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EAN : 9782864326878
160 pages
Éditeur : Verdier (22/08/2012)
3.75/5   28 notes
Résumé :

Donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts: tels sont les impératifs édictés par l’Église sous le nom d’œuvres de miséricorde que le Caravage a peint dans un tableau qui porte ce titre, et dont ceux qui, nés en culture chrétienne, qu'il le sachent ou non, sont censés être imprégnés.
Cette injonction morale, l'éc... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
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Bologne
  02 février 2013
« Que faire de tous ces morts, où vivre, comment s'aimer ? » En une phrase se résument les obsessions de quarante siècles de littérature, et de huit romans de Mathieu Riboulet. La vie, la mort, l'amour. Peut-on encore faire chanter ces lieux communs de la littérature ? Oui, en retrouvant la sacralité qui leur donne leur densité de tragédie. Dans L'Amant des morts, Mathieu Riboulet avait réussi le pari de sacraliser le corps en faisant de la sexualité une cérémonie grave et rédemptrice. Les références bibliques donnaient à son narrateur une résonance christique que l'on retrouve dans ce roman, centré sur les sept oeuvres de miséricorde. Une question de rythme, mais aussi de suspension du temps — qui songe, avant de toucher le corps de l'Autre, à « se donner le temps du regard, s'accorder le temps de la pensée » ? —, et de suspension du jugement, au nom de la grandeur de l'homme, devant les excès de comportement réprouvés par la morale commune — « seuls les insensés, les assassins et les amants suspendent un instant leur mouvement avant d'atteindre l'autre ». La parenthèse temporelle crée un espace sacré, dans lequel le lecteur est prêt à tout entendre. « Je le dévêts en silence, nous sommes aux premières mesures d'une cérémonie du corps. »
le narrateur, français né après la guerre, porte en lui les persécutions subies avant sa naissance par les juifs, mais aussi les homosexuels. Comme beaucoup de Français de sa génération, il véhicule des lieux communs transmis par les mots sur le peuple qui a persécuté la génération précédente. Il attend la cinquantaine pour se rendre en Allemagne, et connaître un corps allemand. Mais dans cette étreinte, tout le passé qu'il n'a pas connu s'incarne violemment. Et les questions taboues s'engouffrent dans la faille. S'il avait vécu durant la guerre, s'il s'était trouvé face à face avec cet Andreas devenu son amant, l'aurait-il tué au nom d'un devoir qui le dépasse ? L'aurait-il aimé en bafouant un devoir qui le détruit ? S'il avait été allemand, aurait-il adhéré aux horreurs qui se déroulaient sous ses yeux, aurait-il eu la force de les dénoncer ? « Je cherche simplement à comprendre comment le Corps Allemand, majuscules à l'appui, est entré dans la vie française et continue à en façonner certains aspects, malgré qu'on en ait. » Les questions sont trop lourdes lorsqu'on leur cherche une réponse sincère.
La seule possible est le don total de soi, dans une identification christique à la victime sacrificielle. le sado-masochisme, évoqué parfois discrètement, parfois très crûment, devient une cérémonie expiatoire. Posséder le corps de l'autre, détruire le corps de l'autre, démarches complémentaires ou similaires, qui renvoient à la même question : « Qu'y a-t-il dans le corps de l'autre ? » A ce face à face entre Français et Allemand se répondent d'autres corps à corps, qui le nuancent. Avec des amants français, bien sûr, mais aussi italiens (« Poser la main sur des corps italiens est toujours la promesse d'une plongée vertigineuse dans l'Histoire »), ou avec un jeune kurde de nationalité allemande parce qu'il ne veut pas être turc, ce qui élargit brusquement la spirale de la persécution. de même, la nécessité de traduire par des mots anglais (leur seule langue commune) des sentiments dont les contours ont été définis différemment en français et en allemand oblige à s'interroger sans fin sur les contours des idées et des mots. Et, surtout, les évocations artistiques, essentiellement du Caravage, renforcent cette sombre sacralité du corps, du sexe, de la violence, de l'offrande. L'histoire chrétienne s'inscrit dans le corps supplicié, du Christ, des martyrs, et transcende le bourreau comme sa victime. Les oeuvres de miséricorde qui scandent le récit prennent alors une autre résonance, au gré des variations des formules traditionnelles. « Prendre soin » des prisonniers peut-il devenir « porter des coups » aux prisonniers, si telle est leur volonté et la nécessité de l'offrande ? Les titres des courts chapitres traduisent cette lente et surprenante dérive : « Peindre ceux qui sont nus », « défigurer les morts », « payer ceux qui nous tuent »… Les oeuvres de miséricorde trouvent ici d'étranges, mais grandioses variations. La scène finale élève la tragédie intérieure au niveau d'une vision épique à couper le souffle.
Mon seul regret, face à cette remarquable fresque de l'amour maudit, est l'usage parfois immodéré de l'alexandrin, dans des tirades un peu ronflantes (« court jusqu'aux boucles brunes qu'entre mes doigts je roule après s'être gonflée de vingt siècles d'espoirs, de vingt siècles de drames, puissamment rassemblés en un déluge d'art qui unifie le temps, les peines et les joies et continue longtemps à nous transfigurer »…). Cela m'avait échappé dans le précédent roman de Mathieu Riboulet, et symptomatiquement, les passages lyriques encouragent ce travers, que l'on ne retrouve pas dans les pages consacrées à la réflexion sur le passé de persécution. Mais cela n'ôte rien à l'efficacité de quelques superbes pages et à la pertinence de l'analyse des personnages.
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chartel
  18 octobre 2012
Si le narrateur de "La Recherche du temps perdu" avait une observation à faire sur un autre narrateur, celui des "Oeuvres de miséricorde" de Mathieu Riboulet, il dirait de lui qu'il ne manque pas d'esprit créateur. En effet, cet esprit nécessite d'aller loin dans la souffrance, et c'est ce qu'il fait effroyablement.
Le point de départ de ce livre qui tient à la fois de l'essai philosophique et de la fiction est une mise en contradiction des sept oeuvres de miséricorde de l'Eglise chrétienne : nourrir celui qui a faim, donner à boire à celui qui a soif, vêtir celui qui est nu, etc., face aux atrocités de l'histoire de l'humanité. Car, contrairement à la pensée rousseauiste de la bienveillance naturelle, l'homme y est ici présenté, ce que je partage totalement, comme chargé originellement d'une haine sauvage et malveillante que l'éducation et les apprentissages seront censés contrôler pour rendre possible une vie sociale pacifiée. le narrateur va alors, à son humble niveau, tenter de réconcilier sa propre histoire personnelle construite autour des guerres franco-allemandes puis des rapports de domination métropole/colonies, pays riches/pays pauvres, hétéros/homos, avec ces préceptes miséricordieux.
C'est une plongée dans l'histoire, dans les idées, dans l'art : pictural, musical ou cinématographique, c'est à la fois beau, tendre et effroyable. C'est vivant.
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Maldoror
  06 décembre 2012
Beau texte par lequel on se laisse ensorceler. Parce que l'on sent le narrateur habité par sa recherche, on voit l'engagement complet de son être dans sa démarche, la relative honnêteté de celle-ci, notamment traduite par le grand nombre d'interrogations posées au fil des pages qui laissent encore la place à d'autres questionnements et aux réponses personnelles du lecteur. Parce que l'objet de sa quête, à savoir la compréhension des séquelles qu'ont laissées les trois derniers conflits avec l'Allemagne sur nos deux peuples, l'entendement des mécanismes de la violence individuelle dans ces affrontements, et le sens de la responsabilité de chaque homme dans ceux-ci, est un vrai sujet. Parce que le style est fluide et agréable. Également parce que les références artistiques, principalement la peinture du Caravage, habillent les propos d'un réel esthétisme et leur donne véritablement le sens de l'universel nécessaire au sujet ; sans lesquels la lecture m'aurait été indigeste, voire impossible. En effet, la conduite de son exploration est à tout le moins surprenante, et même dérangeante sur plusieurs points. le premier est dans la prétention que la rencontre d'un français et d'un allemand, illusoire échantillon de ces nations, puisse dire quelque chose d'absolu sur le sujet ; or, l'ampleur de celui-ci ne peut pas s'accommoder d'une expérience si singulière. le deuxième point est l'importance voire la prépondérance que la sexualité joue dans cette approche. En effet, il m'est difficile de comprendre comment deux subjectivités tournées l'une vers l'autre dans une approche limitée à cette seule dimension puissent prétendre exprimer autres choses que des propos purement narcissiques et se situant dans l'instant. de ce fait, ne peut-on pas penser que la démarche est aussi un prétexte à ces expériences sexuelles et autres, ainsi qu'à leurs narrations ? Toutefois, si le livre ne se limitait qu'à celles-ci, l'ambition du sujet initial ne se réduirait qu'à la relation de l'expérience personnelle du narrateur et le livre ne serait alors qu'un roman autour de l'homosexualité. Or cette ambition est évidemment plus grande et double puisqu'il a également une dimension d'essai.
Ces éléments illustrent notamment que le livre est bâti sur un grand nombre d'ambivalences. Tout d'abord, celle du sous-titre, "fictions et réalité", annonce d'emblée la couleur. Celle du propos qui balance en permanence entre expériences individuelles et considérations générales. Celle du genre littéraire qui oscille entre récit et essai. Celle, ontologique, de l'homosexualité. Celle d'un discours sur les sujets de la violence et de la haine qui n'est pas exempt lui-même de violence et de haine. Celle du sujet qui fait cohabiter – sans y arriver véritablement – le singulier et l'universel…
La prégnance de ces ambivalences fait du livre une oeuvre complexe et ambiguë. Et au bout du compte, ces caractéristiques alliées à la dureté due au sujet et à son traitement font que le lecteur se trouve être pas mal malmené. Or, pour bien appréhender tout cela, il faut arriver à surpasser ces secousses. Je n'y suis pas assez arrivé.
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pilyen
  05 décembre 2012
Rude choc pour le lecteur que je suis de passer du style collégien de "La vérité sur l'affaire Harry Quebert" à l'écriture d'un vrai écrivain, celle de Mathieu Riboulet et "Les oeuvres de miséricorde". Ce dernier a obtenu le prix décembre, qui se veut être l'anti-Goncourt. Ayant souvent couronné des auteurs exigeants, le cru 2012 ne faillit pas à la règle car nous sommes en présence d'un texte érudit et ambitieux. Je parle de texte car il m'est difficile de définir le genre de ce livre, à la fois essai philosophique, réflexion sociologique et historique mais aussi roman mélangeant littérature, narration classique et art.
Le narrateur, fortement marqué au plus plus profond de lui même par les deux dernières guerres mondiales, part à la découverte du peuple allemand, longtemps notre ennemi. Il décide que cette connaissance passera par le corps d'hommes avec lesquels il essaiera de comprendre le basculement indicible de l'amour vers la haine, du désir vers la violence. S'en suit une réflexion grave et profonde au travers de ses rencontres sexuelles où se mêlent étroitement la peinture du Caravage, des étreintes souvent hards mais aussi un amour platonique et la mémoire très prégnante de tous les actes horribles des deux grandes guerres. Chapitré à partir des impératifs chrétiens appelés "oeuvres de miséricorde" (vêtir ceux qui sont nus, ensevelir les morts, donner à boire à ceux qui ont soif, ...) le cheminement de l'auteur se fait de plus en plus précis et interrogatif. Sa recherche le mènera dans des situations où il comprendra que le corps et L Histoire sont étroitement liés, que l'étreinte amoureuse est à la merci d'un basculement soudain vers la violence et l'exploitation.
Vous comprendrez assez vite que ce texte ambitieux n'est pas d'une facilité extrême de lecture. J'ai du m'accrocher un peu. le parti-pris de ce questionnement est très original mais la manière de l'aborder un peu trop alambiquée pour le lecteur lambda que je suis.
La fin sur le blog
Lien : http://sansconnivence.blogsp..
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alzaia
  19 avril 2015
En et dans le "préambule" nous est expliqué ce que sont les "oeuvres de miséricordes"; puis en dix-sept courts et épurés "tableaux" (plus que chapitres à mon goût) dont les titres sont empruntés auxdites oeuvres de miséricordes et aussi pour certains leurs déclinaisons version trash, Mathieu Riboulet nous peint son exploration personnelle de questions qui le taraude à l'évidence, mais qu'il refuse de subir par injonctions contextuelles diverses et variées (historique, familliale,sociologique) ... Son regard-écriture est très esthétique face à la question récurrente et démultipliée du livre "et si à une autre époque j'avais rencontré un/cet Allemand (Andréas) comment aurais-je appréhendé ce corps ?" "et si j'avais été dans la position du bourreau ?"
C'est troublant et réussis...Sans violence et violent... Tolérant et questionnant quant à nos identités si fortement aliénées, quoi qu'on en s'en prétende détachés, à maintes diktats contextuels;
belle découverte de l'auteur dont je lirai d'autres livres et du sujet traité
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critiques presse (3)
Actualitte   17 juin 2019
Malgré tout, on lit. Peut-être est-ce l’érudition généreuse de l’auteur, qui multiplie les références picturales, cinématographiques (de Resnais à Fassbinder), littéraires (de Sebald à Thucydide), musicales (de Vian à Purcell) et même chorégraphiques (Pina Bausch)...
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LeFigaro   09 novembre 2012
Dans les saunas et les back-rooms d'Outre-Rhin, le narrateur choisit l'itinéraire des corps pour rencontrer l'homme allemand, trame narrative d'une réflexion sur l'Histoire, l'art ou la violence.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Telerama   31 octobre 2012
Récit, essai, méditation tout à la fois, ce livre inclassable poursuit ainsi un chemin éblouissant, aussi rude que bouleversant
Lire la critique sur le site : Telerama
Citations et extraits (21) Voir plus Ajouter une citation
DanieljeanDanieljean   25 mai 2016
Parfois je descends aussi du plateau calcaire où je vis pour des destinations plus triviales, me ravitailler, voir du monde, trouver un garçon à aimer, toutes choses quasiment impossibles à concrétiser sur ces hautes terres où ne souffle que le vent qui en été rabat ces longues graminées qu’on appelle cheveux d’ange, en hiver clôt le monde en apportant la neige. De toutes les incongruités que génère la vie que nous nous fabriquons, d’un accord de moins en moins commun, de plus en plus tacite, certes, mais que nous fabriquons, la floraison des longues galeries marchandes à la périphérie des villes n’est pas la moindre, mais elle n’est pas, tant s’en faut, la plus accablante, car il s’y est rapidement inventé des usages plus ou moins détournés qui relèguent de temps à autre leur fonction commerciale au second plan, ce qui est une victoire, modeste mais réelle, sur le rôle d’hommes économiques auquel nous assigne le dieu Commerce qui par ailleurs prospère avec notre actif concours. On peut ainsi, du moins dans les provinces mordues par l’oubli et le givre, terriblement continentales, à Rodez, au Puy, à Mende, à Aurillac, y trouver le pain, le sel, le vin et le garçon qui se laissera convaincre de prolonger ses courses d’une étreinte rapide mais dense, précise, dans le temple même du commerce ou dans quelque bosquet discret des alentours. Puis il regagnera, la chose faite, une petite amie en ville, une ferme isolée à quelques kilomètres, un travail de routine ou une ivresse feinte. C’est à cela que servent à des gars dans mon genre les vallées où l’on vit, l’on échange et l’on passe.
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Charybde2Charybde2   30 janvier 2017
Quelle que soit la béance de la plaie ouverte au flanc européen en 1914, et quelle que soit la sensibilité, encore, de la blessure, nous avons peu à peu bâti sur l’événement une somme de pensées qui lui ont fixé des bornes symboliques, émotionnelles relativement précises entre lesquelles se frayer un chemin reste possible à qui en éprouve le besoin. Il est pour moi la grande porte d’entrée dans le siècle : des hommes se tiennent sur le vaste plateau de terre qui avance vers l’Atlantique, au fil des cent vingt années précédentes ils ont forgé les formidables leviers qui vont durablement dicter leurs conditions au monde (naissance de l’industrie, division du travail, colonialisme, irrésistible ascension de la bourgeoisie – l’ère du roman), et, peut-être pour vérifier la solidité de leurs acquis, ou plutôt pour trouver un exutoire aux tensions insensées qui agitent leurs entrailles et leurs muscles, depuis sans doute la nuit des temps, comme le constatait déjà Thucydide, ils s’abandonnent sans frein aux joies d’un affrontement aux allures militaires mais pourtant étrangement civil où s’engloutiront sans barguigner neuf millions d’hommes. Je sais où cette porte, et que le chemin auquel elle donne accès est un chemin qui descend. Contrairement à Orphée, nous avons tout loisir de nous retourner pour considérer le parcours, derrière nous tout est déjà pétrifié. Si j’ai éprouvé le besoin de toucher un corps allemand et d’être touché par lui, c’est sans doute, en vertu de cet étrange pouvoir d’équivalence que l’évangile de Matthieu accorde au Christ (« chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait »), pour entrer en contact avec un de ces soldats qui aurait pu me tuer et que j’aurais pu tuer alors que lui et moi sommes de la même eau. Et nous nous serions tués au lieu de nous étreindre comme Andreas et moi (et d’évidence cette étreinte n’aurait rien racheté). Pétrifiés, les soldats morts le sont toujours, mais je sais où ils sont – sur le bord du chemin, aux premiers pas de la descente – et par conséquent où je suis, moi – quelques pas plus avant, toujours dans la descente.
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RolienneRolienne   10 novembre 2012
« Et si j’étais né dans le Schleswig-Holstein en 1915, aurais-je pu, quelque part en Ukraine, abattre au bord d’une fosse qu’on leur a fait creuser des rangs entiers de Juifs, nus, et pousser de la crosse ou du piers les cadavres rétifs, achever d’une balle ceux à qui il échut de sombrer dasn la fosse sasn avoir pu mourir ? Aurais-je eu le courage de retourner mon arme contre moi ? Ce temps de mourir, où les bourreaux étaient à peine dans le fracas des armes, l’odeur du sang, les brûlures de la chaux, dans la besogne insensée où plonge la mise à mort, à fortiori de masse, où est-il ? Où sont les assassins, où sont ceux qui roulèrent au creux des plaines à blé de la riante Ukraine, quel lieu à ce qui se refuse à la pensée des hommes ? » Mathieu Riboulet, Les œuvres de miséricorde, 151 pages, Ed VERDIER 2012, page 99

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chartelchartel   09 octobre 2012
Lève la main sur moi si je te le demande, aime ma soumission à nos communs désirs, et, la main du bourreau, les gestes d’assassins et le poids de la haine, sur cette terre d’Allemagne où ils ont tant pesé, dans ces corps d’hommes allemands où ils ont tant œuvré, pas plus tard qu’avant-hier, ici même où je suis à genoux devant toi, reléguons-les dans l’art, les livres et la pensée, et traitons d’aujourd’hui en tâchant de tout faire tenir en même place, et les millions de morts et notre joie de foutre.
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Charybde2Charybde2   30 janvier 2017
Plus mes os cliquetaient, plus je sentais mon corps autour d’eux accroché, dessiné et bâti, plus je sentais la vie et toute la vanité, insensée, qui m’avait jeté sur les routes d’Allemagne, sur les routes de l’Histoire, pour m’essorer enfin comme on vide une éponge avant de la jeter pour éviter l’odeur d’humidité rance qui colle aux doigts longtemps… Que faire de tous ces os quand ils sont trop nombreux, que la terre en dégorge parce qu’ils nourrissent la honte mais ni fleurs ni moissons ? Les camps de concentration de catégorie III, les plus durs, étaient appelés Knochenmühle, « broyeurs d’os », ce qui dit bien que même les morts n’y trouvaient pas de repos. Au fond de la nuit où je glisse, toute conscience première abolie mais toute conscience seconde dans un état de veille aigu, ceci étant de toute évidence la condition de cela même si ce n’est pas la voie du repos de l’âme, pas la voie de la grâce, pas le chemin de Port-Royal, je comprends enfin ça : que les Allemands nazis ne voulaient surtout pas que leurs victimes aient même un lieu pour le repos, songent même au repos, voulaient que tout finisse, et l’âme et la mémoire, dans une fumée âcre qui ne célèbrerait rien d’autre que le néant. On sait que leur échec est là où Ruth Klüger l’a si précisément situé : « La mémoire est une faculté, non une vertu. »
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Vidéo de Mathieu Riboulet
Le 10 août 2010, dans le cadre du banquet du livre intitulé "Contre la gestion politique du tous, le souci du chaque-un", Mathieu Riboulet donnait une lecture d'un choix de textes.
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