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EAN : 9782070389520
497 pages
Gallimard (13/10/1994)
3.97/5   308 notes
Résumé :
Il y a chez Chamoiseau un don formidable pour les portraits voluptueux, une verve inépuisable pour décrire les charpentiers ou les journaleux, les affranchis ou les servantes... Tous les déshérités ont trouvé là leur Hugo, leur conteur, leur mage... Chamoiseau, burlesque dans son ton et par nature, se veut l'intransigeant d'un peuple opprimé ... Texaco est un grand livre.
Jacques-Pierre Annette.

Patrick Chamoiseau a sans doute écrit avec Texaco... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (33) Voir plus Ajouter une critique
3,97

sur 308 notes

Bruidelo
  04 novembre 2022
Je crois bien que je n'ai jamais lu un roman français paru depuis que je suis adulte d'une telle qualité littéraire.
Le «marqueur de parole», Oiseau de Cham, a écouté, écouté son Informatrice raconter ses histoires de «manière assez difficultueuse», se contredisant, mélangeant créole et français, mots vulgaires et mots précieux. Dans une très belle langue, imagée, inventive, métissée, il met en scène le «sermon» (pas sur la montagne mais devant un rhum vieux) de cette femme-matador, fondatrice de Texaco prête à en découdre avec les céhéresses pour ne pas finir en clapier d'achélème. C'est vivant, c'est chaud, ça charrie plein d'émotions et avec ce très beau personnage nous est contée l'histoire d'un bidonville de Fort-de-France ou plutôt, nous dit l'Urbaniste, d'une «mangrove, une mangrove urbaine». Et comme c'est un roman où ça déborde, comme Marie-Sophie Laborieux porte en elle aussi la mémoire de son père, et par lui celle de sa grand-mère, il y a bien 150 ans d'Histoire de la Martinique qui s'engouffre dans ce livre. J'ai adoré l'épaisseur romanesque, la créativité de cette oeuvre dense, profonde, vivante, où l'intime s'élargit dans le «noutéka», ce nous magique qui «charge un destin d'à-plusieurs».
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zabeth55
  16 janvier 2013
Esternome un des premiers noirs affranchis de la Martinique, raconte son histoire, par la bouche de sa fille Anne-Sophie. Elle poursuivra ensuite par le récit de sa propre vie.
C'est ainsi que de 1820 à nos jours, Patrick Chamoiseau nous livre l'histoire de la Martinique.
Dès le début, on est pris dans un tourbillon coloré. C'est vivant et réaliste, parsemé d'expressions créoles
Extravagance et sagesse cohabitent chez les personnages hauts en couleur.
Les difficultés de la prise de liberté, la conquête de « l'En-ville », la misère qui succède à l'espoir, l'importance des traditions, la peine à trouver sa place,l'auteur dépeint tout cela magistralement.
C'est très riche, très fourni, tellement même qu'on s'y perd parfois ; j'avoue avoir survolé quelques pages. Mais c'est extrêmement bien raconté et on lit comme on écouterait.
On a à faire à une oeuvre majeure qui mérite amplement le prix Goncourt qui lui a été décerné.
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AMR_La_Pirate
  05 novembre 2016
Texaco un roman social et engagé qui aborde la grande Histoire de France par la vision individuelle et personnelle de personnages martiniquais, depuis l'esclavage puis pendant la colonisation et enfin au cours de l'urbanisation accélérée des années 1980. Patrick Chamoiseau réécrit l'Histoire à partir des points de vue que justement les manuels d'histoire ont oublié. Il place d'emblée son roman dans une énonciation biblique en reprenant dans son ossature des termes propres à la transmission orale et écrite d'une parole sacrée. Il s'inscrit lui-même dans sa propre fiction à travers le personnage du Marqueur de paroles, Oiseau de Cham.
Nous pouvons y voir une forme de littérature-document sur l'esclavage et sur son abolition, entre idéal et déception ; les deux guerres mondiales et la question de l'assimilation sont l'occasion de montrer l'ambiguïté des rapports avec la lointaine France… le traitement des évènements historiques met en lumière une forme d'exclusion ; Esternome et Marie-Sophie sont pris dans la tourmente de l'Histoire mais n'y trouvent pas leur place. Patrick Chamoiseau révèle « dessous l'Histoire, des histoires dont aucun livre ne parle » : il nous familiarise avec les Mentô, hommes de forces, passeurs de mémoires et avec les Mornes, terres secrètes où les békés ne se sont pas aventurés. L'approche biographique entraine la confrontation de l'espace clos et intime du foyer familial avec l'espace public ouvert sur l'histoire nationale et locale ; Patrick Chamoiseau nous livre dans Texaco une véritable galerie de relations amoureuses ordonnées en parallèle des évènements historiques ; les amours de Marie-Sophie Laborieux et celles de son père avant elle relèvent d'une forme d'archivage incluant des récits seconds dans un récit premier.
Dans la biographie fictionnelle de Marie-Sophie Laborieux, nous retrouvons des sources d'inspiration puisées dans l'enfance créole et urbaine de Patrick Chamoiseau. Marie-Sophie rejoint Man Ninotte, la mère de l'auteur dans ses luttes quotidiennes contre la déveine et l'ensemble des « Man » martiniquaises. En cherchant plus avant, on trouve des ressemblances avec le père de Patrick Chamoiseau chez Basile (même prénom, allure et soin de sa personne) et Monsieur Gros-Joseph (goût de la lecture transmis à ses enfants). À côté de la vie d'Esternome et de Marie-Sophie, le roman donne une place à une mosaïque d'histoires individuelles et familiales.
Texaco se lit aussi comme une épopée moderne, une épopée de la ville créole, ancrée dans les réalités politiques et sociales de la Martinique, en d'autres termes, une réactualisation de l'épique à la lumière de la réalité antillaise. Patrick Chamoiseau a recours au chant, au « Noutéka des Mornes » pour raconter, « divulguer » « l'Odyssée voilée » de ceux qui, comme Esternome et Ninon, ont pris les Mornes. Marie-Sophie aura plus tard le désir de reprendre ce chant à son compte comme une « pauvre épopée, levée complice d'une amertume ». Patrick Chamoiseau apparaît comme un héritier des chants perdus de toutes les mythologies, orientales, amérindiennes, nordiques et gréco latines. Il développe l'idée forte de donner un texte fondateur à un espace et à un peuple à travers un quartier et ses habitants. Il reprend le thème de la cécité de l'aède homérique ; Idoménée ne veut pas raconter comment elle a perdu la vue puis la retrouve miraculeusement grâce aux larmes de joie versées pendant sa grossesse. A la fin de sa vie, Marie-Sophie aussi perd peu à peu la vue et se réfugie dans la mémoire. Dans le roman, la cécité devient le regard de l'intériorité et de la sagesse.
Une épopée a des héros et est généralement un récit de hauts faits ou d'exploits guerriers. Dans Texaco, la tonalité guerrière est donnée par le champ lexical de la conquête et de la guerre utilisé dès les premières lignes du roman qui annoncent les « élans pour conquérir l'En-ville » et « la création guerrière » du quartier » (p. 13). Marie-Sophie se présente d'emblée comme « ancêtre fondatrice » de Texaco (p. 38). L'Urbaniste la voit comme « la Dame » ou « la grande dame » (p. 436, p. 471). Elle est décrite comme une « vieille femme câpresse, très grande, très maigre, avec un visage grave, solennel et des yeux immobiles » (p. 493), « une câpresse de haute lutte, impériale, dont les rides rayonnaient de puissance » (p. 495). C'est surtout une femme-matador, au « dos droit, [au] regard ferme, [à la] voix claire, [au] geste tranchant » (p. 468). Aux Antilles, une femme-matador est souvent une demi-mondaine, coquette, provocante et surtout indépendante. Ici, il faut plutôt s'attacher à un sens de femme d'action virilisée à la forte personnalité, dominatrice et effrontée. Etymologiquement, cette appellation contient le verbe espagnol matar qui signifie « tuer » et peut convenir à toute femme de caractère qui transgresse les conventions. Marie-Sophie reçoit un enseignement, est formée en quelque sorte par un maître, le Mentô Papa Totone ce qui lui permet de comprendre les équilibres du quartier. Mieux qu'un titre glorieux, elle se donne un nom secret d'où elle tire sa force. le roman livrera d'ailleurs des récits de combat contre les céhèresses digne des batailles homériques ; au cours de l'expulsion policière de novembre 1950 (p. 391-393) par exemple, nous assistons à des « assauts », des « sacrilèges », des retraites ; le quartier devient un champ de bataille remplis de cris et de fureur dominés par les armes et les équipements des forces de police.
Le thème du voyage et de l'errance est également développé dans Texaco avec les nombreux changements de lieux de vie d'Esternome et de Marie-Sophie Laborieux avant que cette dernière ne devienne peu à peu la guerrière de Texaco qui luttera contre l'En-ville.
Texaco présente également des trais communs à l'univers picaresque et au roman d'apprentissage. le lecteur suit Marie-Sophie, de sa petite enfance à sa vieillesse et la voit se confronter aux évènements historiques, aux difficultés et aux obstacles d'un environnement hostile jusqu'à acquérir expérience, sagesse et droit d'exister, d'avoir une place reconnue. Nous retrouvons la pratique du récit enchâssé qui nous permet de découvrir les destins croisés d'un grand nombre de personnages secondaires comme par exemple Annette Bonamitan dite Sonore (p. 25-31) ou encore Péloponèse, la mariée douloureuse (p. 358-366). le roman de Patrick Chamoiseau porte également la volonté didactique de faire prendre conscience au lecteur de la réalité particulière de la Martinique, de sa spécificité dans l'Histoire de la France.
Patrick Chamoiseau cite, convoque et mêle à l'intrique un grand nombre de personnages historiques du XVIIème siècle à nos jours entre hommage implicite, dénonciation déguisée et prise de liberté avec les réalités historiques : il faut retenir ici les passages consacrés au Général de Gaule et à Aimé Césaire, particulièrement savoureux.
J'ai personnellement lu et relu ce roman ; je ne m'en lasse pas, chaque lecture est une nouvelle découverte de la langue créole, de la poésie distillée à chaque page, des intertextes, des failles historiques…
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Charybde2
  17 mars 2013
Symphonie de 150 ans de Martinique dans le récit de la fondatrice de l'ex-bidonville Texaco
Publié en 1992, "Texaco", le troisième roman de Patrick Chamoiseau après les remarqués "Chronique des sept misères" et "Solibo magnifique", lui offrit la consécration du prix Goncourt, et la reconnaissance de sa voie particulière, tant romanesque que théorique, qui, se dégageant progressivement de l'affirmation désormais traditionnelle de la négritude chère à Césaire et à Senghor, débouche sur une conception moderne de la créolité, insérée dans un champ de tradition et d'intelligence historique.
"Texaco" est un quartier de Fort-de-France, sauvage bidonville initial, qui aura finalement émergé en tant que véritable "quartier", réalisant peut-être davantage que n'importe où ailleurs ce "pont" indispensable entre le confort matériel assorti du désastre psycho-social, représenté par la ville moderne, et le dénuement physique assorti d'incroyables formes de solidarité, issues des traditions populaires de la campagne créole.
Patrick Chamoiseau a réussi avec ce livre un impressionnant tour de force, nous proposant une lecture originale de la mémoire de Marie-Sophie Laborieux, désormais âgée, qui fut la fondatrice informelle de "Texaco", et qui porte en elle les récits de ses parents et grand-parents, remontant jusqu'en 1848 et à Victor Schoelcher... Une brillante manière de proposer au décodage 150 ans d'histoire de la Martinique, de l'esclavage à la difficile émancipation de l'après-Seconde guerre mondiale, dans une langue exigeante, aussi fortement imagée qu'extraordinairement précise, ne devant rien au folklore mais tout à l'oralité authentique des récits et des échanges quotidiens de la société martiniquaise.
Rythmée par les incises du Marqueur de Paroles (le romancier lui-même) et de l'Urbaniste (l'architecte chargé de décider du sort de "Texaco"), construite subtilement de voix rapportées et de voix directes orchestrées en une symphonie biblique comportant son Annonciation, son Sermon ("pas sur la Montagne, mais devant un rhum vieux") et sa Résurrection, cette fresque intime et planétaire à la fois constitue certainement l'un des plus grands romans français contemporains.
"Je compris soudain que Texaco n'était pas ce que les Occidentaux appellent un bidonville, mais une mangrove, une mangrove urbaine. La mangrove semble de prime abord hostile aux existences. Il est difficile d'admettre que, dans ses angoisses de racines, d'ombres moussues, d'eaux voilées, la mangrove puisse être un tel berceau de vie pour les crabes, les poissons, les langoustes, l'écosystème marin. Elle ne semble appartenir ni à la terre, ni à la mer un peu comme Texaco n'est ni de la ville ni de la campagne. Pourtant, la ville se renforce en puisant dans la mangrove urbaine de Texaco, comme dans celle des autres quartiers, exactement comme la mer se repeuple par cette langue vitale qui la relie aux chimies des mangroves. Les mangroves ont besoin de la caresse régulière des vagues ; Texaco a besoin pour son plein essor et sa fonction de renaissance, que la ville le caresse, c'est à dire : le considère." (Note de l'urbaniste au Marqueur de paroles)
"Dans ce que je te dis là, il y a le presque-vrai, et le parfois-vrai, et le vrai à moitié. Dire une vie c'est ça, natter tout ça comme on tresse les courbes du bois-côtelettes pour lever une case. Et le vrai-vrai naît de cette tresse." (Cahier de Marie-Sophie Laborieux)
"En cet antan, avec le petit ventre rond des porteurs de gros foie, Esternome mon papa devint maigre comme une morue salée. le tafia lui rosissait la lèvre, lui rouillait l'estomac et les bords de cervelle. C'est d'ailleurs ce qui dut lui épargner la syphilis car, hi hi hi fout', les petites bêtes précipitées dans son piston devaient se prendre de feu sur l'alcool de son sang. Pratiquant de moins en moins de djobs, il se fit contrebandier d'une guildive détaxée qui stupéfiait les cabarets, il se fit pilleur de tombeaux caraïbes pour des pierres très bizarres à trois pointes et trois forces que les abbés sollicitaient. Il tenta de s'ériger maquereau d'une négritte récemment libérée, qui le renvoya au ventre de sa manman quand elle eut compris comment marchait la vie. Puis, il se fit plus humainement pleureur professionnel quand un bon-mauvais-matin Osélia embarqua sur un vapeur des Amériques avec le blanc à yeux d'eau pâle qu'elle s'était ramassé. L'amoureuse vida la case autour de son sommeil et prit l'envol après lui avoir charbonné sur la porte un "Pa moli" (Tiens bon) que seule devait effacer la nuée ardente qui une-deux temps plus tard allait griller l'En-ville. le pire c'est que dessous le voeu de cet adieu méchant la négresse vagabonde n'avait même pas signé."
"Alors commença le phénomène-béton. Il n'y a pas de date précise. le fibrociment progressait à grands pas, mais le ciment-vrai devenait accessible. L'on vit assez tôt quelques bas de murailles se cimenter, quelques briques s'empiler. Les policiers, obnubilés par le bois-caisse et le fibro s'y acharnaient à peine. Mais les cyclones comme Edith, Dorothy, ou le sinistre Beulah, qui dévastèrent nos cases mieux que toutes les polices, amplifièrent le désir de béton. Les vents emportaient les tôles à MIquelon, déclouaient les bois-caisses, dissipaient le fibro dans les cheveux des anges. Au coeur de ce désastre, les murs bétonnés subsistaient comme des phares qui nous frappèrent l'esprit. Et puis, le béton c'était l'En-ville par excellence, le signe définitif d'une progression dans l'existence. Nous nous mîmes, au gré des djobs et des monnaies, à nous acheter des briques, des sacs de ciment, de la rocaille. Les maçons devinrent des princes au coeur de nos coups-de-main. On ajoutait d'abord le ciment-brique-béton par-derrière la case pour ne pas alerter le béké des pétroles, puis on glissait pour en couvrir les flancs. On élevait des murs à l'intérieur des cloisons de bois ou de fibro, et un jour, tout à coup, comme un serpent qui mue, telle case secouait sa pelure de misère et se retrouvait en béton triomphant. Ces éclatantes réussites nous pétrissaient de fierté ; chacun voulait en faire autant."
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LydiaB
  19 avril 2010
Ce roman est une grande épopée de la Martinique, plus de cent cinquante ans de l'histoire, la vie de trois générations, depuis les souffrances des sombres plantations esclavagistes jusqu'au drame contemporain de la conquête des villes. Patrick Chamoiseau décrit les moeurs, la culture martiniquaise de façon savoureuse en faisant référence, souvent, au passé, mais également à la langue créole. Cela en fait un mélange étonnant, original et marquant.

Lien : http://promenades-culture.fo..
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critiques presse (2)
Bibliobs   17 janvier 2022
Quelles sont les causes profondes de l’explosion sociale qui enflamme les Antilles françaises ? Et comment y remédier ? Le grand écrivain martiniquais, lauréat du prix Goncourt 1992 avec « Texaco », analyse les raisons de la colère.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LaPresse   27 avril 2015
Au nombre des 10 grands romans contemporains francophones à lire absolument pour mesurer l'infinie liberté de notre langue quand elle sort des cadres imposés, il y a Texaco de Patrick Chamoiseau.
Lire la critique sur le site : LaPresse
Citations et extraits (52) Voir plus Ajouter une citation
AMR_La_PirateAMR_La_Pirate   05 novembre 2016
Les békés inventèrent le cachot […] Leurs pierres ont conservé grises des tristesses sans fond. Les présumés coupables n’en sortaient plus jamais, sauf peut-être avec les fers aux pieds, le fer au cou, le fer à l’âme pour fournir un travail au-delà des fatigues (p. 50-51).

Les cercueils rouges envoyèrent des racines ; et l’on vit s’élever au dos long des années, plusieurs arbres d’agonie, branches tordues de douleurs. Les observer ramenait des souvenirs qu’on ne possédait pas. Ca raidissait en toi comme un pajambel triste […] mais qui va faire un livre sur ça ?
Cahier n° 4, page 11 (p. 138-139).

Après deux siècles de queue, [ils] stationnèrent deux secondes devant un secrétaire de mairie à trois yeux. D’un trait d’encre, ce dernier les éjecta de leur vie de savane pour une existence officielle sous les patronymes de Ninon Cléopâtre et d’Esternome Laborieux… (p. 144).

Liberté s’était faite un travail à contrat, avec livret, avec passeport. […] Les contrats de moins d’un an te livraient aux vindictes des patrouilles vérifiant ton livret. […] Toutes chaines, de la République ou de Napoléon, n’étaient bonnes que brisées […] Et ni les gendarmes, ni leurs carnets, ni même cet impôt personnel qui nous frappa tous, t’obligeant à trouver moyen de le payer, n’ont su vaincre nos rêves (p 156-157).


La doulce France, berceau de notre liberté, l’universelle si généreuse, était en grand danger. Il fallait tout lui rendre. […] Nous trouvâmes dans l’armée une perspective ouverte de devenir français, d’échapper aux békés. […] Nous fûmes des milliers à devancer les mobilisations (p. 243).

Longtemps, je me considérais comme de passage dans cet En-ville, avec dans l’idée d’entreprendre, sitôt mes poches bien pleines, un Noutéka des mornes… pauvre épopée de mon pauvre Esternome… Je me la ressassais dans ces lits misérables ou j’inspirais de la poussière… […] la misère des cœurs soucieux de s’y grandir […], pauvre épopée, levée complice d’une amertume (p. 284).

Basile me donnait des enfants que je ne voulais pas garder. Une sorte de répulsion, de peur, de refus qui provenait à la fois de la guerre, de mon mépris pour Basile, de ma crainte d’affronter l’En-ville avec une marmaille à l’épaule. […] Je n’étais pas la seule à me percer le ventre. Que de misères de femmes derrière les persiennes closes… […] Ô cette mort affrontée au cœur même de sa chair… que de misères de femmes (p. 306-307).

L’En-ville sent comme une bête, ferme les yeux pour comprendre que tu approches d’une cage, sens pour mieux comprendre, pour mieux la prendre, elle te déroute en te montrant ses rues alors qu’elle se trouve bien au-delà des rues, au-delà des maisons, au-delà des personnes, elle est tout cela et ne prend sens qu’au-delà de tout cela… […] Sens-le Marie-Sophie, sens-le pour voir qu’il vit vraiment (p. 368, p. 369).

Les céhéresses furent mis en déroute par des foules négresses jaillies […] de là où l’on mâchait des petites roches sans pain. Ces quartiers bridés en dehors de l’En-ville enfourchèrent cette tremblade pour clamer leur douleur et abattre les ferrements que l’En-ville leur posait. […] On incendia des voitures et des commissariats. On éleva des barrages nocturnes. Des bandes hurlantes défolmantaient le monde (p. 400-401).

Mais l’En-ville nous ignorait. Son activité, ses regards, les facettes de sa vie (du matin de chaque jour aux beaux néons du soir) nous ignoraient […]. Nous voyions l’En-ville d’en haut, mais en fait nous ne le vivions qu’au bas de son indifférence bien souvent agressive (p. 405-406).

La voix de De Gaulle s’écria “ Mon Dieu, Mon Dieu …”. Je crus qu’un vieux-nègre assassin lui avait allongé un coup de sa jambette. […] On dit qu’il hurla que nous étions foncés, mais je n’ai pas entendu cela (p. 423).

Et-puis la parole tourbillonna jusqu’au secret de nous-même…ô inconnue… vertige de monde… une clameur de langues, de peuples, de manières qui se touchaient entre elles, se mêlaient, posaient intactes chaque brillance singulière au scintillement des autres (p. 426).

Désormais, une généalogie bien claire, sans aucun trou douteux, imposait à tous le plus haut des respects […]. [Leur caste] était aussi liée par la culture méticuleuse de l’idée de survivre dans l’océan nègre menaçant de toute part. […] Les nègres étaient leurs frères mais jamais leurs beaux-frères, et malheur à celui d’entre eux qui enfreignait la règle. […] Aujourd’hui, il fallait savoir se marier, et marier ses enfants, seul moyen d’évoluer dans les strates de la caste, […] quitter l’absence de nom pour un nom très ancien, et quitter la jeunesse pour la poussière magique des familles séculaires (p. 463-466)

Je lui offrais les contentements du monde, livrée sans mesurage, faisant ce qu’il aimait et que je découvrais en explorant son corps. Afin de lui ôter les charmes de la drive, je lui ouvris des cantiques dans les graines, je semai des douceurs dans chacun de ses pores, je suçai son âme, je léchai sa vie. Je m’efforçais de nous fondre l’un à l’autre, et lui offrir une ancre. Ma coucoune se fit chatrou pour l’aspirer et le tenir. […] elle se fit chouval-bois qu’il pouvait chevaucher autour d’un point central, elle se fit petit-gibier-tombé à lover dans sa main pour s’endormir cent ans, et elle s’écartela pour devenir béante, chemin-grand-vent sans murs ni horizon ou il pouvait aller tout en restant en moi […].
[Ma coucoune] se fit pomme et poire et petite cage dorée, elle se fit poule-et-riz, elle se fit liqueur-sucre à laquelle suçoter, elle se fit tafia à soixante-cinq degrés temple des ivresses fixes, elle se fit madou-blanc à cueillir goutte par goutte d’une langue arrêtée, elle se fit dangereuse comme la fleur datura qui pétrifie les jambes, elle se fit grande blessure impossible à soigner sans s’y greffer à vie, elle se fit pince coupante le serrant juste assez pour napper le plaisir (p. 457).

Je connus des amours semblables avec des hommes différents. Toujours avec le même compte de plaisir et de larmes, de brulures et de mystères…illusion toujours neuve… […] Je sus les abandons, je fis souffrir des gens, on me fit souffrir tout, je me trompai souvent et pris un saut de chair pour du sentiment. […] Oh, Gostor qui faisait toujours ça à la gibier rôti… Oh, Nulitre, qui s’accrochait à mon dos et me basculait en avant… Oh, Alexo qui m’appelait manman… hum… Aucun d’eux ne parvint à m’extraire de la Doum et des abords de Texaco […] mon point d’ancrage désormais, mon Texaco à moi […] – ma gazoline de vie (p. 399-400).
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binabina   09 février 2013
Ninon semblait contente de cette absence d'enfant. Pourtant sans mentir, mon Esternome déployait en savant, la pharmacie du coqueur merveilleux: bois bandé en liqueurs, jus-lonyons pris au miel, bouillie farine-mnioc, pistaches aléliron, coeur ananas-nains, herbes à charpentier...et bien entendu chaque matin il buvait trois oeufs mols battu dans du mabi ancien. Qu'il ait ainsi soigné ses graines (ou sa fertilité) lui permis un cumuil de vies, d'atteindre l'âge des grandes paix.
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LydiaBLydiaB   19 avril 2010
Notre futur Christ (l’urbaniste) fut donc transporté comme une touffe d’herbes-lapin au dos de notre Major. Julot devant, les femmes derrière, ils traversèrent un espace grillagé où flottait un vieux senti-pétrole qui vous imprégnait l’âme. La compagnie pétrolière Texaco qui occupait autrefois cet espace, et qui avait donné son nom à cet endroit, avait quitté les lieux depuis nani-nannan. (…) Autour de cet espace abandonné, se bousculaient nos cases, notre Texaco à nous, compagnie de survie.
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david19721976david19721976   07 novembre 2021
Mon Esternome apprit à tirer chaque personne selon son degré de blancheur ou la déveine de sa noirceur. Il apprit à se brosser la rondelle de ses cheveux huilés dans l'espoir qu'un jour de l'impossible année cannelle, ils lui flottent sur le front. Tout un chacun rêvait de se blanchir: les békés en se cherchant une chair-France à sang bleu pouvant dissoudre leur passé de flibuste roturière; les mulâtres en guignant plus mulâtres qu'eux ou même quelques békés déchus; enfin la négraille affranchie, comme mon cher Esternome. Celle-là se vivait comme autant de zombis à civiliser sous d'éclatantes hardes et à humaniser d'une éclaircie de peau de toute la descendance. Cela ne les empêchait pas dans le même ballant, au fond même de leur être, de haïr cette peau blanche et les façons mulâtres, cette langue, cet En-ville et le restant fascinateur. Mon Esternome sur ce sujet me disait tout puis le contraire de tout. L'envers valait l'endroit, et l'endroit le plus souvent était des deux côtés.
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mikaelunvoasmikaelunvoas   07 novembre 2021
« Les femmes arboraient leurs bijoux de régale, anneaux, colliers, bracelets de coquillages, d’écailles de tortue ou de perles de lambi. Chemisette blanche et longue cotonnade relevée d’un côté. Leurs cheveux enveloppaient une calende de madras dont les bouts imitaient les feuilles du chou sauvage. À leur cou, à leur taille, à leurs poignets, à leurs chevilles, frémissaient des rubans-toutes-couleurs qui les transformaient, au vent de la jetée, en des lianes chargées de longues fleurs impatientes. »
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Vidéo de Patrick Chamoiseau
A l'occasion des trente ans du Seuil Jeunesse, le Labo des histoires et la Fondation Orange s'associent à l'éditeur pour développer un projet autour d'une valeur centrale commune, la transmission, en faisant écrire et lire un public adolescent. Pendant plusieurs mois, des ateliers d'écriture sont proposés à des jeunes dans sept territoires métropolitains et d'outre-mer. Ces ateliers sont animés par des auteurs et autrices sur la base d'une lettre écrite à l'adolescent ou adolescente qu'ils et elles étaient. Les jeunes sont accompagnés pour écrire, à leur tour, une lettre à l'adulte qu'ils et elles seront.
Les lettres de ces auteurs ainsi que celles de personnalités, dont Patrick Chamoiseau et Sarah Chiche, parrain et marraine du projet, composeront un ouvrage inédit publié aux éditions du Seuil Jeunesse fin 2022. Une sélection de lettres écrites par des jeunes pendant les ateliers compléteront l'ouvrage.
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