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EAN : 9782352046547
105 pages
Les Arènes (06/09/2017)
4.08/5   460 notes
Résumé :
Rabat, été 2015. Suite à la parution de son livre "Dans le jardin de l'ogre", un roman cru et audacieux qui aborde la thématique de l'addiction sexuelle, Leila Slimani part à la rencontre de ses lectrices marocaines. Face à cette écrivaine franco-maghrébine décomplexée qui aborde la sexualité sans tabou, la parole se libère. Au fil des pages, l'auteur recueille des témoignages intimes déchirants qui révèlent le malaise d'une société hypocrite dans laquelle la femme ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (102) Voir plus Ajouter une critique
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"Une récente Fatwa a interdit aux femmes de toucher aux bananes et aux concombres ( Ah les C...combres! ) parce qu'ils ressemblent au sexe masculin."
- Mais la carotte, j'ai le droit?" Demande Leila Slimani l'auteure de "Dans le jardin de l'ogre."

Au Maroc en 2015, lors d'une dédicace, Leïla rencontre une lectrice qui lui parle de la pression sociale des Traditionalistes islamiques sur le Maroc et surtout sur les...Femmes!

"...Dans les premiers temps de l'Islam, le sexe était loin d'être condamnable". La sexualité était même considérée comme une source d'épanouissement.

"Mais aujourd'hui, chacun utilise la religion pour justifier tel ou tel interdit..."
-La femme est "Fitna: tentation.
-La femme est "Awra : illicite au regard
( Vous comprenez , la femme est un bijou, un joyau ou un...bonbon qu'il faut enrober pour le préserver des regards concupiscents!...)
On peut..l'enfermer, l'emprisonner, c'est toujours pour son bien."

Le film "Much Loved" sur des amies prostituées à Marrakech déclenche d'emblée une polémique violente ( beaucoup de femmes se prostituent pour pouvoir survivre, mais ça, personne ne veut l'entendre... Alors que le roi Mohammed VI a une fortune de 6 milliards selon le magazine Forbes, évaluation de 2015, et ce sans compter les rentrées occultes d'argent!)

Quelques semaines plus tard, c'est la tenue de Jennifer Lopez au festival Mawazine qui enflamme les gens. Certains marocains appellent à jeter dehors ce suppôt de Satan.
Et 2 femmes marocaines sont prises à partie par toute une foule, à cause de leur tenue jugée provocante... Et inculpées ( en plus! ) pour outrage public à la pudeur / article 483...

La société Marocaine ( refoulée et hypocrite) insiste sur le comportement vestimentaire, ou le corps.de la femme. Mais le Coran n'a jamais parlé de la femme de cette façon."
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Parlez-moi d'amour ♪♫
et dites-moi des choses tendres. ♪♫
Parlez-moi de sexe, ô femmes marocaines
et dites-moi des choses dures...
à entendre.

Leïla Slimani, auteur notamment de 'Chanson douce' et du 'Jardin de l'Ogre' a recueilli en 2015 des témoignages de Marocaines sur leur place dans la société, leurs rapports aux hommes, leur sexualité.
Ce travail a fait l'objet d'un essai, 'Sexe et mensonges', adapté en BD - cet album intitulé 'Paroles d'honneur'.

Avant de connaître l'origine de ce roman graphique, je me suis interrogée sur l'intérêt d'un tel support, puisqu'on y trouve essentiellement des dialogues et de longs textes, et qu'on s'y perd dans les personnages, trop ressemblants. Cela dit, une telle présentation a le mérite de toucher davantage de lecteurs : on lit plus volontiers une BD qu'un essai…

Comme dans 'Broderies', de Marjane Satrapi (Iran), les témoignages recueillis révèlent l'hypocrisie autour de la sexualité, dans certains pays musulmans, ou ailleurs - quand les dieux et leurs émissaires prétendent avoir un droit de regard sur l'intimité féminine (désir, plaisir, contraception, avortement…), en étant beaucoup moins sévères avec les hommes (sauf pour l'homosexualité).

Poids de la religion, de la tradition ? Quoi qu'il en soit, la « loi telle qu'elle existe et la morale telle qu'elle est transmise » au Maroc pèsent sur les femmes.

La virginité DES FEMMES au mariage reste importante (y compris aux yeux des hommes élevés 'à l'occidentale') :
• « Même s'ils souffrent aussi de cette situation, eux, au moins, ils ont un menu et peuvent faire un choix 'à la carte'. Pas vierges : celles avec qui ils baisent. Vierges : celles qu'ils épousent. »

Le célibat au féminin est suspect et découragé. La 'vertu' des femmes est un principe.
• « Quand tu vois ta femme comme une machine à procréer, qui n'est pas censée éprouver de plaisir, et dont le corps est quasiment ta propriété, comment veux-tu avoir un rapport sain à la sexualité ? »
• « Avant d'être un individu, une femme est une mère, une soeur, une épouse, une fille, garante de l'honneur familial, et, pire encore, de l'identité nationale, sa vertu est un enjeu public. »
Et une femme 'qui couche' risque davantage d'être violée.

En conclusion, pour espérer que les mentalités changent :
« Nous ne pouvons plus nous permettre d'ignorer la réalité sous prétexte qu'elle n'est pas conforme à la religion, à la loi, ou tout simplement à l'image que nous voudrions donner de nous-mêmes. »

Instructif et forcément révoltant.
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Après la publication de son roman "Le jardin de l'ogre", Leïla Slimani se trouve au Maroc et rencontre une jeune femme, Nour dans les salons de son hôtel.
Elle a ensuite recueilli d'autres confidences des femmes marocaines opprimées dans leurs choix de vies de femmes.
On découvre des femmes aussi libérées dans leurs pensées que les femmes occidentales.
Soit, elles décident de vivre leur liberté et ce n'est pas simple, soit elles se plient et deviennent des personnes à la pensée duale, de vraies personnalités doubles comme la dame dessinée à la page 24 , avec un double visage, deux pensées ( pour moi, la plus belle illustration de l'album).
Ce reportage à travers le Maroc donnera ce roman graphique illustré par Laetitia Coryn et écrit par Leïla Slimani.
J'ai aimé les paysages, les vues de villes et villages, les personnages dans l'ensemble mais j'ai moins aimé les visages. L'ensemble donne une vision distante.
Les paroles et les textes manquent légèrement d'âme.
Certes, le ton est donné et nous annonce qu'il s'agit d'un reportage.

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L'émancipation est d'abord conscientisation.
-
Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. le -premier tirage date de 2021. Il a été réalisé par Leïla Slimani pour le scénario, et Laetitia Coryn pour les dessins et les couleurs. L'ouvrage comporte 99 pages de bande dessinée.

En mai 2015 à Rabat, Leïla est en train de savourer un thé glacé dans une cafeteria, après avoir présenté son livre Dans le Jardin de l'Ogre (2014) en public. Elle est abordée par Nour qui lui demande si elle peut s'assoir à sa table, tout en s'excusant d'être arrivée en retard à sa présentation. Elle lui dit qu'elle a beaucoup aimé le livre, et lui demande si le débat s'est bien passé. L'autrice répond que femmes venues la voir lors de la dédicace ont fini par lui raconter leur vie intime, ce à quoi elle ne s'attendait pas du tout. Nour lui demande si les réactions sont les mêmes en France. Elle répond que non, que les lecteurs sont surtout étonnés qu'une maghrébine puisse aborder aussi crûment la thématique de l'addiction à la sexualité. de par ses origines, elle aurait dû faire preuve de plus de pudeur et se contenter d'écrire un livre érotique aux accents orientalistes. Nour ironise : en digne descendante de Shéhérazade. La discussion s'engage et Leïla lui demande si elle a des enfants. Elle lui répond que non, qu'elle est célibataire, et qu'elle ne voit pas beaucoup sa famille. Son frère s'est installé en France où il s'est marié. Elle rend visite à ses parents de temps en temps, mais ils sont un peu trop traditionnalistes pour elle. Par exemple, pour ses parents, elle sera vierge le jour de son mariage. À presque quarante ans, ils doivent se douter qu'elle a déjà eu des histoires, mais ils n'en parlent jamais.

La conversation se poursuit : Nour raconte son enfance, avec sa mère qui s'est mariée à 18 ans et a arrêté ses études pour faire femme au foyer, et son père assez souple quand elle était petite, mais restant marocain. Il prêtait une attention particulière au regard des gens, mais sa fille avait le droit de faire plus de choses que d'autres filles de la famille. Il n'y a que le sport dont il lui a interdit la pratique. Toute sa vie, Nour a vécu un combat intérieur entre la volonté de se libérer de la tyrannie du groupe, et la crainte que cela n'entraîne l'effondrement des structures traditionnelles à partir desquelles elle s'était construite. Comme la plupart des Marocains en fait. La Hchouma est un concept que l'on inculque dès l'enfance. Être bien élevé, être un bon citoyen, c'est aussi avoir honte. Rester vierge était une injonction très forte dans sa famille et elle a eu beaucoup de mal à s'en défaire. Hors de question de transgresser cette règle, même quand elle s'est sentie attirée par un autre garçon pour la première fois. Un jour elle flirtait avec un garçon dans sa voiture, et ils ont été surpris par un policier. Ça s'est réglé avec cent dirhams, mais elle en est restée bloquée pendant longtemps. Elle évoque la fois où un cousin lui avait des attouchements, la libération quand elle en a parlé à des copines, les cours de sexualité qui aborde la reproduction de manière froide et scientifique, sans parler de désir, les femmes mariées jeunes qui divorcent deux ans plus tard.

D'une certaine manière, cette bande dessinée est une adaptation de l'essai de l'autrice : Sexe et mensonges paru la même année en 2017, une transposition de manière plus vivante sous la forme de témoignages. Les autrices font donc oeuvre de reconstitution des échanges que Slimani a eu avec plusieurs femmes marocaines sur le sujet de leur sexualité, de leur rapport au corps, du regard de la société sur leurs pratiques sexuelles. le premier témoignage, celui de Nour, pose tout de suite la dialectique : une forme d'opposition entre une pensée traditionnaliste, et une volonté d'émancipation des femmes. La narration visuelle rend cette femme beaucoup plus proche du lecteur, beaucoup plus vivante. Elle permet également de montrer les émotions et les coutumes. Il voit ainsi les deux copines de Nour choquées et en colère par l'histoire des attouchements du cousin sur elle, ainsi que la mariée apprêtée avec la coiffe traditionnelle. Il sourit quand Nour prend une pose de sainte pour souligner sa décision d'être une fille bien qui n'aurait pas de relation charnelle avant le mariage. L'artiste sait donner vie à toutes les femmes qui témoignent, leur donnant une apparence normale, avec des vêtements en cohérence avec leur âge et leur statut social, le temps qu'il fait et leur occupation. Les tenues décontractées des jeunes avec des sweatshirts à capuche, les vêtements plus stricts des adultes, et bien sûr les foulards et les robes longues. Chaque femme qui témoigne présente une personnalité visuelle différente : détendue pour Nour, plus sérieuse pour la théologienne Asma Lambaret quand elle explique différentes interprétations d'une sourate, désenchantée pour la prostituée, accablée pour la jeune homosexuelle.

En surface, le lecteur peut avoir une première impression de dessins un peu simplifiés pour une apparence peut-être naïve, avec des couleurs un peu douce. Mais dès qu'il commence à lire, il se rend compte de l'expressivité naturelle des visages, des états d'esprit qui transparaissent au travers des postures et du langage corporel, de la justesse des représentations. Il voit bien l'âge de Jamila la maîtresse de maison en page 53 dans sa façon de se tenir, et la jeunesse de l'homosexuelle dans ses gestes. Effectivement les autrices mettent à profit les spécificités de la bande dessinée pour restituer les témoignages : à la fois en donnant corps aux femmes qui racontent, à la fois dans les différents lieux. La représentation de ces derniers est tout aussi soignée que celle des individus : l'hôtel de Rabat avec sa piscine dans un dessin en pleine page, la salle de classe avec une partie des élèves portant le foulard, le cabinet de consultation d'une docteure dans un hôpital à la campagne, la salle d'attente d'un médecin pratiquant des interruptions volontaires de grossesse, une rue piétonne en escalier, une bibliothèque municipale, des intérieurs banals d'appartement et de maison, la plage, l'esplanade de la tour Hassan à Rabat, une grande artère de Casablanca, le front de mer, un jardin public, etc. Laetitia Coryn ne représente pas ces lieux comme s'il s'agissait de tourisme, mais bien comme des lieux de vie, où évoluent des individus normaux dans leur quotidien. le lecteur peut ainsi se projeter dans chaque endroit, s'imaginer dans ces lieux de vie comme un habitant.

La narration visuelle prend une forme naturaliste, recréant ainsi les conversations comme si elles étaient prises sur le vif, avec l'environnement dans lequel elles se déroulent, et des êtres humains normaux pour lesquels il est possible de se faire une idée de leur état d'esprit en les regardant comme dans la vie de tous les jours avec un interlocuteur. Évidemment le lecteur a conscience qu'il ne s'agit pas de la retranscription exacte des conversations, que le récit est construit et qu'il y a une progression. Leïla Slimani commence par le témoignage d'une femme ayant pris ses distances avec la tradition, pouvant évoquer en quoi celle-ci pèse sur le quotidien des femmes marocaines, totalement intégrées à la société, puis comment elle pèse implicitement sur celles qui ne s'y conforme pas parfaitement. Par la suite, les témoignages vont évoquer les violences sexuelles faites aux femmes sous différents formes et la honte qui pèse sur elle (Hchouma), la question de la virginité pour le mariage, les articles de loi relatifs à l'avortement (449, 454, 455), les mariages arrangés de mineures, la réalité des textes du Coran et leurs interprétations, les événements du fol été 2015 (le film Much Loved du réalisateur Nabil Ayouch, le concert de Jennifer Lopez, le baiser de deux femens sur l'esplanade de la tour Hassan à Rabat, l'agression d'une femme portant une tenue jugée provocante), la réalité de la prostitution, l'impossibilité de vivre publiquement son homosexualité. de même, l'autrice ne fait aucun secret de sa prise de position.

Leïla Slimani met en lumière le poids de la tradition sur la condition féminine, l'impossibilité de la virginité des mariées, le poids du regard des autres et de la honte, une culture institutionnalisée du mensonge, de l'hypocrisie. Elle représente la position de la femme comme suit : Avant d'être un individu, une femme est une mère, une soeur, une épouse, une fille, garante de l'honneur familial, et, pire encore, de l'identité nationale. Sa vertu est un enjeu public. C'est donc un exposé à charge contre cette culture. de temps à autre, elle laisse la parole aux hommes, ceux qui estiment que cette place donnée aux femmes est nocive pour les femmes, mais aussi pour les hommes car les rapports entre les deux s'en trouvent faussés. Elle relaie également la position des hommes respectables qui perçoivent la remise en cause comme étant le fait d'occidentaux. L'un d'eux demande : Les philosophies permissives, nées en Europe, ont-elles amélioré les relations sociales et familiales sur ce continent ? Plus loin une femme constate que la misogynie est inhérente à l'humanité. Elle n'est pas spécifique à l'Islam. Elle s'étonne d'ailleurs qu'on ait encore ce type de lecture anthropologique. À ses yeux, toutes les religions se valent en matière de sexualité. En outre, ce ne sont que certains hommes qui ne comprennent pas la différence entre faire le choix d'avoir une sexualité et consentir à un acte sexuel. Il n'y a donc pas de diabolisation de la gent masculine, ni condamnation d'un bloc de la religion : la théologienne estime qu'il est possible d'enseigner la religion comme une éthique de libération, d'émancipation, plutôt que comme une morale rigoriste et sans nuances. Il faut parvenir à sortir d'une dichotomie manichéenne qui voudrait qu'il n'y ait pas d'intermédiaire entre la femme vertueuse et la prostituée. En fonction de sa sensibilité et de sa culture, le lecteur peut également s'interroger sur l'histoire personnelle de l'autrice, sa double nationalité, sa classe sociale, la manière dont cela a façonné son regard et ses positions.

Assurément, cette lecture interpelle. L'écrivaine propose une vision construite, intelligente et analytique de la sexualité féminine d'un point de vue sociale au Maroc. La narration visuelle est à la fois douce et dense, donnant l'impression au lecteur de se trouver aux côtés de Leïla écoutant ces confidences, dans chaque lieu correspondant. Même s'il ressent qu'il s'agit d'un récit composé à partir de témoignages recueillis et présentés de façon structurée, pas d'un reportage sur le vif, que l'autrice a un parti pris affiché, il n'en demeure pas moins une réflexion sur l'image à laquelle la femme doit se conformer dans la société marocaine, ou ce qu'elle doit se préparer à affronter si elle ne souhaite pas s'y conformer.
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Lorsque Leïla Slimani sort son premier roman en 2014 (« Dans le jardin de l'ogre »), elle rencontre une jeune compatriote qui se met à lui raconter les difficultés qu'elle rencontre au quotidien en tant que femme marocaine. L'auteure y puise l'inspiration pour un essai intitulé « Sexe et mensonge » qui dénonce l'hypocrisie de la société marocaine vis à vis de la sexualité et son rapport complexe avec le corps féminin. C'est cet essai qui est ici adapté en roman graphique par Leïla Slimani et Laeticia Coryn dont l'objectif est simple mais pourtant difficile à atteindre : libérer la parole des femmes. Un thème qui fait évidemment échos à l'actualité, et pas seulement au Maroc, après les révélations de l'affaire Wellenstein ou encore la profusion des hashtags « balance ton porc » et « me too ». L'ouvrage est organisé en trois parties dont la première consiste essentiellement à recueillir cette parole des Marocaines afin de donner au lecteur un aperçu du paysage sur place. Et ce qu'on entend à de quoi révolter. On découvre l'histoire d'une fillette mariée de force et cherchant à plaire à son mari qui ne veut pas la toucher. Une autre raconte ses deux mariages catastrophiques, avec viols, coups et humiliations à la clé. Une autre encore raconte son mal être en tant que lesbienne dans un pays où l'homosexualité est puni d'emprisonnement. le premier constat qui saute aux yeux, c'est évidemment cette violence quotidienne que subissent les femmes. Les coups, enfants, parce qu'elles osent dirent qu'un « garçon est amoureux d'une fille » et que ça ne se fait pas. Les viols à l'adolescence parce que les garçons sont persuadés que de toute façon elles n'étaient déjà plus vierges. Les insultes (« pute », « salope ») dès toute petite, juste parce qu'elles s'épilent les sourcils ou portent une jupe jugée trop courte.

La seconde chose que l'on remarque, c'est cette espèce de schizophrénie des hommes marocains qui, d'un côté, ne se gênent pas pour sortir et coucher avec des femmes en dehors des liens du mariage, et de l'autre estime tout à fait normal d'attendre de leur épouse qu'elle soit vierge au moment de la nuit de noce. La virginité revêt ainsi une importance totalement démesurée, au point qu'une loi permet d'ailleurs aujourd'hui encore de punir « d'un mois à un an d'emprisonnement toutes personnes de sexes différents qui, n'étant pas unis par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ». Ce tabou oblige évidemment les femmes à tenir un double discours et les met souvent dans des situations humiliantes, voire dangereuse lorsqu'il est question d'avortements qui, évidement, doivent se faire de manière clandestine (on compterait jusqu'à 600 interruptions de grossesse pratiquées chaque jour au Maroc, dont des centaines qui entraînent des risques dramatiques pour la femme). le bilan est accablant et on prend pleinement conscience de l'importance pour les Marocaines de briser le silence qu'on leur impose et de prendre conscience qu'elles ne sont pas seules. La seconde partie du roman graphique, très courte, fait office d'intermède et relate les événements révélateurs qui se sont déroulés au Maroc lors de l'été 2015. Il y eut d'abord la polémique suscitée par le film Much Loved ; puis les concerts de Jennifer Lopez et Placebo qui ont fait scandale (la première parce qu'elle était trop dénudée, le second parce qu'il s'était peint sur le torse le numéro 489 barré pour dénoncer l'article de loi qui pénalise l'homosexualité au Maroc) ; et enfin il y a eu ces lynchages d'homosexuels dans la rue et une agression particulièrement marquante de deux jeunes filles à cause de leur tenue.

La troisième et dernière partie propose des éléments d'analyse pour tenter de comprendre ces mécanismes précédemment décrits. Pour ce faire, l'auteur met en scène un certain nombre d'intellectuels et militants défendant la cause des femmes et apportant un regard critique vis à vis du rapport des Marocains à la sexualité. C'est le cas par exemple de la journaliste Mona Eltahawi qui dénonce dans ses écrits la misogynie du monde arabe, mais aussi de la théologienne Asma Lamrabet, qui se bat pour une réécriture des textes sacrées du Coran à partir d'une perspective plus féministe, ou encore du réalisateur du fameux film « Much Loved », Nabil Ayouch. Tous ont pour point commun de dénoncer le rapport malsain que les hommes marocains entretiennent avec la sexualité et la stigmatisation des femmes qui cherchent à s'émanciper. Ce qui compte avant tout, en fin de compte, c'est le regard de l'autre et la honte que l'on fait systématiquement rejaillir sur les femmes. Ce portrait sombre et déprimant de la société marocaine d'aujourd'hui est fort heureusement nuancé par l'auteur qui insiste tout de même sur les évolutions positives de ces dernières années. Leïla Slimani rapporte par exemple quelques témoignages d'hommes qui veulent eux aussi que les choses changent et n'acceptent pas la façon dont sont traitées les femmes dans leur pays. L'auteur montre aussi que les résistances à la libération des Marocaines ne viennent pas toujours de ceux qu'on croit. Ainsi, des islamistes peuvent être pour une ouverture du droit à l'avortement, tandis que des femmes vont s'y opposer. En dépit de la dureté des témoignages recueillis, la plupart des femmes et des hommes interrogés ici s'accordent tout de même pour dire que, peu à peu, la parole commence à se libérer, permettant aux femmes de sortir de leur isolement et de lutter plus efficacement pour une plus grande égalité avec les hommes.

Leïla Slimani et Laetitia Coryn signent un très bel ouvrage qui permet aux Marocaines de parler des violences et des injustices dont elles sont victimes dans leur pays, tout en analysant le comportement masculin et les tabous relatifs à la sexualité et au corps féminin. A lire !
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critiques presse (2)
Bedeo
05 janvier 2018
Même si certains passages sont un peu difficiles, on apprécie l’étude sérieuse que Leïla Slimani a menée auprès de ses lectrices, une véritable enquête de terrain sociétale à l’instar de King Kong Théorie de Virginie Despentes.
Lire la critique sur le site : Bedeo
BDGest
25 septembre 2017
Paroles d'honneur expose de manière claire un sujet qui fâche, une crise qui couve et se cache sous le voile de l'hypocrisie. Cette initiative est à saluer car beaucoup de ses victimes n'ont pas forcément la possibilité ou la force de s'exprimer.
Lire la critique sur le site : BDGest
Citations et extraits (58) Voir plus Ajouter une citation
[Au Maroc] Aujourd'hui encore, j'ai des amies qui gagnent leur vie et qui ne trouvent pas de propriétaire qui accepte de louer un appartement à une célibataire.
- Fiches de paie, avis d'imposition, pièces d'identité... vous n'êtes pas mariée ?
A chaque fois, ils trouvent des excuses.
- Par contre, il manque une autorisation écrite de votre père.
- Quoi ? Mais je gagne deux fois plus que lui ! C'est absurde !
En réalité, ils ont peur des rumeurs du quartier. Ils imaginent qu'une femme seule va faire entrer des hommes ou ouvrir une maison close.
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[…] je discutais avec des chercheuses américaines. Elles m’expliquaient que l’une d’elles avait donné une dissertation à ses élèves dont le sujet était : « Qu’est-ce que la religion pour vous, en un ou deux mots ? » À cela, la majorité des jeunes femmes avait répondu : « La peur ». […]
On a donné l'image d'un Dieu vengeur, d'une religion punitive. […]
La misogynie est inhérente à l'humanité, elle n'est pas spécifique à l'islam. […]
À mes yeux, toutes les religions se valent en matière de sexualité.
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- Les autres femmes ont peur que je leur vole leur mari...
Et les maris craignent que mon statut de femme libérée ait une mauvaise influence sur leur épouse...
- Du coup, on ne t'invite pas ou peu. Je connais.
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- Juste avant votre arrivée, je discutais avec des chercheuses américaines. Elles m’expliquaient que l’une d’elles avait donné une dissertation à ses élèves dont le sujet était : « Qu’est-ce que la religion pour vous, en un ou deux mots. » A cela la majorité des jeunes femmes avait répondu : « La peur ».
- C’est terrible !
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Quand tu vois ta femme comme une machine à procréer, qui n'est pas censée éprouver de plaisir, et dont le corps est quasiment ta propriété, comment veux-tu avoir un rapport sain à la sexualité?
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Videos de Leïla Slimani (110) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Leïla Slimani
Leïla Slimani, qu'on ne présente plus, est la première invitée d'Augustin Trapenard. Les éditions de l'Aube viennent de publier un recueil de ses chroniques par dans l'hebdomadaire le 1, intitulé "Le Diable est dans les détails" et illustré par Pascal Lemaître. Des textes de fictions ou non-fictions qui célèbre notamment le courage et la liberté de s'affranchir de ses origines. L'écrivaine est actuellement en train d'écrire le troisième tome de son roman "Le pays des autres". Ce soir, Leïla Slimani et Joann Sfar nous parlent de l'actualité, du vivre ensemble, de l'identité, de ce qui nous divise, et ce qui nous lie. Leïla Slimani évoque à quel point les mots et la littérature sont importants dans ce monde où tout semble vouloir nous singulariser. 
Retrouvez l'intégralité de l'interview ci-dessous : https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/
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