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ISBN : 2330078978
Éditeur : Actes Sud (03/05/2017)

Note moyenne : 3.96/5 (sur 300 notes)
Résumé :
Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l'Assemblée ; mais bientôt, il n'y aura plus d'Assemblée, il n'y aura plus de président, et, dans quelques années, il n'y aura même plus de Parl... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (101) Voir plus Ajouter une critique
ClaireG
  23 août 2017
« Messieurs, vous venez d'entendre le chancelier Hitler, nous voulons une victoire aux élections du 5 mars pour stabiliser l'économie de l‘Allemagne, éradiquer les communistes et les opposants et supprimer les syndicats pour rétablir le pouvoir du chef d'entreprise. Je vous prie donc de cracher au bassinet ». C'est à peu près en ces termes que le président du parlement Goering s'adresse aux 24 industriels et banquiers convoqués le 20 février 1933. Les millions de Deutsche Marks de la compromission du grand capital au régime nazi assurèrent la fortune de ces familles qui règnent encore aujourd'hui et qui s'appellent Krupp, Siemens, Opel IG Farben, Telefunken, Bayer, BASF… Fortune construite sur le dos des prisonniers des camps de concentration notamment.
Ce petit chef d'oeuvre historique d'Eric Vuillard rempli d'ironie grinçante, relate une suite de rencontres déterminantes entre 1933 et 1938. le rêve d'Hitler est d'unifier les pays de langue allemande en une Grande Allemagne dont il serait le maître absolu. En 1936, il signe l'Accord germano-autrichien qui reconnaît l'intégrité de l'Autriche et la non-ingérence de l'Allemagne. En 1938, soutenu par les nazis autrichiens, civils et membres du gouvernement, il arrache un nouvel accord au chancelier Schuschnigg, remplacé illico par le sinistre Arthur Seyss-Inquart.
La rencontre entre Schuschnigg, qui invoque des règles de droit, et Hitler, qui fulmine devant tant d'audace, vaut son pesant de cacahuètes. « Hitler est hors de lui… A bout de nerfs, à vingt heures quarante-cinq exactement, il donne l'ordre d'envahir l'Autriche… le fait accompli n'est-il pas le plus solide des droits ? On va envahir l'Autriche sans l'autorisation de personne, et on va le faire par amour » (pp. 82-83).
Le 12 mars 1938, alors que les troupes allemandes et les blindés quelque peu récalcitrants de Guderian entrent dans une Autriche accueillante, un dîner mémorable se déroule au 10 Downing Street au cours duquel von Ribbentrop, ambassadeur d'Allemagne en Angleterre, abuse sans vergogne Chamberlain, premier ministre, Churchill et Cadogan, des Affaires étrangères, en racontant ses exploits tennistiques.
A se demander comment ces hommes à hautes responsabilités, Anglais autant que Français, ont fait pour se laisser impressionner et intimider par la stratégie de manipulation du démiurge, Hitler, qui observe les deux grandes puissances s'empêtrer dans leurs problèmes intérieurs. Il prévoit déjà de les faire plier à sa volonté, ce qui conduira aux Accords de Münich de septembre 1938 qui scellent l'annexion des Sudètes à l'Allemagne et le début de la Deuxième Guerre mondiale.
Ce qui fait la richesse passionnante de ce livre est le questionnement constant de l'auteur sur l'attitude de ces hommes politiques : ignorance ou légèreté, aveuglement ou crédulité, expectative ou manque d'anticipation, laxisme ou manque de courage ?
Deux autres moments intéressants : celui de la propagande nazie et les lectures au procès de Nuremberg. Eric Vuillard est également cinéaste et il ne lui a pas échappé que tous les documents liés aux discours d'Hitler et à l'hystérie collective qu'il suscitait, sont des films de matraquage orchestrés par Josef Goebbels. On sait qu'il recrutait à tour de bras des militants nazis dans tout le pays. On sait qu'Hitler répétait sans relâche ses gestes théâtraux devant le miroir. On sait combien il trouvait juste et bon d'être acclamé partout où il passait. Mais on sait aussi qu'une partie des Allemands, après avoir cru à l'espoir de rendre au peuple sa fierté, a vécu la terreur exercée par ce régime salvateur. Alors, les images : mises en scène, montage ou réalité ? Nous ne le saurons jamais.
Lors du procès de Nuremberg, quel ne fut pas l'étonnement de certains inculpés d'entendre des communications téléphoniques de 1938 ou des extraits de leurs écrits sensés passer leurs consciencieux états de service à la postérité. Les juges ont appliqué les mêmes techniques d'information à outrance de Goebbels aux accusés, sans emphase ni applaudissements.
Ce récit est une remarquable approche des éléments fondateurs de la Deuxième Guerre mondiale, certainement basé sur une documentation colossale et pourtant ramassé sur 150 pages. Un exploit de clarté et d'intelligence.
Mon ordre du jour : continuer à lire Eric Vuillard.
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palamede
  09 novembre 2017
En Allemagne, en ce mois de février 1933, « il faut en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d'être un führer dans son entreprise ». Celui qui est capable de ça aux yeux des grands patrons allemands, c'est le chancelier Hitler. Ils vont donc financer les élections. «  Ils » ce sont BASF, BAYER, Afga, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telfunken.
Hitler au pouvoir, les Français et les Anglais pratiquent « la politique d'apaisement » qui consiste à minimiser le nationalisme et l'antisémitisme des nazis, et leurs prétentions sur l'Autriche et une partie de la Tchécoslovaquie, il s’agit de maintenir la paix à tout prix. En réalité Hitler a déjà décidé d'occuper une partie de l'Europe. Ce qui se passe ensuite Vuillard le compare à la peinture de Louis Soutter reclus dans l'asile de Ballaigues : « un long ruisseau de corps noirs, tordus, souffrants, gesticulants ... Une grande danse macabre. » Et elle commence par l'Autriche, la première à mourir et à tomber sous la tutelle allemande, le début des grandes catastrophes.
Tour à tour, drôle, grinçant, ironique, Eric Vuillard pointe la lâcheté, la légèreté, l'aveuglement des hommes politiques français, anglais, autrichiens face à Hitler. En quelques pages il retrace la période cruciale de l'Anschluss - où Hitler n'a personne pour lui barrer la route et où le monde cède au bluff - qui porte déjà en elle les prémisses de tous les drames à venir de la Seconde Guerre mondiale.
Voilà un roman original et pertinent d’un auteur qui mérite bien, une fois n'est pas coutume, le prix Goncourt qui lui a été décerné.
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Merik
  15 juin 2017
Focus sur l'Anschluss.
Dans ce court récit historique, Eric Vuillard nous fait pénétrer dans les coulisses de l'annexion autrichienne. De la réunion des industriels allemands complices financeurs d'Hitler à la marche pour le moins chaotique des blindés, on se prend pour une petite souris, témoin apeurée par cette horde de Sapiens tyranniques, bluffeurs et cyniques. La disproportion entre les ressorts et les conséquences historiques fait frémir.
Les scènes se succèdent comme autant de chapitres :
- Duel de dictateurs entre Hitler et Schuschnigg, et c'est celui qui en impose le plus qui écrase l'autre. Le chancelier autrichien obtempère.
- Grain de sable dans la mécanique des panzer qui ridiculise l'invasion du voisin autrichien.
- Lâcheté des politiques européens, manipulés et aveugles, ....
Toutes plus édifiantes les unes que les autres, elles sont enrobées dans une narration qui prend une distance désabusée, teintée d'ironie, justifiée par une documentation riche.
Et puis l'écrit historique ne manque pas de faire son job de résonance, il dessine en filigrane les silhouettes des brutes qui animent encore notre vie politique.
Sans être un spécialiste d'histoire, loin de là, j'ai beaucoup apprécié ce récit.
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michfred
  19 novembre 2017
"L'Ordre du Jour ", c'est « Écoutez nos capitulations »,- l'anti « Écoutez nos défaites » de Laurent Gaudé, avec son lyrisme assez pompeux, voire pompant.
Un Goncourt mille fois mérité !
Un OVNI aussi : ni récit, ni témoignage, ni roman, encore moins roman historique, même si c'est cette histoire-là qui me passionne et m'intéresse. Un pamphlet, peut-être, vu la vivifiante ironie qui y règne, un essai, sans doute un peu, tant la personnalité de l'auteur imprègne le récit des faits, façonne la trame et vitriole le ton !
On l'a beaucoup dit : Eric Vuillard revisite le mythe de l'Anschluss, de cette invasion « fulgurante » par Hitler de son Autriche natale –et consentante- …avec des blindés caduques et inopérants, qui sont tombés en panne en cours de route !
Mais ce n'est pas avec cette opération militaire qu'il inaugure son livre –opération d'ailleurs revue et corrigée ensuite par les films de propagande de Goebbels- avec acclamations post- enregistrées, comme dans les plus minables sit-com américaines- et qui ont tellement bien réussi leur coup de pute- pardon, de pub- que ce sera cette image nazie trafiquée qui restera seule dans nos petites mémoires occidentales influençables.
Écoutez nos capitulations….
Le récit commence par la séance du 20 février 1933 dans le Reichstag, pas encore incendié, avec les patrons de tout ce que l'Allemagne compte d'industries florissantes - Krupp, Siemens, Bayer, Opel, etc…- face à un Goering, tout nouveau président du Reichstag, à peine poli.
Vingt-quatre chevaliers d'industrie dociles, le petit doigt sur la couture du pantalon, sont invités à collaborer étroitement avec le nouveau chancelier, Adolf himself, qui les gratifie d'une courte visite, avant que Goering ne revienne à la charge, les invitant à cracher au bassinet. Ce qu'ils font, sans ciller.
Mais Eric Vuillard aussitôt actualise le propos : « Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d'entretien, nos radios-réveil, l'assurance de notre maison, la pile de notre montre. Ils sont là partout, sous forme de choses. Notre quotidien est le leur »
Écoutez nos capitulations…
Le ton est donné : que ce soit la rencontre d' Hitler avec l'ambassadeur d'Angleterre, lord Halifax (si plein de morgue aristocratique qu'il prend d'abord le Führer pour un laquais !), que ce soit l'entrevue au Berghof du pauvre Schuschnigg, le nouveau chancelier- dictateur pusillanime d'Autriche, venu en tenue de ski, face à un Hitler éructant et vociférant, quelques jours avant la fameuse opération d'annexion de l'Autriche , que ce soit la soirée mondaine et hautement tennistique, au 10, Downing Street, avec les Ribbentrop en guest stars, sur fond d'annonce de l'Anschluss, que ce soient les accords de Munich, enfin, tout n'est qu'une honteuse revue de capitulations en série…
Mus par la morgue, la fatuité, les conventions, les apparences, la courtoisie old fashion , et surtout, surtout, par leur incommensurable lâcheté, les élites, les hommes de pouvoir, les gens de biens (au pluriel), capitulent tous devant la menace, la grossièreté, les rodomontades d'un « ramassis de bandits et de criminels ».
Le bluff et le kitsch triomphent. La violence gagne. Haut la main. C'est un hold up généralisé.
Au point que la vague impressionnante des suicides, au moment de l'Anschluss, fait office d'acte de résistance. Celle des humbles, des sans-grade, celle des Alma Biro, des Karl Schlesinger, des Helene Kuhner, des Leopold Bien. La grande histoire les a tous oubliés, et leur a préféré le parapluie de Chamberlain, le bonnet de ski de Schuschnigg.
C'est un vrai honneur que rend, dans son petit livre incisif et vibrant, le talentueux Eric Vuillard à Alma, à Helene, à Karl, à Leopold…
Il y a une façon de tomber qui honore ceux qui tombent : quand ils décident de le faire pour ne pas voir la chute ignoble et grotesque de ceux qui croient rester debout parce qu'ils restent vivants, alors qu'ils tombent, qu'ils tombent honteusement, ridiculement, interminablement.


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motspourmots
  01 juillet 2017
Bon allez, j'ose le dire : Eric Vuillard est un écrivain génial ! J'avais vibré à la lecture de 14 juillet, j'ai été saisie par sa démonstration glaciale et implacable de L'ordre du jour. Il réussit à chaque fois à trouver un écho qui résonne longtemps en nous. Peut-être parce qu'il apporte avec talent sa version aux questionnements qui nous taraudent face aux événements historiques. "Comment cela a-t-il bien pu arriver ?", nous demandons-nous. "Personne n'a donc rien vu venir ?". Eric Vuillard s'empare de ces questions et nous entraîne en immersion aux côtés de ceux qui y étaient. le jour de la prise de la Bastille, sujet de 14 juillet nous était ainsi restitué en une fresque colorée, tout en mouvement, s'attachant à remettre en lumière les héros méconnus issus du peuple. La tonalité qui sert à l'observation de la montée en puissance d'Hiltler et des nazis est tout autre. Grave, froide, sans pitié et sans aucune indulgence. Elle n'en est que plus efficace.
En bon enquêteur, Eric Vuillard commence par traquer le nerf de la guerre : l'argent. Cette fameuse réunion du 20 février 1933, un jour comme un autre pour la plupart des gens, le jour où le parti nazi est venu lever des fonds, comme nous dirions aujourd'hui auprès de la vingtaine d'entreprises les plus riches d'Allemagne. Des moyens contre la promesse d'un état fort, stable et solide (donc un climat propice aux affaires), des moyens qui bien sûr vont permettre l'ascension telle que nous la connaissons à présent. Pas un ne bronche. Tous mettent la main au portefeuille.
"Ils s'appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Sous ces noms, nous les connaissons. Nous les connaissons même très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d'entretien, nos radio-réveils, l'assurance de notre maison, la pile de notre montre. Ils sont là, partout, sous forme de choses. Notre quotidien est le leur. Ils nous soignent, nous vêtent, nous éclairent, nous transportent sur les routes du monde, nous bercent. Et les vingt-quatre bonshommes présents au palais du Président du Reischstag, ce 20 février, ne sont rien d'autre que leurs mandataires, le clergé de la grande industrie ; ce sont les prêtres de Ptah. Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l'Enfer."
Le nerf de la guerre, donc. Qui arme en cachette et participe aux préparatifs d'un plan prévu de longue date et dont le coup d'envoi est donné en 1938... spectacle incroyable auquel nous convie Eric Vuillard de la pression mise par Hitler sur le gouvernement autrichien, au nez et à la barbe des états européens, France et Angleterre en tête, trop occupés à regarder ailleurs. L'auteur croque sans aucune indulgence les diplomates et gouvernants de l'époque qui gobent sans honte la poudre qu'Hitler leur jette aux yeux. Fantastique scène du dîner réunissant à Londres l'ambassadeur du Reich, Ribentrop, Chamberlain, Churchill et Cadogan alors même que les troupes d'Hitler entrent en Autriche...
Dans sa quête de restitution, l'auteur s'interroge de la même façon que le faisait le héros écrivain de Laurent Binet dans HHhH sur la notion de vérité historique. "Car ce sont des films que l'on regarde, ce sont des films d'information ou de propagande qui nous présentent cette histoire, ce sont eux qui ont fabriqué notre connaissance intime ; et ce que nous pensons est soumis à ce fond de toile homogène. Nous ne pourrons jamais savoir. On ne sait plus qui parle. Les films de ce temps sont devenus nos souvenirs par un sortilège effarant."
La réflexion est permanente et fait écho à celle que nous devons nous imposer face aux images qui nous inondent chaque jour. Analyser les actes plutôt que les paroles. Démonter les images trop léchées. S'attacher à détecter le bluff. En décortiquant la mécanique machiavélique de l'époque, Eric Vuillard apporte un éclairage salvateur à qui veut bien se donner la peine de regarder. Ceux qui ont financés les crimes d'hier existent toujours et, pire, de nouveaux sont prêts à prendre le relais (voir l'actualité récente) au nom du Dieu profit.
Va-t-on enfin apprendre de l'Histoire ? Cette contribution magistrale plaide avec style et efficacité pour cela... et on la voudrait entre toutes les mains.
Lien : http://www.motspourmots.fr/2..
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critiques presse (6)
Telerama   28 juin 2017
La démonstration d'Eric Vuillard est limpide, cinglante, implacable.
Lire la critique sur le site : Telerama
LaPresse   21 juin 2017
Puissant récit qui se lit d'une traite, avec stupeur et effroi.
Lire la critique sur le site : LaPresse
LeMonde   26 mai 2017
Dans « L’Ordre du jour », Eric Vuillard se glisse dans les coulisses de l’Histoire avant l’Anschluss, en 1938. Et y entrevoit de sordides vérités.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Lexpress   22 mai 2017
Un récit bref et saisissant dans la lignée des précédents travaux de l'auteur, aimant décrire les coulisses de l'Histoire.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Bibliobs   11 mai 2017
Dans "l'Ordre du jour", l'excellent Eric Vuillard raconte les coulisses de l'Anschluss, et nous enseigne que la politesse peut aussi être un piège.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LaCroix   05 mai 2017
Décrivant des scènes fondatrices ainsi que la mécanique politique et psychologique portée par Hitler, Éric Vuillard montre l’enchaînement qui a mené à la dictature nazie.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Citations et extraits (90) Voir plus Ajouter une citation
calypsocalypso   07 décembre 2017
Et peu importe que ce matin-là Helene ait vu ou non, parmi la foule hurlante, les Juifs accroupis, à quatre pattes, forcés de nettoyer les trottoirs sous le regard amusé des passants. Peu importe qu'elle ait ou non assisté à ces scènes ignobles où on leur fit brouter de l’herbe. Sa mort traduit seulement ce qu'elle ressentit, le grand malheur, la réalité hideuse, son dégoût pour un monde qu'elle vit se déployer dans sa nudité meurtrière. Car au fond, le crime était déjà là, dans les petits drapeaux, dans les sourires des jeunes filles, dans tout ce printemps perverti. Et jusque dans les rires, dans cette ferveur déchaînée, Helene Kuhner dut sentir la haine et la jouissance. Elle a dû entrevoir - en un raptus terrifiant -, derrière ces milliers de silhouettes, de visages, des millions de forçats. Et elle a deviné, derrière la liesse effrayante, la carrière de granit de Mauthausen. Alors, elle s'est vue mourir. Dans le sourire des jeunes filles de Vienne, le 12 mars 1938, au milieu des cris de la foule, dans l’odeur fraiche des myosotis, au cœur de cette allégresse bizarre, de toute cette ferveur, elle dut éprouver un noir chagrin.
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calypsocalypso   07 décembre 2017
Dans une telle adversité, les choses perdent leur nom. Elles s'éloignent de nous. Et l’on ne peut plus parler de suicide. Alma Biro ne s'est pas suicidée. Karl Schlesinger ne s'est pas suicidé. Leopold Bien ne s'est pas suicide. Et Helene Kuhner, non plus. Aucun d'entre eux. Leur mort ne peut s'identifier au récit mystérieux de leurs propres malheurs. On ne peut même pas dire qu'ils aient choisi de mourir dignement. Non. Ce n'est pas un désespoir intime qui les a ravagés. Leur douleur est une chose collective. Et leur suicide est le crime d'un autre.
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JeanPierreVJeanPierreV   05 décembre 2017
Mais Krupp ne fut pas le seul à louer de tels services. Ses comparses de la réunion du 20 février en profitèrent eux aussi ; derrière les passions criminelles et les gesticulations politiques leurs intérêts trouvaient leur compte. La guerre avait été rentable. Bayer afferma de la main-d’œuvre à Mauthausen. BMW embauchait à Dachau, à Papenburg, à Sachsenhausen, à Natzweiler-Struthof et à Buchenwald. Daimler à Schirmeck. IG Farben recrutait à Dora-Mittelbau, à Gross-Rosen, à Sachsenhausen, à Buchenwald, à Ravensbrück, à Dachau, à Mauthausen, et exploitait une usine gigantesque dans le camp d’Auschwitz : l’IG Auschwitz, qui en toute impudence figure sous ce nom dans l’organigramme de la firme. Agfa recrutait à Dachau. Shell à Neuengamme. Schneider à Buchenwald. Telefunken à Gross-Rosen et Siemens à Buchenwald, à Flossenbürg, à Neuengamme, à Ravensbrück, à Sachsenhausen, à Gross-Rosen et à Auschwitz. Tout le monde s’était jeté sur une main-d’œuvre si bon marché. Ce n’est donc pas Gustav qui hallucine ce soir-là, au milieu de son repas de famille, c’est Bertha et son fils qui ne veulent rien voir. Car ils sont bien là, dans l’ombre, tous ces morts. (P. 145)
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JeanPierreVJeanPierreV   05 décembre 2017
Car Schuschnigg n’est rien. Il ne porte rien, il n’est l’ami de rien, il n’est l’espoir de rien. Il a même tous les défauts, Schuschnigg, l’arrogance de l’aristocratie et des conceptions politiques absolument rétrogrades. Qui s’est mis à la tête, huit ans auparavant, d’un groupe de jeunesses catholiques paramilitaire, qui a dansé sur le cadavre de la liberté ne peut pas espérer qu’elle vole soudain à son secours ! Nul rayon de soleil ne traversera brusquement sa nuit, nul sourire ne viendra éclore sur la face du spectre afin de l’encourager à accomplir son dernier devoir. Aucune parole de marbre ne sortira de sa bouche, pas une particule de grâce, pas un postillon de lumière, rien. Sa face ne s’inondera pas de larmes. Ce n’est qu’un joueur de cartes, Schuschnigg, un piètre calculateur ; il a même semblé croire à la sincérité de son voisin allemand, à la loyauté des accords qu’on venait pourtant de lui extorquer. Il s’effarouche un peu tard ; il invoque les déesses qu’il a bafouées, il revendique des engagements ridicules pour une indépendance déjà morte. Il n’a pas voulu voir la vérité en face. Mais, à présent, la voici qui vient à lui, tout près, horrible, inévitable. Et elle lui crache au visage le secret douloureux de ses compromis.(P. 70)
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DuzboDuzbo   06 décembre 2017
Oh, il devait bien savoir pourtant que, dans toute partie, il existe un stade critique au-delà duquel il devient impossible de se refaire ; on n'a plus qu'à regarder l'adversaire abattre à poignées ses cartes maîtresses et récolter les plis : les dames, les rois, tout ce qu'on n'a pas su jouer à temps et qu'on a fébrilement gardé en main dans l'espoir de ne pas le perdre.
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Entretien sur le cinéma avec Eric Vuillard réalisé à la librairie Page 189.
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