussi à l'intérieur de la férocité humaine plus animale que celle des animaux, voyage dans les fièvres comateuses du paludisme et voyage autour d'une pratique chinoise , le lingchi, dont nous avons une image dans un livre de Bataille. Image inoubliablement cruelle, où l'on voit un homme proche de l'orgasme, sous effet de l'opium, se faire découper.
Car, oui, il est question dans Tenèbre de toutes les barbaries, depuis « les Bantous arrachés à leur village et forcés à travailler à la ruine de leur pays et de leur culture », Tippo Tip, célèbre marchand d'esclaves, lui aussi mandaté par le roi des Belges et qui tient un registre des balles utilisées et des mains coupées, et Xi Xao, le chinois tatoueur et bourreau .
J'avais, je l'avoue, peur de lire ce livre, mais tout au long, l'écriture foisonnante, luxuriante, touffue comme cette Afrique Equatoriale qu'il décrit si bien, horrible comme ce qu'ont fait les colons furieusement crapuleux, chargée de symboles comme la découpure des chairs d'un continent, semblable à la pratique chinoise, porte le propos et nous incite à continuer, avec un art du « juste assez » pour nos nerfs, remarquable.
Une écriture étonnante qui situe le Paradis terrestre au coeur des jungles, expressément plurielles,( contrairement au singulier de Ténèbre, ) contrastant violemment avec les sévices subis par la population du pays, détrônés des entrailles de leurs terres ancestrales au nom du capitalisme naissant, avoir plus de terre, payer pour en connaître l'étendue, et puisque l'esclavage n'est plus au cours du jour, saigner à blanc en exportant de force les richesses : caoutchouc et ivoire, en attendant les minéraux (manganèse, lithium,) qui relanceront les errements de l'exploitation sordide.
(sévices, entrailles , errements et ténèbres ne se disent pas au singulier, sauf Huysmans, (qui utilise le mot Ténèbre) à qui je crois Paul Kawczak fait référence, (la déliquescence et l'appel divin) lui qui met en scène longuement Baudelaire et Verlaine dans leurs affres , leur alcoolisme et leurs fins.

Il y a sans doute un peu d'exagération dans le chiffre cité en exergue par Isidore Ndaywel E Nziem : 10 millions de Congolais morts entre 1880 et 1930. Pas besoin de chiffres pour un carnage évident. de plus, un anachronisme grave : Paul Kawczak parle de la construction d'un chemin de fer, et du fait que les asiatiques n'étaient pas assez forts pour ce travail, confié par la suite à des africains en travail forcé. Or celle ci a eu lieu en 1927, pas dans années 1890.
Reste que ce roman, à la fois historique, violemment historique, digne de Conrad, par cette pénétration à l'intérieur d'un pays vierge, la vision de moribonds au fond d'un trou alors que le colon fier de lui porte beau, l'exploitation par des imbéciles d'un pays sans défense, leurs victoires de pauvres types, leurs exactions que seul l'enrichissement peut justifier, et puis le même lyrisme sur la beauté des premiers jours du monde de l'Afrique Equatoriale, et malheureusement les mains coupées qui rappellent les têtes alignées devant la hutte de Kurtz, nous plonge .avec grand art dans l'exubérance des jungles et nous fait avaler la couleuvre de la sauvagerie, rappelle un passé dépassé, en le réinventant habilement avec ses propres personnages romanesques, et nous enchante par delà la plus extrême noirceur.
N'est pas noir qui l'on croit.
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Unhomosapiens
  28 août 2020
Suite à la conférence de Berlin de 1895, les nations européennes décidèrent de se partager l'Afrique. le roi des belges léopold II, demanda son dû. C'est ainsi que le centre du continent, le Congo, encore largement inconnu, lui revint. A lui d'en tirer toutes les richesses possibles. La littérature et le cinéma ne manquent pas sur ce thème. Ce n'est, qu'après tout un épisode de plus sur l'abomination de la colonisation. Mais c'est justement là que le roman de Paul Kawczak diffère des autres oeuvres. Pierre Claes, géomètre, accepte une mission pour délimiter la partie nord du Congo des parties françaises et anglaises. Participera également à cette expédition hétéroclite Xi Xiao, un bourreau chinois, passé maître dans le découpage des corps vivants. On découvre peu à peu, par de savants flash-back, le parcours et les histoires intimes des personnages qui détermineront leurs motivations et les amèneront à tenter l'aventure en Afrique à la recherche d'un autre « eux-même ». La folie est déjà perceptible en Europe. C'est à Bruges que commencera cette boucherie puisque le père de Pierre Claes est boucher de son état mais surtout schizophrène. La mort de Baudelaire, la folie qui s'amorce déjà chez Verlaine, les débuts du mouvement symboliste, tout cela est à mettre en rapport avec cette Europe malade, recherchant un ailleurs où laisser éclater sa folie. Les nouvelles missions au Congo ne sont alors que des exutoires possibles. C'est la folie européenne qui va se transposer et se déchaîner en Afrique. L'Histoire, la grande, n'est que le fruit de motivations individuelles, et c'est à l'aune de ces motifs que va se réaliser la colonisation du Congo Belge. Avec son cortège d'atrocités, ce déchaînement de cruauté. Chacun assouvira son mal-être par des souffres-douleurs. D'où ses corps mutilés, ses mains tranchées à vif, ces villages incendiés, ces enfants violées…
Tout cela est expliqué. Et comme dans le roman de Konrad, plus nous remontons le fleuve, plus nous remontons dans les méandres de notre propre folie. Il est évident que le dépeçage des corps vivants est celui du continent. Nous sommes là dans une poésie de l'atroce, dont les toiles symbolistes en sont les témoins picturaux. Xi Xiao n'est que l'exécutant. La communion avec l'univers, les étoiles, l'authenticité de la jungle, souvent rappelée, n'est là à mon sens, que pour signifier que dans L Univers, tout se tient. Cette non-dualité qui fait que ce qui se passe à Bruxelles ou à Paris se retrouve sous les cieux africains. Nous sommes tous issus de la même matrice. C'est donc d'un suicide collectif qu'il s'agit. D'ailleurs, la fin du roman le confirme par cette formidable explosion qui clôt le roman. La matière vivante se font avec le minéral, avec le cosmos.
Ce roman est un pur chef-d'oeuvre. Mais attention, il faut être prêt ! Peut-être lire Konrad avant ?
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jlvlivres
  17 janvier 2021
De Paul Kawczak, le roman « Ténèbre » (2020, La Peuplade, 320 p.) est pour une fois, non pas un récit de la Belle Province, quoique l'auteur soit chargé de cours à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Né à Besançon, et après des études en sciences dures, il se lance dans la littérature française et part à Stockholm dans un programme d'échange. Puis en 2011, il prépare une thèse à l'UQAC sur « le roman d'aventures littéraire de l'entre-deux guerres français ». Cela va de Marcel Schwob à Marcel Prévost en passant par Huysmans et Gide. le tout sous l'influence de Stevenson et du symbolisme. Puis viennent Kipling, Wells et Conrad, qui introduisent véritablement l'aventure. Ce sera André Gide en Afrique, puis Conrad bien entendu et Blaise Cendrars. Il en sortira un portrait de « L'Aventurier », autant raconté qu'observé, ou en couple, ainsi qu'un « Portrait de l'aventurier en figure érotique ».
J'en profite ici pour faire relire Blaise Cendrars, suisse d'origine, mais engagé volontaire dans la Légion Etrangère en 1914, dont il faut lire les récits de ses exploits au front, où il perdra une main et un bras. Récit dans lequel il décrit un jour calme sur le front, où une main sanglante est tombée du ciel à coté de leur tranchée, venue d'on ne sait d'où.
« Ténèbre » donc, qui commence tout juste après la Conférence de Berlin (1884-1885) lors de laquelle Bismarck et les futurs alliés de la Grande Guerre décident de se partager l'Afrique de l'Ouest. Cela tombe bien, Henry Morton Stanley vient d'explorer le bassin du Congo. Léopold Louis-Philippe Marie Victor de Saxe-Cobourg-Gotha, dit Léopold II en profite pour se joindre à la conférence, en créant « L'Association internationale du Congo ». Cela a pour but d'« ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n'a pas encore pénétré » et qui de fait deviendra propriété personnelle du roi des Belges. La Conférence de Berlin rappelle d'ailleurs l'interdiction de la traite négrière. Mais l'utilisation de la chicote n'y est pas prohibée. La parenthèse de la Grande Guerre se referme en janvier 1920 avec le développement de la colonisation menée en partie par les français depuis le port de Matadi. On pourra utilement lire les premiers romans « durs » de Georges Simenon regroupés en deux tomes des « Romans du Monde » (2010, Omnibus, 832 et 800 p.). On trouve « le Coup de Lune » ou « Le Blanc à Lunettes » qui datent des années 30 et décrivent l'atmosphère coloniale entre Blancs à Libreville. « Et partout on buvait un verre, de la bière, du whisky ou du pernod ». le vrai : « Vous savez qu'on peut avoir du vrai pernod d'avant-guerre ». Une fois cependant ce n'est pas le mot pernod qui est affiché, mais bien absinthe, « servie avec la cuiller percée et le sucre ».
Donc retour en janvier 1890. Un géomètre belge, Pierre Claes, la trentaine, natif de Bruges, est chargé « d'établir précisément la limite nord de l'Etat indépendant du Congo et de la reporter avec exactitude sur les cartes officielles ». Il embarque à Anvers donc sur le paquebot britannique « Victoria » et arrive à Matadi en mars 1890. Il poursuit son équipée sur le « Fleur de Bruges », vieux rafiot qui sera mis à mal par des hippopotames et devra radouber à Equateurville. C'est là que s'arrête Stanley en 1883, au confluent entre le Congo et le Ruki. Les quelques cases vont devenir le village de Wangata, qui finira par être associé à Mbandaka, à 6 km au nord. Mbandaka devient une ville qui sera nommée Coquilhatville en mémoire du lieutenant Camille-Aimé Coquilhat qui va devenir vice-gouverneur général de l'État indépendant du Congo. C'est à Mbandaka que le jeune Mobutu a fait une partie de sa scolarité. Il changera le nom de la ville en rétablissant le nom de Mbandaka en 1966. C'est donc là, où il s'est arrêté pour réparer que Pierre Claes va croiser Józef Teodor Konrad Korzeniowski, autrement dit Joseph Conrad, qui navigue sur le célèbre « Roi des Belges ».
On découvre d'autres personnages succulents dans ce livre. Il y a tout d'abord Hermann von Wissmann, de nationalité allemande, qui a participé à l'exploration de la rivière Kasaï, et est devenu le Reichkommissar de l'Afrique-Orientale allemande. A l'époque, « il couchait désormais avec sa guenon Lily, la prenant dans des positions contre-nature ». On ne connait pas les détails de sa traversée du Congo au Zambèze avec les Pères blancs Joseph Dupont et Armand Merlon. Plus proche du roman, il y a Mpanzu, un jeune Bantou de la tribu Woyo, qui « ne portait pas seulement des tatouages de la tradition woyo, mais également de celles de chacun des peuples dont il avait croisé, sur son chemin d'aventure, un tatoueur ou une tatoueuse ». Là il a de la chance car il y a Xi Xiao, maître tatoueur. Eventuellement bourreau de tradition « lingchi », une bien belle tradition qui s'est perdue. Cela consiste à entailler et retirer successivement, par tranches fines, des muscles et des organes du condamné avant de lui trancher la tête. C'est bien sûr à faire dans cet ordre. C'est le fameux « Hanged, drawn and quartered » des anglais dont ont profité Guy Fawkes et ses compagnons. le mot « quartered » (mise en quartier) n'est évidemment pas à prendre au sens mathématique, car avec la tête tranchée, on aboutit à cinq morceaux. Une nouvelle illustration du gouffre qui sépare littérature et sciences.
Question littérature, il y a le belge Vanderdorpe qui a abandonné son enfant pour suivre la belle Manon Blanche. L'enfant, on aurait pu y penser, est le fils de Camille Claes, qui n'est autre que Pierre Claes, le géomètre. C'est une poète faisant partie du cercle des intimes de Baudelaire, gaillardement appelé « tu parles, Charles » par un Verlaine déjà bien atteint par l'alcool. Mais Manon Blanche a d'autres préoccupations que « ce van der Borre » (pardon, Vanderdorpe). Mais ce dernier fantasme plus qu'autre chose, incapable d'exprimer ses désirs. « Il devinait seulement la poitrine de Manon Blanche à travers sa robe légère. En tant que médecin, il n'avait pas de difficulté à imaginer le reste. le coeur pompant derrière la cage thoracique. Les poumons encore roses à l'odeur d'orgeat. L'estomac tout occupé encore au veau du midi, arrosé régulièrement de salive et d'alcool. Et puis, nerveusement, il poursuivait, imaginant, intriqués, les deux intestins, en tas de chairs intimes et tendres, et puis plus bas encore, à bout de force, comme le nom secret de Dieu, l'anus et la vulve reposaient au coeur du temps ». Il y a pourtant la scène au bord de l'eau, en intimité avec Manon. Il a même apporté une bague pour lui offrir. C'est sans compter les couleuvres.
Le roman est divisé en deux, soient la « Première Expédition Claes (septembre 1890- avril 1891) » et la « Seconde Expédition Claes (février 1892 – mai 1892) », sans compter une dernière partie « Harmonie ». Si, comme il se doit, on a fait connaissance avec le père putatif, dans la seconde partie, on rencontre Thomas Brel, boucher de son état. Son père, Hugo Brel, entendait des voix. « Un soir, cédant à leurs injonctions furieuses, Hugo Brel s'était emparé d'un fendoir et avait d'un coup net sectionné ses testicules, lesquelles il avait ensuite jetés au chien de son père ». En bon boucher, la blessure était nette et propre. Par contre, le chien, « un bâtard mâtiné d'épagneul », après avoir dévoré goulument les attributs paternels avait alors aboyé « Tue ton fils ! », phrase qu'il murmurait sous ses babines. Hélas, le chien est donné à un marin de passage qui s'embarquait pour l'Amérique. Mais le cadavre du chien revient, qui naturellement « gronda d'une voix haineuse et profonde « Tue ton fils » ». Fin du grand-père de Pierre par pendaison. « La boucherie Brel demeura l'une des plus réputée de Bruges » et Thomas se lance dans le mysticisme à la basilique du Saint-Sang de Bruges, en extase devant le tableau du « Maître du Saint-Sang ». « La ligne rouge que l'on y voyait descendre du flanc droit et doré du Christ le fascinait ». Toujours des atavismes de boucher. « Puis vint le mois d'avril ; Thomas Brel fit la rencontre de Camille Claes ». S'ensuit une très jolie scène d'amour, de nuit, sur la table de découpe dans l'arrière-boutique. Mais « Thomas Brel s'était ouvert la gorge avec l'un de ses couteaux. On l'avait retrouvé exsangue, vers midi, dans l'arrière-boutique ». « C'est le jeune docteur Vanderlope [qui] avait été appelé en urgence ». le revoilà, le jeune « Philéas Vanderlope, ex-interne fraichement diplômé de l'Hôpital Saint Pierre de Bruxelles, [qui] s'était vu offrir un poste de médecin au Sint-Janshospital de Bruges ». Ayant constaté la grossesse de Camille, les deux, maintenant tourtereaux, la consolideront. « Les cloches du beffroi de Bruges sonnèrent onze heures ».
« le 8 juin 1891, sur le quai du port fluvial de Léopoldville, à l'ombre de l'aube fraîche encore, Philéas Vanderpole observait trois travailleurs bantous décharger d'un vapeur le corps inanimé de son fils ». Fin de l'épisode belge et retour en Afrique. le livre est ainsi fait. Il n'en est que plus passionnant à lire. Mais là on va rentrer dans le « dur », si on peut qualifier ainsi la viande fraiche.
Entre alors en scène Silu, la soeur de Mpamzu, le bantou tatoué. Elle veut venger l'assassinat de son frère par le sous-lieutenant Honoré Tournens et l'aspirant Joseph Leclerq, tous deux du poste de Zongo. du beau travail, si bien que leurs peaux, tannées, ont pu être renvoyées aux autorités, signant aussi l'oeuvre de Xi Xiao. Il faut dire que ce dernier était aidé par Silu, et Mohammed Hadjeras, un touareg, aux baumes cicatrisants étonnants. C'est grâce à ces baumes que Pierre Claes, lui aussi tatoué par XI Xiang, a survécu. Il est à l'hôpital en pleine guérison. Puis surviennent d'autres pratiques, qui parachèvent la formation de Silu. « Cette tête, dépourvue d'yeux, de peau et de muscles, entrouvant doucement ses mâchoires, émit de son nez une sorte de meumeument faible et aigu, naïf et touchant comme le chant d'un chien, modulant les notes simples d'une ancienne chanson populaire. Et le crâne s'agitait légèrement de gauche à droite, faisant jouer les quelques muscles qui lui restaient ». « Puis la tête mourut ».
La dernière expédition de Pierre Claes, en compagnie de Vanderdorpe, ainsi que de Jolliot-Saint-Coeur, vague espion français, est chargée, avec une douzaine de militaires de retrouver le trio qui menace la sécurité relative des postes coloniaux. On découvre qu'ils se sont réfugiés dans une communauté, menée par le Révérend écossais John McAlpine et sa femme Rosemary Duncan. Femme rencontrée par Pierre Claes lors de son arrivée en Afrique. Une dernière séance de découpage doit avoir lieu. « le soldat hoquetait, se mouvait comme un serpent immobile, d'une reptation nulle, ondulant de mort comme les hanches parfois ondulent de plaisir. Xi Xiao lui ouvrit le ventre ». Ce thème du serpent revient tout au long du livre, il est d'ailleurs sur la couverture. Il est également présent sous la forme d'un python, qui quelquefois englouti un petit enfant. Python que Xi Xian saura attraper et neutraliser. Il y a également une très belle scène dans laquelle un serpent se coule dans la chambre de Claes, encore enveloppé de ses bandages et sirote les larmes salées sur son visage, avant de s'en aller calmement.
Ces pratiques raffinées, ou ces tortures, ainsi que des photos, sont parvenues jusqu'à nous, et en particulier, ont très impressionné Georges Bataille. Ainsi dans « L'Expérience intérieure » (1978, Gallimard, 180 p.) on peut lire : « le jeune et séduisant chinois dont j'ai parlé, livré au travail du bourreau, je l'aimais d'un amour où l'instinct sadique n'avait pas de part : il me communiquait sa douleur ou plutôt l'excès de sa douleur et c'était justement ce que je cherchais, non pour en jouir, mais pour ruiner en moi ce qui s'oppose à la ruine ». Puis, dans « le Coupable » « Somme athéologique, II : le Coupable / L'Alleluiah » (1998, Gallimard, L'Imaginaire #380, 252 p.) Bataille poursuit. « Je suis hanté par l'image du bourreau chinois de ma photographie, travaillant à couper la jambe de la victime au genou : la victime liée au poteau, les yeux révulsés, la tête en arrière, la grimace des lèvres laisse voir les dents. / La lame entrée dans la chair du genou : qui supportera qu'une horreur si grande exprime fidèlement "ce qu'il est", sa nature mise à nu ». C'est écrit bien sûr beaucoup plus tard, sans doute début novembre 1939. On lira encore, toujours de Bataille « Je n'ai pas choisi Dieu comme objet, mais humainement, le jeune condamné chinois que des photographies me représentent ruisselant de sang, pendant que le bourreau le supplicie (la lame entrée dans les os du genou). A ce malheureux, j'étais lié par les liens de l'horreur et de l'amitié. Mais si je regardais l'image jusqu'à l'accord, elle supprimait en moi la nécessité de n'être que moi seul : en même temps cet objet que j'avais choisi se défaisait dans une immensité, se perdait dans l'orage de la douleur ». C'est écrit sans doute fin février 1940. Les horreurs de la Seconde Guerre allaient effacer celles de sang et de boue de la première. Elles n'allaient pas effacer ce qui se passait en Afrique où « le degré de l'horreur dans lequel l'Europe maintenait le Congo ne cessait d'augmenter de semaine en semaine ».
Un très beau livre, fort bien écrit, avec une narration captivante. La relation avec Conrad et son « Coeur des ténèbres » est tout de même assez lointaine. On notera tout de même l'analogie entre le chef timonier, formé par Marlow sur le « Roi des Belges » et Mpamzu formé par Claes sur le « Fleur de Bruges ». de même les épisodes d'affrontement entre les bateaux et les hippopotames. Des emprunts plutôt que des analogies. On pourra lui préférer de Sven Lindqvist « Exterminez toutes ces brutes » traduit par Alain Gnaedig (1999, Serpent à Plumes, 234 p.). Il y a bien sûr la phrase « Exterminez toutes ces brutes », à laquelle il a été facile (et vendeur) de rattacher Marlow et sa suite, dont le Kurtz de Coppola. Certes, en 1890, Conrad rencontre Roger Casement, un géomètre belge en charge de la construction du chemin de fer de Matadi à Léopoldville. le projet devait durer quatre ans. Certes, il remonte le fleuve Congo sur le « Roi des Belges ». Et il commence la rédaction d'un nouveau journal « Up-River Book » (En remontant le fleuve), annotations chiffrées indispensables pour naviguer sur le fleuve. « Se diriger vers un petit carré blanc. Coller dessus. Passer près des sables, prudemment ! » ou bien « Un bouquet remarquable d'arbres, comme indiqué sur la carte, ainsi que de nombreux palmiers sur la basse côte ». « Les collines de la rive gauche présentent un aspect rougeâtre. Toute la rive droite bordée d'arbres » « On accroche, mais pas beaucoup. Après avoir traversé deux petites iles, vous apercevrez un arbre mort et les villages commencent ». Conrad arrive finalement à Stanley Falls, après quatre semaines pour parcourir 1600 kilomètres. de ces expéditions, Conrad commence à écrire une histoire sur son voyage au Congo. Il lui faudra sept semaines pour écrire « Au coeur des ténèbres », publié dans la revue littéraire « Blackwood's Magazine » en 1899, puis en livre en 1902. Histoire du fleuve, mais aussi du passage de la civilisation à la sauvagerie, de la santé mentale à la folie. Il faut lire l'excellente biographie sur Józef Teodor Konrad Korzeniowski, dit Joseph Conrad « le Monde selon Joseph Conrad » de Maya Jasanoff, traduit par Sylvie Taussig (2020, Albin Michel, 432 p.) qui vient de paraître.
Restent dans « Ténèbre » le serpent et le tatoueur chinois. « Eros et Thanatos » sans aller jusqu'à Herbert Marcuse, d'ailleurs le marxisme a beaucoup vieilli sauf chez quelques rares staliniens. On se contentera de l'extase, mystique ou sexuelle. La forme littéraire de la télétransportation de la science-fiction. Tout commence avec Paul dans son Epitre aux Corinthiens. « Je connais un homme en Christ, qui fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu'au troisième ciel (si ce fut dans son corps je ne sais, si ce fut hors de son corps je ne sais, Dieu le sait). Et je sais que cet homme (si ce fut dans son corps ou sans son corps je ne sais, Dieu le sait) fut enlevé dans le paradis, et qu'il entendit des paroles merveilleuses qu'il n'est pas permis à un homme d'exprimer ». Tout aussi frustrant, étant donné qu'on en reste au troisième ciel, le progrès ayant porté ce transport au septième. Et surtout, on ne saura jamais en quoi consistent ces « paroles merveilleuses ». Toujours l'ambiguïté de la religion. Et pour cause, la plupart des religions en ont leur conception. C'est l'extase des kabbalistes ou des soufis. Celle des moines chrétiens, zen ou bouddhistes. C'est aussi l'extase des anachorètes et des derviches ou des ascètes. Et ceci sans parler d'épectase, ni faire référence à Félix Faure ou au Cardinal Daniélou. Ce serait faire offense à Marguerite Steinheil, dite « Meg », et à une certaine « dame S., gente blonde de 24 ans, travaillant la nuit dans un cabaret » suivant la biographie officielle du « Canard Enchainé » de l'époque (mai 1974). Et pourtant Paul Kawczak nous gratifie de plusieurs scènes d'éjaculation inopinées, dont une buccale de la part d'un Pierre Claes encore presque puceau.
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critiques presse (5)
LaPresse   14 mai 2021
Le roman Ténèbre, de Paul Kawczak, poursuit sa lancée en remportant les grands honneurs dans la catégorie Roman-Nouvelles-Récit.
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LActualite   14 mai 2021
L'auteur, professeur et éditeur est le lauréat dans la catégorie Roman-nouvelles-récit (Québec) pour son premier roman, l'étonnant Ténèbre.
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Actualitte   12 octobre 2020
Ténèbre est un livre total, parfaitement maîtrisé, et dont la plus belle réussite, peut-être, est de nous faire ressentir physiquement les fièvres qu’endurent les personnages. Un livre malade, en somme, et hautement contagieux.
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Lexpress   16 avril 2020
L'épopée d'un géomètre belge dans le Congo du XIXe siècle que la rencontre avec un ancien bourreau chinois va bouleverser voire même ravager... En pointillé, c'est aussi la rencontre entre victimes et bourreaux de la colonisation qui classe ce livre parmi ceux que l'on n'oublie pas.
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LeJournaldeQuebec   02 mars 2020
Paul Kawczak invite les lecteurs à suivre l’aventure d’un géomètre partant à la conquête des territoires inexplorés de l’Afrique dans son tout premier roman, Ténèbre. L’aventure, complètement imaginée, entraîne ses personnages colorés dans une expédition au Congo, où l’amour, le désir, la douleur et la mort ne sont jamais très loin.
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Citations et extraits (41) Voir plus Ajouter une citation
CannetilleCannetille   12 septembre 2020
Il est possible, moyennant un patient apprentissage, de dépouiller un homme de la plupart de ses organes tout en conservant sa vie et sa conscience. Tel était l’art des bourreaux de Chine. Certains hommes puissants qui se savaient condamnés par la maladie choisissaient parfois de remettre leur corps entre les mains d’un maître bourreau pour une mort exquise. Le patient entièrement nu était d’abord rasé de la tête aux pieds, puis l’officiant, suivant les règles d’un procédé que l’Occident pratique grossièrement sur ses bœufs, moutons et chevaux, tatouait sur le corps glabre le tracé complexe d’un dessin selon lequel il inciserait la chair. Un tatouage de maître pouvait prendre jusqu’à une semaine pour être réalisé. Chaque jour, le corps sacrifié se couvrait des lignes qui régleraient son démantèlement. Selon ce dessin complexe, et à l’aide de l’acupuncture, il était alors possible de vider l’homme de son corps, en en altérant minimalement l’âme. Les bourreaux les plus adroits, dont Xi Xiao était, parvenaient à retirer la quasi-intégralité des organes d’un homme sans le tuer ni l’endormir ni même le faire particulièrement souffrir, ne laissant à l’air libre et intact, disait-on, que le cerveau, le lobe d’un poumon et le cœur.
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Cricri124Cricri124   15 avril 2021
Pierre Claes avait été dévasté par la disparition de son père adoptif. […] L’épisode dépressif d’Equateurville, duquel il venait tout juste d’émerger, avait, pour des raisons qui lui échappaient, ravivé cette colère haineuse en lui. Il en était venu à haïr d’une ardeur renouvelée non seulement son père adoptif, mais toute forme d’autorité masculine. Il se haïssait lui-même de n’être qu’un pion minable à la solde du roi. Vingt années de rage refleurissaient en son cœur dans les jungles congolaises. Pierre Claes, agent colonial, agent du progrès, n’était qu’un petit jean-foutre, le rejeton d’un mort, gâché par la fuite d’un moins-que-père. Cette rage d’enfant, qu’il avait longtemps transmuée en soumission afin de survivre dans l’Europe d’alors, n’avait pu être occultée qu’au prix d’une mélancolie et d’une autodépréciation permanentes auxquelles il s’était habitué, conformé même, depuis son abandon. (p85)
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Cricri124Cricri124   12 avril 2021
Pierre Claes ne savait ainsi pas qu’en 1890, le taux de mortalité des agents territoriaux était de un pour trois, sans compter les handicaps majeurs, et parfois définitifs, qu’entrainaient les maladies équatoriales. En bon agent de l’Etat, il s’était avant tout concentré sur la bonne réussite de sa mission, fier d’aller au-devant de l’Aventure, qu’il imaginait piquante et belle comme dans les livres anglais qu’il avait avidement lus de quinze à vingt ans. Il quittait son pays sans mélancolie, gonflé, même, d’un léger orgueil. Il croyait au projet de civilisation de son pays, il croyait en sa jeunesse, en son roi, et le temps, ce jour-là, était au beau fixe. (p21)
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Charybde2Charybde2   31 mai 2020
De novembre 1890 à janvier 1891, le Fleur de Bruges remonta péniblement la rivière Ubangi. Mads Madsen, l’un des rares capitaines de la Société du Haut-Congo à pouvoir amener un vapeur aussi profondément dans les terres, cessa littéralement de dormir pour pouvoir diriger le bateau et l’équipage entre les rives luxuriantes et sombres de la rivière. La nuit, il insistait pour surveiller lui-même l’arrimage précaire de son navire aux berges sauvages. À peine s’accordait-il, parsemés ici et là, dans la veille qu’était devenue sa vie, des effondrements d’une vingtaine de minutes. Il déléguait alors le bateau à Mpanzu, dont il avait fait son second. En vérité, Mpanzu aurait pu naviguer bien plus longtemps et Mads Madsen dormir d’autant plus. mais Mads Madsen, en âme inquiète, avait insisté pour que Mpanzu le réveille à la moindre menace, qu’elle soit haut-fond de sable, hippopotame ou indigène curieux. Ainsi ne dormait-il plus que d’une ombre de sommeil, par échancrures de nuit dans la chair des jours. Il disait avoir souvent dormi ainsi durant la guerre. Nul ne savait précisément de quelle guerre il s’agissait. Chacun acquiesàait, admiratif devant tant de bonhomie dans l’effort.
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afriqueahafriqueah   08 octobre 2020
Toute une civilisation bourgeoise, mâle et malade, étouffée de production, exsangue d’action, faisandée de rêves en chaque crâne, se dépensa avec érotisme et violence dans un fantasme de terre femelle et primitive, de nouvelle Eve noire à violer dans la nuit blanche, sans relâche, la saignant de toute ses richesses, bafouant sa tendresse de mère en criant la mort vide à sa face de déesse indolente. Des hommes féroces en remontèrent les fleuves, en traversèrent les déserts, les savanes et les forêts, et, fatalement, se rencontrèrent.
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Vidéo de Paul Kawczak
À l'occasion du mois de la BD, le Salon du livre de Montréal et le Festival BD de Montréal proposaient une discussion avec Patrick Senécal et Catherine Lepage le 10 mai 2021, à 21 h, sur Instagram.
PATRICK SENÉCAL
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CATHERINE LEPAGE
Livres suggérés:
Bouées, Catherine Lepage, Éditions La Pastèque Le tragique destin de Pépito, Catherine Lepage et Pierre Lapointe, Comme des Géants 12 mois sans intérêt, Catherine Lepage, Éditions Mécanique Générale Fines tranches d'angoisses, Catherine Lepage, Éditions Somme toute Zoothérapie, Catherine Lepage, Éditions Somme toute Mélody, Sylvie Rancourt, Éditions Ego Comme X Melody: Story of a Nude Dancer, Sylvie Rancourt, Drawn and Quarterly J'ai montré toutes mes pattes blanches je n'en ai plus, Sylvie Laliberté, Éditions Somme toute Je ne tiens qu'à un fil mais c'est un très bon fil, Sylvie Laliberté, Éditions Somme toute Maquillée, Daphné B., Éditions Marchand de feuilles Royal, Jean-Philippe Baril Guérard, Éditions DE TA MERE Le plongeur, Stéphane Larue, le Quartanier Là où je me terre, Caroline Dawson, Éditions Remue Ménage
Filmographie:
Le mal du siècle, Catherine Lepage, ONF Parenthèse, ONF
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