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Elisabeth Monteiro Rodrigues (Traducteur)
EAN : 9782864248392
240 pages
Editions Métailié (25/08/2011)
3.79/5   167 notes
Résumé :

« La première fois que j’ai vu une femme j’avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j’ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu : Jésusalem. C’était cette terre-là où Jésus devrait se décrucifier. Et point, final. Mon vieux, Silvestre Vitalício, nous avait expliqué que c’en était fini du monde et que nous étions les derniers survivants. Après l’horizo... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (65) Voir plus Ajouter une critique
3,79

sur 167 notes
"J'écoute mais ne sais
Si ce que j'entends est silence
Ou Dieu"
Sophia de Mello Breyner Andresen.

Attirée par la superbe couverture végétale et le titre énigmatique, « L'accordeur de silences » est une pierre de plus dans ma découverte de la littérature lusophone. Mia Couto est en effet un auteur contemporain du Mozambique, de langue portugaise donc. Au début de chacun des chapitres des poèmes de Sophia de Mello Breyner Andresen, de Hilda Hilst, de Jean Baudrillard, et d'Adélia Prado, apportent de biens beaux ornements poétiques à cette histoire surprenante. Ces extraits, très divers, lui font totalement écho.
Dès les premières pages parcourues, j'ai ressenti un sentiment de déjà vu troublant, oui cette atmosphère unique, poétique, dans cette réserve de chasse isolée et aride me parlait, cette brousse immense à la fois incroyable espace naturel de liberté et prison à ciel ouvert pour les quelques protagonistes qui y vivent, je la connaissais, jusqu'à ce que je comprenne que j'ai lu ce livre en version originale, sous le titre de Jesusalem, il y a une dizaine d'années. Ayant lu peu de livres en portugais, le fait de le retrouver complètement par hasard m'a ravie car autant je me souvenais de l'atmosphère, autant je ne me souvenais guère de l'histoire, mes difficultés à lire le portugais expliquant sans doute cela…Une atmosphère très marquante à la lisière de l'onirisme, à la margelle de la folie.

Les silences…au pluriel…Des silences qui se différencient de par leur épaisseur, leur tessiture, leur profondeur, leur couleur…les silences brumeux des secrets, ceux des choses tuées et donc tues, ces silences plus assourdissants que les cris, plus signifiants que les mots. Mais aussi les silences salvateurs de la nature, de cette brousse désertique à trois jours de voiture de toute civilisation, cernée de lions, au fleuve infesté de crocodiles, ceux des constellations à portée de main lorsque l'électricité n'est plus.
Les silences mordants de l'absence, les silences incurables de l'Absente, la grande absente, Dordalma, la mère du petit Mwanito.
Les silences du déni, déni de civilisation, déni de religion, déni des femmes, silences du mensonge de la part de ce père si étrange, Silvestre Vitalicio. Mwanito a appris à les différencier, à les tamiser, à les épurer, à les ressentir au point de les accorder c'est-à-dire d'en faire un chant muet. Une musique apaisante, notamment pour ce père qui le réclame régulièrement auprès de lui lorsque la rage commence à le submerger, ce fils, son accordeur de silences comme il l'a nommé, diapason grâce auquel il arrive à assembler et à ré-accorder ce qu'il lui reste de paix intérieure et à faire fuir ses démons qui dévorent son sommeil.

« Lorsqu'on me voyait, immobile et reclus, dans mon invisible recoin, je n'étais pas prostré. J'étais comblé, l'âme et le corps habités : je nouais les fils délicats dont on tisse la quiétude. J'étais un accordeur de silences ».

Nouer les fils délicats dont on tisse la quiétude…Un moyen pour le père d'oublier peur et culpabilité, les deux mamelles nourrissant cette décision incroyable d'avoir osé fuir toute civilisation et d'avoir amené avec lui ses deux fils pour aller vivre totalement coupés du monde en ce lieu qu'il baptise du nom de Jesusalem. En faisant croire à ses enfants que le monde est mort et qu'ils sont les derniers survivants. Il leur mène une vie rude en chef de tribu christique, basée sur des règles inflexibles notamment celles de ne pas parler des femmes, « toutes des putes », de ne jamais évoquer l'Extérieur, « L'Autre Côté » qui n'existe plus et dont Mwanito ne se souvient plus ayant trois ans lors de l'exil, de taire le passé, d'oublier les souvenirs, de ne pas lire ni écrire. Une vie qui annihile et malmène l'enfance de ces deux garçons dont le plus grand, Ntunzi, commence à rejeter les bases, ayant lui des souvenirs de la vie d'avant.
Un militaire, Zacario Kalash, qui étonnamment obéit au doigt et à l'oeil au père, vit avec eux ainsi qu'une ânesse, au doux nom de Jezabela, seule personnage féminin dans ce monde exclusivement masculin, «tellement humaine qu'elle noyait les divagations sexuelles de mon vieux père ». L'oncle Aproximado vient régulièrement leur livrer des vivres, des restes de l'Extérieur…

« Mon père. Sa voix était si discrète qu'on aurait seulement dit une autre variété de silence. Il toussotait et sa toux rauque, celle-là, était une parole occulte, sans mots, ni grammaire ».

Ce père est-il fou, dangereux, protecteur ? Agit-il par amour ou par égoïsme ? Par rage aveugle tel un baobab arrachant ses propres racines ? le livre va peu à peu le révéler, par couches successives, de façon subtile de sorte que l'histoire vibre encore une fois le livre refermé, des compréhensions se font jour par infusions lentes et délicates, face à des éléments du scénario qui m'ont paru de prime abord quelque peu maladroits ou improbables…mais non, tout s'imbrique, la lumière se fait peu à peu.

« Certains ont des enfants pour être plus proches de Dieu. Depuis qu'il était père, il était devenu Dieu ».

J'ai été bouleversée par le petit Mwanito dont on suit les pensées, les regards, tout en innocence et en naïveté. Sa façon de considérer et de traiter son père est d'une sensibilité extrême, comme si le tissage minutieux des fils de quiétude lui avait permis de comprendre les racines profondes des sentiments et des ressentis paternels. Touchant également la façon dont il apprend à lire et à écrire en cachette grâce à son grand frère. Ce dernier lui apprend également ce qu'est une femme jusqu'à ce que Marta arrive dans ce royaume sacré, faisant vaciller complètement le père, roi au pied d'argile s'engluant dans une utopie dont il est bien le seul à croire. Arrivée qui sera une brèche venant déverser une eau salvatrice, une eau de tendresse et d'espoir, engloutissant tout le royaume. Sans doute la couverture, verdoyante et foisonnante, exact contraire du paysage aride et minéral dans lequel l'histoire évolue, trouve-t-elle là sa raison d'être…

« Ces eaux dormantes gagnaient une surprenante limpidité. Ntunzi lâcha ma main et m'aiguilla : je devrais l'imiter. Alors il plongea, puis une fois complètement immergé, il ouvrit les yeux pour contempler ainsi la lumière qui se réverbérait à la surface. Ce que je fis : depuis le ventre du fleuve, je contemplai les éclats du soleil. Et ce scintillement m'éblouit dans un aveuglement enveloppant et doux. Si l'étreinte d'une mère existait, elle devait s'apparenter à cette perte de sens ».

Mia Couto sortira le mois prochain un nouveau livre. Je serai au rendez-vous. Découvrir sa plume m'a marquée, plume dont je garde de précieux passages, extraits notés, annotés, soulignés, nourriture de l'âme dont la tournure et l'état d'esprit m'ont véritablement enchantée. Un très beau coup de coeur.

« La vie est trop précieuse pour être dilapidée dans un monde désenchanté ».

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Les portugais ont legue a leurs anciennes colonies africaines la "saudade", cette quete infinie, desesperee et esperante, et Mia Couto en fait un des meilleurs elements de son beau livre. Tres beau livre. Tres belle histoire. Tres belle ecriture.

Peut-on fuir le monde, la societe? Couto raconte des essais infructueux. Peut-etre pas si infructueux que ca, car il y a aussi des modes de fuite cerebrales, interieures. Il joue sur plusieurs registres de fuite, donnant l'impression qu'il n'est sur de rien.
Peut-on se disculper d'une faute? Se pardonner soi-meme, s'absoudre, oublier? Idem. Couto laisse le lecteur se poser la question sans prendre parti.
Peut-on oublier un etre aime, un AMOUR? Comment vit-on après le depart d'un etre aime? The answer, mes chers, is blowing in the saudade. La saudade restera, quand tous les souvenirs s'estomperont, papillonneront, s'acclimateront.

Tout ca est dans livre. Et un questionnement pertinent sur les rapports entre les sexes. La place de la femme dans le vecu et l'imaginaire de l'homme. La place de l'homme dans le vecu et l'imaginaire de la femme. Et une reflexion sur les rapports entre les generations, de l'acceptation, du respet, de la deference, a la revolte. Et des pages magnifiques sur une sauvage nature, suivies d'autres decrivant une bordelique petite ville africaine. Dans une ecriture poetique a souhait, sans manierismes superflus, sans mignardises,sans chique. Et accompagnee des vers de poetesses – que je decouvre – qui introduisent et epaississent chaque chapitre.

Ceux qui voudraient en savoir plus sur l'histoire peuvent se referer a d'excellentes critiques qui ont ete postees sur ce site. Je ne fais que donner libre cours a mon admiration, a l'emerveillement, la saudade qui m'accompagnent depuis que j'ai ferme le livre.
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« Toute l'histoire du monde ne me paraît souvent rien d'autre qu'un livre d'images reflétant le désir le plus violent et le plus aveugle des hommes : le désir d'oublier. »
Hermann Hesse

Ce roman ressemble à un long fleuve qui serpente dans la forêt tropicale du Mozambique. Je l'ai suivi, glissant le long de ses méandres paisibles et mélancoliques, sombres et tortueux, affrontant ses nombreux rapides dont la fougue et la violence dessinent tout du long de nouveaux rivages.

Mia Couto nous offre une belle histoire d'amour teintée de réalisme magique.

« le rêve est un dialogue avec les morts, un voyage au pays des âmes. »

*
Ce roman qui emprisonne et enchaine le passé, l'amour, la mort, les regrets nous ramène au coeur d'un Mozambique ravagé par la guerre civile.

Mwanito Vitalício, le narrateur, a onze ans lorsqu'il voit une femme pour la première fois. Surpris par cette apparition, il pleure comme un enfant orphelin de mère.
En effet, depuis ses trois ans, il vit de « l'autre côté du monde », dans vieux pavillon de chasse isolé à plusieurs jours de la ville avec son père, son frère aîné Ntunzi, et le vieux militaire soldat Zacaria. Un oncle leur rend régulièrement visite, affrontant des routes peu sûres pour leur apporter les denrées indispensables à leur survie dans la forêt.
Dans cet endroit hors du temps et de l'espace que son père a baptisé "Jésusalem", la vie est faite de silences et d'oublis.
Le père règne en maître, imposant sa discipline, ses lois, ses mensonges comme vérités, exerçant son pouvoir d'assujettissement, comme un dictateur, sur son entourage et son territoire.

« … c'était Dordalma, notre mère absente, la cause de toutes les étrangetés. Au lieu de s'estomper dans l'autrefois, elle s'immisçait dans les fêlures du silence, dans les replis de la nuit. Il n'y avait pas moyen d'ensevelir ce fantôme. Sa mort mystérieuse, sans cause ni apparence, ne l'avait pas ravie du monde des vivants. »

Jusqu'au jour où Marta, une portugaise s'installe dans une des maisons abandonnées de la concession de chasse. Leur monde factice s'ébranle alors comme un château de cartes.

« Une faille s'ouvrit à mes pieds et un fleuve de fumée m'embruma. À la vue de cette créature, le monde déborda soudain des frontières que je connaissais si bien. »

*
L'écriture de Mia Couto est belle, sombre, dramatique, énigmatique, nostalgique, patinée par la poussière du temps, hantée par le vent qui bruisse dans les arbres, les ombres et les absents. Mais parfois elle est traversée de puits de lumière, offrant tantôt un éclairage diffus, doux, feutré, tantôt l'éclat chaleureux du soleil.

Malgré ses thèmes durs, la plume poétique m'a enveloppée, bercée, touchée car l'auteur parle merveilleusement bien des douleurs humaines qui assombrissent la vie : l'absence, le deuil, le chagrin, la solitude, le désespoir, la fuite, la culpabilité, l'obsession.
L'auteur parle également des souvenirs et de la quête d'identité, de la mémoire et des mensonges, de peur et de folie, des dissensions et des désillusions.

« … le monde prend fin quand on n'est plus capable de l'aimer. »

*
Mia Couto montre avec finesse et poésie comment le poids du passé et des remords influe sur les rapports humains, pèse sur les consciences et les secrets les plus intimes.
Pour cela, l'auteur a créé des personnages magnifiques de profondeur, touchants d'humanité par leurs failles et leurs fêlures, par cet amour paternel brutal qui irradie mais ne sait comment s'exprimer.

« Ce n'est pas en lui tenant les ailes qu'on aide un oiseau à voler. L'oiseau vole simplement parce qu'on l'a laissé être oiseau. »

Silvestre Vitalicio, le père, broyé par la douleur, les souvenirs et la culpabilité, sombre peu à peu dans la folie, repoussant les morts et les vivants, allant jusqu'à effacer le nom de chacun et les rebaptiser.

Mwanito parle peu. Enfant mal-aimé, calme, il a apprivoisé la solitude, les silences et est le seul à pouvoir apaiser les délires, les errances de son père. Peu à peu, en grandissant, il appréhende la vie mensongère dans laquelle son père les a tous poussés.

« Lorsqu'on me voyait, immobile et reclus, dans mon invisible recoin, je n'étais pas prostré. J'étais comblé, l'âme et le corps habités : je nouais les fils délicats dont on tisse la quiétude. J'étais un accordeur de silences. »

*
Les femmes sont absentes dans la première partie du récit, mais leur ombre plane sans cesse, se faufilant entre les lignes du texte, dans les pensées, les silences et les non-dits, rendant leur présence encore plus forte et fondamentale.

Cela apparaît d'autant plus flagrant lorsque la Portugaise se présente au domaine. Elle est le révélateur d'un monde hanté par l'absence de la mère, décédée de façon mystérieuse.
Même en quittant la civilisation et en s'enfonçant dans le coeur de la forêt, Silvestre ne peut se défaire de la présence de Dordalma : elle le suit partout, sous-jacente, invisible mais perceptible dans le silence des adultes, dans la nuit piquetée d'étoiles, dans le murmure du vent qui laisse entendre les lamentations des morts.

« Pour Silvestre, le vent était une danse de fantômes. Les arbres ventés devenaient des gens, c'étaient des morts qui se lamentaient, désireux d'arracher leurs propres racines. Ainsi parlait Silvestre Vitalício, cloîtré dans sa chambre et barricadé derrière les fenêtres et les portes dans l'attente de l'accalmie. »

*
Pour conclure, « L'accordeur de silences » est un très beau roman, serti par de beaux personnages et une écriture envoûtante. C'est le portrait saisissant d'un enfant en quête de son histoire familiale et d'un père muré dans le silence et l'obstination à oublier ce qui dérange.

Si ce récit est celui d'un tourment, c'est aussi un voyage dans un monde poétique, dissimulé et obscur, lequel nous parle d'errance, d'effacement de l'être dans l'aliénation, la déchéance et le renoncement.
J'ai été à l'écoute des bruits de la forêt habitée par la présence des morts.

« Les morts ne meurent pas lorsqu'ils cessent de vivre, mais quand nous les vouons à l'oubli. »

*
Il ne me reste plus qu'à remercier Chrystèle (@HordeDuContrevent) qui m'a permis de découvrir cet auteur. Et je vous engage à aller lire les deux magnifiques billets qu'elle a écrits sur « L'accordeur de silences » et « le Cartographe des absences ».
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L'accordeur de silences, ce titre à la beauté énigmatique synthétise à lui seul le charme singulier de ce livre. L'atmosphère étrange de ce roman vous pénètre dés les premières pages et ne vous lâche pas.
Certainement parce qu'il est difficile d'échapper à l'emprise immédiate de son écriture, une poésie lumineuse et inspirée qui en quelques mots parvient à faire éclore une ambiance oppressante, des émotions fugaces ou dissimulées, à faire vibrer la lumière du jour ou à emplir de longs silences.
La beauté singulière de ce roman réside aussi et surtout dans une véritable aventure humaine qu'il donne à lire et dans laquelle la vie et la mort s'entrelacent de manière bouleversante.


Accompagné d'un domestique et d'une ânesse, un homme s'est installé avec ses deux fils dans une réserve de chasse abandonnée, loin de la ville, loin du monde, loin de tout ce qui est susceptible de raviver le souvenir de sa défunte épouse et la souffrance qui va avec. Ni regret, ni désir, ni passé, ni avenir …ça résonne comme une incantation pour le père "qui avait vidé le monde pour le remplir de ses inventions" mais pour les enfants et notamment l'aîné Ntunzi, le seul à garder des souvenirs de sa mère, cela conduit au plus douloureux des exils.
Il faut le regard plein de tendresse naïve du cadet Mwanito pour enluminer l'horizon obscur de ceux qui l'entourent et desserrer les liens du chagrin qui les retiennent captifs. Etranger au monde extérieur et ses banalités, Mwanito est doté de la faculté précieuse de saisir l'humanité des êtres en recueillant leurs voix intérieures et leurs vérités. Démontrant ainsi qu'il faut parfois des mots d'enfant pour pousser au-delà des silences et de la réalité sombre afin de comprendre ce qu'il y a derrière les obsessions d'un homme, surtout lorsque celles-ci le conduisent à la folie. Et il faut l'intrusion d'une "créature" interdite sur ce territoire hors du temps, une femme à la voix douce et tendre "venue au monde pour avoir du regret" pour faire tomber les masques imposés par le père du haut de son "trône absolu de la solitude" et qui s'avéraient plus étouffants que protecteurs …


C'est un roman magnifique qui s'insinue dans les profondeurs du désenchantement humain, on est absorbé par un récit qui offre des images pétrifiantes de ses personnages faisant de l'humanité une sorte de relique d'un monde en ruine. Rien de superficiel dans ce texte magnétique mais des émotions intenses jusqu'aux tressaillements souterrains.
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Devant un livre pareil, on ne peut qu’être humble...
J’aurai envie de partir dans de grandes envolées pour vous faire partager le plaisir que j’ai eu à le lire, cet engourdissement du temps palpable à la lecture, ces mots qui vous envoutent et la seconde d’après, vous claquent les deux joues en vous laissant pantois, groggy, à bout de souffle, mais toujours aux prises avec l’écriture de Mia Couto.
Mais je n’en ferai rien...

L’accordeur de silences, nous met face à une tentative désespérée de s’extraire du temps, du monde, dans un lieu où la mort n’a plus ses droits. Un monde d’exclusion, sans livre, sans écriture, sans apprentissage, sans femmes, sans guerres, sans tout ce qui pourrait ramener Sylvestre Vitalicio à la honte, à la douleur et aux regrets.
Ce monde du renoncement, Sylvestre le baptise Jésusalem. Il y emporte, tel Noé dans son arche fuyant la souillure des autres hommes, ses deux fils (Ntunzy l’aîné et Mwanito, le cadet), un serviteur et une ânesse, compagne des jours où la chair reprend ses droits.
Mwanito n’a plus le souvenir du monde d’avant : les terres du Mozambique en proie à la guerre et le refuge des bras de sa mère. C’est un accordeur de silences. Il apaise et redonne justesse à la musique intérieure qui assourdit son père.

Il n’y a ni passé, ni avenir à Jésusalem. Il n’y a qu’un présent distendu, orchestré par le père tout puissant, érigé en dieu vivant et tyran... Jusqu’à ce que Mwanito se baigne dans le fleuve, qu’une femme vienne à deux pas d’eux, occuper cet espace de sa beauté, de sa parole et de sa quête insensée d’amour passé.

Lire l’accordeur de silences, c’est faire soi :
- Le refus de la perte de l’être aimé et cette fuite en avant pour que la réalité ne nous rattrape pas, pour que nous puissions encore « y croire » (comme Marta), ou « oublier » (comme Sylvestre).
- Ce que serait un monde sans femmes. Un monde où il ne serait question que d’elles, entre admiration, mépris et répulsion : les voix féminines des poètes au fronton de chaque chapitre, comme une réminiscence, silencieuse mais omniprésente.
- Mère ou Pute : entre les deux, point de salut ! Et le vent ramène le sable dans la fosse, avant que la terre recouvre d’un voile d’oubli l’objet du scandale. Entre la femme vénérée et celle vénale de chair et de sang : un espace muselé, que certains souhaiteraient vide.
- La guerre et ses balles incrustées dans la chair qui détruisent l’âme des guerriers, oublieux de leur humanité.
- L’écriture et son don de vie.
-...
- et tous ces silences qui hurlent.

C’est un livre étrange que cet accordeur. Étrange dans le sens d’étonnant, de ce mystérieux qui interpelle. Mais c’est cette étrangeté qui séduit et nous relie, comme un autre soi qui nous parlerait de nous, comme ces soirées de fado, où je pleure et je ris, sans rien comprendre de ce qui se dit, mais les yeux graves et lumineux de Rosa-Maria sur moi. La saudade...

Quel beau présent, Ellane. Je l’ai aimé immensément plus, que ce que je ne l’ai attendu.
Sois en remerciée ici même.
Lien : http://page39.eklablog.com/l..
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critiques presse (4)
Lhumanite
18 mars 2013
Un roman qui franchit un pas, depuis l’Accordeur de silences, en mêlant, avec un art consommé du récit et une sensibilité à fleur de page dans cette fiction de brume, un réel qui se dérobe et une mythologie qui infuse tous les gestes de la vie.
Lire la critique sur le site : Lhumanite
Actualitte
18 juillet 2012
L'écriture (la traduction) est souveraine, magistrale. Un vrai régal de simplicité et de force mélangées.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Lexpress
22 septembre 2011
Entre conte fantastique et parabole, Mia Couto a signé un roman magnifique, flamboyant, où sa voix de conteur envoûté s'escrime à couvrir le fracas des guerres. Parce qu'"une bonne histoire est une arme plus puissante qu'un fusil ou un couteau".
Lire la critique sur le site : Lexpress
Telerama
18 août 2011
L'Accordeur de silences est un conte oppressant sur la tyrannie. […] D'une pure splendeur.
Lire la critique sur le site : Telerama
Citations et extraits (148) Voir plus Ajouter une citation
J'ai connu mon père avant moi-même. Je suis donc un peu lui. En l'absence de mère, la poitrine osseuse de Silvestre Vitalicio fut mon unique giron, sa vieille chemise mon mouchoir, sa maigre épaule mon oreiller. Son ronflement monocorde fut mon unique berceuse.
Pendant des années, mon père fut une âme douce, ses bras faisaient le Tour de la Terre et en eux résidaient les plus anciennes quiétudes. Bien qu'il fût la créature étrange et imprévisible, je voyais dans le vieux Silvestre l'unique connaisseur de vérités, le devin solitaire de présages.
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Alors il plongea, puis une fois complètement immergé, il ouvrit les yeux pour contempler ainsi la lumière qui se réverbérait à la surface. Ce que je fis : depuis le ventre du fleuve, je contemplais les éclats du soleil. Et ce scintillement m'éblouit dans un aveuglement enveloppant et doux. Si l'étreinte d'une mère existait, elle devait s'apparenter à cette perte de sens.
- ça t'a plu ?
- si ça m'a plu ? C'est si beau, Ntunzi, on croirait des étoiles liquides, si joliment diurnes !
- tu vois, petit frère ? C'est celui-là l'autre côté. [...].
- Est-ce qu'il n'y a pas quelqu'un qui nous guette de l'autre côté ?
- Oui, on nous guette. Ce sont ceux qui viendront nous pêcher.
- Tu as dit "chercher" ?
- Pêcher.
Je tremblai. L'idée de poissonner, captifs des eaux, me conduisit à la terrible conclusion : les autres, ceux du côté du Soleil, étaient les vivants, les seules créatures humaines.
- Frérot, c'est vraiment vrai que nous sommes morts ?
- Seuls les vivants peuvent le savoir, frérot. Eux seuls. [...].
Je ne cessais de revenir à la courbe du fleuve et me laissais enfoncer dans les eaux dormantes. Et je restais des temps infinis, les yeux éblouis à visiter l'autre côté du monde. Mon père ne l'a jamais su mais c'est là plus que nulle part ailleurs, que j'ai perfectionné mon art d'accorder les silences.
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J'ai connu mon père avant moi-même. Je suis donc un peu lui. En l'absence de mère, la poitrine osseuse de Sylvestre Vitalicio fut mon unique giron, sa vieille chemise mon mouchoir, sa maigre épaule mon oreiller. Son ronflement monocorde mon unique berceuse.
Pendant des années, mon père fut une âme douce, ses bras faisaient le tour de la Terre et en eux résidaient les plus anciennes quiétudes.
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Livre Un

L'HUMANITÉ

Je suis le seul homme à bord de mon bateau.

Les autres sont des monstres qui ne parleznt pas,

Des tigres et des ours que j'ai attachés aux rames,

Et mon dédain règne sur la mer.

[ ... ]

Et il est des moments de quasi-oubli

Dans une immense douceur de retour

Ma patrie est là où le vent passe,

Mon aimée est la où les roseraies fleurissent,

Mon désir est la trace laissée par les oiseaux,

Et jamais je ne m'éveille de ce rêve et jamais je ne dors.

Sophia de Mello Breyner Andresen
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Lorsqu'on me voyait, immobile et reclus, dans mon invisible recoin, je n'étais pas prostré. J'étais comblé, l'âme et le corps habités : Je nouais les fils délicats dont on tisse la quiétude. J'étais un accordeur de silences.
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Vidéo de Mia Couto
Dimanche 2 octobre 2022 Clôture du FIG 2022 et annonces du FIG 2023 avec François-Xavier FAUVELLE, président 2022, Merieme CHADID, grand témoin 2022, Mia COUTO, président du Salon du Livre 2022, Bruno TOUSSAINT, maire de Saint-Dié-des-Vosges et Thibaut SARDIER, président de l'ADFIG
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