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ISBN : 2070389529
Éditeur : Gallimard (13/10/1994)

Note moyenne : 3.87/5 (sur 197 notes)
Résumé :
Il y a chez Chamoiseau un don formidable pour les portraits voluptueux, une verve inépuisable pour décrire les charpentiers ou les journaleux, les affranchis ou les servantes... Tous les déshérités ont trouvé là leur Hugo, leur conteur, leur mage... Chamoiseau, burlesque dans son ton et par nature, se veut l'intransigeant d'un peuple opprimé ... Texaco est un grand livre.
Jacques-Pierre Annette.

Patrick Chamoiseau a sans doute écrit avec Texaco... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (20) Voir plus Ajouter une critique
zabeth55
  16 janvier 2013
Esternome un des premiers noirs affranchis de la Martinique, raconte son histoire, par la bouche de sa fille Anne-Sophie. Elle poursuivra ensuite par le récit de sa propre vie.
C'est ainsi que de 1820 à nos jours, Patrick Chamoiseau nous livre l'histoire de la Martinique.
Dès le début, on est pris dans un tourbillon coloré. C'est vivant et réaliste, parsemé d'expressions créoles
Extravagance et sagesse cohabitent chez les personnages hauts en couleur.
Les difficultés de la prise de liberté, la conquête de « l'En-ville », la misère qui succède à l'espoir, l'importance des traditions, la peine à trouver sa place,l'auteur dépeint tout cela magistralement.
C'est très riche, très fourni, tellement même qu'on s'y perd parfois ; j'avoue avoir survolé quelques pages. Mais c'est extrêmement bien raconté et on lit comme on écouterait.
On a à faire à une oeuvre majeure qui mérite amplement le prix Goncourt qui lui a été décerné.
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AMR
  05 novembre 2016
Texaco un roman social et engagé qui aborde la grande Histoire de France par la vision individuelle et personnelle de personnages martiniquais, depuis l'esclavage puis pendant la colonisation et enfin au cours de l'urbanisation accélérée des années 1980. Patrick Chamoiseau réécrit l'Histoire à partir des points de vue que justement les manuels d'histoire ont oublié. Il place d'emblée son roman dans une énonciation biblique en reprenant dans son ossature des termes propres à la transmission orale et écrite d'une parole sacrée. Il s'inscrit lui-même dans sa propre fiction à travers le personnage du Marqueur de paroles, Oiseau de Cham.
Nous pouvons y voir une forme de littérature-document sur l'esclavage et sur son abolition, entre idéal et déception ; les deux guerres mondiales et la question de l'assimilation sont l'occasion de montrer l'ambiguïté des rapports avec la lointaine France… le traitement des évènements historiques met en lumière une forme d'exclusion ; Esternome et Marie-Sophie sont pris dans la tourmente de l'Histoire mais n'y trouvent pas leur place. Patrick Chamoiseau révèle « dessous l'Histoire, des histoires dont aucun livre ne parle » : il nous familiarise avec les Mentô, hommes de forces, passeurs de mémoires et avec les Mornes, terres secrètes où les békés ne se sont pas aventurés. L'approche biographique entraine la confrontation de l'espace clos et intime du foyer familial avec l'espace public ouvert sur l'histoire nationale et locale ; Patrick Chamoiseau nous livre dans Texaco une véritable galerie de relations amoureuses ordonnées en parallèle des évènements historiques ; les amours de Marie-Sophie Laborieux et celles de son père avant elle relèvent d'une forme d'archivage incluant des récits seconds dans un récit premier.
Dans la biographie fictionnelle de Marie-Sophie Laborieux, nous retrouvons des sources d'inspiration puisées dans l'enfance créole et urbaine de Patrick Chamoiseau. Marie-Sophie rejoint Man Ninotte, la mère de l'auteur dans ses luttes quotidiennes contre la déveine et l'ensemble des « Man » martiniquaises. En cherchant plus avant, on trouve des ressemblances avec le père de Patrick Chamoiseau chez Basile (même prénom, allure et soin de sa personne) et Monsieur Gros-Joseph (goût de la lecture transmis à ses enfants). À côté de la vie d'Esternome et de Marie-Sophie, le roman donne une place à une mosaïque d'histoires individuelles et familiales.
Texaco se lit aussi comme une épopée moderne, une épopée de la ville créole, ancrée dans les réalités politiques et sociales de la Martinique, en d'autres termes, une réactualisation de l'épique à la lumière de la réalité antillaise. Patrick Chamoiseau a recours au chant, au « Noutéka des Mornes » pour raconter, « divulguer » « l'Odyssée voilée » de ceux qui, comme Esternome et Ninon, ont pris les Mornes. Marie-Sophie aura plus tard le désir de reprendre ce chant à son compte comme une « pauvre épopée, levée complice d'une amertume ». Patrick Chamoiseau apparaît comme un héritier des chants perdus de toutes les mythologies, orientales, amérindiennes, nordiques et gréco latines. Il développe l'idée forte de donner un texte fondateur à un espace et à un peuple à travers un quartier et ses habitants. Il reprend le thème de la cécité de l'aède homérique ; Idoménée ne veut pas raconter comment elle a perdu la vue puis la retrouve miraculeusement grâce aux larmes de joie versées pendant sa grossesse. A la fin de sa vie, Marie-Sophie aussi perd peu à peu la vue et se réfugie dans la mémoire. Dans le roman, la cécité devient le regard de l'intériorité et de la sagesse.
Une épopée a des héros et est généralement un récit de hauts faits ou d'exploits guerriers. Dans Texaco, la tonalité guerrière est donnée par le champ lexical de la conquête et de la guerre utilisé dès les premières lignes du roman qui annoncent les « élans pour conquérir l'En-ville » et « la création guerrière » du quartier » (p. 13). Marie-Sophie se présente d'emblée comme « ancêtre fondatrice » de Texaco (p. 38). L'Urbaniste la voit comme « la Dame » ou « la grande dame » (p. 436, p. 471). Elle est décrite comme une « vieille femme câpresse, très grande, très maigre, avec un visage grave, solennel et des yeux immobiles » (p. 493), « une câpresse de haute lutte, impériale, dont les rides rayonnaient de puissance » (p. 495). C'est surtout une femme-matador, au « dos droit, [au] regard ferme, [à la] voix claire, [au] geste tranchant » (p. 468). Aux Antilles, une femme-matador est souvent une demi-mondaine, coquette, provocante et surtout indépendante. Ici, il faut plutôt s'attacher à un sens de femme d'action virilisée à la forte personnalité, dominatrice et effrontée. Etymologiquement, cette appellation contient le verbe espagnol matar qui signifie « tuer » et peut convenir à toute femme de caractère qui transgresse les conventions. Marie-Sophie reçoit un enseignement, est formée en quelque sorte par un maître, le Mentô Papa Totone ce qui lui permet de comprendre les équilibres du quartier. Mieux qu'un titre glorieux, elle se donne un nom secret d'où elle tire sa force. le roman livrera d'ailleurs des récits de combat contre les céhèresses digne des batailles homériques ; au cours de l'expulsion policière de novembre 1950 (p. 391-393) par exemple, nous assistons à des « assauts », des « sacrilèges », des retraites ; le quartier devient un champ de bataille remplis de cris et de fureur dominés par les armes et les équipements des forces de police.
Le thème du voyage et de l'errance est également développé dans Texaco avec les nombreux changements de lieux de vie d'Esternome et de Marie-Sophie Laborieux avant que cette dernière ne devienne peu à peu la guerrière de Texaco qui luttera contre l'En-ville.
Texaco présente également des trais communs à l'univers picaresque et au roman d'apprentissage. le lecteur suit Marie-Sophie, de sa petite enfance à sa vieillesse et la voit se confronter aux évènements historiques, aux difficultés et aux obstacles d'un environnement hostile jusqu'à acquérir expérience, sagesse et droit d'exister, d'avoir une place reconnue. Nous retrouvons la pratique du récit enchâssé qui nous permet de découvrir les destins croisés d'un grand nombre de personnages secondaires comme par exemple Annette Bonamitan dite Sonore (p. 25-31) ou encore Péloponèse, la mariée douloureuse (p. 358-366). le roman de Patrick Chamoiseau porte également la volonté didactique de faire prendre conscience au lecteur de la réalité particulière de la Martinique, de sa spécificité dans l'Histoire de la France.
Patrick Chamoiseau cite, convoque et mêle à l'intrique un grand nombre de personnages historiques du XVIIème siècle à nos jours entre hommage implicite, dénonciation déguisée et prise de liberté avec les réalités historiques : il faut retenir ici les passages consacrés au Général de Gaule et à Aimé Césaire, particulièrement savoureux.
J'ai personnellement lu et relu ce roman ; je ne m'en lasse pas, chaque lecture est une nouvelle découverte de la langue créole, de la poésie distillée à chaque page, des intertextes, des failles historiques…
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Charybde2
  17 mars 2013
Symphonie de 150 ans de Martinique dans le récit de la fondatrice de l'ex-bidonville Texaco
Publié en 1992, "Texaco", le troisième roman de Patrick Chamoiseau après les remarqués "Chronique des sept misères" et "Solibo magnifique", lui offrit la consécration du prix Goncourt, et la reconnaissance de sa voie particulière, tant romanesque que théorique, qui, se dégageant progressivement de l'affirmation désormais traditionnelle de la négritude chère à Césaire et à Senghor, débouche sur une conception moderne de la créolité, insérée dans un champ de tradition et d'intelligence historique.
"Texaco" est un quartier de Fort-de-France, sauvage bidonville initial, qui aura finalement émergé en tant que véritable "quartier", réalisant peut-être davantage que n'importe où ailleurs ce "pont" indispensable entre le confort matériel assorti du désastre psycho-social, représenté par la ville moderne, et le dénuement physique assorti d'incroyables formes de solidarité, issues des traditions populaires de la campagne créole.
Patrick Chamoiseau a réussi avec ce livre un impressionnant tour de force, nous proposant une lecture originale de la mémoire de Marie-Sophie Laborieux, désormais âgée, qui fut la fondatrice informelle de "Texaco", et qui porte en elle les récits de ses parents et grand-parents, remontant jusqu'en 1848 et à Victor Schoelcher... Une brillante manière de proposer au décodage 150 ans d'histoire de la Martinique, de l'esclavage à la difficile émancipation de l'après-Seconde guerre mondiale, dans une langue exigeante, aussi fortement imagée qu'extraordinairement précise, ne devant rien au folklore mais tout à l'oralité authentique des récits et des échanges quotidiens de la société martiniquaise.
Rythmée par les incises du Marqueur de Paroles (le romancier lui-même) et de l'Urbaniste (l'architecte chargé de décider du sort de "Texaco"), construite subtilement de voix rapportées et de voix directes orchestrées en une symphonie biblique comportant son Annonciation, son Sermon ("pas sur la Montagne, mais devant un rhum vieux") et sa Résurrection, cette fresque intime et planétaire à la fois constitue certainement l'un des plus grands romans français contemporains.
"Je compris soudain que Texaco n'était pas ce que les Occidentaux appellent un bidonville, mais une mangrove, une mangrove urbaine. La mangrove semble de prime abord hostile aux existences. Il est difficile d'admettre que, dans ses angoisses de racines, d'ombres moussues, d'eaux voilées, la mangrove puisse être un tel berceau de vie pour les crabes, les poissons, les langoustes, l'écosystème marin. Elle ne semble appartenir ni à la terre, ni à la mer un peu comme Texaco n'est ni de la ville ni de la campagne. Pourtant, la ville se renforce en puisant dans la mangrove urbaine de Texaco, comme dans celle des autres quartiers, exactement comme la mer se repeuple par cette langue vitale qui la relie aux chimies des mangroves. Les mangroves ont besoin de la caresse régulière des vagues ; Texaco a besoin pour son plein essor et sa fonction de renaissance, que la ville le caresse, c'est à dire : le considère." (Note de l'urbaniste au Marqueur de paroles)
"Dans ce que je te dis là, il y a le presque-vrai, et le parfois-vrai, et le vrai à moitié. Dire une vie c'est ça, natter tout ça comme on tresse les courbes du bois-côtelettes pour lever une case. Et le vrai-vrai naît de cette tresse." (Cahier de Marie-Sophie Laborieux)
"En cet antan, avec le petit ventre rond des porteurs de gros foie, Esternome mon papa devint maigre comme une morue salée. le tafia lui rosissait la lèvre, lui rouillait l'estomac et les bords de cervelle. C'est d'ailleurs ce qui dut lui épargner la syphilis car, hi hi hi fout', les petites bêtes précipitées dans son piston devaient se prendre de feu sur l'alcool de son sang. Pratiquant de moins en moins de djobs, il se fit contrebandier d'une guildive détaxée qui stupéfiait les cabarets, il se fit pilleur de tombeaux caraïbes pour des pierres très bizarres à trois pointes et trois forces que les abbés sollicitaient. Il tenta de s'ériger maquereau d'une négritte récemment libérée, qui le renvoya au ventre de sa manman quand elle eut compris comment marchait la vie. Puis, il se fit plus humainement pleureur professionnel quand un bon-mauvais-matin Osélia embarqua sur un vapeur des Amériques avec le blanc à yeux d'eau pâle qu'elle s'était ramassé. L'amoureuse vida la case autour de son sommeil et prit l'envol après lui avoir charbonné sur la porte un "Pa moli" (Tiens bon) que seule devait effacer la nuée ardente qui une-deux temps plus tard allait griller l'En-ville. le pire c'est que dessous le voeu de cet adieu méchant la négresse vagabonde n'avait même pas signé."
"Alors commença le phénomène-béton. Il n'y a pas de date précise. le fibrociment progressait à grands pas, mais le ciment-vrai devenait accessible. L'on vit assez tôt quelques bas de murailles se cimenter, quelques briques s'empiler. Les policiers, obnubilés par le bois-caisse et le fibro s'y acharnaient à peine. Mais les cyclones comme Edith, Dorothy, ou le sinistre Beulah, qui dévastèrent nos cases mieux que toutes les polices, amplifièrent le désir de béton. Les vents emportaient les tôles à MIquelon, déclouaient les bois-caisses, dissipaient le fibro dans les cheveux des anges. Au coeur de ce désastre, les murs bétonnés subsistaient comme des phares qui nous frappèrent l'esprit. Et puis, le béton c'était l'En-ville par excellence, le signe définitif d'une progression dans l'existence. Nous nous mîmes, au gré des djobs et des monnaies, à nous acheter des briques, des sacs de ciment, de la rocaille. Les maçons devinrent des princes au coeur de nos coups-de-main. On ajoutait d'abord le ciment-brique-béton par-derrière la case pour ne pas alerter le béké des pétroles, puis on glissait pour en couvrir les flancs. On élevait des murs à l'intérieur des cloisons de bois ou de fibro, et un jour, tout à coup, comme un serpent qui mue, telle case secouait sa pelure de misère et se retrouvait en béton triomphant. Ces éclatantes réussites nous pétrissaient de fierté ; chacun voulait en faire autant."
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LydiaB
  19 avril 2010
Ce roman est une grande épopée de la Martinique, plus de cent cinquante ans de l'histoire, la vie de trois générations, depuis les souffrances des sombres plantations esclavagistes jusqu'au drame contemporain de la conquête des villes. Patrick Chamoiseau décrit les moeurs, la culture martiniquaise de façon savoureuse en faisant référence, souvent, au passé, mais également à la langue créole. Cela en fait un mélange étonnant, original et marquant.

Lien : http://promenades-culture.fo..
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Madame_lit
  08 février 2019
Que raconte Chamoiseau par le biais de ce bouquin? Cette histoire, c'est celle de la Martinique sur cent cinquante ans à travers le regard d'une femme Marie-Sophie. Durant les six parties du roman :
Annonciation
Temps de paille
Temps de bois-caisse
Temps de fibrociment
Temps de béton
Résurrection
Le lecteur suit la quête identitaire du peuple antillais marqué par l'esclavagisme et le colonialisme. Dès les premières pages du livre, le lecteur prend conscience de la lutte entre deux populations : les gens du quartier Texaco et ceux de l'En-ville. Texaco, c'est au départ un bidonville de Fort-de-France qui se transforme progressivement en quartier, c'est le symbole de la lutte, c'est un espace habité par des gens qui ont réussi à se libérer de leur état d'esclave, c'est la vie en communauté. Mais encore, dans les premières pages, le lecteur découvre le merveilleux personnage de Marie-Sophie Laborieux. Elle est le centre du quartier Texaco, elle est sa fondatrice. Ce dernier s'est construit autour d'elle et des réservoirs de pétrole de la célèbre compagnie. On apprend dans cette partie que la survie du quartier Texaco dépend de ce que Marie-Sophie a à raconter à un urbaniste qui souhaite voir le quartier détruit en raison, entre autres, de son insalubrité.
Alors, j'inspirai profond : j'avais soudain compris que c'était moi, autour de cette table et d'un pauvre rhum vieux, avec pour seule arme la persuasion de ma parole, qui devrais mener seule – à mon âge- la décisive bataille pour la survie de Texaco. (p. 19)
Il y a donc un profond enracinement dans l'oral qui est présenté (spécificité de la créolité dans le roman et de l'imaginaire antillais). La parole semble représenter la mémoire collective de ce peuple. En replongeant dans son passé, Marie-Sophie Laborieux (signifiant faisant référence à la mère, à la sagesse et au labeur) tente de démystifier l'idée que son quartier est primitif, qu'il ne possède aucune organisation sociale et qu'il est sans culture. La parole devient son arme. Par son discours, elle souhaite qu'il y ait une prise de conscience positive envers les siens.
De plus, par sa parole, Marie-Sophie amène l'urbaniste à changer sa position par rapport à Texaco. Elle lui fait prendre conscience de la dimension cachée de son quartier : l'harmonie.
En écoutant la Dame, j'eus soudain le sentiment qu'il n'y avait dans cet enchevêtrement, cette poétique de cases vouée au désir de vivre, aucun contresens majeur qui ferait de ce lieu, Texaco, une aberration. Au-delà des bouleversements insolites des cloisons, du béton, du fibrociment et des tôles […], il existait une cohérence à décoder, qui permettait à ces gens-là de vivre aussi parfaitement, et aussi harmonieusement qu'il était possible d'y vivre, à ce niveau de conditions. (p. 269)
Grâce à la force de sa parole, Marie-Sophie convainc l'urbaniste de la nécessité et de l'importance du quartier Texaco.
Mais encore, il est question d'une quête liée à la liberté à la fois individuelle et collective dans ce récit. Marie-Sophie aborde l'histoire de son grand-père et de son père qui ont dû vivre une prise de conscience par rapport à leur droit à l'égalité. Ils ont dû s'éveiller et lutter. À cet égard, le symbole de la liberté est associé à l'En-ville dans le roman. L'En-ville apparaît comme étant la lumière au bout du tunnel pour les noirs. Marie-Sophie ira elle-aussi y travailler afin de poursuivre le chemin amorcé par ses pères. Elle réalise que le milieu urbain n'est qu'un endroit de passage pour elle et ses semblables. Il est marqué par la solitude et le repliement sur soi. Les habitants du quartier Texaco partagent le même rêve : entrer dans l'En-ville. Ils souhaitent être enfin acceptés pour qui ils sont. En faisant annexer Texaco à l'En-ville, ils ne perdront pas leur créolité et leurs valeurs. En faisant partie de l'En-ville, les gens de Texaco auront la chance de bénéficier des biens élémentaires, ce qui constitue la base pour être dans le monde. de ce fait, ils deviendront libres et ils auront lutté ensemble tout en gardant leur identité.
Il est question aussi d'Aimé Césaire dans ce récit ce que j'ai beaucoup apprécié. Marie-Sophie aborde son importance. Elle mentionne que les noirs deviennent très sensibles, grâce à lui, à des mots comme autonomie et assimilation. Césaire devient le drapeau de l'espoir :
Il nous porta l'espoir d'être autre chose. (p. 275)
Césaire permet aux noirs de réaliser qu'ils peuvent conquérir l'En-ville. Il leur démontre qu'ils peuvent réussir en étant des personnes noires. Il leur fait réintégrer leur couleur, leur âme.
Le dernier désir de Marie-Sophie Laborieux est directement relié à la parole. Elle ne souhaite pas que le nom du quartier soit changé.
Je lui demandai une faveur, Oiseau de Cham, faveur que j'aimerais que tu notes et que tu lui rappelles : que jamais en aucun temps, dans les siècles, on n'enlève à ce lieu son nom de TEXACO, au nom de mon Esternome, au nom de nos souffrances, au nom de nos combats, dans la loi la plus intangible de nos plus hautes mémoires, et celle bien plus intime de mon cher nom secret qui – je te l'avoue enfin- n'est autre que celui-là. (417-418).
Le nom du quartier ne peut qu'évoquer le discours de l'endroit. le nom Texaco est en fait le véhicule de la mémoire et de la parole du coeur.
Dans la dernière partie du roman, les gens du quartier sont enfin libres et autonomes. le livre est d'ailleurs clôt sur cette vision :
Je voulais qu'il soit chanté quelque part, dans l'écoute des générations à venir, que nous nous étions battus avec l'En-ville, non pour le conquérir (lui qui nous gobait), mais pour nous conquérir nous-mêmes dans l'inédit créole qu'il nous fallait nommer-en nous-mêmes pour nous-mêmes- jusqu'à notre pleine autorité. (p. 427)
Marie-Sophie devait raconter la spécificité de l'histoire de la Martinique. Il fallait qu'elle refasse ce voyage dans le temps pour plonger dans l'identité antillaise, la nommer, l'affirmer et célébrer la créolité en reconnaissant l'existence d'un quartier : Texaco. C'est la réappropriation individuelle et collective de la créolité dans toute sa grandeur qui est exprimée.
Il y a également de nombreux référents à la religion dans ce récit. L'urbaniste semble associé au Christ et les différents temps relèvent d'une symphonie quasi-biblique débutant avec le sermon jusqu'à la résurrection symbolisant la renaissance du quartier.
https://madamelit.ca/2018/12/21/madame-lit-texaco-de-patrick-chamoiseau/
Lien : https://madamelit.ca/2018/12..
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critiques presse (1)
LaPresse   27 avril 2015
Au nombre des 10 grands romans contemporains francophones à lire absolument pour mesurer l'infinie liberté de notre langue quand elle sort des cadres imposés, il y a Texaco de Patrick Chamoiseau.
Lire la critique sur le site : LaPresse
Citations et extraits (40) Voir plus Ajouter une citation
AMRAMR   05 novembre 2016
Les békés inventèrent le cachot […] Leurs pierres ont conservé grises des tristesses sans fond. Les présumés coupables n’en sortaient plus jamais, sauf peut-être avec les fers aux pieds, le fer au cou, le fer à l’âme pour fournir un travail au-delà des fatigues (p. 50-51).

Les cercueils rouges envoyèrent des racines ; et l’on vit s’élever au dos long des années, plusieurs arbres d’agonie, branches tordues de douleurs. Les observer ramenait des souvenirs qu’on ne possédait pas. Ca raidissait en toi comme un pajambel triste […] mais qui va faire un livre sur ça ?
Cahier n° 4, page 11 (p. 138-139).

Après deux siècles de queue, [ils] stationnèrent deux secondes devant un secrétaire de mairie à trois yeux. D’un trait d’encre, ce dernier les éjecta de leur vie de savane pour une existence officielle sous les patronymes de Ninon Cléopâtre et d’Esternome Laborieux… (p. 144).

Liberté s’était faite un travail à contrat, avec livret, avec passeport. […] Les contrats de moins d’un an te livraient aux vindictes des patrouilles vérifiant ton livret. […] Toutes chaines, de la République ou de Napoléon, n’étaient bonnes que brisées […] Et ni les gendarmes, ni leurs carnets, ni même cet impôt personnel qui nous frappa tous, t’obligeant à trouver moyen de le payer, n’ont su vaincre nos rêves (p 156-157).


La doulce France, berceau de notre liberté, l’universelle si généreuse, était en grand danger. Il fallait tout lui rendre. […] Nous trouvâmes dans l’armée une perspective ouverte de devenir français, d’échapper aux békés. […] Nous fûmes des milliers à devancer les mobilisations (p. 243).

Longtemps, je me considérais comme de passage dans cet En-ville, avec dans l’idée d’entreprendre, sitôt mes poches bien pleines, un Noutéka des mornes… pauvre épopée de mon pauvre Esternome… Je me la ressassais dans ces lits misérables ou j’inspirais de la poussière… […] la misère des cœurs soucieux de s’y grandir […], pauvre épopée, levée complice d’une amertume (p. 284).

Basile me donnait des enfants que je ne voulais pas garder. Une sorte de répulsion, de peur, de refus qui provenait à la fois de la guerre, de mon mépris pour Basile, de ma crainte d’affronter l’En-ville avec une marmaille à l’épaule. […] Je n’étais pas la seule à me percer le ventre. Que de misères de femmes derrière les persiennes closes… […] Ô cette mort affrontée au cœur même de sa chair… que de misères de femmes (p. 306-307).

L’En-ville sent comme une bête, ferme les yeux pour comprendre que tu approches d’une cage, sens pour mieux comprendre, pour mieux la prendre, elle te déroute en te montrant ses rues alors qu’elle se trouve bien au-delà des rues, au-delà des maisons, au-delà des personnes, elle est tout cela et ne prend sens qu’au-delà de tout cela… […] Sens-le Marie-Sophie, sens-le pour voir qu’il vit vraiment (p. 368, p. 369).

Les céhéresses furent mis en déroute par des foules négresses jaillies […] de là où l’on mâchait des petites roches sans pain. Ces quartiers bridés en dehors de l’En-ville enfourchèrent cette tremblade pour clamer leur douleur et abattre les ferrements que l’En-ville leur posait. […] On incendia des voitures et des commissariats. On éleva des barrages nocturnes. Des bandes hurlantes défolmantaient le monde (p. 400-401).

Mais l’En-ville nous ignorait. Son activité, ses regards, les facettes de sa vie (du matin de chaque jour aux beaux néons du soir) nous ignoraient […]. Nous voyions l’En-ville d’en haut, mais en fait nous ne le vivions qu’au bas de son indifférence bien souvent agressive (p. 405-406).

La voix de De Gaulle s’écria “ Mon Dieu, Mon Dieu …”. Je crus qu’un vieux-nègre assassin lui avait allongé un coup de sa jambette. […] On dit qu’il hurla que nous étions foncés, mais je n’ai pas entendu cela (p. 423).

Et-puis la parole tourbillonna jusqu’au secret de nous-même…ô inconnue… vertige de monde… une clameur de langues, de peuples, de manières qui se touchaient entre elles, se mêlaient, posaient intactes chaque brillance singulière au scintillement des autres (p. 426).

Désormais, une généalogie bien claire, sans aucun trou douteux, imposait à tous le plus haut des respects […]. [Leur caste] était aussi liée par la culture méticuleuse de l’idée de survivre dans l’océan nègre menaçant de toute part. […] Les nègres étaient leurs frères mais jamais leurs beaux-frères, et malheur à celui d’entre eux qui enfreignait la règle. […] Aujourd’hui, il fallait savoir se marier, et marier ses enfants, seul moyen d’évoluer dans les strates de la caste, […] quitter l’absence de nom pour un nom très ancien, et quitter la jeunesse pour la poussière magique des familles séculaires (p. 463-466)

Je lui offrais les contentements du monde, livrée sans mesurage, faisant ce qu’il aimait et que je découvrais en explorant son corps. Afin de lui ôter les charmes de la drive, je lui ouvris des cantiques dans les graines, je semai des douceurs dans chacun de ses pores, je suçai son âme, je léchai sa vie. Je m’efforçais de nous fondre l’un à l’autre, et lui offrir une ancre. Ma coucoune se fit chatrou pour l’aspirer et le tenir. […] elle se fit chouval-bois qu’il pouvait chevaucher autour d’un point central, elle se fit petit-gibier-tombé à lover dans sa main pour s’endormir cent ans, et elle s’écartela pour devenir béante, chemin-grand-vent sans murs ni horizon ou il pouvait aller tout en restant en moi […].
[Ma coucoune] se fit pomme et poire et petite cage dorée, elle se fit poule-et-riz, elle se fit liqueur-sucre à laquelle suçoter, elle se fit tafia à soixante-cinq degrés temple des ivresses fixes, elle se fit madou-blanc à cueillir goutte par goutte d’une langue arrêtée, elle se fit dangereuse comme la fleur datura qui pétrifie les jambes, elle se fit grande blessure impossible à soigner sans s’y greffer à vie, elle se fit pince coupante le serrant juste assez pour napper le plaisir (p. 457).

Je connus des amours semblables avec des hommes différents. Toujours avec le même compte de plaisir et de larmes, de brulures et de mystères…illusion toujours neuve… […] Je sus les abandons, je fis souffrir des gens, on me fit souffrir tout, je me trompai souvent et pris un saut de chair pour du sentiment. […] Oh, Gostor qui faisait toujours ça à la gibier rôti… Oh, Nulitre, qui s’accrochait à mon dos et me basculait en avant… Oh, Alexo qui m’appelait manman… hum… Aucun d’eux ne parvint à m’extraire de la Doum et des abords de Texaco […] mon point d’ancrage désormais, mon Texaco à moi […] – ma gazoline de vie (p. 399-400).
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binabina   09 février 2013
Ninon semblait contente de cette absence d'enfant. Pourtant sans mentir, mon Esternome déployait en savant, la pharmacie du coqueur merveilleux: bois bandé en liqueurs, jus-lonyons pris au miel, bouillie farine-mnioc, pistaches aléliron, coeur ananas-nains, herbes à charpentier...et bien entendu chaque matin il buvait trois oeufs mols battu dans du mabi ancien. Qu'il ait ainsi soigné ses graines (ou sa fertilité) lui permis un cumuil de vies, d'atteindre l'âge des grandes paix.
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LydiaBLydiaB   19 avril 2010
Notre futur Christ (l’urbaniste) fut donc transporté comme une touffe d’herbes-lapin au dos de notre Major. Julot devant, les femmes derrière, ils traversèrent un espace grillagé où flottait un vieux senti-pétrole qui vous imprégnait l’âme. La compagnie pétrolière Texaco qui occupait autrefois cet espace, et qui avait donné son nom à cet endroit, avait quitté les lieux depuis nani-nannan. (…) Autour de cet espace abandonné, se bousculaient nos cases, notre Texaco à nous, compagnie de survie.
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genougenou   05 mai 2013
Les hommes semblaient légers sur terre. Quand ils n'étaient pas de passage,
ils vivaient légèrement dans la case, se dérobaient aux chocs de la police,
et regardaient briser les c1oisons sans même un saut du cœur. Certains
disparurent lorsque les vagues policières furent si constantes qu'un rouge-sang nous abimait les yeux. Ceux qui restaient semblaient soumis a la
fatalité. Ils ne se sentaient aucune légitimité qui puisse justifier leur
présence, et pratiquaient une souplesse d'écart inaccessible aux malheurs
quotidiens.
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binabina   13 février 2013
Vers cette époque, je commençais à écrire, c'est dire: un peu mourrir. Le sentiment de la mort fut encore plus présent quand je me mis à écrire sur moi-même, et sur Texaco. Je vidais ma mémoire dans d'immobiles cahiers sans en avoir ramené le frémissement de la vie qui se vit, et qui, à chaque instant, modifie ce qui s'était produit.
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Vidéo de Patrick Chamoiseau
Ryoko Sekiguchi Patrick Honoré le Club des gourmets et autres cuisines japonaises. Traduire. Où Ryoko Sekiguchi et Patrick Honoré tentent de dire de quoi est composé "Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises", présenté par Ryoko Sekiguchi, et comment a été traduit du japonais ce recueil de Kôzaburô Arashiyama, Osamu Dazai, Rosanjin Kitaôji, Shiki Masaoka, Kenji Miyazawa, Kafû Nagai, Kanoko Okamoto, Jun?ichirô Tanizaki traduits par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honoré, à l'occasion de sa parutuion en #formatpoche aux éditions P.O.L et où il est question notamment de la traduction à deux mains, de Patrick Chamoiseau et de mangas,et des mots pour dire la nourriture et la cuisine. "Si le Japon est connu comme un pays de fine gastronomie, sa littérature porte elle aussi très haut l'acte de manger et de boire. Qu'est-ce qu'on mange dans les romans japonais?! Parfois merveilleusement, parfois terriblement, et ainsi font leurs auteurs, Tanizaki, Dazai, Kafû du XIIe siècle à nos jours, dix gourmets littéraires vous racontent leur histoire de cuisine."
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