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Juliette Binoche (Autre)
EAN : 9782073020932
Gallimard (04/05/2023)
3.59/5   1550 notes
Résumé :
A partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi.
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Critiques, Analyses et Avis (182) Voir plus Ajouter une critique
3,59

sur 1550 notes
Pendant toute ma lecture de Passion Simple d'Annie Ernaux, je me suis dit que cela ferait un épisode croustillant des Boloss des Belles Lettres. J'imagine des formules taillées au sécateur dans le buisson foisonnant des métaphores argotiques. Quelque chose dans le genre :

« C'est l'histoire d'une bourgeoise qui s'est fait motoculter par un alien venu de l'est. le hussard, il lui a fait le coup de l'Orient-Express, tu vois, par-dessus le mur de Berlin, en misant sûrement tout sur son cierge… Mais la pouliche, elle le kiffait tellement grave qu'elle en mouillait ses serviettes Tena rien qu'à se remater le making of.

La meuf elle est plus trop fraîche, tu vois, du genre date limite courte, et elle se tape des soirées bridge avec des as de la cafetière, des mannequins qui chauffent du bulbe mais pas tellement de la braguette. Or voilà qu'elle est tombée sur un James Bond roumain, tchèque ou ruskof — on sait pas trop — avec la devanture d'Alain Delon dans Les Aventuriers.

Ça l'a fait chavirer la gonz, tu penses bien, en plus il est pas de la même promo qu'elle : facile dix rouleaux de moins dans l'almanach, et même s'il siphonne autant que Boris Eltsine, il pète la calamine mieux que Pop'eye, il est sapé Armani et il se la joue BMW. Toutes les bergères, elles le passent aux rayons X, tu penses, et voudraient bien se faire presser le pamplemousse mais lui il préfère la vioc pour le changer de sa routinière.

La nana avec son bic et ses crayons de rimmel, elle se doute bien qu'il finira par lui lâcher le compotier un jour ou l'autre, mais elle se projette pas trop dans son planning. Alors, entre deux petits coups de polish, elle carpe diem tout son flouze dans les boutiques Nelcha, elle champollionne des mots croisés en regardant Roland Garros ou se fait tirer la courte paille dans l'horoscope du Figaro madame. » Etc., etc.

Bref, nul besoin de pousser plus loin la contrefaçon. Tout ceci pour dire que j'ai eu la sensation qu'Annie Ernaux s'écoute penser et se regarde écrire, en nous contant une amourette de midinette à l'âge de la ménopause.

Elle est tombée amoureuse ? Ouais, pas banal. C'était juste pour le cul ? Ouais, pas banal non plus. Elle y repensait tout le temps et n'arrivait pas à faire autre chose au début ? Ah, c'est original. À vue de nez, il ne doit pas y avoir plus de trois milliards de femmes en ce moment dans le monde qui ont vécu des choses comme ça mais en mieux.

Bon, mais c'est vrai que c'est très, très bien écrit… euh… qu'est-ce que je raconte moi ?… euh… bah, non… c'est toujours son écriture plate, quoi. Donc, si vous aimez bien ce style, vous aimerez encore celui-ci mais si comme moi vous n'aimez pas… enfin, vous m'avez comprise.

En somme, pour moi, une lecture d'un vibrant manque d'intérêt mais, comme je le dis toujours, ceci n'est que mon simple avis sans passion, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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Belle lecture audio par Dominique Raymond sur France Culture (le podcast est disponible à la rubrique « l'atelier fiction »).

C'est assez classique mais l'expérience intime est souvent largement partageable. Cette “chronique d'une passion”, celle d'Annie Ernaux est une histoire, somme tout banale, dont le caractère de fait divers est accentué par son écriture : plate, distanciée, constat bref qui s'arrête où commencerait la broderie de l'interprétation, qu'elle refuse, très loin justement de celle de Marcel Jouhandeau inutilement pompeuse et urticante.

Elle reprend chronologiquement, scolairement peut-être, l'impact d'une passion, survenue quelques mois auparavant, sur sa vie quotidienne.
Le temps de l'écriture n'est pas concomitant, il y a une certaine distance temporelle, et peut-être spatiale aussi, qui paraissait nécessaire à l'écrivaine pour mettre en phrases l'expérience vécue. C'est aussi se laisser vivre, se laisser franchir chacune des étapes de la passion et de la « post-passion », sorte de deuil non pas d'un vivant, mais d'un sentiment, d'un état de désir, de manque-comblement perpétuellement exaspéré, rechargé, et vidé à nouveau au fil des rencontres.

Revoir le sujet de la passion, lorsque l'on est soi-même dépassionné, permet de prendre toute la mesure du pouvoir de guérison que le Temps a sur les vivants.

Les mots d'Annie Ernaux ne sont pas sans évoquer Les Fragments d'un discours amoureux de Roland Barthes, le sujet se retrouve seul face à sa passion (supposée non réciproque), et ainsi Ernaux écrit les mots du soliloque de l'amoureux, notamment l'attente, ce « tumulte d'angoisse » que suscite les quelques minutes d'attente au bout du fil, le temps que l'être aimé rappelle depuis une cabine téléphonique, « love is a ring, the telephone » chantait Patti Smith.
L'attente, pour Barthes, est aussi « un enchantement », on « reçoit l'ordre de ne pas bouger », ainsi Ernaux rappelle qu'elle évite de passer l'aspirateur de peur de ne pas entendre la sonnerie du téléphone ou bien la perspective d'une autre personne au bout du fil et occupant la ligne, alors que son amour pourrait téléphoner la plonge dans la tristesse et la colère.
Ainsi, feindre avec l'attente est vain, « l'autre n'attend pas », pour Barthes c'est le test imparable : « suis-je amoureux ? Oui, puisque j'attends. »

Souvent, l'état de passion est plus recherché que le sujet lui-même, « c'est mon désir que je désire » écrit Roland Barthes, telle la cigarette qui apporte la nicotine, le moyen d'obtenir la plénitude, la volupté de la souffrance amoureuse, les délices illusoires de la suspension que la passion amène à la vie, à l'habitude, au temps qui court, l'exaltation, dans ses nouveaux rituels un peu mystiques, qui nous ramène à la foi, cette « raison de vivre » clé en main, cette utilité maximale et exclusive de notre personne, comme l'écrivait Goethe dans son Werther : « il est pourtant vrai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. »

Après tout pourquoi pas elle, Annie ? N'y a-t-elle pas droit à cette passion qu'elle a surement dû lire tant de fois dans les livres, voir au cinéma, entendre de l'aveux d'amis proches ? Fit-elle partie, comme chacun de nous peut-être, de ces gens qui ne seraient jamais tombés amoureux « s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour » selon la maxime De La Rochefoucauld ?

C'est qu'on a l'impression d'un bunker, contre les assauts de l'existence, un refuge où « les paroles du coeur sont enfantines. Les voix de la chair sont élémentaires. » comme écrivait Paul Valéry à propos des sobriquets un peu niais que s'échangent les amants, et qui ajoutait « l'expression d'un sentiment est toujours absurde. »

Dans sa passion, à l'exception de quelques gestes profonds et discrets ; une carte postale ; Annie Ernaux ne s'accroche pas, elle reste statique, observant l'abîme mais sans s'y jeter, sans s'y noyer « au lieu de nager dans les circonstances de l'eau », Valéry encore. Voire pire, sans s'y vautrer comme on voit aussi parfois des addicts, des personnes qui ne savent pas s'arrêter, s'abreuver raisonnablement au calice de la passion. Les lendemains seront durs…

"À partir du mois de septembre l'année dernière, je n'ai plus rien fait d'autre qu'attendre un homme : qu'il me téléphone et qu'il vienne chez moi."

Alors faut-il soi-même avoir vécu une passion et en avoir ressenti les effets les plus anecdotiques dans ses journées pour ressentir et comprendre la façon dont cela affecte notre mémoire des évènements, notre tempérament et le récit d'Annie Ernaux ?

Qu'en pensez-vous ?
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Passion simple, voilà un titre bien étrange pour décrire quelque chose qui déchire vos entrailles et creuse un trou dans le ventre pour y déposer des braises ! C'est un texte autobiographique très concis dans lequel Annie Ernaux évoque une rencontre avec un homme, une histoire clandestine, éphémère, incandescente, douloureuse. C'est un roman inspiré d'une histoire vraie, celle d'une histoire amoureuse, passionnelle, que l'autrice a vécue avec un homme marié et vivant à l'étranger, - précisément un diplomate russe, pendant quelques mois de l'année 1989.
Quelques mots crus, quelques gestes torrides sont ici à peine esquissés, vite balayés pour dire autre chose... Plus que les descriptions de l'acte d'amour, Annie Ernaux préfère dire en creux les intervalles entre les jours.
C'est un livre sur le temps, ce temps si particulier de l'amour, c'est un temps de l'attente, un temps qui se fabrique sous nos yeux.
C'est aussi un livre sur l'écriture.
Il y a donc plusieurs manières d'aborder ce récit. Je vous propose quelques chemins, guidés bien sûr par mon ressenti.
On peut le regarder sous l'angle strict de cette relation passionnelle, la façon dont Annie Ernaux raconte les corps en fusion, les gestes mélangés, quelque chose de vorace et d'animal et là il est possible de tomber dans un profond ennui, non pas que ce qui est vorace et animal m'ennuie, mais ici ce n'est pas ce qui intéresse Annie Ernaux et ce n'est pas là qu'elle m'a étonné. Certains, je pense, s'arrêteront là et descendront du train...
On peut alors prolonger notre voyage de lecteur pour atteindre cette dimension insaisissable de la temporalité, l'attente, les coups de téléphone qui viennent et qui ne viennent pas, les moments partagés bien éphémères à côté de ce temps cruel qui enrobe l'immanence de l'instant pour l'écraser comme un insecte sous le pied. Et puis c'est le temps de la douleur, de la souffrance, de la jalousie, ce temps indéfini et infini, celui d'après qui scelle la perte de l'être aimée, comme un deuil qu'il est impossible de faire...
Désirer, continuer de désirer dans l'attente, n'avoir rien d'autre à faire que d'attendre...
Attendre, tout est dans ce mot à la fois simple, banal et vertigineux.
Attendre comme on attend dans une tragédie antique.
Attendre qu'un jour il ne puisse plus revenir, attendre d'être broyé par le cours de l'existence.
Annie Ernaux nous montre que vivre cette passion, c'est entrer dans un espace-temps étranger à son existence, un monde inconnu, une sorte de faille temporelle où elle est tombée à jamais... Elle est devenue étrangère à ses proches, peut-être à elle-même, tout en se rapprochant des autres, d'un autre monde qui lui était alors inconnu...
Se dire que tout ceci a une temporalité, se dire presque égoïstement que pendant ce temps-là, - le temps de l'étreinte, le temps de l'attente, le temps où on oublie les autres -, le monde continuait de tourner avec ses guerres, ses brutalités, ses injustices...C'est cela aussi le temps de l'amour...
La manière dont Annie Ernaux fouille cette temporalité s'accomplit dans cette acuité redoutable et touchante.
Que reste-t-il avant que tout ceci ne disparaisse dans une mémoire encombrée par l'émotion : une photo floue, le souvenir d'une voix, d'une odeur, les bruits de la rue quand ils quittaient l'hôtel... ? Alors, écrire, peut-être...
Clémenceau disait : « le meilleur moment dans l'amour est quand on monte l'escalier ». Annie Ernaux nous invite dans la redescente de l'escalier, mais pas en glissant sur la rambarde en chantant ou en sonnant le clairon. Non, c'est une descente aux enfers dans les affres de la douleur.
C'est un texte court qui sonne comme une déflagration.
C'est un temps où le reste de la vie ne compte plus, le temps des autres devient dérisoire.
Pudique dans les mots, impudique dans sa fragilité, sa naïveté, dans son absence de dignité à contenir les digues... Car à partir de l'obsession, on n'est jamais loin de l'aliénation, et de l'aliénation il n'y a qu'un pas vers l'impudeur et l'abêtissement...
Il faudra attendre l'écriture, ce fameux temps de l'écriture, le temps d'écrire ce livre pour fixer les choses à la mémoire.
Ce récit n'est pas seulement le texte d'une passion, d'un désir. C'est aussi une ode à l'écriture et aux écrivains.
Annie Ernaux est allée au bout de cette écriture, comme une nécessité.
Et c'est sans doute là que le récit devient pour moi important et magnifique.
Le reste, moins...
C'est une écriture sans fioriture, sans esthétisme, c'est une écriture qui pose un acte d'écrire, un acte social, un acte personnel, un acte essentiel aussi important que celui de vivre, d'espérer, espérer un jour vivre une passion... Accepter d'en souffrir aussi... Révéler cela après...
Et l'on se demande alors que sont les écrivains pour nous dire cela, avec tant de fragilité et d'impudeur ? de quoi sont-ils constitués ? Sont-ils des êtres normaux ? Je me le suis souvent demandé. Et encore forcément ici avec Annie Ernaux...
Se découvrir de quoi on peut être capable, dans ce désir à la fois sublime et abêtissant.
C'est vrai qu'écrire cette histoire est aussi important pour Annie Ernaux qu'un acte social. C'est une passion qui a fini peut-être par mieux la relayer au monde des autres, par ses fragilités, sa vacuité, ses tâtonnements...
L'oeuvre d'Annie Ernaux ne m'attirait pas plus que cela jusqu'à présent.
Ce texte pourrait paraître au premier abord froid, distant, ordinaire.
Il est un pan intime d'une vie, avec son avant son après, ce qui fait tenir debout après, malgré les digues dévastées.
Écrire, alors...
Écrire malgré l'impudeur.
Toucher le rivage de ce qu'on croyait jusqu'alors inabordable.
Désirs sublimes, désirs mortels, désirs ordinaires...
Désir insensé, indigne, qu'on moquerait chez d'autres et qu'on n'a aucune honte à accueillir pour soi.
Et puis, j'ai été touché par ce vertige qu'Annie Ernaux partage, le texte est encore intime, personnel, juste au moment où elle se retient encore avant de...
Annie Ernaux s'apprête à le livrer en pâture aux lecteurs, à jeter ses mots de l'autre côté du versant et c'est tout l'acte où la personne intime devient écrivain, se métamorphose comme chenille devenant papillon...
La passion, est-ce ne plus discerner les choses ? Mais l'écrire c'est peut-être remettre du discernement, se rapprocher des autres, recoller avec la réalité sociale de l'amour.
Écrire, c'est vouloir se perdre encore, mais d'une autre manière, après la passion où l'on s'est déjà perdu... Ce n'est surtout pas se retrouver, - en tous cas je l'espère, c'est juste dire une transgression qui continue de se poursuivre à travers les mots qu'on partage aux autres, peut-être pour qu'ils s'échappent enfin.
Écrire, c'est tenter de chercher ce chemin et le lecteur est là pour tendre sa lampe sur ce chemin...
Passion simple, c'est avant tout le texte d'une femme qui aime et l'écrit.
C'est peut-être pour toutes ces raisons-là que j'ai aimé ce récit d'Annie Ernaux, bien que je préfère largement l'imaginaire à l'autofiction.
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Je referme votre livre, Madame, en partageant votre point de vue. Petites nous avions une certaine idée du luxe, jeune femme c'était encore autre chose et avec la maturité, nous prenons conscience que le luxe c'est aussi cela : "pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme". Oui c'est un luxe ! car il faut LA rencontre : physique, émotionnelle, intellectuelle, temporelle...rien n'est moins évident. Se retrouver avec la bonne personne au même endroit au même moment et avec l'envie commune.... Sacré challenge !!
Certes cette passion a été douloureuse, mais au fond vous nous dites qu'elle a été bénéfique pour vous, "une sorte de don reversé", "à son insu, il [vous] a reliée davantage au monde". N'est-ce pas ça l'amour ?
Merci pour ce partage et votre belle écriture, objective et honnête, sans pour autant être distante, froide.
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Oui, bon, Annie est amoureuse. Annie c'est un peu comme Martine, elle vit toutes sortes d'expériences dont elle nous fait profiter et qu'elle nous raconte par le menu.

Ce coup-ci Annie aime un homme plus jeune qu'elle (exit le mari, je n'ai pas lu cet épisode mais je suis sûre qu'il existe), un bellâtre venu du froid, genre Alain Delon blond aux yeux verts, marié, riche et pas intellectuel pour un sou. Et comme l'élu de son coeur est peu disponible, entre des shoppings pour acheter des dessous affriolants, ses cours et la correction de copies, Annie se morfond, rêve de situations scabreuses avec A (dont elle est obligée bien sûr de masquer le nom) et souffre de s'imaginer trompée.

Moi je la trouve un peu vieille pour ce genre de fantaisies, Annie. Elle devrait, je ne sais pas, faire de la broderie, jouer au bridge, peindre sur porcelaine ou écrire un livre sur l'art d'être grand-mère. Tout plutôt que nous narrer ses fantasmes avec un homme de l'Est. Même si elle se confesse avec talent, je trouve ça vaguement déplacé, un peu déplaisant. Je mets trois étoiles quand même à Annie, au nom du droit à la sexualité des personnes âgées.
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Citations et extraits (170) Voir plus Ajouter une citation
À partir du mois de septembre l'année dernière, je n'ai plus rien fait d'autre qu'attendre un homme : qu'il me téléphone et qu'il vienne chez moi. […] Je n'avais pas d'autre avenir que le prochain coup de téléphone fixant un rendez-vous. […] J'évitais aussi d'utiliser l'aspirateur ou le sèche-cheveux qui m'auraient empêchée d'entendre la sonnerie. Celle-ci me ravageait d'un espoir qui ne durait souvent que le temps de saisir lentement l'appareil et de dire allô. En découvrant que ce n'était pas lui, je tombait dans une telle déception que je prenais en horreur la personne au bout du fil. Dès que j'entendais la voix de A., mon attente indéfinie, douloureuse, jalouse évidemment, se néantisait si vite que j'avais l'impression d'avoir été folle et de redevenir subitement normale. J'étais frappée par l'insignifiance, au fond, de cette voix et l'importance démesurée qu'elle avait dans ma vie.
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Tout de lui m'a été précieux, ses yeux, sa bouche, son sexe, ses souvenirs d'enfant, sa façon brusque de saisir les objets, sa voix.
J'ai voulu apprendre sa langue. J'ai conservé sans le laver un verre où il avait bu.
J'ai désir que l'avion dans lequel je revenais de Copenhague s'écrase si je ne devais jamais le revoir.
J'ai appliqué cette photo, l'été dernier, à Padoue, sur la paroi du tombeau de saint Antoine — avec les gens qui appuyaient un mouchoir, un papier plié portant leur supplication — pour qu'il revienne.
Qu'il l'ait " mérité " ou non n'a évidemment aucun sens. Et que tout cela commence à m'être aussi étranger que s'il s'agissait d'une autre femme ne change rien à ceci : grâce à lui, je me suis approché de la limite qui me sépare de l'autre, au point d'imaginer parfois la franchir.
J'ai mesuré le temps autrement, de tout mon corps.
J'ai découvert de quoi on peut être capable, autant dire de tout. Désirs sublimes ou mortels, absences de dignité, croyances et conduites que je trouvais insensées chez les autres tant que je n'y avais pas moi-même recours. À son insu, il m'a reliée davantage au monde.
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Le reste du livre, ensuite, redevenait ce que toute activité a été pour moi pendant une année, un moyen d'user le temps entre deux rencontres.
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Quand il aurait mis son veston, tout serait fini. Je n'étais plus que du temps passant à travers moi.
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Je tombais dans un demi-sommeil où j'avais la sensation de dormir dans son corps à lui.
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Je ne connaissais que la présence ou l'absence. J'accumule seulement les signes d'une passion, oscillant sans cesse entre "toujours" et "un jour"...
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Au contraire, j'étais heureuse d'être unie à lui dans un début d'abjection.
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J'avais le privilège de vivre depuis le début, constamment, en toute conscience, ce qu'on finit toujours par découvrir dans la stupeur et le désarroi : l'homme qu'on aime est un étranger.
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j'entrais dans une rêverie de A. A la seconde juste où je tombais dans cet état, il se produisait dans ma tête un spasme de bonheur. J'avais l'impression de m'abandonner à un plaisir physique, comme si le cerveau, sous l'afflux répété des mêmes souvenirs, pouvait jouir, qu'il soit un organe sexuel pareil aux autres.
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Tout était manque sans fin, sauf le moment où nous étions ensemble à faire l'amour. Et encore, j'avais la hantise du moment qui suivrait, où il serait reparti. Je vivais le plaisir comme une future douleur.
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Le temps de l'écriture n'a rien à voir avec celui de la passion
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Pourtant, c'est ce retour, irréel, presque inexistant, qui donne à ma passion tout son sens, qui est de ne pas en avoir, d'avoir été pendant deux ans la réalité la plus violente qui soit et la moins explicable.
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A son insu, il m'a reliée davantage au monde.
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Une sorte de don reversé.
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Cet été, j'ai regardé pour la première fois un film classé X à la télévision, sur Canal +. Mon poste n'a pas de décodeur, les images sur l'écran étaient floues, les paroles remplacées par un bruitage étrange, grésillements, clapotis, une sorte d'autre langage, doux et ininterrompu. On distinguait une silhouette de femme en guêpière, avec des bas, un homme. L'histoire était incompréhensible et on ne pouvait prévoir quoi que ce soit, des gestes ou des actions. L'homme s'est approché de la femme. Il y a eu un gros plan, le sexe de la femme est apparu, bien visible dans les scintillements de l'écran, puis le sexe de l'homme, en érection, qui s'est glissé dans celui de la femme. Pendant un temps très long, le va-et-vient des deux sexes a été montré sous plusieurs angles. La queue est réapparue, entre la main de l'homme, et
le sperme s'est répandu sur le ventre de la femme. On s'habitue certainement à cette vision, la première fois est bouleversante. Des siècles et des siècles, des centaines de générations et c'est maintenant, seulement, qu'on peut voir cela, un sexe de femme et un sexe d'homme s'unissant, le sperme – ce qu'on ne pouvait regarder sans presque mourir devenu aussi facile à voir qu'un serrement de mains. Il m'a semblé que l'écriture devrait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l'acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral.
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Je calculais combien de fois nous avions fait l'amour. J'avais l'impression que, à chaque fois, quelque chose de plus s'était ajouté à notre relation mais aussi que c'était cette même accumulation de gestes et de plaisirs qui allaient sûrement nous éloigner l'un de l'autre. On épuisait un capital de désir. Ce qui était gagné dans l'ordre de l'intensité physique était perdu dans celui du temps.
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Vidéo de Annie Ernaux
En 2011, Annie Ernaux a fait don au département des Manuscrits de la BnF de tous les brouillons, notes préparatoires et copies corrigées de ses livres publiés depuis "Une femme" (1988). Une décennie et un prix Nobel de littérature plus tard, elle évoque pour "Chroniques", le magazine de la BnF, la relation qu'elle entretient avec les traces de son travail.
Retrouvez le dernier numéro de "Chroniques" en ligne : https://www.bnf.fr/fr/chroniques-le-magazine-de-la-bnf
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