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ISBN : 2264033134
Éditeur : 10-18 (15/03/2001)

Note moyenne : 3.78/5 (sur 71 notes)
Résumé :
L'Occident, c'est avant tout une conception de l'Amour.
Denis de Rougemont rejoint l'actualité la plus brûlante en traitant ce sujet éternel qu'il a su entièrement renouveler. Il a mis l'accent avec une autorité exceptionnelle sur les valeurs de fidélité que l'homme ne peut nier sans se condamner à la perdition.
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
colimasson
  10 décembre 2018
A force de lire des bouquins, on se dit parfois qu'on a fini par toucher le fond et que les conneries inscrites sur le papier ont fini par se faire une place d'honneur dans ce bouillon qui nous sert de cervelle. Qui aurait-on pu être sans cette infusion de jus de culture ? Il ne reste rien de toutes ces heures passées à déchiffrer les philosophes. Aucun de leur système ne résiste au moindre de nos déséquilibres hormonaux ou à la plus légère défaillance de notre système thyroïdien. La philosophie ne pèse pas bien lourd dans la régulation de notre métabolisme.

L'Amour et l'Occident, thèse pondue en 1938 dans une extrême clairvoyance de la situation internationale, n'échappe pas à la règle même si elle nous permet d'épurer le paysage des barbouillis littéraires, philosophiques et tintouini. Programme : arrêter de prendre des vessies pour des lanternes. Et arrêter de croire que les lanternes sont une garantie de bonne vue.

Le roman, à l'origine, était ce récit tragique qu'on nous offrait en pâture et dans lequel tout ce qui paraît avoir de la valeur devrait mériter qu'on s'écartèle et qu'on braille de souffrance toute sa vie dans l'attente d'une vision extatique qui viendrait nous prouver que tout ça, c'était pas pour rien. le roman qui parle de rien, le roman qui parle d'un contentement égal, n'existe que depuis récemment et se fait rare. Il n'a généralement pas de succès, ce qui prouve bien que l'atavisme est puissant.

Denis prend pour point de départ le roman de Tristan, avec sa meuf Iseut. Il nous découpaille le roman comme une volaille de Noël et nous raconte les banalités à son sujet : c'est l'histoire d'un amour impossible et malheureux, d'un amour d'autant plus passionnel qu'il échoue. Un amour tragique, comme tant d'autres. Oui mais, se demande Denis, ce qui est curieux, c'est que cette histoire aurait eu mille occasions de réussir, mais aucun des deux amants n'a voulu s'en emparer. Alors, pourquoi que non ? Parce que sans les obstacles, leur histoire d'amour aurait été un cruel échec, comme tous les rêves qu'on réalise.

Denis ramène la littérature courtoise et le roman breton a l'influence de l'Eglise cathare à cette époque. Hypothèse lourdement attaquée : les troubadours n'auraient jamais parlé du catharisme. Oui mais, rétorque Denis, les surréalistes ne parlaient jamais de Freud non plus dans leurs poèmes, et pourtant ils ont été profondément influencés par sa méthode d'association libre. L'amour-passion malheureux, tel que glorifié dans T&I, aurait donc été le produit du catharisme, une hérésie historiquement déterminée. Au fil du temps, ce mythe passionnel a pris son autonomie en s'éloignant de ses racines cathares, et c'est ce qui l'aurait rendu particulièrement dangereux. La signification originelle du mythe se perd mais non le mythe, qui devient littérature. le sens évanoui devient quant à lui une rhétorique qui se contente d'exprimer des instincts naturels mais sans les dévier, sans les résoudre dans une perspective sacrée ou mystérieuse. On observe les différents visages que revêt le mythe au fil des siècles, jusqu'à l'époque moderne où, sous le coup de l'explosion des cadres de la société, le contenu du mythe envahit carrément la vie quotidienne.

« Nous ne savions plus ce que signifiait cette diffuse exaltation de l'amour. Nous la prenions pour un printemps de l'instinct et pour une renaissance des forces dionysiaques persécutées par un soi-disant christianisme. Toute la littérature moderne entonna l'hymne de la « libération ». »

Mais alors, se demande à très juste raison Denis, « d'où lui vient ce ton de désespoir ? »

Le mythe envahit la politique, le sentiment national, la lutte des classes. le mythe de l'amour-passion influence la politique et les techniques de guerre. On aboutit ainsi à des guerres « passionnelles », des guerres totales qui accomplissent avec puissance ce que recommande l'instinct de mort. Et encore, Denis n'avait pas vu la seconde guerre mondiale. Tout ceci, nous dit Denis, c'est le triomphe de l'Eros contre l'Agapè. Et lui donc de proposer un retour au sens des Evangiles. La fidélité, et les louanges d'Agapè, le genre de truc que n'importe qui trouverait chiant mais, justement, c'est parce que c'est chiant que c'est naturel, tout ce qui est au-delà ne serait qu'épuisement inutile de l'énergie.

« Eros s'asservit à la mort parce qu'il veut exalter la vie au-dessus de notre condition finie et limitée de créatures. Ainsi le même mouvement qui fait que nous adorons la vie nous précipite dans sa négation. C'est la profonde misère, le désespoir d'Eros, sa servitude inexprimable : -en l'exprimant, Agapè l'en délivre. Agapè sait que la vie terrestre et temporelle ne mérite pas d'être adorée, ni même tuée, mais peut être acceptée dans l'obéissance à l'Eternel. »

Denis redonne de la valeur à une fidélité qui serait moins une morale qu'une éthique, comme un signe de lucidité, comme un abandon des illusions qui conduisent l'humanité vers le piège des semblants.

Denis nous conduit de l'analyse littéraire à une réflexion psychologique pragmatique et enrichissante qui prend la forme d'un hymne contre l'asservissement de l'individu aux sirènes des idéaux populaires (et bourgeois, c'est pareil maintenant de toute façon). Il déconstruit les mythes pour nous montrer que non, ça ne vient pas de nulle part, ça ne vient pas de l'inconscient collectif, ce ne sont pas des signaux de vérité envoyés par le grand sujet supposé savoir aux petits sujets à la con que nous pensons être. En vrai, un mythe, c'est une histoire qui a fait sens pendant des siècles chez les humains jusqu'à ce que son origine se dissolve dans les tréfonds du temps. le culturel d'un jour devient le naturel du lendemain, et c'est toujours un peu de la faute du hasard, et des prédispositions de certains.
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frandj
  07 septembre 2015
Denis de Rougemont (1906-1985) est un grand intellectuel suisse qui a beaucoup écrit, mais dont une des œuvres les plus connues est "L’amour et l’Occident". Relisant les notes que j’avais prises pendant que je lisais cet ouvrage, j’ai envie d’ en faire ici un très bref résumé. Selon l’auteur, une conception très particulière de l’amour est apparue en Occident. Elle a été développée pendant le Moyen-Age dans les romans de chevalerie, dans les poésies des troubadours, dans l’idée même de l’amour courtois. Elle consiste à considérer l’amour comme une passion malheureuse, qui s’impose aux amants et qui doit nécessairement s’affronter à des obstacles majeurs. En somme, il n’y a pas d’amour heureux; la folie de l’amour est la source à la fois de la félicité et du malheur.
L’auteur relie directement ce type de conception (considérée comme purement occidentale) aux conceptions dualistes du manichéisme. Cette vieille religion, née en Orient, aurait eu une influence sur l’esprit ‘cathare’ en France. On sait que ces hérétiques ont été persécutés par l’Eglise catholique, dans toute la région toulousaine au sens large. Cette période coïncide sensiblement avec l’époque des trouvères (dans le Nord de la France) et des troubadours (dans le Sud).
Je ne prétends pas que mon résumé soit exhaustif, ni même parfaitement conforme à la pensée de Denis de Rougemont. Mais je crois qu’il reflète passablement une bonne partie de ses thèses.
Avec le recul, elles me paraissent très intellectuelles et beaucoup moins excitantes que je ne l’avais admis lors de ma première lecture. Ces sujets, à mon avis, n’ont jamais eu de retombées appréciables sur l’ensemble de la société. L’amour courtois ne fut jamais qu’une "fantaisie" gratuite, réservée à une infime minorité de belles âmes dans la caste privilégiée. Tout le reste de la société mâle n’a jamais cessé de convoiter, de mépriser, d’exploiter, de battre, de violer les femmes. D’ailleurs, aujourd’hui il en est encore ainsi dans de très larges strates des sociétés, en Occident comme en Orient. Donc les arguties de l’auteur m’apparaissent gratuites, trop théoriques, sans intérêt pratique pour la (bonne) conduite des individus et pour l’analyse (réaliste) des sociétés.
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Cyril_lect
  09 octobre 2017
Ils est des livres qui sauvent la vie.
Dans un essai poétique constamment réimprimé depuis l'édition définitive de 1957, Denis de Rougemont s'attaque à la seule question qui compte.
Pourquoi aimons-nous ?
Et surtout, pourquoi souffrons-nous lorsque l'amour s'arrête, pourquoi sommes-nous fascinés par cette douleur au point de la chérir secrètement ? Pourquoi la douleur d'amour nous obsède-t-elle au point d'irriguer toute la production culturelle de l'occident depuis... Depuis quand déjà ?
Depuis qu'un texte est apparu, comme surgi du néant (ce qu'il n'est pas, comme le montre l'auteur) dans les premiers temps du XIIe siècle. Un texte fondateur, un texte qui dit le secret de l'âme occidentale, Tristan et Iseut.
Il ramasse plusieurs traditions et son archéologie remonte aux premiers temps des religions monothéistes de l'Iran ancien via cathares, bogomiles et manichéisme.
Le mythe tristanien recèle en son coeur une doctrine secrète, la fascination de la Mort, de la Grande Nuit, dissimulée sous le masque de l'Amour. L'amour courtois codifie en un rite la douleur de la séparation des amants, celle qui est secrètement désirée pour mieux jouir de la passion. Cette histoire, c'est, littéralement, le coeur vivant de la Littérature depuis plus de huit siècles.
L'ouvrage qui fait suite, Les mythes de l'amour, montre la dégradation du mythe tristanien jusqu'à la romance hollywoodienne. Il suit au plus près l'histoire du sentiment amoureux à travers les siècles. Ces deux maîtres-ouvrages disent comment la Culture prend en charge l'évolution de ces formes dans l'histoire des mentalités. Qu'elle est un vademecum qui in-forme le sentiment amoureux. Qu'elle enseigne sentiments et comportements. Comment chacun d'entre nous apprend quoi ressentir et penser.
Ce qui travaille au plus intime, ne semble être que la répétition de comportements assignés et enseignés par la Culture dans toutes ses formes, par le leitmotiv ad nauseam de la Passion, forme indépassable de l'érotique du couple et de l'amour. Chacun rejoue à son insu et à sa manière, une même partition, apprise dès son plus jeune âge par la reproduction des mèmes.
Je suis moins convaincu par le deuxième objectif de l'auteur, à savoir revivifier une tradition par l'invention du mariage chrétien, le remplacement de l'éros manichéen par l'agapé chrétien. Et puis l'énonciation a un peu vieillie, le style est un peu daté.
Pourtant, au-delà de ces détails, malgré les critiques des historiens qui étrillent l'analyse de Denis de Rougemont, L'amour et l'occident garde un pouvoir de fascination intact. Peu soucieux de ces vétilles, il s'attache à décrypter la dimension poétique de l'existence et en ce sens, il est un ouvrage absolument libérateur, par-delà les décennies.
Lien : http://leslecturesdecyril.bl..
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michfred
  25 janvier 2015
Comment notre conception occidentale de l'amour a été conditionnée par celle du cast'amor des cathares, interdit et aussitôt diffusé sous le manteau de la courtoisie..
Une longue série d'épées entre les corps et de roses avec épines, parce que c'est tellement mieux de souffrir quand on aime, ou même de souffrir pour aimer
...passionnant et éclairant! On regrette quand même de ne pas être plus oriental et plus hédoniste en amour!!
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Duluoz
  06 août 2015
Une érudition "tristanesque", une connaissance des Cathares indéniables, mais "quid" de la connaissance de la femme ?
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enkidu_enkidu_   24 octobre 2017
Le mariage cessant d’être garanti par un système de contraintes sociales ne peut plus se fonder, désormais, que sur des déterminations individuelles. C’est-à-dire qu’il repose en fait sur une idée individuelle du bonheur, idée que l’on suppose commune aux deux conjoints dans le cas le plus favorable.

Or s’il est assez difficile de définir en général le bonheur, le problème devient insoluble dès que s’y ajoute la volonté moderne d’être le maître de son bonheur, ou ce qui revient peut-être au même, de sentir de quoi il est fait, de l’analyser et de le goûter afin de pouvoir l’améliorer par des retouches bien calculées. Votre bonheur, répètent les prêches des magazines, dépend de ceci, exige cela – et ceci ou cela, c’est toujours quelque chose qu’il faut acquérir, par de l’argent le plus souvent. Le résultat de cette propagande est à la fois de nous obséder par l’idée d’un bonheur facile, et du même coup de nous rendre inaptes à le posséder. Car tout ce qu’on nous propose nous introduit dans le monde de la comparaison, où nul bonheur ne saurait s’établir, tant que l’homme ne sera pas Dieu. Le bonheur est une Eurydice : on l’a perdu dès qu’on veut le saisir. Il ne peut vivre que dans l’acceptation, et meurt dans la revendication. C’est qu’il dépend de l’être et non de l’avoir : les moralistes de tous les temps l’ont répété, et notre temps n’apporte rien qui doive nous faire changer d’avis. Tout bonheur que l’on veut sentir, que l’on veut tenir à sa merci – au lieu d’y être comme par grâce – se transforme instantanément en une absence insupportable.

Fonder le mariage sur un pareil « bonheur » suppose de la part des modernes une capacité d’ennui presque morbide – ou l’intention secrète de tricher. Il est probable que cette intention ou cet espoir expliquent en partie la facilité avec laquelle on se marie encore « sans y croire ». Le rêve de la passion possible agit comme une distraction permanente, anesthésiant les révoltes de l’ennui. On n’ignore pas que la passion serait un malheur – mais on pressent que ce serait un malheur plus beau et plus « vivant » que la vie normale, plus exaltant que son « petit bonheur »…

Ou l’ennui résigné ou la passion : tel est le dilemme qu’introduit dans nos vies l’idée moderne du bonheur. Cela va de toute manière à la ruine du mariage en tant qu’institution sociale définie par la stabilité. (VI, 2)
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enkidu_enkidu_   24 octobre 2017
Les Orientaux caractérisent l’Europe par l’importance qu’elle donne aux forces passionnelles. Ils y voient l’héritage du christianisme et le secret de notre dynamisme. Et il est vrai que ces trois termes : christianisme, passion, dynamisme, correspondent aux trois traits dominants de la psyché occidentale. De là vient l’impression d’évidence qu’entraînent de pareils jugements.

Cependant, si les conclusions de notre examen du mythe courtois sont justes, il faudra corriger sensiblement ce schéma de l’Occident chrétien.

Tout d’abord : ce n’est pas le christianisme qui a fait naître la passion, mais c’est une hérésie d’origine orientale. Cette hérésie s’est répandue d’abord dans les contrées les moins christianisées, précisément, là où les religions païennes menaient encore une vie secrète. L’amour-passion n’est pas l’amour chrétien, ni même le « sous-produit du christianisme » ou le « changement d’adresse d’une force que le christianisme a réveillée et orientée vers Dieu. » Il est plutôt le sous-produit de la religion manichéenne. Plus exactement, il est né de la complicité de cette religion avec nos plus vieilles croyances, et du conflit de l’hérésie qui en résulta avec l’orthodoxie chrétienne. Première correction d’importance.

Ensuite, il est urgent de rappeler que le fameux « dynamisme occidental » procède de deux sources distinctes.

Si c’est notre délire guerrier que l’on entend désigner par ce terme, nous avons vu qu’il se rattache de la manière la plus précise, historiquement, à la passion. Comme la passion, le goût de la guerre procède d’une conception de la vie ardente qui est un masque du désir de mort. Dynamisme inverti, et autodestructeur.

Mais l’autre aspect du dynamisme occidental, j’entends notre génie technique, ne saurait être un seul instant ramené à la passion. L’attitude humaine qu’il révèle est l’antithèse exacte de la passion : c’est une affirmation de la valeur des choses créées, de la matière, et une application de l’esprit au monde visible. La passion ni la foi hérétique dont elle est née ne sauraient proposer comme but à notre vie la maîtrise de la Nature, puisque c’est là le but et la fonction originelle du Démiurge, et puisque le salut est justement d’échapper à sa loi démoniaque.

Faut-il voir à la source de cet aspect le plus réel de l’activisme européen une sorte de tempérament continental ? Ou quelque influence indirecte de l’ambition chrétienne définie par l’Apôtre (Romains, 8), et qui tendrait à restaurer le Cosmos dans sa loi primitive, troublée par le péché ? La volonté chrétienne de transformer le pécheur dans son âme et dans sa conduite a entraîné en Occident l’idée de transformer le milieu humain (d’où le mythe de la révolution), et l’idée de transformer le milieu naturel (d’où la technique). Reste à savoir si le christianisme, accueilli par les Indes ou la Chine, y eût produit les mêmes effets. Mais la réponse n’importe pas ici : il nous suffit de marquer que les éléments occidentaux-chrétiens (c’est-à-dire créateurs) du dynamisme européen, sont orientés par une volonté exactement contraire à celle de la passion.

Ce qui peut induire en erreur, et ce qui a introduit de fait une fatale erreur dans l’activisme moderne, c’est la collusion de la guerre et de notre génie technique. À partir de la Révolution, la guerre devenant « nationale » exige la collaboration de toutes les forces créatrices, et en particulier de la technique. C’est alors la passion (guerrière) qui va devenir le principal moteur de la recherche mécanique : on l’a bien vu depuis 1915. Mais cette union tout à fait monstrueuse des forces de mort et des forces créatrices va dénaturer à la fois la guerre, et le génie technique. La guerre mécanisée évacue la passion, et la technique en devenant mortelle, trahit les ambitions dont elle est née. Il se peut que l’Occident succombe à ce destin qu’il s’est forgé. Mais il est clair que ce n’est pas le christianisme – comme le répètent tant de publicistes – qui est responsable de la catastrophe.

L’esprit catastrophique de l’Occident n’est pas chrétien. Il est tout au contraire manichéen. C’est ce qu’ignorent communément ceux qui assimilent le christianisme et l’Occident, comme si tout l’Occident était chrétien. Si donc l’Europe succombe à son mauvais génie, ce sera pour avoir trop longtemps cultivé la religion para ou même antichrétienne de la passion. (VII, 6)
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enkidu_enkidu_   24 octobre 2017
Pour qui nous jugerait sur nos littératures, l’adultère paraîtrait l’une des occupations les plus remarquables auxquelles se livrent les Occidentaux. On aurait vite dressé la liste des romans qui n’y font aucune allusion ; et le succès remporté par les autres, les complaisances qu’ils éveillent, la passion même qu’on apporte à les condamner quelquefois, tout cela dit assez à quoi rêvent les couples, sous un régime qui a fait du mariage un devoir et une commodité. Sans l’adultère, que seraient toutes nos littératures ? Elles vivent de la « crise du mariage ». Il est probable aussi qu’elles l’entretiennent, soit qu’elles « chantent » en prose et en vers ce que la religion tient pour un crime, et la Loi pour une contravention, soit au contraire qu’elles s’en amusent, et qu’elles en tirent un répertoire inépuisable de situations comiques ou cyniques. Droit divin de la passion, psychologie mondaine, succès du trio au théâtre – soit qu’on idéalise, ou subtilise, ou ironise, que fait-on si ce n’est trahir le tourment innombrable et obsédant de l’amour en rupture de loi ? Ne serait-ce pas qu’on cherche à s’évader de son affreuse réalité ? Tourner la situation en mystique ou en farce, c’est toujours avouer qu’elle est insupportable… Mal mariés, déçus, révoltés, exaltés ou cyniques, infidèles ou trompés : que ce soit en fait ou en rêve, dans le remords ou dans la crainte, dans le plaisir de la révolte ou l’anxiété de la tentation, il est peu d’hommes qui ne se reconnaissent dans l’une au moins de ces catégories. Renoncements, compromis, ruptures, neurasthénies, confusions irritantes et mesquines de rêves, d’obligations, de complaisances secrètes – la moitié du malheur humain se résume dans le mot d’adultère. Malgré toutes nos littératures – ou peut-être à cause d’elles justement – il peut sembler parfois qu’on n’ait encore rien dit sur la réalité de ce malheur. Et que certaines questions des plus naïves, en ce domaine, aient été plus souvent résolues que posées…

Par exemple, le mal constaté, faut-il en rejeter la faute sur l’institution du mariage, ou au contraire, sur « quelque chose » qui la ruine au cœur même de nos ambitions ? Est-ce vraiment, comme beaucoup le pensent, la conception dite « chrétienne » du mariage qui cause tout notre tourment, ou au contraire, est-ce une conception de l’amour dont on n’a peut-être pas vu qu’elle rend ce lien, dès le principe, insupportable ?

Je constate que l’Occidental aime au moins autant ce qui détruit que ce qui assure « le bonheur des époux ». D’où peut venir une telle contradiction ? Si le secret de la crise du mariage est simplement l’attrait de l’interdit, d’où nous vient ce goût du malheur ? Quelle idée de l’amour trahit-il ? Quel secret de notre existence, de notre esprit, de notre histoire peut-être ? (I, 1)
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enkidu_enkidu_   24 octobre 2017
Peut-on prouver que la poétique arabe a réellement influencé la cortezia ? Renan écrit en 1863 : « Un abîme sépare la forme et l’esprit de la poésie romane de la forme et de l’esprit de la poésie arabe. » Un autre savant, Dozy, déclare à cette époque qu’on n’a pas prouvé l’influence arabe sur les troubadours, « et qu’on ne la prouvera pas. » Ce ton péremptoire fait sourire.

De Bagdad à l’Andalousie, la poésie arabe est une, par la langue et l’échange continu. L’Andalousie touche aux royaumes espagnols, dont les souverains se mêlent à ceux du Languedoc et du Poitou. L’épanouissement du lyrisme andalou aux dixième et onzième siècles nous est aujourd’hui bien connu. La prosodie précise du zadjal est celle-là même que reproduit le premier troubadour, Guillaume de Poitiers, dans cinq sur onze des poèmes de lui qui nous restent. Les « preuves » de l’influence andalouse sur les poètes courtois ne sont plus à faire. Et je pourrais ici remplir des pages de citations d’Arabes et de Provençaux dont nos grands spécialistes de « l’abîme qui sépare » auraient parfois peine à deviner de quel côté des Pyrénées elles furent écrites. La cause est entendue. Mais voici ce qui m’importe.

L’on assiste au douzième siècle dans le Languedoc comme dans le Limousin, à l’une des plus extraordinaires confluences spirituelles de l’Histoire. D’une part, un grand courant religieux manichéen, qui avait, pris sa source en Iran, remonte par l’Asie Mineure et les Balkans jusqu’à l’Italie et la France, apportant sa doctrine ésotérique de la Sophia-Maria et de l’amour pour la « forme de lumière ». D’autre part, une rhétorique hautement raffinée, avec ses procédés, ses thèmes et personnages constants, ses ambiguïtés renaissant toujours aux mêmes endroits, son symbolisme enfin, remonte de l’Irak des çoufis platonisants et manichéisants jusqu’à l’Espagne arabe, et passant par-dessus les Pyrénées, trouve au Midi de la France, une société qui, semble-t-il, n’attendait plus que ces moyens de langage pour dire ce qu’elle n’osait et ne pouvait avouer ni dans la langue des clercs, ni dans le parler vulgaire. La poésie courtoise est née de cette rencontre.

Et c’est ainsi qu’au dernier confluent des « hérésies » de l’âme et de celles du désir, venues du même Orient par les deux rives de la mer civilisatrice, naquit le grand modèle occidental du langage de l’amour-passion. (II, 9)
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colimassoncolimasson   11 février 2019
Derrière la préférence accordée par l’auteur à la règle de chevalerie, il y a le goût du romanesque. Derrière le goût du romanesque, il y a celui de l’amour pour lui-même. Et cela suppose une recherche secrète de l’obstacle favorable à l’amour. Mais ce n’est encore là que le masque d’un amour de l’obstacle en soi. Et l’obstacle suprême, c’est la mort, qui se révèle au terme de l’aventure comme la vraie fin, le désir désiré dès le début de la passion, la revanche sur le destin qui fut subi et qui est enfin racheté.
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Denis de Rougemont
Dans sa propriété de Ferney Voltaire dans l'Ain, à proximité de Genève, rencontre avec l'écrivain et philosophesuisse, Denis de ROUGEMONT rendu célèbre dès 1939 par la publication de son ouvrage "L'Amour et l'Occident».L'entretien, tourné dans le jardin puis dans la maison des Bois, est illustré par des documents iconographiques (peintures, dessins, affiches), des photographies, des...
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