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ISBN : 284485446X
Éditeur : Allia (08/03/2012)

Note moyenne : 4.42/5 (sur 6 notes)
Résumé :
Un expert est envoyé sur le site d'une usine fabriquant des prothèses médicales. Cette usine répand dans l'atmosphère une odeur nauséabonde, arbre qui cache la forêt : le silène, substance extrêmement toxique. L'expert a pour mission de dresser un état des lieux concernant l'implica­tion de la population dans la prévention des risques industriels. Il s'intéresse en particulier à une cité annexe, dont les habitants sont pour la plupart défavorisés. Un seul d'entre eu... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
MarianneL
  25 mai 2015
Dérive démocratique des sociétés postindustrielles et anesthésie du langage Power Point.
«Somaland» (éditions Allia, 2012) se présente comme une enquête de terrain, le rapport «distancié» d'un expert envoyé sur un site industriel à risque, classé SEVESO, après l'explosion du site AZF à Toulouse. Sa mission : dresser un état des lieux concernant la concertation de la population dans la prévention des risques industriels, avec l'objectif d'atteindre un niveau de risque «socialement acceptable».
Le narrateur consigne les enregistrements de ses conversations avec les riverains, les élus locaux, les experts et les représentants de l'entreprise, sans que l'on sache si ce qu'on lit est de l'ordre de la fiction ou du documentaire. Cet expert, persuadé au départ de ses compétences et de sa position – grisante - en surplomb par rapport au réel, a visiblement pris de la distance au cours de cette enquête par rapport à sa propre pratique, puisque tous ces enregistrements sont accompagnés de sous-titres, commentaires sarcastiques, indications de tonalité des conversations et des attitudes souvent hilarants mais surtout révélateurs des attitudes de pouvoir et domination des industriels, des experts, et par extension d'une sphère économique de décideurs.
«J'étais taillé pour la science. Je concevais le monde comme une vaste réserve d'observateurs et d'observés. Nous étions des experts ; nous pouvions mettre la vie sociale en lumière par nos efforts et, avec une bonne méthode, faire reculer les zones d'ombre. L'univers à étudier était aussi clos que le bureau où j'étais affecté, aussi rectiligne que ces couloirs où serpentaient des réseaux de spécialistes affables et, surtout, connectables. Nous nous croisions, faisant le point sur les appels d'offre en cours, nous mettant la pression comme une équipe sportive (c'était la métaphore que nous utilisions : « jouer collectif », « marquer l'essai », « aller dans l'en-but »). Nous passions rapidement d'un sujet à l'autre, étions réactifs, synthétiques et, surtout, exaltés par nos ordres de «missions». Je finissais même par savourer les sonorités de ce mot – mission – et son potentiel cinématographique. J'avais l'impression grisante de participer au théâtre des opérations, parce qu'en sous-main, nous dirigions un peu le monde, une partie congrue tout au moins. Nous fabriquions l'opinion publique à renfort d'analyses qui devaient finir par pénétrer les consciences, par modifier les comportements. Même si je n'étais pas totalement dupe, je me laissais porter par l'euphorie.»
Le narrateur s'intéresse au quartier de Thoreau, situé au coeur de la zone à risque, dont les riverains, précaires et isolés, vivent essentiellement des minima sociaux mais sont les premières victimes potentielles des risques industriels. Là, il est interpellé par un certain Yacine G., convaincu que les émanations de silène provenant de l'usine, ont transformé l'aspect physique et le comportement de sa petite amie Loretta, caissière dans un supermarché accolé au site industriel, la transformant en créature apathique et vieillie, transformations à l'origine de leur rupture.
« MOI. (pugnace) – Certains citoyens évoquent l'incidence du silène. Ils ont des craintes à ce sujet.
LUI. (posément sur la défensive) – Je n'ai jamais eu de plainte en ce sens. Mais je suis prêt à recevoir ces personnes.
MOI. (essayant le ton de la vigilance, mais comme une bouée à la mer) – Mais si le silène était dangereux pour la santé des gens de Thoreau, comment faire ?
LUI. (ferme) – le silène ne relève pas, pour l'instant, du comité d'alerte. J'insiste sur ce point, comment dirais-je, tout à fait essentiel.
MOI (impatient) – Je sais, mais qui faudrait-il aller voir ?
LUI. (avec le bon sens en bandoulière) – Ecoutez, nos concitoyens sont raisonnables. Ils savent nous faire confiance (s'arrêtant pour reprendre sa pachydermique respiration), et bon, il faut dire qu'ici, 20% de la population est en-dessous du seuil de pauvreté. Alors (avec toute la colère qu'autorise son phrase) quand AMPECK embauche 350 personnes, nos intérêts ont tendance à être, comment dirais-je, communs. C'est évident qu'on ne peut pas ignorer cela. Alors (lentement, mais véritablement scandalisé), quand je vois certains écolos tenir des propos irresponsables sur la soi-disant pollution et tout le tintouin, moi je me dis que ces gars-là (intense colère au ralenti), il faudrait qu'ils viennent un peu ici, au Pôle emploi, voir comment ça se passe.»
Lançant un pont avec Carlo Ginzburg qui cherchait, sous forme d'enquête dans «Le fromage et les vers, L'univers d'un meunier du XVIe siècle», à comprendre la vision du monde de Menocchio, meunier frioulan dénoncé pour propos hérétiques et mis en procès par l'Inquisition, le narrateur s'empare de l'hypothèse de Yacine G. et mène une enquête qui permet de souligner les modes de domination, les clichés sur la population de ce quartier, et les difficultés quasiment insurmontables de compréhension et de résistance.
Comme dans «Contre Télérama» (éditions Allia, 2011), Éric Chauvier propose une appréhension du réel différente du discours dominant, par le biais de l'expérience des exclus du système, faisant toucher du doigt les mécanismes de domination par un langage brumeux, prétendument scientifique et en réalité totalement creux, la représentation du réel par les experts et la réduction du champ de la réalité par le Power point, la responsabilisation invoquée de ceux qui sont en réalité les victimes et n'ont aucun pouvoir, avec en filigrane une réflexion beaucoup plus vaste sur la possibilité de démocratie et de concertation dans un monde ou les citoyens sont anesthésiés, réduits à une condition de consommateurs zombies.
Retrouvez cette note de lecture, et toutes celles de Charybde 2 et 7 sur leur blog ici :
https://charybde2.wordpress.com/2015/05/23/note-de-lecture-somaland-eric-chauvier/
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1ded6
  06 mai 2013
Un anthropologue au pays de Philip K. Dick, version Substance Mort.
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Racines
  18 février 2013
Tu commences Somaland, et tu t'étonnes. Tu ne savais pas qu'Eric Chauvier écrivait de la fiction. Et puis tu continues un peu, et le doute s'installe. Tout ça est trop énorme pour être totalement faux. Tu farfouilles un peu sur la toile. Et puis tu comprends que non, Somaland n'est pas une fiction. Et tout le long de la lecture, tu es obligé de te répéter comme un mantra Somaland n'est pas une fiction, pas une fiction, pas une fiction
Lire la suite sur mon site : http://chroniques.annev-blog.fr/2012/05/chronique-livre-somaland/
Lien : http://chroniques.annev-blog..
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Citations et extraits (3) Ajouter une citation
alzaiaalzaia   10 février 2013
Deuxième partie - p77

MUR (directeur du groupe PETROLIK ) (tandis que la foule gronde, regardant une issue auprès de madame le maire qui l'exhorte à prendre ses responsabilités) - Merci, je comprends votre colère. Le problème est que nous, on peut vous parler de PETROLIC et de l'accident qu'on a connu. Maintenant, sur le site d'AMPECK FA-2, on est un peu mal placés pour répondre. Il faudrait voir avec eux directement. Nous, je dois vous dire qu'on ne les fréquente pas beaucoup

UN HOMME (regard injecté de colère) - Ah vous ne les fréquentez pas, et bien si ça pète votre raffinerie, je suis heureux de vous apprendre que votre périmètre de sécurité recoupe celui d'AMPECK ! Alors ça vaudrait peut-être la peine de leur passer un coup de fil au moins (rires dans le public)

UN AUTRE HOMME - Ca fait deux fois qu'on a d
es problèmes. AMPECK, ils sont où? C'est qui ces mecs ? Ca fait deux fois en un mois. L'autre fois, c'était le nuage d'ammoniaque.

UN AUTRE HOMME - Trois fois, trois fois avec l'incendie sur AMPECK ! Alors on peut bien savoir si on est sur une bombe ou pas?!

LE CHASSEUR QUI A DECOUVERT LA NAPPE DE PETROLE : (calme mais ferme) - Je pense que, concernant PETROLIC, on nous aurait avertis plus tôt, ce ne serait pas arrivé toute cette histoire

UN HOMME - Une petite remarque quand même. J'ai travaillé pendant 30 ans avec du fioul lourd numéro un sur la raffinerie. Le fioul lourd, on m'a toujours dit que c'était absolument pas dangereux. Et puis actuellement j'apprends que c'est catastrophique, que c'est cancérogène, et que c'est super dangereux. J'ai travaillé pendant une trentaine d'années avec de l'amiante. On m'a toujours dit que c'était pas dangereux, qu'il fallait prendre des mesures. Je m'aperçois maintenant que je dois passer un scanner tous les ans, que je dois passer des test respiratoires, et que je vais peut-être crever du mésothéliome, ou de je ne sais quoi. Alors maintenant que vous nous dites que le nuage que l'on a respiré n'est pas dangereux, j'ai un peu du mal à vous croire. On en reparlera peut-être dans quelques années. Mais enfin, il y a pas mal d'enfants dans les écoles. Alors moi, à mon âge, c'est pas trop grave, mais pour les gamins vous vous rendez compte! Déjà, le photak on sait pas trop, mais alors si en plus on a ça, on sort plus ! On va tous crever et tout le monde s'en fout!

UN HOMME - Moi je voulais parler des rives du fleuve. Elles sont forcément imprégnées, ce sont des terrains d'argile, ça a un petit peu l'apparence d'une éponge si vous voulez. Ce qui fait que les berges sont gorgées de produit et que ça suinte légèrement (calme et froid). Quand on marche dessus, certains disent qu'on voit le pétrole qui ressort. Des experts, pas vous mais d'autres, disent que c'est tout à fait normal, que ça joue un peu le rôle d'éponge. Qu'est-ce qu'on doit penser ? (froid et calme) Que la rive du fleuve sert à absorber votre pétrole et que c'est normal, c'est la nature (froid)?

MARTINEAU (neutralisé par la gêne) - Il existe une nappe d'argile qui est bien compacte, qui constitue un écran imperméable. On est très serein de ce côté-là. On va voir les résultats d'analyses dans les prochaines heures, mais je suis très confiant. La pollution ne migrera pas jusqu'à la deuxième nappe. L'écran d'argile l'arrêtera à coup sûr.

L'HOMME QUI VOULAIT PARLER DES RIVES DU FLEUVE - Arrêtez, arrêtez, il faut mettre de nouveaux bacs de rétention ! C'est infernal de penser que la nature a pour fonction d'arrêter le pétrole!


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alzaiaalzaia   10 février 2013
l'extrait que je partage est dans le livre tout en italique...dommage que les fonctionnalités ne nous permettent pas encore de retranscrire les subtilités d'écritures, bientôt peut-être ? :)

il s'agit des considérations intimes de l'auteur des enregistrements anthropologique qui jalonnent et composent tout l'ouvrage

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("Ca aurait pété cent fois": argument très souvent utilisé durant les négociations sur les risques industriels et recourant au seul et sacro-saint bon sens - un scénario est décrété impossible dans la mesure où il est éprouvé positivement par la loi du plus grand nombre, qui constitue elle-même une fiction)

(A aucun moment, ces propos ne font mention de l'expérience immédiate, positive ou non, avec une situation donnée. Selon les critères avancés par Jamot,, l'hypothèse de Yacine G. - une modification du psychisme humain à partir d'une introduction d'odeur de solvant dans une climatisations - devient inacceptable, mais pour la seule raison qu'elle ne peut raisonnablement incarner le bon sens)

(En même temps tout est possible. L'histoire de Yacine G. n'a plus à être vraie ou fausse, scientifique ou non, ou même représentative. Seul importe sa capacité à incarner un bon sens que le plus grand nombre pourrait partager)

(Cette rupture amoureuse résultant des changements apparus chez Loretta peut sembler crédible avec des relais médiatiques efficaces. Elle pourrait convaincre un auditoire disposé à s'émouvoir pour cette bluette qui dérape étrangement)

(En l'absence d'étude d'impact fiable, la seule dramaturgie de l'événement peut garantir sa légitimité.)
_________________________________________________________________________

MOI (hésitant, époustouflé par tant de crédit accordé aux fictions à Somaland) - Si je comprends bien vous, malgré votre bonne volonté, vous n'avez pas le temps
de vous soucier du "scénario silène". C'est bien ça ?

LUI (las) - Vous avez tout compris. Et vous avez raison d'insister sur notre bonne volonté, parce que nous n'arrêtons pas...Regardez cette pile d'études de danger, et ces cartes approximatives...
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alzaiaalzaia   10 février 2013
conversation enregistrée avec l'accord de Jean-Marc Jamot, élu de Somaland en charge des questions relatives aux risques industriels

(...) c'est devenu difficile de faire n'importe quoi (...)
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Le 16 décembre 2016, Mathilde Serrell et Martin Quenehen recevaient Eric Chauvier dans Ping Pong, aux côtés du journaliste et écrivain Philippe Vasset et de Jean-Claude Poisron, documentariste.
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