(
Pierre Assouline)
Moïse alpiniste
Il y a comme cela des livres dont on devine, dès l'entame, qu'ils vont tellement nous emporter et nous subjuguer, qu'on décide aussitôt de les traiter par une lecture d'une rumination lente, à pas comptés, loin de la rumeur du monde et des éclats de la ville ; ceux-là, on voudra les savourer et déguster, page après page, ligne à ligne, en s'autorisant le luxe d'y revenir dans la foulée, manière de repousser l'instant fatal de la fin. Mon cas ces jours-ci en lisant
Et Il Dit (E disse, traduit de l'italien par
Danièle Valin, 102 pages, 11 euros, Gallimard), un bon
Erri de Luca, ce qui n'est pas toujours le cas, la qualité étant forcément inégale dès lors qu'une œuvre est à parution régulière.
C'est l'histoire d'un alpiniste un peu particulier. le premier de l'Histoire. Un sacré grimpeur capable d'escalader pieds nus. Il a fait trois fois le mont Sinaï. Il s'enveloppait de vent. Là-haut, tutoyant les nuages, le ciel lui paraissait être une seconde peau. Il n'a guère laissé de trace dans l'histoire de la montagne, mais une forte empreinte dans l'histoire de l'humanité. Il y a longtemps de cela, il était le guide d'un peuple. Un jour, il se lança dans une ascension un peu plus délicate sur le mont Sinaï. Soudain, il entendit une voix s'adressant à lui : « Je suis Adonaï ton Elohim ». C'était Dieu en personne. Il se présentait comme le seul et l'unique. L'alpiniste Moïse en fut soufflé. Il se demandait non pas « Qui suis-je ? » mais « Qui suis-je pour » car rien ne justifiait une telle confiance. de retour de son excursion, il rapporta la révélation du monothéisme qui déchut les idoles et changea la face du monde. Une boussole fichée dans le crâne, il emmena son peuple « et ils avançaient tous ainsi donnant un effet de chœur sur la terre ». La suite est assez connue. Mais la prose poétique de Erri de Luca est d'une telle beauté dans son économie d'effets, elle atteint une telle profondeur après nous avoir emmené au plus haut, qu'on demeure ébloui par cette lecture comme si cette histoire était inédite. Chaque phrase est ciselée avec le même soin qu'Il mit à taper ses dix points dans la roche du désert. L'écrivain ne cesse jamais d'être poète quel que soit le genre auquel il sacrifie, tout en se moquant des limites et contraintes génériques. Disons qu'il écrit des histoires de voyages et basta ! Il a organisé son récit autour du Décalogue. Mais il préfère y lire dix paroles, Asereth had-Diberoth comme il est écrit dans l'Ancien Testament, plutôt que dix commandements. Parce que l'homme est muni de dix doigts pour les compter. Il se livre pas à pas à un commentaire exégétique des paroles. Mais dans son esprit, il s'agit moins de commandements que d'articles de la Constitution d'une Alliance.
Erri de Luca est un poète, napolitain plutôt qu'Italien, qui a trouvé sa vérité dans les lettres de l'alphabet hébraïque. Tout pour la langue sacrée lue comme une langue du sacré. Rien dans son parcours ne l'y invitait. Cet ouvrier né en 1950, qui fut un militant d'extrême-gauche (Lotta continua) avant d'en revenir, a longtemps été maçon en France avant de s'autoriser à écrire ; la prochaine fois que vous roulerez sur le boulevard périphérique qui ceinture Paris, dites-vous que Luca fut de ces milliers de travailleurs immigrés qui le façonnèrent de leurs mains. Mais avant d'aller travailler le béton, il lisait la Bible. Puis il grimpa et il écrivit et n'a jamais cessé depuis. Il y découvrit une forme de sagesse : tout alpiniste est un intrus qui ne s'en sortira que grâce aux complaisances de la nature. On est hôte de la montagne qui n'est jamais villégiature. Que dire alors d'un alpiniste croyant et pratiquant ! Il y aurait d'ailleurs un essai à écrire sur la tradition de l'alpinisme chez les écrivains italiens car avant lui, il y eut
Mario Rigoni Stern,
Dino Buzzati et d'autres qui ont trouvé les mots pour dire que l'arrivée n'est jamais le sommet mais le point de départ. La langue et la montagne. Et Dieu entre elles ? Même pas. Il se définit comme non-croyant plutôt que comme athée : le premier exclut la divinité de sa propre vie quand le second l'exclut de la vie des autres. Ainsi devient-on un mystique sans Dieu, en cédant au vertige produit par l'identité entre la Parole et ce qu'elle créé. le judaïsme lui est « une compagnie de voyage ». Il dit s'être ajouté à son peuple par admiration comme on suit les roulottes d'un cirque. Sans aucun désir d'en être par conversion. Il lui suffit de lire les Ecritures dans leur langue d'origine : « Ma part de manne est assurée par des lectures en hébreu, ouvertes avant le jour ». le reflet des lettres carrées sur son visage noueux suffit à l'éclairer quand la nuit s'attarde encore. Il n'appartient pas et refuse d'appartenir.
Etranger est sa fierté. Etranger aux douze tribus d'Israël, il dit être de la treizième tribu, celle des étrangers. Un compagnon de route qui ne sera jamais un idiot utile. Trop libre pour cela. Il ne s'embarrasse pas de majuscules pour traiter la divinité. La typographie n'est pas l'unique refuge du respect. Même s'il sait qu'il a affaire à un peuple d'entêtés : « C'est vrai qu'ils n'ont plus le joug de l'Egypte sur le cou, mais ils ont un cal en bronze à la place de la nuque ». Lui se veut en retrait ou à l'écart par rapport à eux, plutôt qu'en marge. le poète veut rester celui qui marche à côté. Il ne se permet même pas de s'adresser au Très-Haut. Pas de prière. Cela ne le concerne pas. Voici la fin :
« le judaïsme a été pour moi une piste cavalière de consonnes accompagnées au-dessus et au-dessous de la ligne par un volettement de voyelles. Entre une ligne et l'autre, dans l'espace blanc, c'est le vent qui gouverne. C'est la voix réunie de tous ceux qui ont ajouté en marge un commentaire. L'écriture hébraïque finit avec : vaiaal, et il monta. En revanche, moi je descends ici ».
Amen. Ecoutez lire ce livre d'Erri de Luca (et écoutez-le aussi par sa propre voix dans le bel entretien accordé il y a quelques jours à Alain Veinstein). Il invite à écouter la voix du divin là où d'autres n'entendent que du vacarme. L'auteur n'éprouve qu'un léger regret : une certaine difficulté avec le titre de son livre dans les traductions. L'italien E disse reflète bien l'esprit de l'original hébraïque où l'acte est plus important que le sujet. Aussi, il aimerait qu'on lise
Et Il Dit en le remplaçant sur la couverture par Et dit Dieu à défaut de Et dit-il, plus adéquat mais qui sonnerait mal…
(Photos D.R. et "Moïse brandissant les tables de la Loi", oeuvre de Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)
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