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ISBN : 2070402479
Éditeur : Gallimard (30/11/-1)

Note moyenne : 4.01/5 (sur 738 notes)
Résumé :
"La photo en noir et blanc d'une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets. En fond, des falaises. Elle est assise sur un rocher plat, ses jambes robustes étendues bien droites devant elle, les bras en appui sur le rocher, les yeux fermés, la tête légèrement penchée, souriant. Une épaisse natte brune ramenée par-devant, l'autre laissée dans le dos.

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Critiques, Analyses et Avis (107) Voir plus Ajouter une critique
paulotlet
  24 août 2012
Avec Les Années, Annie Ernaux réussit le tour de force d'écrire un récit de vie qui ne soit absolument pas narcissique ni même autocentré. Cette chronique de l'après guerre évoque par petites touches l'évolution de la société française à travers les souvenirs de l'auteur et sa propre expérience. Ecrit à la troisième personne, il porte un regard presqu'extérieur sur la femme qu'elle était. Elle se souvient, de conversations de table quand elle avait 6 ans, de la télévision qu'on regardait au café du coin, de la première voiture et de ce type qui vantait Paic Citron sur Europe 1, des vacances en Espagne si bon marché, de 68 et de Sartre, de Kiri le Clown et de la petite ville normande où elle a grandi. Les couches de mémoire se sédimentent et Annie Ernaux exhume 60 ans d'impressions, de jalons qui marquent une époque, un moment du temps. On disait "encore un que les boches n'auront pas", on disait "épatant" puis "débile", on disait "mon copain", on avait un téléphone, un ordinateur, un Ipod et à chaque fois l'engin nouveau s'intégrait à la vie au point qu'on ne puisse pas imaginer la vie sans lui.
Le récit d'Annie Ernaux est très touchant. il nous renvoie à notre condition d'étoiles filantes qui accumulent expériences, sensations, souvenirs et connaissances, importantes ou dérisoires mais qui pour la plupart sont vouées à disparaître avec nous et, en même temps, il rappelle de manière saisissante ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue, ces milliers de minuscules sensations, de plaisirs plus ou moins grands, de secondes où le bonheur surgit d'un rayon de soleil ou d'une odeur retrouvée.
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sylvie
  22 novembre 2008
Le premier livre que j'ai lu d'Annie Ernaux est "La Place".
Cette lecture m'avait bouleversée, sans doute par quelque effet de miroir que les livres de cette auteur ne manquent jamais de nous tendre.
Pourtant, elle ne cherche pas à émouvoir son lecteur, au contraire, son travail se caractérise par une sorte de mise à plat des faits et des situations hors contexte affectif.
Écrivain, elle met l'émotion à distance, elle la bride, elle la tient tellement en respect qu'elle l'efface. Elle se force à dire la vie sans émois...
Et elle y va de sa magistrale "écriture blanche", "plate", "au couteau", et elle me bouleverse... et elle m'impressionne...
Parce que c'est sans concessions, sans faux fuyant, sans mensonges.
C'est un travail de forçat et d'ascète. Une ligne et une méthode tenue jusqu'au bout sans défaillir.
Dans ce premier livre lu d'elle (et c'est un hasard bienvenu) cette forme de travail était déjà en marche pour aboutir semble-t-il à l'oeuvre d'une vie qui s'appelle "Les Années".
Annie Ernaux est la reine du paradoxe et si elle était une figure de style, elle serait un Oxymoron.
Ce livre qui ne parle que d'elle est un miroir sans tain dans lequel elle s'efface comme pour mieux nous révéler à nous mêmes.
C'est une autobiographie impersonnelle, une forme donnée à une prochaine absence/disparition, un abîme mis à plat.
Il tente d'approcher la profondeur du temps dans la linéarité chronologique.
C'est un récit de vie sans "vécu" et qui fait abstraction de l'affect, ne se concentrant que sur la description des choses, du monde comme il va.
Ce texte a l'ambition de rendre palpable l'histoire sociale d'une époque en la passant au tamis d'un "je" omniprésent et qui semble pourtant constamment nié.
C'est une histoire individuelle écrite à la troisième personne du singulier et la première personne du pluriel.
Elle et nous sont Annie Ernaux.
Elle ,c'est celle qui est sur les douze photos décrites et soigneusement choisies pour nous faire passer de décennie en décennie.
Ce n'est déjà plus Annie Ernaux et ce ne le sera jamais plus.
C'est à partir d'objets qui produisent du paradoxe que ce texte est construit : des photographies du sujet qui est en train de s'écrire et qui d'un même mouvement en posent l'absence et la présence passée...
Rajoutons à cela que ces images ne nous sont pas montrées, mais dévoilées par le texte.
Consciencieusement et courageusement l'auteur les décrit en y cherchant sans relâche le "punctum "que Barthes explique dans "La chambre claire".
Elle traque la “blessure”, la “piqûre”, “la marque faite par un instrument pointu”. “Le punctum d'une photo c'est ce hasard en elle qui me point (mais aussi me meurtrit, me poigne)”.
Par ce travail remarquable que j'imagine douloureux, s'ouvre la mémoire, les réminiscences, les images et les sons d'une époque et petit à petit, par le jeu de la lecture et de nos propres souvenirs, le ELLE se transforme en NOUS... C'est presque magique, toujours extrêmement troublant !
Chacune de ces photos sont comme des portes pour la mémoire individuelle de l'auteur qui trace le chemin. Ce passé singulier devient collectif à la lecture, parce c'est un fait, nous nous reconnaissons tous en passant par ces portes.
Suivant celle que nous prenons, en fonction de notre génération, nous plongeons dans des souvenirs virevoltants, et toutes les autres font échos à un passé proche ou lointain de gens connus, parents, grands parents ou autres, qui nous a été plus ou moins transmis...
L'image qui symbolise la quête d'une forme pour son travail, Annie Ernaux nous la propose, et voici ce qu'elle en dit :
"...le tableau de Dorothea Tanning, Anniversaire, qu'elle peignit juste après sa rencontre avec Max Ernst. Il est également en creux dans mon livre. Ce tableau représente une femme presque nue et, derrière elle, des portes à l'infini. Cette oeuvre m'accompagne depuis que je l'ai vue lorsque je préparais mon diplôme sur «La femme et l'amour dans le surréalisme».
J'ai été prise dans les filets de ce récit époustouflant, qui en quelques 241 pages nous fait vivre par le menu soixante années en réussissant l'exploit de faire resurgir en nous des images qui sont les nôtres.
Assez brutalement, elle nous fait toucher du doigt notre grégarité et notre contingence.
Ce travail exceptionnel dans sa forme et courageux dans son engagement force l'admiration.
J'avais fini "La Place" la gorge nouée et les larmes aux yeux, j'ai terminé les "Années", admirative et envahie d'une grande tristesse.
Ce texte est nimbé d'une grande douleur qui ne se dit pas, les larmes sont ravalées, les rêves n'affleurent pas, l'amour ne s'y raconte pas, et du coup, la pilule est bien amère.
Annie Ernaux a l'art de toucher là où ça fait mal, et on ne lui en veut pas.
On a même envie de lui dire merci !
des liens et des images sur le blog
Lien : http://sylvie-lectures.blogs..
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SophiePatchouli
  01 mai 2015
« Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui – pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire »
Par son ouvrage Les années, paru en 2008 et, trois fois primé par les(prix Marguerite Duras, François Mauriac, et le prix de la langue française), Annie Ernaux se fait mémoire, mémoire du temps, mémoire des gens, mémoire d'un monde, d'une vie, oui ce livre aurait pu s'intituler une vie s'il n'avait pas en lui porté tant d'universalité. Les années décrivent une trajectoire que l’art littéraire parvient à rendre omniscient, elles font figure de mémoire collective des Français de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au XXIe siècle.
Annie Ernaux est née pendant l'occupation en 1940, ses parents ouvriers s’établissent en 1945 à Yvetot en Normandie, où ils achètent un café alimentation. C’est là que l’auteur passe son enfance. Une enfance marquée par la mort de sa sœur cadette juste avant sa naissance. Une enfance campagnarde que sa mère voulait plus distinguée, plus cultivée... (cf Une Femme)
Annie Ernaux est une femme déroutante, militante, défenseure de la lutte des classes, fière de ses origines modestes, féministe... Elle est successivement devenue institutrice, professeure certifiée puis agrégée de lettres modernes. Elle abandonne très vite la fiction pour orienter essentiellement ses écrits sur le matériau autobiographique.

Il me semble essentiel d'évoquer la rétrospective de son œuvre afin de comprendre son procédé d'écriture qui, à la croisée de l’expérience historique et de l’expérience individuelle, dissèque tour à tour l’ascension sociale de ses parents, son adolescence, son mariage, son avortement, la maladie d’Alzheimer de sa mère puis sa mort, son cancer du sein... et cetera.
Les Armoires Vides (1974) sa vie étudiante de lettres modernes
Ce qu’ils disent ou rien (1977) l’adolescence
La femme gelée (1981) son mariage
La Place (1984) – ( Prix Renaudot) : figure du père
Une femme (1989) : figure de la mère
Passion simple (1991) ; l'attente d'un être aimé
Journal du dehors (1993) : la Ville Nouvelle de Cergy-Pontoise ,
La honte (1997) : version sociale de la culpabilité
« Je ne suis pas sortie de ma nuit » (1997) maladie d’Alzheimer de sa mère
La vie extérieure (2000) : observation de la vie des autres
L’événement (2000) : son avortement
Se perdre (2001) : états passionnels
L’occupation (2002) : différence d'âge dans le couple
L’usage de la photo (2005) publié avec Marc Marie : son cancer du sein
Les années (2008) : ...
Mémoire de fille (2016) : son adolescence

Quelques mots sur la structure du texte
Vous pouvez lire ci-après les deux citations qui ouvrent le texte, l'épigraphe qui donnent le ton du livre à venir, l'une de José Ortega y Gasset – philosophe espagnol et l’autre de Tchekhov, les deux évoquent le temps, la mémoire et l’oubli.
« - Oui. On nous oubliera. C’est la vie, rien à faire. Ce qui aujourd’hui nous paraît important, grave, lourd de conséquences, eh bien, il viendra un moment où cela sera oublié, où cela n’aura plus d’importance. Et, c’est curieux, nous ne pouvons savoir aujourd’hui ce qui sera un jour considéré comme grand et important, ou médiocre et ridicule. (…) Il se peut aussi que cette vie d’aujourd’hui dont nous prenons notre parti, soit un jour considérée comme étrange, inconfortable, sans intelligence, insuffisamment pure et, qui sait, même, coupable. »
Anton Tchekhov
« Nous n'avons que notre histoire et elle n'est pas à nous. »
José Ortega Y Gasset


thèmes abordés :
- Temps et mémoire
- Histoire collective et histoire intime
- Aspect socioculturel et déchirure sociale de l’auteure
- la photographie comme catalyseur
- Regard sur six décennies
- Un point de vue féministe
- narration et autobiographie impersonnelle
Comme l'a dit Annie Ernaux  : « elle ne juge pas, elle traverse les choses »
Elle transpose les choses vues. Elle fait de la littérature, l’instrument d’un savoir sur la vie qui ne nous inaccessibles autrement.
Son intérêt marqué pour la sociologie et les appartenances de classe, lui font proposer des récits à partir du matériau réel de sa vie qui en généralisent la singularité pour l’ouvrir à sa dimension collective.
C'est le principe de l'auto-fiction qui caractérise l'ensemble de son œuvre.
Les années porte à son paroxysme cet effort de dépersonnalisation, en étant à la fois le récit anonyme d’une vie de femme née en 1940, et celui d’une génération.
Par un clic photographique qui saisi le temps et le fige, Les années s’égrènent, puis l'écrivain analyse le cliché, le place dans un contexte, le raconte...
A chaque décennie, donc, sa photographie, marqueur temporel d'un instant familier qui dit l'ensemble. Ainsi écrit-elle :
« La distance qui sépare le passé du présent se mesure peut-être à la lumière répandue sur le sol entre les ombres, glissant sur les visages, dessinant les plis d'une robe, à la clarté crépusculaire, quelque soit l'heure de la pose, d'une photo en noir et blanc. »

Les années ne sont pas bâties sous la forme romanesque mais sont une sorte d’autobiographie impersonnelle dans le sens où il n’y a pas d’introspection (l’intime est lié au collectif). Les années sont en effet vues dans leur écoulement chronologique, et non pas dans le traditionnel « je me souviens ».
Il n’y a pas de chapitres, le livre est écrit d’une traite, sans réels paragraphes dont la forme et la ponctuation sont libres.
A chaque « chapitre » entre guillemets, donc, une photographie détaillée et une décennie marquée par le repas dominical : là, où s'élabore le récit familial et social, celui qui parle de la guerre et des origines, des bienfaits du progrès et de la consommation dans les 60's et aujourd'hui de sujet autrefois prohibé à table : la société, l'argent, le sexe ou la politique.
Dans Les années, Annie Ernaux transgresse les formes littéraires établies par sa pratique narrative. Elle abandonne le « je » autobiographique afin d'opter pour une voix narrative collective (« nous » « on ») et la troisième personne du singulier (« elle »), passant ainsi de son histoire individuelle à une sorte de portrait global, unanime, si bien qu'on a parlé « d'unanimisme » pour caractériser l'ouvrage. Cette nouvelle voix narrative permet à l'auteure de présenter l'Histoire d'une génération dans le contexte de la société française de l'après-guerre jusqu'à 2007, société qui repose sur les constructions sociales, de sexe et de classe, notamment.
Le caractère polyphonique de cette narration permet à l'auteure de présenter une histoire davantage inclusive, (terme dont vous avez la définition ici) c'est-à-dire qui représente diverses expériences de vie dans une variété de contextes socio-historiques. Outre ce regard sociologique, son point de vue est éminemment féministe, elle analyse les rapports hommes/ femmes en les inscrivant dans une époque mutante.
inclusive :adj. (1688;lat.médiév.inclusivus). Didact. Qui renferme (qqch.) en soi. Qui contient en soi quelque chose d'autre. ANT. Exclusif.
Comme un catalyseur, l'usage de la photographie, scande le discours et donne le rythme au texte, l'image de l’écoulement quant à elle est rendue par le décousu, les énumérations et le rapprochement d’idées sans lien apparent comme un véritable inventaire où tout se retrouve : en somme un bric-à-brac d’objets, d’idées, jeté pêle-mêle. Son écriture est sobre, dépouillée de fioriture stylistique, On peut par exemple lire :
« habiter une maison en terre battue
porter des galoches,
jouer avec une poupée de chiffon
laver le linge à la cendre de bois
accrocher à la chemise des enfants près du nombril un petit sac de tissu avec des gousses d’ail pour chasser les vers
obéir aux parents et recevoir des calottes, il aurait fait beau répondre »
Au sujet de son procédé d'écriture, elle évoque un style « objectif, qui ne valorise ni ne dévalorise les faits racontés », cherchant ainsi à « rester dans la ligne des faits historiques, du document ». Elle emploie de nombreuses épithètes, de verbes à l’infinitif, une succession voulue d’objets, d’activités, qui coulent à l’instar des années.
Elle caractérise notre époque actuelle par un jeu d'accélération du temps et de précipitation. Le temps de la narration est essentiellement l'imparfait puis le présent de l’indicatif jusqu'au futur qui ouvre le récit. Lire les années, c'est lire 60 années d'impressions et de faits où l'auteure se saisi du temps qui n'est plus et ou elle déplore que l'individu devienne peu à peu si matérialiste, superficiel, avide des choses, une victime du pouvoir d'achat, un être artificiel et ridiculement grégaire. Elle écrit à ce propos :

« L'arrivée de plus en plus rapide des choses faisaient reculer le passé. Les gens ne s'intéressaient pas sur leur utilité, ils avaient simplement envie de les avoir et souffraient de ne pas gagner assez d'argent pour se les payer immédiatement.......
La profusion des choses cachait la rareté des idées et l'usure des croyances. »

Conclusion
Les années sont une sorte de « recherche du temps perdu » dans laquelle l'auteure enquête sur la réalité grâce à des dates, des réminiscences, des événements, des phénomènes de société, des chansons, des notes de son journal, des photos... Le récit débute vers la fin des années 40 et se poursuit par la réclame à la télé, le confort moderne et les matelas dunlopillo, la guerre d'Algérie ou le Chili d'Allende, Hara-Kiri et Mai 68, Sartre et De Beauvoir, enfin tous ce qui constitue une vie, un temps.
Elle se fait le porte parole de l'esprit d'une époque.
Anecdote :
Pour finir, je trouve amusant, au lieu de simplement vous donner mon opinion sur ce livre, qui vous l'aurai compris m'a beaucoup plu, de vous donner une anecdote sur la façon dont ce livre est arrivé à moi, moi fille de paysan normand, pour qui bien-sûr les mots d'Annie Ernaux résonnent comme un reflet sonore.
La lecture de La Place m'a tant chamboulée que j'en parlais à une amie venue me rendre visite, en utilisant les mots: claque littéraire, connivence totale et cetera
Mon amie me rend un livre que je lui ai prêté, un Paasilina (rien à voir) et m'offre un livre pour me remercier d'être sa bibliothécaire particulière, et voici qu'elle m'offre Les années ! Les années, un livre d'Annie Ernaux, auteur encore inconnue de moi la veille, jamais évoqué jusqu'alors et que je découvrais avec tant d'engouement...
Il y a des instants tels que ceux-ci touchés par la grâce et la perfection.
Et je terminerai par un clin d’œil à notre Proustienne Estelle, qui était la semaine dernière à ma place, par ces mots de Proust qui résume parfaitement la démarche de l'auteure et qui concluent l'ouvrage :

« Sauver quelque chose du temps ou l’on ne sera plus jamais » (p. 242) / cf. Proust.
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blanchenoir
  27 mai 2015
"C'était une dictature douce et heureuse contre laquelle on ne s'insurgeait pas, il fallait seulement se protéger de ses excès, éduquer le consommateur, définition première de l'individu. Pour tout le monde, y compris les immigrants clandestins entassés dans une barque vers la côte espagnole, la liberté avait pour visage un centre commercial, des hypermarchés croulant sous l'abondance. Il était normal que les produits arrivent du monde entier, circulent librement, et que les hommes soient refoulés aux frontières. Pour les franchir, certains s'enfermaient dans des camions, se faisaient marchandise - inertes-, mouraient asphyxiés, oubliés par le conducteur sur un parking au soleil de juin à Douvres."
C'est à travers Les années que je découvre Annie Ernaux. A partir de photographies et de marqueurs temporels, l'auteur nous peint l'histoire de celle qui dit elle et non pas je. le "je" est un point fixe et transparent, en revanche, le "elle", bien qu'extérieur, retrace la perspective de celle qui devient.
Une volonté de liberté et de libération anime violemment celle qui déplore que l'individu ne soit désormais qu'un objet de consommation, un pur produit. Car lorsque l'homme est réduit à ce point à n'être qu'un objet commercial, que reste-t-il de son humanité ? L'homme a-t-il encore une conscience et la conscience du monde ?
"On évoluait dans la réalité d'un monde d'objets sans sujets. Internet opérait l'éblouissante transformation du monde en discours.
Le clic sautillant et rapide de la souris sur l'écran était la mesure du temps."
Le temps humain, la durée vécue, détrônés par le temps des machines...
L'homme serait-il devenu un être qui a perdu son temps propre ? Mais comment exister alors hors de soi et de son humanité ?
Dans un style simple et percutant, Annie Ernaux place le lecteur face aux contradictions de notre temps. Les années pose beaucoup de questions et donne à penser une humanité décalée, et déracinée... Sans langage.....
"Dans le brassage des concepts, il était de plus en plus difficile de trouver une phrase pour soi, la phrase qui, quand on se la dit en silence, aide à vivre."
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jeunejane
  17 janvier 2016
Beau défilé de chroniques des années de la France d'après-guerre jusqu'aux années 2000 d'après des photos, des faits, des affiches.
Pour moi, un récit doit vibrer et non défiler froidement comme si tout se passait en dehors du narrateur.
Une société, c'est vrai que ça se décrit, ça se raconte mais il faut quelque chose d'humain : de l'humour, des sentiments, des liens.
Le petit je ne sais quoi qui fait que le lecteur se passionne.
Je suis très vite tombée dans l'ennui en lisant ce livre car il ne me rappelait rien que j'aie connu. Je suis sûre que l'ennui m'aurait été épargné si les personnages avaient été plus humains comme dans le livre "En vieillissant, les hommes pleurent" de Jean-Luc Seigle ou dans un autre livre d'Annie Ernaux "Une femme" qui raconte la vie de sa mère.
Cet ouvrage-ci a plus une portée sociologique et je ne peux m'empêcher de penser que la société était bien triste vue par Annie Ernaux.
Côté pilule, par exemple, en Belgique, nous avions des centres de planning familial . Pas besoin de la bénédiction des parents.
Je suis née en 1956 mais j'ai une vision plus dynamique, plus joyeuse, plus insouciante de notre jeunesse et je me dis que sa vision n'est pas à généraliser.
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Citations et extraits (170) Voir plus Ajouter une citation
lireanimeslireanimes   22 mai 2008
Et les jeunes arrivaient, de plus en plus nombreux. Les maîtres d’école manquaient, il suffisait d’avoir dix-huit ans et le bas pour être envoyé dans un cours préparatoire faire lire Rémi et Colette. On nous fournissait de quoi nous amuser, le hula hoop, Salut les copains, Age tendre et tête de bois, on n’avait le droit de rien, ni voter ni faire l’amour ni même donner son avis. Pour avoir le droit à la parole, il fallait d’abord faire ses preuves d’intégration au modèle social dominant, « entrer » dans l’enseignement, à la Poste ou à la SNCF, chez Michelin, Gillette, dans les assurances : « gagner sa vie ». L’avenir n’était qu’une somme d’expériences à reconduire, service militaire de vingt-quatre mois, travail, mariage, enfants. On attendait de nous l’acceptation naturelle de la transmission. Devant ce futur assigné, on avait confusément envie de rester jeunes longtemps. Les discours et les institutions étaient en retard sur nos désirs mais le fossé entre le dicible de la société et notre indicible paraissait normal et irrémédiable. Ce n’était pas même quelque chose qu’on pouvait penser, seulement ressentir chacun dans son for intérieur en regardant A bout de souffle.
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LybertaireLybertaire   06 avril 2012
Seuls les faits montrés à la télé accédaient à la réalité. Tout le monde avait un poste en couleur. Les vieux l’allumaient le midi au début des émissions et s’endormaient le soir devant l’écran fixe de la mire. En hiver les gens pieux n’avaient qu’à regarder Le Jour du Seigneur pour avoir la messe à domicile. Les femmes à la maison repassaient en regardant le feuilleton sur la première chaîne ou Aujourd’hui madame sur la deuxième. Les mères tenaient les enfants tranquilles avec Les Visiteurs du mercredi et Le Monde merveilleux de Walt Disney. Pour tous la télé était la mise à disposition immédiate et peu coûteuse de la distraction, pour les épouses la tranquillité de garder leur mari à côté d’elle devant Sport Dimanche. Elle nous entourait d’une constante et impalpable sollicitude, qui flottait sur les visages souriants et unanimement compréhensifs des amateurs (Jacques Martin et Stéphane Collaro), leur mine bonhomme (Bernard Pivot, Alain Decaux). Elle nous unissait de plus en plus dans les mêmes curiosités, peurs et satisfactions, est-ce qu’on allait retrouver l’odieux meurtrier du petit Philippe Bertrand, le baron Empain, attraper Mesrine, est-ce que l’ayatollah Khomeiny regagnerait l’Iran. Elle nous donnait un pouvoir de citation sans cesse renouvelé des événements et des faits divers. Elle fournissait des informations médicales, historiques, géographiques, animalières, etc. le savoir commun s’élargissait, un savoir heureux et sans conséquence dont, à la différence de l’école, on n’avait pas à rendre compte ailleurs que dans la conversation, précédé de ils ont dit ou ils ont montré à la télé, à prendre au choix comme une marque de distance vis-à-vis de la source ou une preuve de vérité.
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quiliravivraquiliravivra   23 février 2012
L'arrivée de plus en plus rapide des choses faisaient reculer le passé. Les gens ne s'intéressaient pas sur leur utilité, ils avaient simplement envie de les avoir et souffraient de ne pas gagner assez d'argent pour se les payer immédiatement.......
La profusion des choses cachait la rareté des idées et l'usure des croyances.
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ay_guadalquiviray_guadalquivir   10 avril 2012
"Tout s'effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s'éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d'une table de fête on ne sera qu'un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu'à disparaître dans la masse anonyme d'une lointaine génération."
+ Lire la suite
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sylviesylvie   22 novembre 2008
"La forme de son livre ne peut donc surgir que d'une immersion dans les images de sa mémoire pour détailler les signes spécifiques de l'époque, l'année, plus ou moins certaine, dans laquelle elles se situent - les raccorder de proche en proche à d'autres, s'efforcer de réentendre les paroles des gens, les commentaires sur les évènements et les objets, prélevés dans la masse des discours flottants, cette rumeur qui apporte sans relâche les formulations incessantes de ce que nous sommes et devons être, penser, croire, craindre, espérer. Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s'en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d'il y a si longtemps à aujourd'hui - pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l'Histoire"
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Vidéo de Annie Ernaux
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