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Robert Amutio (Traducteur)
ISBN : 2267018098
Éditeur : Christian Bourgois Editeur (02/03/2006)

Note moyenne : 4.11/5 (sur 185 notes)
Résumé :
Livre du chaos magistralement mis en chœur, livre aussi de l'amitié, de la passion, Les Détectives sauvages brasse des éléments de la vie errante de Roberto Bolaño et de son ami Mario Santiago Papasquiaro, qu'il transfigure en une épopée ouverte, lyrique, triste et joyeuse de destins qui ont incarné la poésie. La critique internationale a comparé ce roman polyphonique aux grandes œuvres de Cortazar, de Garcia Marquez, de Pynchon. Cette œuvre marque avec force l'arri... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (18) Voir plus Ajouter une critique
Woland
  26 septembre 2012
Los Detectives Salvajes
Traduction : Robert Amutio
ISBN : 9782070416769

Ah ! mes amis, quel livre ! Il ressemble à une piñata gigantesque que des adultes ivres de mots et d'écriture auraient bourré de tout et de n'importe quoi, de la gourmandise la plus délicate au bout de chiffon élimé encore poisseux d'un reste de sucre. A certains moments - c'est plus fort que soi, surtout avec l'un des deux héros prénommé "Ulises" - on songe à Joyce. La même puissance, qu'on dirait aveugle alors qu'elle est sait très bien où elle va, à l'oeuvre dans "Ulysse", est ici au rendez-vous, une puissance encore décuplée - que dis-je ? centuplée - par la chaleur des Tropiques. le roman fleurit, s'ouvre, se déroule, s'étale avec l'exubérance tenace et l'éclat carnassier des plantes de ces pays. Certains passages - comme le monologue mettant en scène Heimito Künst, à Vienne, ou l'errance avec Hans, sa femme et leur fils, entre l'Espagne et le sud de la France, sur laquelle ne cesse de planer un danger bien difficile à identifier - flirtent avec l'incohérence ou l'inutilité. D'autres - comme la découverte du seul poème publié de Cesárea Tinajero dans la revue qu'elle édita jadis - ne peuvent se passer sans nuire à la compréhension de l'histoire et du but ultime de nos deux chercheurs du Saint-Graal littéraire. Mais tous, fût-ce le moins compréhensible, le plus gratuit en apparence, à l'exemple des diverses réflexions sur la littérature espagnole et latino-américaine à la Foire du Livre de Madrid en 1994, tous accrochent le lecteur comme autant de ronces teigneuses et déterminées qui le ramènent à ce tourbillon de folie, d'onirisme, d'imagination et, bien sûr, de poésie qu'est l'univers de Roberto Bolaño.
Lire "Les Détectives Sauvages" est une expérience de lecture authentique, comparable à celle que vous faites en découvrant l'"Ulysse" de Joyce, "Le Bruit & la Fureur" de Faulkner ou, plus proche de nous mais sans doute moins connu (et on peut le regretter), "La Maison des Feuilles" de de Mark Z. Danielewski. Tout lecteur digne de ce nom comprendra sans peine qu'il faut donc s'accrocher fermement à son siège et à ses pages tout en s'abandonnant en confiance au courant qui prend possession de soi. Il saisira tout aussi vite que "Les Détectives Sauvages" n'est pas un livre à lire n'importe où, n'importe quand. Privilégiez un lieu calme et une période calme, où vous pourrez prendre tout votre temps pour bâiller, tourner vos pages, vous dire "Ce type est fou !", revenir en arrière, relire, savourer un ou deux détails qui vous avaient échappé, réfléchir un moment à ce que tout cela suscite en vous et penser soudain : "Ce type est génial !"
Vous entrerez tout de suite dans "Les Détectives Sauvages" - ou vous resterez à sa porte. Ce sera tout l'un ou tout l'autre : le moyen terme n'existe pas en ce monde dominé par une poésie onirique et réaliste, à vingt-mille lieues de celle, gonflée, ampoulée, des "Cent Ans de Solitude" de García Márquez mais qu'on apparenterait plus aisément, dans sa démesure et son flamboiement naturels, à celle d'un Jorge Amado écrivant sa "Boutique aux Miracles." Ca brûle et ça gèle, ça éclate de partout et pourtant les silences sont terribles, ça aveugle et puis, ça rafraîchit la manière d'envisager les choses, ça assourdit pour mieux replonger dans la perplexité et le silence, ça laisse sans voix et ça gratte là où ça agace mais on ne peut pas l'abandonner avant la dernière page.
Non qu'on veuille réellement savoir si Arturo Belano - alter ego de l'auteur - et Ulises Lima finiront par retrouver Cesárea Tinajero et le reste de ses poèmes. Simplement, on a fait tout ce long voyage avec eux (même si l'on vient de s'en apercevoir), on a vibré, on a vécu, on a partagé, on s'est étonné, on a perdu ses illusions, on a vieilli avec eux, alors, il est bien normal qu'on les accompagne jusqu'au bout. Car ce voyage que nous avons fait ensemble, qui est aussi une traversée presque complète de leurs vies et de celles de tant de personnages, qui est encore, ne l'oublions pas, une traversée de l'imaginaire social, poétique, fantasmatique, de l'Amérique latine, ce voyage, nous l'avons en quelque sorte vécu par anticipation, dans cet espace temporel et littéraire que constitue la seconde partie du livre, imbriquée, par la volonté de l'auteur, entre les deux parties, infiniment plus modestes, qui couvrent la fuite des poètes et de la prostituée loin du District fédéral de México, en direction de l'Etat de Sonora - où les attendent Cesárea et leur destin.
Et cela aussi, on l'a trouvé naturel : cette anomalie chronologique ne trouble pas un seul instant, elle va de pair avec l'ensemble et en rehausse la surprenante et majestueuse beauté. Certes, on n'est pas devenu l'un des "Détectives Sauvages" mais c'est tout de même un peu comme si ... Wink tant sont grands le génie de son auteur et la générosité avec laquelle il accueille son lecteur dès lors que celui-ci accepte de plonger sans filet.
Un livre incroyable, un auteur à découvrir et à placer au tout premier rang de sa bibliothèque car, à sa manière cahotique de rebelle obstiné, Roberto Bolaño fut et demeure l'un des auteurs latino-américains les plus extraordinaires du XXème siècle. ;o)
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stcyr04
  15 juin 2015
Le présent roman est divisé en trois parties de proportions inégales, le corpus central, revêtant la forme d'un récit polyphonique, est le morceau le plus important, le plus original.
Dans la première phase, intitulée Mexicains perdus à Mexico, se déroulant dans les derniers mois de 1975, le narrateur adolescent, Juan Garcia Madero, en une manière de journal intime journalier, conte son intégration récente dans le groupe des réal-viscéralistes, formation de jeunes idéalistes et engagés, aux aspirations poétiques farfelues matinées de surréalisme. Il a abandonné ses études de droit, et passe son temps libre entre émois amoureux, palabres dans les bars de Mexico, déambulation dans les bas-fonds, menus larcins dans les librairies et nébuleuse consommation de marihuana. Ce volet s'achève sur la fuite du narrateur avec Ulises Lima et Arturo Belano, les deux chefs de file du mouvement poétique susmentionné, accompagnés d'une prostituée qui à échappé au siège que faisait son proxénète et ses acolytes. Nous retrouverons le road trip calamiteux dans le dernier segment intitulé les déserts de Sonora, épilogue et suite immédiate de la première partie, donnant toute sa signification au corps principal du récit intitulé les détectives sauvages.
Polyphonique, la partie principale s'étend de 1976 à 1996; englobant et dépassant donc chronologiquement les parties précédemment susnommées, elle revêt la forme de témoignages des nombreux personnages ayant croisée la folle fuite en avant de nos compères. Il s'agit en partie des autres membres de l'éphémère mouvement, suiveurs qui ont lâché leurs idéaux,rattrapés qu'il furent, en général, par les contingences de ce monde. Ce sont aussi des récits d'individus, éparpillés au quatre coins du monde, n'ayant eu, peu ou prou, pas de rapport avec les deux illuminés, et qui , de manière subreptice, apportent une petite pièce au puzzle narratif que représente la quête des mystérieux Lima et Belano. Ainsi de nombreuses interrogations saisissent le lecteur sur la personnalité, sur la destinée de ces deux êtres erratiques, bloqués sur leurs idées fixes, comme deux hippies attardés n'ayant résolument pas compris que le mouvement à fait long feu et que l'heure est à la musique punk.
Les détectives sauvages est un livre pour le moins … énigmatique.
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MarianneL
  25 avril 2013
« J'ai été cordialement invité à faire partie du réalisme viscéral. Évidemment, j'ai accepté. Il n'y a pas eu de cérémonie d'initiation. C'est mieux comme ça. »
Dans la première partie de ce livre « Mexicains perdus à Mexico (1975) », Juan Garcia Madero, étudiant en droit contre son gré et poète dans l'âme, est invité à faire partie du mouvement des poètes réal-viscéralistes, dont on ne sait pas vraiment en quoi il consiste.
Il nous raconte sa rencontre avec les membres de ce mouvement poétique obscur, sa découverte des femmes, du sexe, dans un récit sous forme de journal plutôt déconcertant, dans lequel le narrateur comme le lecteur semblent un peu perdus. L'action s'accélère dans les dernières pages de cette partie avec le sauvetage d'une prostituée, Lupe, des griffes de son maquereau et sa fuite de Mexico avec le narrateur et les deux figures du mouvement du réalisme viscéral, Arturo Belano et Ulises Lima.
Dans la deuxième partie « Les détectives sauvages (1976-1996) », des témoins racontent des épisodes de leur propre vie, lorsqu'elle a croisé celles de Arturo Belano, double littéraire de Roberto Bolaño, ou de Ulises Lima, ainsi que de Cesarea Tinajero, poétesse inconnue fondatrice du mouvement réal-viscéraliste. Inracontables récits qui s'enchâssent et se recroisent, innombrables chapitres très drôles, tragi-comiques ou dramatiques, parmi lesquels ce duel à l'épée entre Belano et un critique littéraire sur une plage espagnole, la disparition de Ulises Lima lors d'un voyage de poètes au Nicaragua, la rencontre avec l'arrière petite-fille de Trotski ou bien celle entre un journaliste et Belano dans le chaos du Libéria.
« ... et non pas elle, jamais elle, l'idiote, la stupide, l'innocente, celle qui est arrivée trop tard, celle qui s'intéresse à la littérature sans s'imaginer les enfers qui se cachent derrières les pages pourries ou immaculées, celle qui aime les fleurs sans savoir que dans le fond des vases vivent des monstres, celle qui se promène dans la Foire du livre et me traîne, celle qui sourit aux photographes qui me visent ...»
Un texte extraordinaire, écrit comme au fil des pensées ou des visions de tous ces témoins, prouesse littéraire qui ne laisse rien paraître des efforts de l'auteur pour le sculpter et retranscrire ainsi le flottement des vies, l'incertitude, les chemins non tracés, l'angoisse, l'absurdité et l'imposture de la vie, à moins que ce ne soit celle de la littérature.
Dans la dernière partie « Les déserts de Sonora (1976) », Madero à nouveau narrateur raconte comment Belano, Lima, Lupe et lui-même sillonnent les routes de l'état de Sonora à la recherche des traces de Cesarea Tinajero.
« Nous avons tous peur de faire naufrage ».
Les détectives sauvages est un grand livre dans lequel on peut facilement se noyer.
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Manfred67
  26 janvier 2019
J'ai lu Les détectives sauvages de Roberto Bolaño, pendant les mois de septembre et d'octobre 2017, j'ai parcouru les 937 pages du livre en compagnie de Juan Garcia Madero, Ulises Lima, Arturo Belano, les soeurs Font, Maria et Angelica, Joaquin Font, leur père, le vieil Amadeo Salvatierra, qui a connu la poétesse Cesarea Tinejero, la jeune Xochitl Garcia qui a continué à écrire de la poésie après la naissance de son fils, mais aussi Rafael Barrios qui est parti en Californie, avec Barbara Patterson je crois, Felipe Müller, Manuel Maples Arce, Daniel Grossmann qui était dans la voiture que conduisait Norman Bolzman alors qu'ils parlaient tous les deux d'Ulises Lima et de Claudia … et bien d'autres personnages encore, tous ceux et toutes celles qui, depuis les rues du District Fédéral, jusqu'aux routes poussiéreuses du désert de Sonora en passant par des villes et des rivages d'Europe, d'Afrique ou du Moyen Orient, forment la trame de ce récit polyphonique. Et pendant tout ce parcours, je me suis demandé mais qui sont les détectives sauvages ?
Le roman est composé de trois parties, et après la première partie, « Mexicains perdus à Mexico », prenant la forme d'un journal tenu par le jeune Garcia Madero lorsqu'il décide de s'inscrire à l'atelier de poésie de Julio Cesar Alamo, la seconde partie, « Les détectives sauvages (1976 – 1996) », est précisément le témoignage de tous ceux qui ont croisé pendant ces années-là, de près ou de loin, la route des deux poètes Ulises Lima et d'Arturo Belano, témoins plus ou moins directs de leurs frasques et de leurs dérives. Est-ce que tous ces témoins seraient les détectives sauvages, nous permettant par leur enquête collective d'en savoir un peu plus, de percer à jour le mystère de Lima et Belano, fondateurs et leaders d'un mouvement poétique, le realviscéralisme ou réalisme viscéral, et dealers de drogue à leurs heures. Deux poètes vivant avec la poésie chevillée au corps et sans concession.
Le journaliste Philippe Lançon, dans un article publié dans Libération le 30 mars 2006, a une autre interprétation. Il prétend que ce sont Ulises Lima et Arturo Belano les détectives sauvages, sans doute parce que ce sont eux qui partent à la recherche de la poétesse Cesarea Tinajero, dont la trace s'est perdue dans le désert de Sonora … Et puis soudain, tout est devenu parfaitement clair, les détectives sauvages, c'étaient nous, les lecteurs. Sauvages, on l'avait toujours été, dès notre plus jeune âge, et détectives c'était plus récent, mais à présent, face à un tel livre, on cherchait vraiment à élucider l'énigme du réel et même de l'imaginaire …
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VALENTYNE
  03 août 2015
Mexico 1975 – Tout commence par le journal intime d'un jeune poète mexicain de 17 ans. Celui ci se prend pour Rimbaud, avec humour et auto dérision (enfin j'espère que c'est de l'auto dérision que ce Juan Garcia Madero manipule)
Il n'est donc pas très sérieux mais son journal est plutôt drôle, les personnages de ses amis sont sympathiques bien que paumés. Lui ne pense qu'à s'envoyer en l'air … Et à écrire des poèmes avec sa bande de copains les réal viscéralistes (sic) mouvement aussi appelé réalisme viscéral (resic)
Petit à petit, on rencontre deux phénomènes Ulises Lima et Roberto Belano (un chilien en exil au Mexique pour un presque homonyme avec l'auteur). Ces deux là sont des énigmes : Sont ils poètes, marchands de drogue, révolutionnaires en exil ?

Ce pavé de 920 pages ne s'arrête pas à ce journal de ce jeune Juan (Don Juan ?), car après une première partie échevelée qui semble virer au Road movie avec des malfrats aux trousses de nos anti-héros, tout change.
Une deuxième partie commence avec des témoignages sur les deux compères, pères du réalvisceraliste nommé ci dessus. 20 ans de témoignages très différents avec les voix d'une poétesse uruguayenne, d'une autre poétesse célèbre dans les années 20 (Cesarea Tinajero), d'un pauvre homme interné dans un hôpital psychiatrique, des différents amis de Mexico en 1975. Ceux ci partent aux 4 coins de la planète (Israël, Barcelone, Paris, Afrique) et nous racontent la vie (par fragments) de Lima et de Belano.
Cette deuxième partie fait penser à une enquête (d'où le titre des détectives sauvages) sans que l'on sache bien pourquoi chacun raconte une partie de l'histoire et qu'elle est l'enquête en cours)
Dans la troisième partie, retour en 1975 où on retrouve nos trois poètes plus Lupes (une jolie jeune femme) pourchassés par les malfrats. La boucle est bouclée.
Ce livre est touffu, dense, intéressant et parfois un peu obscur mais chaque témoignage apporte une éclairage intéressant sur ces jeunes Poètes et l'Amérique latine de ces 20 années de 1975 à 1996.
En conclusion : Ce voyage au Mexique, mais pas seulement, et cette histoire largement autobiographique par un écrivain chilien exilé, m'a énormément plu tant pour ces personnages hauts en couleurs que pour le contexte historique de cette Amérique latine en ébullition.
Lien : https://lajumentverte.wordpr..
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Citations et extraits (22) Voir plus Ajouter une citation
WolandWoland   28 septembre 2012
[...] ... C'est comme ça que j'ai fait la connaissance d'Arturo Belano. Un après-midi, Vargas Pardo [= directeur de publication] m'a parlé de lui et du fait qu'il préparait un bouquin fantastique (c'est le mot qu'il a employé), l'anthologie définitive de la jeune poésie latino-américaine, et qu'il était en train de chercher un éditeur. Et qui c'est, ce Belano ? lui ai-je demandé. Il fait des comptes-rendus dans notre revue, a dit Vargas Pardo. Ces poètes, ai-je dit, et j'ai observé l'air de rien sa réaction, ces poètes sont comme des maquereaux désespérés qui recherchent une fille pour faire affaire avec elle, mais Vargas Pardo a bien encaissé ma pique et a dit que le livre était très bon et que si nous ne le publiions pas (ah ! quelle manière d'employer le pluriel !), n'importe quelle autre maison le publierait. Je l'ai alors de nouveau observé l'air de rien et je lui ai dit : amène-le-moi, arrange-moi un rendez-vous avec lui et nous verrons bien ce qu'on peut faire.

Deux jours après Belano a fait son apparition dans les bureaux de la maison d'édition. Il portait une veste et un jean. La veste avait quelques déchirures non recousues sur les manches et le côté gauche, comme si quelqu'un s'était amusé à la transpercer de flèches ou de coups de lance. Le pantalon, bon, s'il l'avait enlevé, il aurait tenu debout tout seul. Il portait aux pieds des chaussures de sport qui faisaient peur rien qu'à les voir. Il avait des cheveux qui lui arrivaient aux épaules, il avait sans doute toujours été maigre, mais à présent il paraissait l'être encore plus. Il avait l'air de ne pas avoir dormi depuis plusieurs jours. Eh bien mon vieux, ai-je pensé, quel désastre. Malgré tout il donnait l'impression de s'être douché le matin même. Je lui ai donc dit : monsieur Belano, voyons cette anthologie que vous avez faite. Il a dit : je l'ai déjà donnée à Vargas Pardo. On part du mauvais pied, ai-je pensé.

J'ai pris le téléphone et j'ai demandé à ma secrétaire de faire venir Vargas Pardo à mon bureau. Pendant quelques secondes aucun de nous deux n'a parlé. Carajo, si Vargas Pardo mettait un peu plus de temps à se pointer, le jeune poète allait s'endormir. Ca d'accord, il n'avait pas l'air d'un pédé. Pour passer le temps, je lui ai expliqué que des livres de poésie, on le sait bien, on en publie beaucoup, mais on en vend peu. Oui, a-t-il dit, on en publie beaucoup. Mon Dieu, il avait l'air d'un zombie. Pendant quelques instants, je me suis demandé s'il n'était pas drogué mais comment le savoir ? Bon, lui ai-je dit, et ça a été difficile de faire votre anthologie de poésie latino-américaine ? Non, a-t-il dit, ce sont des amis. Quel culot. Alors donc, ai-je dit, il n'y aura pas de problèmes de droits d'auteur, vous avez toutes les autorisations. Il a ri. C'est-à-dire, permettez-moi de vous expliquer, il a tordu la bouche ou a courbé les lèvres ou a montré des dents jaunâtres et a émis un son. Je jure que son rire m'a donné la chair de poule. Comment le décrire ? Comme un rire qui sortirait d'outre-tombe ? Comme ces rires que l'on entend parfois quand on marche dans le couloir désert d'un hôpital ? Quelque chose comme ça. Et après, après le rire, on aurait dit que nous allions replonger dans le silence, ce genre de silence gênant entre des personnes qui viennent de faire connaissance, ou entre un éditeur et un zombie, en l'occurrence c'est la même chose, mais moi la dernière chose que je désirais c'était me voir pris à nouveau dans ce silence, et donc j'ai continué à parler, j'ai parlé de son pays d'origine, le Chili, de ma revue où il avait publié quelques comptes-rendus littéraires, de la difficulté qu'on avait parfois à se débarrasser d'un stock de bouquins de poésie. Et Vargas Pardo qui n'arrivait pas (il devait être pendu au téléphone à jacasser avec un autre poète !). Alors, juste à ce moment-là, j'ai eu une sorte d'illumination. Ou de pressentiment. J'ai su que je ferais mieux de ne pas publier cette anthologie. J'ai su que ce serait mieux de ne rien publier de ce poète. Que Vargas Pardo et ses idées géniales aillent se faire voir chez les Grecs. S'il y avait d'autres maisons d'édition intéressées, eh bien qu'elles le publient elles, pas moi, j'ai su, pendant cette seconde de lucidité, que publier un livre de ce type allait m'attirer la poisse, qu'avoir ce type assis devant moi dans mon bureau, qui me regardait avec ses yeux vides sur le point de s'endormir, allait m'attirer la poisse, que la poisse était probablement en train de planer au-dessus du toit de mes éditions comme un corbeau puant ou un avion d'Aerolineas Mexicanas destiné à s'écraser contre le bâtiment ou se trouvaient mes bureaux. ... [...]
+ Lire la suite
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mesrivesmesrives   21 septembre 2016
8 novembre
J'ai découvert un poème merveilleux. De son auteur, Efren Rebolledo (1877-1929), on ne m'a jamais rien dit en cours de littérature. Je le recopie :

Le vampire

Tes boucles ténébreuses et lourdent coulent
sur tes blanches courbes comme un fleuve
et dans leur flot crépu et sombre je répands
les roses enflammées de mes baisers

Tandis que j'entrouvre les épais
anneaux, je sens le léger et froid
effleurement de ta main et un long frisson
me parcourir et me pénètre jusqu'aux os.

Tes pupilles chaotiques et farouches
étincellent au soupir
qui s'exhale et me déchire les entrailles,
et pendant que j'agonise, toi, assoiffée,
tu sembles un vampire sombre et obstiné
qui de mon sang ardent se repaît.

Quand je l'ai lu pour la première fois (il y a quelques heures), je n'ai pas pu m'empêcher de m'enfermer à clé dans ma chambre et de me mettre à me masturber tout en le récitant une, deux, trois, et jusqu'à dix ou quinze fois, en imaginant Rosario, la serveuse, à quatre pattes sur moi, me demandant de lui écrire un poème pour cet être cher et regretté, ou me suppliant de l'empaler sur le lit avec ma verge brûlante.
Une fois soulagé, j'ai pu me mettre à réfléchir sur le poème.
Le « flot crépu et sombre » n'offre, je crois, aucun doute quant à son interprétation. Il n'en est pas de même avec le premier vers du second quatrain : « Tandis que j'entrouvre les épais / anneaux », qui pourrait bien renvoyer à ce « flot crépu et sombre », aux boucles une par une étirées et démêlées, mais dont le verbe « entrouvrir » cache peut-être un sens différent.
« Les épais anneaux » ne sont pas très clairs non plus. S'agit-il des boucles de la toison pubienne, de celles de la chevelure du vampire ou s'agit-il de différents accès au corps humain ? En un mot, est-il en train de la sodomiser ? Je crois que la lecture de Pierre Louÿs me tourne encore dans la tête.
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mesrivesmesrives   17 septembre 2016
Quand je suis arrivé à la petite maison, je me sentais si fatigué que n'ai même pas allumé.
Je suis allé jusqu'au lit à tâtons, uniquement guidé par la lueur qui parvenait de la grande maison ou de la cour ou de la lune, je ne sais pas, je me suis laissé tomber à plat ventre, sans me déshabiller, et je me suis endormi instantanément.
Je ne sais l'heure qu'il était alors ni combien de temps je suis resté ainsi, je sais seulement que j'étais bien et que lorsque je me suis réveillé il faisait encore sombre et qu'une femme me caressait. J'ai mis un moment à rendre compte que ce n'était pas Maria. Pendant quelques secondes j'ai cru que je rêvais ou que je m'étais irrémédiablement perdu dans la vecindad, à côté de Rosario. Je l'ai enlacée et j'ai cherché son visage dans l'obscurité. C'était Lupe et elle souriait comme une araignée.
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VALENTYNEVALENTYNE   22 mai 2016
Les gens qui étaient là parlaient en hurlant. Certains accompagnaient en chantant la mélodie de l’aveugle, un boléro ou c’est ce qu’il m’a semblé, où il était question d’un amour désespéré, un amour que les années ne pouvaient éteindre, mais par contre rendre plus indigne, plus ignoble, plus atroce. Lima et Belano avaient trois livres chacun et avaient l’air d’étudiants comme moi. Avant de partir nous sommes approchés du comptoir, épaule contre épaule, nous avons commandé trois Tequilla que nous avons bues cul sec et ensuite nous sommes sortis dans la rue en riant. En quittant l’Encrucijada, j’ai regardé en arrière une dernière fois avec le vain espoir de voir apparaître Brigida à la porte de la réserve, mais je ne l’ai pas vue.
Les livres d’Ulises Lima étaient :
Manifeste électrique aux paupières de jupes, de Michel Bulteau, Mathieu Messagier, Jean-Jacques Faussot, Jean-Jacques N’Guyen That, Gyl Bert-Ram-Soutrenom F.M., entre autres poètes du Mouvement électrique, nos homologues français (j’imagine).
Sang de satin, de Michel Bulteau.
Nord d’été naître opaque, de Mathieu Messagier.
Les livres d’Arthuro Belano étaient :
Le parfait criminel, d’Alain Jouffroy.
Le pays où tout est permis, de Sophie Podolski.
Cent mille milliards de poèmes, de Raymond Queneau. (Ce dernier était photocopié et les coupures horizontales que laissait voir la photocopie, et l’usure propre à un livre excessivement manipulé, en faisait une espèce de fleur de papier étonnée, avec les pétales hérissés vers les quatre points cardinaux).
Plus tard nous avons rencontré Ernesto San Epifanio, qui avait aussi trois livres. Je lui ai demandé de me laisser en prendre note. C’étaient :
Little Johny’s Confession, de Brian Patten.
Tonight at noon, d’Adrian Henri.
The Lost Fire Brigade, de Spike Hawkins.
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Livresse_des_MotsLivresse_des_Mots   11 février 2013
J’ai décidé d’écraser Arturo Belano comme un cafard. Pendant deux semaines, halluciné, déséquilibré, j’ai continué à me rendre à mon ancienne demeure, chez ma fille, à des heures intempestives. En quatre occasions, je les ai surpris, de nouveau, dans l’intimité. Deux fois ils étaient dans ma chambre, une fois dans la chambre de ma fille et une autre fois dans la salle de bains principale. En cette dernière occasion, il ne m’a pas été possible de les épier, mais tout de même de les entendre, les trois autres fois cependant j’ai pu voir de mes yeux voir les actions terribles auxquelles ils se livraient avec ferveur, avec abandon, avec impudeur. Amor tuquisque non caelatur : l’amour ni la toux ne se peuvent dissimuler. Mais était-ce l’amour ce que ces deux jeunes gens éprouvaient l’un pour l’autre ? me suis-je demandé plus d’une fois, surtout lorsque je quittais discret et fiévreux ma maison après ces actes indicibles auxquels une force mystérieuse m’obligeait à assister. Était-ce de l’amour ce qu’éprouvait Belano pour ma fille ? Était-ce de l’amour ce qu’éprouvait ma fille pour cet ersatz de Julien Sorel ? Qui non zelat, non amat me suis-je dit ou me suis-je sussuré lorsque j’ai pensé – en un éclair de lucidité – que mon attitude, plutôt que celle d’un père sévère, était celle d’un amant jaloux. Qu’était-ce donc ce que j’éprouvais ? Amantes, amentes. Amoureux, fous, Plaute dixit
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