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EAN : 9782702182154
336 pages
Éditeur : Calmann-Lévy (18/08/2021)
4.25/5   48 notes
Résumé :
Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château-fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.

Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible que sa sœur protège d’un amour rugueux, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs déc... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (34) Voir plus Ajouter une critique
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Ladybirdy
  29 août 2021

À une vingtaine de kilomètres de Carcassonne se trouve un château fort où habitent les Testasecca. le père Leon appelé le Minotaure, la mère Diane et leurs deux enfants, Clémence et Pierre.

Là-bas les enfants ne vont pas à l'école, les parents ne travaillent pas. Ce petit monde ressemblerait à un conte de fée si la propriété n'était pas mise en périls. le château est dans un piteux état et si les Testasecca ne trouvent pas les fonds pour le remettre en état, ils risquent l'expulsion.

S'engage alors un combat de tous les dieux au sein de cette famille pour sauver ce patrimoine. À côté de cette vaillance et amour des leurs, on assiste au soulèvement de la nature qui semble elle aussi crier sa rage et sa peine.

Il y a dans ce roman une ferveur romanesque époustouflante. L'écriture est pleine, ronde, sophistiquée et envolée à la fois. L'ambiance monte crescendo pour nous servir des scènes et images à couper le souffle.

Je sais que ce roman séduira moult lecteurs car ce roman est brillant et maîtrisé à la perfection. J'ai déploré néanmoins, surtout début du livre un vocabulaire un peu trop complexe pour moi. Les termes techniques et moyenâgeus autour du château fort (mâchicoulis, fleurine, encorbellement, arbalétriers, faîtage,…) fourmillent et ont rendu ma lecture souvent ardue. L'auteur nous offre une fiction où l'art architectural imprègne chaque page. Ce château se vit tant il est décrit avec précision.

Ce bémol est tout à fait subjectif et personnel et je ne doute pas du succès de ce livre qui je le répète détient une puissance romanesque qui vaut le détour.

J'ai laissé décanté cette lecture avant de poser ma chronique. Constat sept jours plus tard : ce roman me hante encore…
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Kittiwake
  20 août 2021
On est loin du Cambodge dévasté par la guerre, comme dans Avant la longue flamme rouge, le roman précédent de l'auteur. C'est pourtant aussi une guerre que mène la famille de Testasecca, sur ses terres audoises, dans les ruines du château qui fut le témoin les exploits de ses ancêtres.
Si Diane mène un combat inégal contre un ennemi impalpable mais toujours vainqueur, luttant avec les banques, les créanciers et les services administratifs de tout poil, son mari, Léon, utilise d'autres armes, ses poings et ses coups de boule légendaires, d'autant plus prompt à dégainer que l'alcool lui a chauffé les sangs.
Camille a choisi une autre forme de lutte : elle sait manier l'outil et s'acharne contre l'obsolescence : rien ne lui résiste, le matériel, les murs, les ordinateurs, à chaque panne sa solution …
Et puis Pierre, que les villageois regardent avec un respect empreint de crainte, depuis que la sinagrie l'a sauvé des flammes…
La situation se dégrade lorsque la famille est menacée d'expulsion par un arrêté de péril…
Le principal écueil de l'ouvrage pour le lecteur béotien tient à la description savante des travaux multiples nécessaires pour essayer d'éviter l'effondrement définitif du château. Deux solutions : se procurer « l'architecture et la restauration pour les nuls » ou se faire une raison et considérer simplement que ce qui est écrit veut juste dire que l'état de décrépitude s'aggrave et peu importe que ce soit les échauguettes ou les mâchicoulis.. J'ai opté pour cette deuxième approche !
Hormis cet obstacle qui démontre la documentation précise de l'auteur, le récit est réjouissant. Il y règne une ambiance de cape et d'épée, et l'aventure est portée par des personnages entiers et truculents qui font les bons romans. Et il y a fort à parier que le regard bienveillant porté sur les chevreuils qui peuplent nos campagnes sera un peu différent ...
C'est aussi le talent de conteur de Guillaume sire qui fait mouche encore une fois.
Merci à Netgalley et aux éditions Calman-Lévy.
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Eve-Yeshe
  12 septembre 2021
Sur les contreforts des Corbières, du côté de Carcassonne, le château de Montrafet domine… ce domaine prestigieux autrefois, appartient à la famille Testaseca dont la splendeur s'est quelque peu délitée dans le temps, puisqu'ils sont au bord de la ruine.
Dans la famille, nous avons Léon, personnage haut en couleurs, plus prompt à se servir de ses points qu'à manoeuvrer habilement pour se mettre qui il faut dans sa poche, pour se sortir du marasme actuel. Son épouse, Diane, parisienne transformée en châtelaine par amour, les yeux rivés sur les comptes, les factures et autres mises en demeure.
Ils ont deux enfants : Clémence, l'aînée pour laquelle la mécanique ou la « maçonnerie » n'ont aucun secret, prête à tout pour défendre le château et la famille, et qui pétille d'intelligence. Pierre, le cadet, plutôt rêveur, toujours en train de relever les pièges avec lesquels il attrape entre autres des perdreaux. Et, n'oublions pas Bendico, le chien, membre à part entière de la famille.
La lutte pour trouver des subventions va être rude, car il ne suffit pas d'étayer les murs pour qu'ils ne tombent pas, il faut trouver des solutions plus pérennes. Un classement « monument historique » est en vue, mais les tentations sont trop grandes pour notaires, véreux, édiles en quête de taxes et promoteurs immobiliers de tous poils. On déclare l'expulsion de la famille et on commence les travaux sans avertir personne. Ce sera le début d'une guerre sans merci…
Sur fond de légendes que l'on raconte le soir à la veillée, avec les sinagries et autres démones, qui permettent de tenir les enfants, tranquille. Une des légendes s'est bâtie sur l'incendie qui a détruit le côteau mais préservé miraculeusement Pierre, entretenant ainsi les superstitions.
On fait la connaissance des ancêtres illustres, Jehan Crèvecoeur, la baronne Mahault, le capitaine Clodomir, Izambar le magnifique, Piotr… Léon va tenter de perpétuer la lignée en donnant leurs noms à chacun de ces grands crus (mais l'Europe de Bruxelles s'intéresse davantage à la distance séparant chaque pied de vigne qu'à une homologation en vins bio….
J'ai beaucoup aimé plonger dans les termes techniques, ce n'est pas tous les jours qu'on parle de mâchicoulis, tourelles, échauguettes, encorbellement, le vocabulaire d'une époque, pourtant pas si lointaine. J'aime beaucoup cette région, l'Aude (mais aussi l'Ariège) les châteaux cathares…
Ce roman est aussi intéressant par son rythme, l'histoire démarre tranquillement, et peu à peu tout s'accélère et on ne lève plus le nez du livre.
Je vais garder, au passage, l'image de Clémence partant à l'assaut, au volant de son Hyperélectreyon, qu'elle a rafistolé elle-même, tel un chevalier, chevauchant son destrier pour partir à l'assaut…
Sous la plume de Guillaume Sire, on se sent des ailes, et on a l'impression de participer à ce combat de David contre Goliath, avec ces personnages plutôt magnifiques, comme dans un roman de cape et d'épée, sur une terre dont l'histoire est très riche…
Même si je suis moins enthousiaste qu'avec son roman précédent « Avant la longue flamme rouge », ce roman m'a beaucoup plu par sa truculence et la cause qu'il défend, et j'espère qu'il va faire bouger les choses pour que cette famille puisse enfin sauver son château…
Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Levy qui m'ont permis de découvrir ce roman et de retrouver un auteur qui me plaît décidément beaucoup.
#Lescontreforts #NetGalleyFrance
Lien : https://leslivresdeve.wordpr..
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hcdahlem
  03 septembre 2021
Qu'est-ce qui n'est pas impossible?
Pour son second roman, Guillaume Sire change de registre. le Prix Orange du livre 2020 avec Avant la longue flamme rouge nous entraîne cette fois sur les chemins de l'Aude où une famille tente de sauver son château. Un combat inégal, mais une vraie épopée!
Après le succès de premier roman, Avant la longue flamme rouge, notamment couronné par le Prix Orange du livre 2020, Guillaume Sire a répondu aux questions du portrait chinois de la bibliothèque de Juju. A la question, s'il était un endroit du monde, le romancier a répondu Montahut: «C'est une colline près de Carcassonne. Il faut passer par le village de Palaja, et monter dans les Corbières, vers le Col du Poteau. Après la bergerie de Montrafet, vous continuez sous le grand cèdre bleu, puis vous montez entre les genêts et les chêneverts, à gauche, et vous arrivez à Montahut.» Si je reviens sur cette description, c'est parce qu'elle nous livre la clé de ce nouveau roman précisément situé dans cette région de l'Aude.
Léon Testasecca est le châtelain de Montrafet. Mais à l'image de son château qui tombe en ruines, il ne possède plus grand chose de sa gloire passée et doit se battre pour ne pas être expulsé. Fort heureusement, il peut compter sur sa famille. «Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.» Un clan qui va devoir faire face à une montagne de problèmes pour tenter de sauver leur héritage.
Léon Testasecca est un frondeur. Il n'hésite pas à faire le coup de poing pour défendre ses idées et son honneur. S'il imagine que le vin, qu'il ingurgite en grandes quantités, sera peut-être sa planche de salut, il paraît bien seul à penser que la fortune se trouve dans son vignoble. Mais ceux qui pensent qu'il y a une mine d'or sous le château fantasment tout autant. Tandis que Pierre chasse, Clémence passe ses journées à consolider ce qui peut l'être. Et Diane se bat pour obtenir des subventions, obtenir la mansuétude de l'administration et des créanciers.
De retour de l'une de ses escapades, Léon découvre qu'un arrêté d'expulsion vient d'être édicté parce que pour l'administration, le monument est désormais en péril. Mais ce n'est rien en comparaison des engins de chantier qui débarquent un beau matin et entreprennent de préparer le terrain pour y ériger un lotissement. Car une partie du terrain a été préemptée sans l'accord de la famille et que désormais, il va falloir aussi engager les peu de moyens à disposition dans un combat juridique long et incertain.
Mais pour Léon et les siens, il est hors de question de céder. La guerre est déclarée!
Cette nouvelle version du combat du pot de terre contre le pot de fer est une tragédie en cinq actes que Guillaume Sire nous livre avec le bruit et la fureur qu'il faut y associer pour faire monter la tension dramatique. Les croyances et la légende bâtie autour du «minotaure de Montrafet» ajoutant aussi à cette épopée le poids du mythe.
Et quand Diane, la princesse parisienne, murmure contre la poitrine de son Minotaure de mari: «J'ai peur parfois que tout cela mène à une impasse. J'ai peur que le combat soit perdu d'avance. J'ai peur que la victoire soit impossible.» il peut affirmer avec force la phrase qui le guide depuis toujours: «Qu'est-ce qui n'est pas impossible?»
Guillaume Sire a retrouvé non seulement les terres de son enfance, les goûts et les odeurs, mais aussi les rêves qui ont construit le romancier qu'il est aujourd'hui devenu. Avec cette envie un peu folle de déplacer des montagnes par la force des mots… et rendre l'impossible possible.

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sylvaine
  02 août 2021
COUP DE COEUR!!
Guillaume Sire signe avec Les Contreforts un roman époustouflant qui entraine le lecteur dans la région de son enfance . Aux portes de Carcassonne en pays cathare sur les contreforts des Corbières s'élève le château de Montrafet. Y vit depuis des siècles la famille Testasecca. le baron Léon de Testasecca, son épouse Diane et leurs deux enfants Clémence et Pierre . le château tombe en ruine, l'argent manque mais l'orgueil et l'appétit de vivre animent le clan.
Contre vents et marées ils font face et lorsqu'ils se voient menacés d'expulsion la rage les anime et la résistance commence. La tragédie peut commencer, l'orage éclater, les flammes tout ravager les Testasecca ne peuvent pas céder.
Tragédie épique et baroque en V actes ce roman est une pépite. La plume de Guillaume Sire nous fait passer du rire aux larmes, du burlesque à la tragédie, sait se faire légère et aérienne.
Voilà vous l'aurez compris je suis tombée sous le charme .
Un très grand merci aux éditions Calman-Lévy pour ce partage en avant-première
#Lescontreforts #NetGalleyFrance
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Citations et extraits (17) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   03 septembre 2021
— Léon n’est pas rentré ? demande-t-elle.
Elle ne partira pas à sa recherche. Elle lui a trop couru après dans les bistros, les cliniques, les fossés ; cette fois, elle préfère attendre qu’il revienne à Montrafet par ses propres moyens, avec comme d’habitude un œil poché, de l’eau gazeuse, la conscience en charpie, du mercurochrome, l’œsophage brûlé à l’armagnac et, partout, des Tricosteril.
— J’ai essayé de l’appeler, mais son téléphone est éteint, dit Diane en déposant ses papiers sur une console du vestibule, à côté d’une paire de lance-fusées Second Empire et d’une dizaine de cartes à jouer : les atouts d’un jeu de tarot, illustrés à la manière de Jérôme Bosch.
Sur le trois, un paon à visage humain enferme une nonne dans un four à pizza. Qui a posé ces cartes là en désordre ? Quel esprit malin est venu jouer pendant la nuit ?
— On a essayé aussi, dit Clémence. On a laissé un message.
— Il ne l’écoutera pas.
— On devrait aller le chercher, dit Pierre.
Diane balaie l’air avec sa main, puis replace ses cheveux sous la barrette en bois qu’elle peine à refermer.
— C’est inutile. Il a dû profiter de son rendez-vous à la chambre pour voir des amis, ou faire un esclandre, comme la dernière fois, parce que le vin n’était pas servi à température. On sait, hein, de quoi il est capable.
— Mais maman, insiste Pierre, il lui est peut-être arrivé quelque chose…
— Ne t’inquiète pas.
— Si tu me prêtais la voiture, suggère Clémence, je pourrais…
— C’est hors de question. Tu n’as pas ton permis ; tu l’auras comme tout le monde à dix-huit ans. D’ici là, je t’interdis de conduire. Je sais que tu l’as prise l’autre jour, lorsque j’étais chez les Jonquères avec la camionnette, j’ai vu la jauge, et quand je suis rentrée le capot était tiède.
Dimanche dernier, Clémence a passé la journée à Port-la-Nouvelle avec Sophie, Rachtouille et deux copains de Lézignan : Lionel et Alexandre. Comme aucun d’entre eux n’avait de voiture, elle a proposé d’emprunter celle de sa mère en douce. Pierre n’a pas voulu les accompagner ; les gars de Lézignan se moquent de lui quand ils le voient. D’ailleurs, dimanche dernier, lorsque Lionel a prétendu qu’il était « à côté de la plaque », Clémence lui a fourré sa glace à l’italienne dans l’œil, et lui a pincé le nerf de la cuisse, en le prévenant que, s’il parlait encore une fois de son frère de cette façon, elle lui ferait avaler tout le sable de la plage ; elle sentait le nerf rétrécir sous ses doigts, le pauvre Lionel hurlait de douleur.
— Ce n’est pas ce que tu crois, maman, en fait, j’ai…
— Je ne veux pas savoir. Il n’y a aucune raison valable. Je ne veux plus que tu prennes ma voiture, est-ce que c’est clair ?
Clémence fronce les sourcils. Autrefois, sa mère leur passait tout ou presque. Chaque enfant du village rêvait d’en avoir une qui fût aussi libérale. Mais depuis quelques mois, Diane est plus dure, ne veut plus jouer, et ne veut plus s’asseoir près de la cheminée, après le repas, pour « débriefer » ; elle n’éclate plus de rire, ou à peine, lorsque Léon se lance dans un de ses récits rabelaisiens.
— Est-ce que c’est clair ? répète-t-elle.
— Très clair.
Pierre jurerait avoir vu une carte du jeu de tarot, le quatre, s’animer : un moulin, une dame en amazone sur une jument palomino, une ombrelle et des feuilles mortes.
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hcdahlemhcdahlem   03 septembre 2021
Acte I
Pierre passe sous l’aine, et enfonce le couteau au renflement du croupion dont il tient écartés les bords caoutchouteux. Il y a encore quelques heures, ce perdreau volait dans la campagne à la recherche d’une femelle avec qui partager son nid de paille et de boue beurrée. La chair cède. Les vaisseaux s’entortillent autour de la lame. Les entrailles apparaissent : le foie couleur guimauve, le cœur dans un liquide délié, la graisse cireuse, l’intestin, la vessie aux reflets grenadine. Pierre extirpe ensuite les poumons qui ont l’air chacun d’être le cœur d’un animal plus grand et, surtout, moins mort.
Il scrute l’horizon, au-delà de la ligne en pointillé des remparts et des casemates d’où il guettait dans l’enfance le passage des bêtes rousses. Des guirlandes de nuages retiennent le soleil. La terre, crayeuse, émet des radiations compactes. Les moustiques tigres frétillent sous les chardons. Ils organisent des guets-apens autour de la meule sur laquelle chaque matin, Diane, la mère de Pierre, installe une carafe de jus de citron et une soupière de café. Plus bas, c’est le froufrou des chênes verts et des câpriers. La symphonie en ré mineur des crapauds. Prudentes, les rainettes se tiennent à un mètre de leurs cousins, prêtes à s’enfuir au cas où il prendrait à l’un d’entre eux l’envie d’un hors-d’œuvre plus consistant qu’un ventricule de moustique ; elles pataugent dans la vase pâle.
Pierre ouvre la lucarne du long couloir. En levant les yeux, il aperçoit, sur le plâtre et les pierres rebondies de la tour carrée, les lacérations du point du jour. Loghauss, la démone, est réveillée…
Clémence, sa grande sœur, entre, accompagnée du chien Bendicò. Elle porte une veste bleu marine, col en velours, intérieur écossais, ouverte sur une chemise d’officier, et avec ça une culotte de cheval et des bottines terre de Sienne. Sa peau est rougie par endroits. On dirait une ancienne femme des forêts sous une frange Grand Siècle. Sourire imperméable, en demi-parenthèse… Elle cherche un objet sur les étagères. Trois rondelles métalliques tombent dans un bruit de machine à sous. Elle ne les ramasse pas. Enfin, elle déniche le tournevis cruciforme, au manche coudé, qu’elle cherchait.
S’il devait décrire sa sœur à quelqu’un qui ne la connaît pas, Pierre évoquerait un voilier en suspension à un ou deux mètres au-dessus de la mer, une mer trouble, noire, brutale – le voilier se déplacerait au milieu des oiseaux, des bulles d’écume, des blocs de glace, des épaves et des poissons volants.
Clémence ramasse les rondelles et les met dans sa poche, puis lui adresse un clin d’œil.
Après avoir plumé le perdreau, Pierre le passe au chalumeau. Il le disposera dans le congélateur avec des dizaines d’autres. Il referme la lucarne et essuie ses mains moites.
— La chasse a été bonne ? demande Clémence.
— Un perdreau, trois bécasses.
— Comment les as-tu prises ?
— À la croule, avoue-t-il en évitant le regard de sa sœur, qui n’est pas sans savoir que la chasse à la croule consiste à guetter le chant d’amour du roi des gibiers, et qu’elle est injuste pour l’oiseau qui volette en appelant de ses vœux la saillie reproductrice, mais rencontre, à la place, une volée de numéro sept.
— À la croule, fin avril ?
— Que veux-tu, nos bécasses sont romantiques.
Pierre en a suspendu une au-dessus du plan de travail. Clémence observe l’animal à l’œil rond de sorcier. Elle a toujours ressenti du respect mêlé de crainte, et d’un autre sentiment, une espèce de mélancolie, devant ce gibier au goût de prune confite dans la saumure. Elle les imagine, quelques secondes avant de mourir, anges bruns zigzaguant dans le crépuscule à la recherche de l’amour fou…
— Je devrais te dénoncer au garde-chasse, même si je crois que ce brave Arnoult est pire que toi.
— Attends un peu d’en manger une, tu verras.
Bendicò remue la queue, rendu impatient par le fumet du sang mélangé sur l’établi à la sciure de bois et aux plumes grillées. Pierre lui donne à lécher la lame du couteau.
Dans l’enfance, Clémence et lui avaient l’habitude de se réfugier dans ce couloir quand il pleuvait. C’était leur zone insubmersible. L’eau ruisselait sur les demi-lunes du rempart ouest et jouait sur la tôle des volets comme d’un xylophone détraqué. Pour l’accompagner, ils frappaient avec des louches de cuivre sur des faitouts bosselés. Parfois un autre bruit venait, un sac de grains renversé, une rafale ou un oiseau de nuit – une pipistrelle coincée dans un contrevent –, alors ils instruisaient des enquêtes féeriques. Un jour, ils conçurent un circuit d’un bout à l’autre du couloir : une bille d’agate devait rouler dans des demi-bambous et des tubas, puis basculer une javelle de trois cents dominos, dont le dernier actionnait un bilboquet et une boule de pétanque, emportée à son tour par un toboggan en toile de jute jusqu’à un manche à balai, qui tombait dans des spirales de corde, et renversait un fil à plomb sur l’interrupteur d’une lampe de chevet. Un autre jour, ils tracèrent des lignes au sol pour jouer à la pelote basque. Et une autre fois, Clémence inventa un parcours du combattant pour Bendicò. C’est dans ce couloir qu’elle démontra à Pierre que le fer a une mémoire : en chauffant un ressort qu’on a déplié, même après plusieurs années, il se remet en place. Pierre lui demanda si cela pouvait fonctionner en chauffant un tombeau – les souvenirs du mort remonteraient à la surface, on entendrait des voix, des rires au loin ; mais elle répondit que cela n’avait rien à voir, et il fut tellement vexé que Mamita leur grand-mère, en le trouvant deux heures plus tard près du grand escalier, déclara qu’il était « plus susceptible qu’une princesse illégitime ».
— Tu te souviens, demande Clémence, quand maman nous a installé une tyrolienne ?
— On atterrissait sur un champ de laine, la tête dans un polochon crevé.
— Même papa a essayé. Il riait tellement que j’ai cru qu’il s’étouffait.
Un linceul nuageux passe à cet instant devant le soleil, et arrache du fond de l’horizon de longues entraves roses et grises. Les ombres chinoises projetées par les créneaux sur les ravelins du rempart sud y laissent une fois disparues comme des traces de doigt.
— Papa est rentré ? demande Pierre.
— Non. J’ai essayé de l’appeler, mais son téléphone est sur répondeur. Il ne devrait plus tarder.
— Tu crois qu’ils lui ont dit non, à la chambre d’agriculture ?
— Bien sûr qu’ils lui ont dit non. Pourquoi voudrais-tu qu’ils acceptent de lui prêter de l’argent ?
— Et après, tu crois qu’il s’est bagarré ?
— Sans doute.
— Comment on va faire, Clém ?
— Il faudra trouver de l’argent ailleurs. On va se débrouiller. Maman a sûrement des idées.
Elle hausse les épaules, mais Pierre ne comprend pas ce que cela signifie.
— On devrait aller le chercher, tu crois pas ?
— Je vais voir ça avec maman, répond Clémence.
— Où est-elle ?
— La dernière fois que je l’ai vue, elle s’apprêtait à partir au Chaudron pour constater les dégâts. Figure-toi que les chevreuils ont défoncé les serres.
— Et les fraises ?
— Ils ont tout mangé, neuf kilos à peu près. Maman devait les vendre demain à Cazilhac. Le pire, c’est qu’elle a déjà payé sa place au marché. Ils ne la rembourseront pas.
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JulitlesmotsJulitlesmots   21 juin 2021
« De gros traits d’eau tombent tout à coup, et entrent dans la tour carrée par la fenêtre. On entend un coup de tonnerre, puis quelques secondes après un arc électrique tranche le ciel ruisselant.

Le château est une carène craquante. Pierre sent la tour balancer de gauche à droite. Il voit les autres osciller. Les mâchicoulis roulent-boulent dans les vignes et les rosiers morts. Les éclairs pétaradent à qui mieux mieux. Le ciel sera bientôt entièrement à vif. Pierre voit les premières coulées de boue. L’atmosphère est psychotique. Le château va couler. Il va flamber. S’ouvrir. La boue se jette sur les remparts. La terre veut enterrer Léon : elle l’appelle. Les éclairs s’abattent sans discontinuer. Ce n’est plus de la pluie, mais des vagues sur les flancs. Tout craque, même si pour l’instant tout tient. Les gendarmes sont encore là, dans la nuée et l’ombre. Ils vont donner l’assaut d’une minute à l’autre !

Pierre lève les yeux et aperçoit en haut de Montahut, sur les pinacles de roche blanche, des flammes. Des flammes ! Les cyprès et les chênes verts brûlent ! Un éclair est tombé sur l’humus sec. Les langues de feu grandissent dans les arbres.

L’orage et l’incendie s’affrontent. La pluie est phénoménale. Des cascades reviennent dans les éclairs. Des torrents de boue dévalent les chemins. Au fond du temple des nuages, Pierre voit briller des arbres de lumière. Les couronnes d’orties brûlent. La pierre fond sous les crocs du chien d’ombre. En l’air, ce sont des odeurs de poivre, d’argile fraîche, de résine, de caramel, de métal, d’oisillon mort, de coquillage cramé. Pierre a reconnu l’incendie de son enfance. Les souvenirs volent autour de lui en pommes de pin enflammées.

Les gendarmes ne voient-ils pas que l’enfer descend de la colline, vers Montrafet ? N’entendent-ils pas ce grondement souterrain ? Croient-ils vraiment que leurs camionnettes suffiront à les protéger ? »
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hcdahlemhcdahlem   03 septembre 2021
Prologue
Le château de Montrafet se trouve à vingt kilomètres au sud-est de Carcassonne, sur les contreforts des Corbières. On y accède par un chemin de gravier depuis Palaja, un village sans puits peuplé de vignerons et d'enfants à l'accent métallique. Le château est ceinturé de remparts de dix mètres de haut, coiffés de mâchicoulis et de créneaux, à l’aplomb desquels s'élève une forêt de tours aux proportions maladroites. Rien ici n'a été construit pour l’agrément. Montrafet est un fort d'arrêt immense mais sec et cabossé, bouclier du fond des âges, où les rois avaient pris jadis l’habitude d'envoyer en garnison leurs généraux les plus fidèles et leurs sujets les plus récalcitrants. Chaque demi-siècle y a ajouté son épisode : une coursière béante, une chapelle, un arrière-corps de marbre, une nef ou un module défensif sous les corniches de pitchpin ; ainsi l'édifice a-t-il collectionné des gestes architecturaux réputés inconciliables, et il s’est épanoui à flanc de colline comme une fleur dégénérée.
Le château, aujourd’hui, est en piteux état. Des poutrelles de chantier doublent les arcs-boutants dont la pierre, harassée par le soleil, est jaunâtre et poreuse. En de nombreux endroits, les reprises au ciment font des taches claires ; et, à quelques mètres de l'entrée sud, un pilastre, surnommé l'« ancienne colonne », est effondré, Les mâchicoulis sont pleins d’eau ; des bâches bleues pendent sur les banquettes d'infanterie, suturées au fil de fer et au chatterton. Sur la façade nord, une série d'anneaux d'acier cliquettent par grand vent, « personne ne peut dire à quoi ces anneaux ont servi ni même s’ils ont servi un jour.
Quarante hectares de vigne font au château une traîne de mariée tantôt d’émeraude, tantôt de rubis ou d'or mat, transmuée dans l’hiver en mantille de veuve. Au sud et à l’est, les Corbières enfoncent leurs racines de granit dans les traces d’un océan paléolithique, et dans les souvenirs calcifiés d’une époque pas si lointaine où la neige tombait à Noël sur les pâtis des plateaux. Plusieurs chemins de sanglier s’évadent au milieu des chênes trapus, des cormiers, des arbres aux fraises et des genêts. Les clairières et les trous d’eau créent des ouvertures dans la forêt. Un cèdre aux branches colossales projette sur les remparts des ombres géométriques, susceptibles de changer en quelques secondes à la fois de forme et de texture, au point qu’il semble dans ces parages que la lumière est volontaire.
La colline appuyée sur le château s'appelle Montahut (« mont haut»). Derrière elle, on aperçoit le col du Poteau, la montagne d'Alaric et, au-delà, un désert d'herbes jaunes étendu sur près de cent kilomètres jusqu'à la côte d'Estarac et la Méditerranée.
Pierre de Testasecca descend vers Montrafet par le chemin du grand cèdre. Le jeune homme a moins le corps d’un chasseur ou d’un vigneron que celui d’un poète égaré dans un parc. Ses cheveux mi-longs, noirs, sa minceur, son regard vénitien, son nez sévère et une certaine agilité assortie d’une force qui n’a rien d’encombrant le dotent d'une grâce mystérieuse. Il dévale Montahut et pénètre dans le château par une porte dérobée de l'aile sud. À l’intérieur, on entend les jappements d’un chien, puis d’autres pas, des voix, et la lame d'un couteau.
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fanfanouche24fanfanouche24   29 juin 2021
Quarante hectares de vigne font au château une traîne de mariée tantôt d'émeraude, tantôt de rubis ou d'or mat, transmuée dans l'hiver en mantille de veuve. (p. 14)
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Vidéo de Guillaume Sire
Retour sur la rencontre littéraire du 8 octobre 2020, au sein du Café littéraire d'Orange, avec le président du Prix Orange du Livre 2020 Jean-Christophe Rufin et le lauréat 2020 Guillaume Sire pour son roman "Avant la longue flamme rouge", paru aux éditions Calmann-Levy.
Jean-Christophe Rufin évoque également son dernier livre, le troisième volet des énigmes d'Aurel le consul, "Le flambeur de la Caspienne", publié aux éditions Flammarion.
Rencontre animée par Karine Papillaud, journaliste littéraire.

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