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Jean Borie (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070376094
256 pages
Éditeur : Gallimard (23/11/1984)
3.89/5   110 notes
Résumé :
Après A Rebours, Barbey d'Aurevilly disait à Huysmans : " Il ne vous reste plus logiquement que la bouche d'un pistolet ou les pieds de la Croix.
" Il y a une autre solution : la campagne, la solitude lyrique, le retour à la bonne nature généreuse et consolatrice. C'est l'histoire d'En rade, celle d'un couple de Parisiens, malades de c?ur et d'argent, qui vont se réfugier dans un château de la Brie auprès de cousins paysans. Hélas ! le château est en ruine, l... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
lecassin
  31 mai 2013
Deux ans après « A rebours », en 1886, Joris Karl Huysmans – de son vrai nom Charles Marie Georges Huysmans – publie en feuilleton « En rade ». Depuis 1876, l'année de son premier roman, il est l'ami d'Emile Zola qu'il considère comme son maître à penser en littérature ; et qui l'invite fréquemment à Médan, avec d'autres écrivains comme Guy de Maupassant...
Amateurs de Zola, rien que ce petit rappel chronologique impose la lecture de Huysmans ; même si « A rebours » constituait en quelque sorte une rupture avec le courant « naturaliste » cher à Zola… Une rupture assumée avec « En rade »…
Jacques Marles, un riche parisien s'est réfugié au château de Lourps avec sa femme, Louise, ruiné à cause de la « faillite d'un trop ingénieux banquier ». Un retour à la terre, en quelque sorte. Sauf que la campagne quand on est citadin comporte énormément d'inconvénients… Quant aux hôtes du couple, ils s'avéreront de fieffés coquins…
On ne rompt pas aussi facilement avec le naturalisme : j'en veux pour preuve quelques scènes de la vie quotidienne au château que Zola n'aurait pas reniées. Mais l'interêt de « En rade » réside surtout en une ouverture sur le rêve et son analyse, bien avant les théories de Freud : on passe du naturalisme au « surnaturalisme » …
Trois rêves ponctuent le récit, le rêve d'Assuérus au chapitre III, le rêve de la Lune au chapitre V et celui des tours de Saint-Sulpice au chapitre X ; des rêves comme des résurgences de l'inconscient dans la vie réelle. Précurseur, Huysmans ? Peut-être… inconsciemment…
Il n'en reste pas moins que Huysmans est un écrivain majeur du XIXème siècle, contemporain de Zola, et pratiquement oublié de nos jours. Dommage.
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LiliGalipette
  22 mars 2012
Jacques et Louise Marles sont ruinés. Pour fuir leurs créanciers, ils partent en Brie, dans un château dont Antoine, l'oncle de Louise, a la garde. Arrivés sur place, ils constatent que le château de Lourps est une ruine battue par les vents et hantée par les chats-huants. La promesse du repos et du réconfort s'éloigne rapidement. Aux tracas parisiens se substituent les misères provinciales.
Antoine et Norine, sa femme, sont des paysans filous, âpres au gain, avares et malhonnêtes. Ils ne voient en Louise et Jacques que des Parisiens à rançonner. Ressassant leur pauvreté et égrenant la liste de leurs prétendus malheurs paysans, ils incarnent l'image populaire des provinciaux rustres et malappris. Leur langage à lui seul, entre patois et jurons, se veut l'illustration de leur caractère grossier. Étymologiquement, Jacques est l'un d'eux par son prénom, mais tout son être se révolte et se rebiffe : pour lui, il est impensable de s'assimiler à cette population frustre. Et pourtant, dans sa solitude exacerbée, il croit trouver un plaisir à la compagnie des navrants paysans.
Dès le début du séjour, Jacques est traversé de rêves et d'hallucinations qui le laissent épuisé. « Il tenta de s'analyser, s'avoua qu'il se trouvait dans un état désorbité d'âme, soumis contre toute volonté à des impressions externes, travaillé par des nerfs écorchés en révolte contre sa raison, dont les misérables défaillances s'étaient, quand même, dissipées depuis la venue du jour. » (p.76) Des heures entières, Jacques revit les songes qui ont occupé son esprit : « l'insondable énigme du Rêve le hantait. » (p.78) C'est ainsi qu'il occupe de mornes journées. Jacques s'ennuie maladivement : plus sa mélancolie s'aggrave, plus l'ennui se fait prégnant et cet ennui entraîne une mélancolie toujours plus profonde. Mais, à l'inverse de l'illustre Des Esseintes, héros du précédent héros de Huysmans, Jacques n'a pas de fortune pour tenter de tromper l'ennui. Sa misère lui est une douleur supplémentaire, une barrière à un hypothétique bonheur.
Le château en ruines est propre aux fantasmagories les plus hideuses et aux suppositions les plus baroques. Son immensité délabrée et ses mystères insondés ont quelque chose de gothique qui cède finalement au pathétique le plus profond. Nul secret et nulle merveille en ces murs poussiéreux, le château n'est qu'une bâtisse aussi vide que l'âme de Jacques, une incarnation architecturale du taedium vitae. À l'instar de Jacques qui se laisse glisser dans une mélancolie néfaste, le château de Lourps rend les armes devant le temps et les hommes. Les ténébreux songes de Jacques ne sont finalement que l'écho de ses promenades vaines dans les couloirs du triste manoir. « Les cauchemars de Jacques étaient patibulaires et désolants, laissaient dès le réveil, un funèbre impression qui stimulait la mélancolie des pensées déjà lasses de se ressasser, à l'état de veille, dans le milieu de ce château vide. » (p. 199)
Dans la solitude et l'indigence campagnarde, la maladie de nerfs de Louise s'aggrave. Et le couple se délire inexorablement. L'épouse refuse sa couche à l'époux et l'homme s'exaspère de cette chasteté forcée autant qu'il s'énerve de ne plus désirer sa femme. « Ce séjour à Lourps aura vraiment eu de bien heureuses conséquences ; il nous aura mutuellement initiés à l'abomination de nos âmes et de nos corps. » (p. 211) À cela s'ajoutent les terreurs causées par le manque d'argent et les angoisses des comptes qui laissent la bourse de plus en plus vide. Pour Jacques et son épouse, ce séjour en province n'aura rien résolu. le retour à Paris, espéré et idéalisé, porte à peine la promesse de lendemains meilleurs. « Ce départ ferait-il taire la psalmodie de ses pensées tristes et décanterait-il cette détresse d'âme dont il accusait la défection de sa femme d'être la cause ? Il sentait bien qu'il ne pardonnerait pas aisément à Louise de s'être éloignée de lui au moment où il aurait voulu se serrer contre elle. » (p. 211)
Dans ce roman, Huysmans s'essaie au symbolisme et à la transcription du rêve. Une nouvelle fois, il fait montre d'une remarquable puissance d'évocation dans ses descriptions : entre hypotyposes et ekphrasis, elles ne laissent rien au hasard et le lecteur n'est privé d'aucun détail. Dans Là-bas, Huysmans faisait s'élever les murs sur des ruines, ici il fait tomber les murs et révèlent les ruines à venir.
L'opposition Paris/province est savoureuse, mais ce roman m'a assez rapidement lassée et je l'ai achevé sans plaisir. Si j'ai retrouvé la belle plume de Huysmans, j'ai le sentiment qu'il s'est écouté écrire : bien que l'auteur propose des phrases sublimes, il aurait pu faire l'économie de quelques formulations, voire de quelques pages.
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hoteldelaplage
  22 février 2019
Huysmans poursuit avec En rade le travail de fuite de son époque qu'il avait entamé avec À rebours, dans une version plus narrative, et sur un mode souvent comique.
Jacques et Louise sont deux jeunes parisiens, mariés sans fortune et sans dot, qui se retrouvent bien vite criblés de dettes. Devant l'urgence de leur situation, Louise suggère une retraite à la campagne chez un oncle paysan qui leur a promis un hébergement provisoire, le temps pour le couple d'échapper aux créanciers. Comme bien souvent l'idée est bonne sur le papier, mais une fois arrivés à Lourps (bonjour l'ambiance), les deux amants découvrent en guise de gîte un château à l'abandon rongé par l'humidité, et pour tout accueil la langue boueuse et les manières rustres du père Antoine et de sa femme Norine. Aux problèmes financiers s'ajoutent donc, dans cette campagne laide, des conditions de vie hostiles et des codes sociaux repoussants, tirés à grands traits par Huysmans qui s'amuse sans trop se cacher des dialogues gras et des épisodes scabreux qu'il insère dans son récit. A Lourps, point de salut, donc : si là-bas Jacques et Louise parviennent au moins à échapper à Paris, c'est pour ressentir bien vite le désir de s'échapper de Lourps tout autant.
De manière fascinante, En rade fait se côtoyer les contingences au ras du sol et l'imaginaire le plus merveilleux, entre lesquels Jacques, personnage passif et inadapté au monde, est partout déboussolé. Mauvais au travail manuel, pas assez brillant, il incarne la victime d'un environnement en perpétuel mouvement où Dieu est déjà trop mort, même si, çà et là, sont semés les signes que c'est vers Lui qu'il faudra retourner pour succéder à la petite satisfaction de s'être « débarrassé de l'écorce temporaire d'un corps. » En attendant, c'est dans le rêve que se retrouve, sous des formes folles et élastiques, le substitut féérique aux textes fondateurs, qui s'offre au lecteur dans des passages étranges et hallucinés, semblant eux-mêmes vouloir lacérer l'entreprise naturaliste dans son ensemble par leurs retours réguliers tout au long du roman.
L'ouvrage alterne donc de très belles descriptions topographiques qui affirment par métonymie la mort d'une époque, et des délires oniriques qui cherchent ailleurs une évasion encore embryonnaire et indéfinie. A défaut de solution, Jacques et Louise au terme du livre s'en retournent tout bêtement à Paris, tout aussi pauvres et un peu plus dégoûtés du monde et d'eux-mêmes : au-delà de l'apparent échec de leur petite aventure, En rade marque les tâtonnements spirituels de Huysmans, encore loin d'avoir repéré un chemin, mais tout de même un peu sorti de la stase totale d'À rebours, avant que tout cela ne se précise dans le cycle de Durtal à venir. Un roman court et original, qui trouve ses meilleures pages là où s'expriment les hilarants penchants macabres de son auteur.
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Bruno_Cm
  30 juin 2014
Déjà, je suis attiré par le titre "En rade". J'adore.
Bon, c'est un livre assez étrange, mais fortement bien pensé et exprimé. Quelle belle écriture, intelligente. Peut-être un peu trop, c'est toujours la faiblesse dans un point très-trop fort.
De très puissantes descriptions de la réalité, nature, et des délires ou rêveries, où la folie frôle. de puissants contrastes agitent ce roman, comme les marées.
Le truc étonnant est qu'il passe d'un registre à l'autre sans trop crier gare, mais ça se tient, la cohérence est.
Extrait de la notice, sise après le texte proprement dit :
Comment mieux dire : Huysmans n'a pas le sens de l'absolu, il ne sépare pas la cuisine de la théologie, avoir mal au ventre d'avoir mal à l'âme, une prière d'un médicament. Il serait absurde de le lui reprocher, comme de l'en féliciter. Il ne le fait pas exprès, et c'est cela qui donne une saveur à son oeuvre.
J'ajoute que la préface de Jean Borie dans l'édition Folio Classique est remarquable !
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MarcelP
  16 juin 2020
Enfer et putréfaction !
Jacques et Louise Marles sont ruinés et "abandonnés par tout le monde, dès la débâcle", ils pensent "à chercher un abri, une rade, où ils pourraient jeter l'ancre et se concerter pendant un passager armistice, avant que de rentrer à Paris pour commencer la lutte." Ils sont invités à se confiner dans le vétuste château de Lourps par l'oncle Antoine, régisseur de la demeure délabrée.
Là, le jeune couple croupit dans une solitude effrayante, une déréliction absolue. Tout prend l'eau dans leur méchante embarcation et écoper semble vain. le père Antoine et son affreuse Norine, cupides cul-terreux, profitent de cette faiblesse. Tout leur devient hostile. Peu à peu, leur amour sûrit...
Chantournant ses phrases, alternant courbures et saillies, Huysmans gangrène son récit. Insidieuse, la chancissure s'immisce qui altère murs et jardins du ténébreux château : l'auteur le transforme en une monstrueuse tumeur. Saupoudrant d'adjectifs sporagineux ses descriptions hallucinées, il ricane de la chute de la maison Lourps.
Naturaliste et nécromancien, l'écrivain empile éprouvantes scènes de genre (un vêlage sanguinolent, une saillie taurine, l'épouvantable agonie d'un chat,...) et angoissantes visions oniriques (où frelatent les eaux-fortes de Redon, chatoient les délires de Moreau ou prophétisent les concrétions minérales d'un Max Ernst).
Le lecteur s'agite, voulant s'extraire de ce mauvais rêve, à l'instar de Louise prises de ruades tabétiques ou de Jacques se débattant dans ses chimères nocturnes mais l'inflexible Huysmans nous éthérise : nous boirons jusqu'à la lie son noir calice !
Gibbeux, contrefait, le récit va cahin-caha. Mal ajointés, son réalisme scrofuleux et sa préciosité mignarde le bâtardent. D'où cette impression de boursoufflure factice, d'exercice de style fongueux. Mais l'esthétisme Fin de Siècle de sa langue sophistiquée en fait un ragoût délectable pour les raffinés dont je veux bien être.
"(...) une hémorragie d'ordures"
Lien : http://lavieerrante.over-blo..
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Citations et extraits (32) Voir plus Ajouter une citation
ErveineErveine   21 mai 2016
Le fait est que ce chat, maigre ainsi qu'un cent de clous, portait la tête allongée en forme de gueule de brochet et, pour comble de disgrâce, avait les lèvres noires ; il était de robe gris cendre, ondée de rouille, une robe canaille, aux poils ternes et secs. Sa queue épilée ressemblait à une ficelle munie au bout d'une petite houppe et la peau de son ventre, qui s'était sans doute décollée dans une chute, pendait telle qu'un fanon dont les poils terreux balayaient les routes.
N'étaient ses grands yeux câlins, dans l'eau verte desquels tournoyaient sans cesse des graviers d'or, il eût été, sous son pauvre et flottant pelage, un bas fils de la race des gouttières, un chat inavouable. (p.181,182)
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hoteldelaplagehoteldelaplage   21 février 2019
Louise s’était couchée et caressait le chat étendu sur sa poitrine. Jacques, assis le coude appuyé sur la table, somnolait, l’œil perdu, la tête vague. Il se secoua, approcha les deux hautes bougies qui éclairaient avec le feu la pièce et il se prit à feuilleter quelques revues que son ami Moran lui avait envoyées de Paris, le matin même.
Un article l’intéressa et l’induisit à de longues rêveries. Quelle belle chose, se dit-il, que la science ! voilà que le professeur Selmi, de Bologne, découvre dans la putréfaction des cadavres, un alcaloïde, la ptomaïne, qui se présente à l’état d’huile incolore et répand une lente mais tenace odeur d’aubépine, de musc, de seringat, de fleur d’oranger ou de rose.
Ce sont les seules senteurs qu’on ait pu trouver jusqu’ici dans ces jus d’une économie en pourriture, mais d’autres viendront sans doute ; en attendant, pour satisfaire aux postulations d’un siècle pratique qui enterre, à Ivry, les gens sans le sou à la machine et qui utilise tout, les eaux résiduaires, les fonds de tinettes, les boyaux des charognes et les vieux os, l’on pourrait convertir les cimetières en usines qui apprêteraient sur commande, pour les familles riches, des extraits concentrés d’aïeuls, des essences d’enfants, des bouquets de pères.
Ce serait ce qu’on appelle, dans le commerce, l’article fin ; mais pour les besoins des classes laborieuses qu’il ne saurait être question de négliger, l’on adjoindrait à ces officines de luxe, de puissants laboratoires dans lesquels on préparerait la fabrication des parfums en gros ; il serait, en effet, possible de les distiller avec les restes de la fosse commune que personne ne réclame ; ce serait l’art de la parfumerie établi sur de nouvelles bases, mis à la portée de tous, ce serait l’article camelote, la parfumerie pour bazar laissée à très bon prix, puisque la matière première serait abondante et ne coûterait, pour ainsi dire, que les frais de main-d’œuvre des exhumateurs et des chimistes.
Ah ! je sais bien des femmes du peuple qui seraient heureuses d’acheter pour quelques sous des tasses entières de pommades ou des pavés de savon, à l’essence de prolétaire !
Puis quel incessant entretien du souvenir, quelle éternelle fraîcheur de la mémoire n’obtiendrait-on pas avec ces émanations sublimées de morts ! — A l’heure actuelle, lorsque de deux êtres qui s’aimèrent, l’un vient à mourir, l’autre ne peut que conserver sa photographie et, les jours de Toussaint, visiter sa tombe. Grâce à l’invention des ptomaïnes, il sera désormais permis de garder la femme qu’on adora, chez soi, dans sa poche même, à l’état volatil et spirituel, de transmuer sa bien-aimée en un flacon de sel, de la condenser à l’état de suc, de l’insérer comme une poudre dans un sachet brodé d’une douloureuse épitaphe, de la respirer, les jours de détresse, de la humer, les jours de bonheur, sur un mouchoir.
Sans compter qu’au point de vue des facéties charnelles nous serions peut-être enfin dispensés d’entendre, le moment venu, l’inévitable « appel à la mère » puisque cette dame pourrait être là, et reposer déguisée en une mouche de taffetas ou mêlée à un fard blanc, sur le sein de sa fille, alors que celle-ci se pâme, en réclamant son aide parce qu’elle est bien sûre qu’elle ne peut venir.
Ensuite, le progrès aidant, les ptomaïnes qui sont encore de redoutables toxiques, seront sans doute dans l’avenir absorbées sans aucun péril ; alors, pourquoi ne parfumerait-on pas avec leurs essences certains mets ? pourquoi n’emploierait-on pas cette huile odorante comme on se sert des essences de cannelle et d’amande, de vanille et de girofle, afin de rendre exquise la pâte de certains gâteaux ? de même que pour la parfumerie, une nouvelle voie tout à la fois économique et cordiale, s’ouvrirait pour l’art du pâtissier et du confiseur.
Enfin ces liens augustes de la famille que ces misérables temps d’irrespect desserrent et relâchent, pourraient être certainement affermis et renoués par les ptomaïnes. Il y aurait, grâce à elles, comme un rapprochement frileux d’affection, comme un coude à coude de tendresse toujours vive. Sans cesse, elles susciteraient l’instant propice pour rappeler la vie des défunts et la citer en exemple à leurs enfants dont la gourmandise maintiendra la parfaite lucidité du souvenir.
Ainsi, le Jour des Morts, le soir, dans la petite salle à manger meublée d’un buffet en bois pâle plaqué de baguettes noires, sous la lueur de la lampe rabattue sur la table par un abat-jour, la famille est assise. La mère, une brave femme, le père caissier dans une maison de commerce ou dans une banque, l’enfant tout jeune encore, récemment libéré des coqueluches et des gourmes, maté par la menace d’être privé de dessert, le mioche a enfin consenti à ne pas tapoter sa soupe avec une cuiller, à manger sa viande avec un peu de pain.
Il regarde, immobile, ses parents recueillis et muets. La bonne entre, apporte une crème aux ptomaïnes. Le matin, la mère a respectueusement tiré du secrétaire Empire, en acajou, orné d’une serrure en trèfle, la fiole bouchée à l’émeri qui contient le précieux liquide extrait des viscères décomposés de l’aïeul. Avec un compte-gouttes, elle-même a instillé quelques larmes de ce parfum qui aromatise maintenant la crème.
Les yeux de l’enfant brillent ; mais il doit, en attendant qu’on le serve, écouter les éloges du vieillard qui lui a peut-être légué, avec certains traits de physionomie, ce goût posthume de rose dont il va se repaître.
— Ah ! c’était un homme de sens rassis, un homme franc du collier et sage, que grand-papa Jules ! Il était venu en sabots à Paris et il avait toujours mis de côté, alors même qu’il ne gagnait que cent francs par mois. Ce n’est pas lui qui eût prêté de l’argent sans intérêts et sans caution ! pas si bête ; les affaires avant tout, donnant, donnant ; et puis, quel respect il témoignait aux gens riches ! — Aussi, est-il mort révéré de ses enfants, auxquels il laisse des placements de père de famille, des valeurs sûres !
— Tu te le rappelles, grand-père, mon chéri ?
— Nan, nan, grand-père ! crie le gosse qui se barbouille de crème ancestrale les joues et le nez.
— Et ta grand-mère, tu te la rappelles aussi, mon mignon ?
L’enfant réfléchit. Le jour de l’anniversaire du décès de cette brave dame, l’on prépare un gâteau de riz que l’on parfume avec l’essence corporelle de la défunte qui, par un singulier phénomène, sentait le tabac à priser lorsqu’elle vivait et qui embaume la fleur d’oranger, depuis sa mort.
— Nan, nan, aussi grand-mère ! s’écrie l’enfant.
— Et lequel tu aimais le mieux, dis, de ta grand-maman ou de ton grand-papa ?
Comme tous les mioches qui préfèrent ce qu’ils n’ont pas à ce qu’ils touchent, l’enfant songe au lointain gâteau et avoue qu’il aime mieux son aïeule ; il retend néanmoins son assiette vers le plat du grand-père.
De peur qu’il n’ait une indigestion d’amour filial, la prévoyante mère fait enlever la crème.
Quelle délicieuse et touchante scène de famille ! se dit Jacques, en se frottant les yeux. Et il se demanda, dans l’état de cervelle où il se trouvait, s’il n’avait pas rêvé, en somnolant, le nez sur la revue dont le feuilleton scientifique relatait la découverte des ptomaïnes.
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PrigentPrigent   30 mai 2010
Il était l'homme qui lit dans un journal, dans un livre, une phrase bizarre, sur la religion, sur la science, sur l'histoire, sur l'art, sur n'importe quoi, qui s'emballe aussitôt et se précipite, tête en avant, dans l'étude, se ruant, un jour, sur l'Antiquité, tendant d'y jeter la sonde, se reprenant au latin, piochant comme un enragé, puis laissant tout, dégoûté soudain, sans cause, de ses travaux et de ses recherches, se lançant, un matin, en pleine littérature contemporaine, s'ingérant la substance de copieux livres, ne pensant plus qu'à cet art, n'en dormant plus, jusqu'à ce qu'il le délaissât, un autre matin, d'une volte brusque et rêvât ennuyé, dans l'attente d'un sujet sur lequel il pourrait fondre. Le préhistorique, la théologie, la kabbale l'avaient tour à tour requis et tenu. Il avait fouillé des bibliothèques, épuisé des cartons, s'était congestionné l'intellect à écumer la surface de ces fatras, et tout cela par désoeuvrement, par attirance momentanée, sans conclusion cherchée, sans but utile.
A ce jeu, ili avait acquis une science énorme et chaotique, plus qu'un à peu près, moins qu'une certitude. Absence d'énergie, curiosité trop aiguë pour qu'elle ne s'écachât pas aussitôt ; manque de suite dans les idées, faiblesse du pal spirituel promptement tordu, ardeur excessive à courir par les voies bifurquées et à se lasser des chemins dès qu'on y entre, dyspepsie de cervelle exigeant des mets variés, se fatiguant vite des nourritures désirées, les digérant presque toutes mais mal, tel était son cas.
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hoteldelaplagehoteldelaplage   21 février 2019
Qu’est cela ? se demanda Jacques effaré. Puis, il se remit, tenta de se raisonner, parvint à se persuader que cette tour était un puits, un puits se dressant en l’air au lieu de s’enfoncer dans le sol, mais enfin un puits ; un seau de bois cerclé de fer posé sur la margelle l’attestait du reste ; alors tout s’expliquait ; cette abominable gaupe, c’était la Vérité.
Comme elle était avachie ! il est vrai que les hommes se la repassent depuis tant de siècles ! au fait, quoi d’étonnant ? La Vérité n’est-elle pas la grande Roulure de l’esprit, la Traînée de l’âme ? Dieu seul en effet sait si, depuis la genèse, celle-là s’est bruyamment galvaudée avec les premiers venus ! artistes et papes, cambrousiers et rois, tous l’avaient possédée et chacun avait acquis l’assurance qu’il la détenait à soi seul et fournissait, au moindre doute, des arguments sans réplique, des preuves irréfutables, décisives.
Surnaturelle pour les uns, terrestre pour les autres, elle semait indifféremment la conviction dans la Mésopotamie des âmes élevées et dans la Sologne spirituelle des idiots ; elle caressait chacun, suivant son tempérament, suivant ses illusions et ses manies, suivant son âge, s’offrait à sa concupiscence de certitude, dans toutes les postures, sur toutes les faces, au choix.
Il n’y a pas à dire, elle a l’air faux comme un jeton, conclut Jacques.
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JulianJulian   09 septembre 2007
La chienne de vie! murmura-t-il, en baissant la tête; et désespérément il songea au déplorable état de ses affaires. A Paris, sa fortune perdue par suite de l'irrémissible faillite d'un trop ingénieux banquier; à l'horizon, de menaçantes files de lendemains noirs; chez lui, une meute de créanciers, flairant la chute, aboyant à sa porte avec une telle rage qu'il avait dû s'enfuir; à Lourps, Louise, sa femme, malade, réfugiée chez son oncle régisseur du château possédé par un opulent tailleur du boulevard qui, en attendant qu'il le vendît, le laissait inhabité, sans réparation et sans meubles.
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Vidéo de Joris-Karl Huysmans
Joris-Karl Huysmans, du naturalisme au mysticisme : Analyse spectrale de l'Occident (1968 / France Culture). Diffusion sur France Culture le 16 mars 1968. Portrait de Joris-Karl Huysmans par Jean-Louis Forain, en 1878. Une émission préparée par René Louis. Assistante à la réalisation : Annie Cœurdevey. Avec le concours de Pierre Cogny (maître-assistant à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Caen), Jacques Lethève (conservateur au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale), René Rancœur (conservateur au département des Imprimés), Marcel Thomas (conservateur en chef du département des Manuscrits) et Pierre Waldner (chargé d'enseignement à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Poitiers). Et avec les voix de René Dumesnil et de l'abbé Jean Steinmann. Textes de Joris-Karl Huysmans lus par Édith Scob, Michel Bouquet et Jean Topart. Joris-Karl Huysmans, nom de plume de Charles Marie Georges Huysmans, est un écrivain et critique d'art français, né le 5 février 1848 à Paris et mort dans la même ville le 12 mai 1907. Huysmans naît le 5 février 1848 au 11 (actuel n° 9), rue Suger dans le 6e arrondissement de Paris, d'un père néerlandais du nom de Godfried Huysmans, lithographe de profession, et d'une mère française, Malvina Badin, maîtresse d'école. Il passe toute son enfance dans cette maison. Il fit toute sa carrière au ministère de l'Intérieur, où il entra en 1866. En 1880, il collabore au journal "Le Gaulois", hostile à l'expulsion des jésuites décrétée par le gouvernement. Sous la pression de ses supérieurs hiérarchiques, il cesse sa collaboration. En tant que romancier et critique d’art, il prit une part active à la vie littéraire et artistique française dans le dernier quart du XIXe siècle et jusqu’à sa mort, en 1907. Défenseur du naturalisme à ses débuts, il rompit avec cette école pour explorer les possibilités nouvelles offertes par le symbolisme, et devint le principal représentant de l’esthétique fin de siècle. Dans la dernière partie de sa vie, il se convertit au catholicisme, renoua avec la tradition de la littérature mystique et fut un ami proche de l'abbé Mugnier. Atteint d’un cancer de la mâchoire, J.-K. Huysmans mourut à son domicile parisien du 31, rue Saint-Placide le 12 mai 1907, et fut inhumé à Paris au cimetière du Montparnasse. En 1876, Huysmans publie son premier roman, d'inspiration ouvertement naturaliste, "Marthe, histoire d'une fille", qui a pour thème la vie et les déboires d’une jeune parisienne contrainte par une société cupide et sans scrupules à aller jusqu'à se prostituer pour survivre. Craignant la censure qui sévit alors en France, Huysmans fit d’abord éditer ce roman à Bruxelles. La même année, il se lie d'amitié avec Émile Zola, dont il prend ouvertement la défense dans un vibrant article consacré à son dernier roman, "L'Assommoir". Cet article restera dans l'histoire de la littérature comme un des tout premiers manifestes en faveur du naturalisme. Son deuxième roman, "Les Sœurs Vatard", qui suit également la veine naturaliste, paraît en 1879, accompagné d'une dédicace à Zola, qu’il reconnaît comme son maître en littérature. Dès lors, Huysmans appartient au petit groupe des jeunes écrivains reçus par Zola dans sa villa de Médan. Il y fréquente Guy de Maupassant, Léon Hennique, Henry Céard et Paul Alexis avec lesquels il collabore, en 1880, à la publication, sous l’égide de Zola, du recueil collectif de nouvelles naturalistes intitulé "Les Soirées de Médan", dans lequel il insère "Sac au dos", un récit ironique et antipatriotique de son expérience de civil mobilisé durant la Guerre de 1870. "En Ménage", roman publié l’année suivante, et surtout "À vau-l'eau", une longue nouvelle parue en 1882, peignent les existences ternes et sans saveur d’anti-héros usés par « cette vie moderne atroce », et dont les idées noires sont imbibées des préceptes pessimistes de Schopenhauer. Huysmans développe dans ses romans une « philosophie existentielle de la vie ». Huysmans gardera de cette période une puissance d'évocation exceptionnelle dans ses descriptions architecturales, comme le Cycle de Durtal en témoigne dans les nombreuses pages consacrées aux édifices religieux.
Sources : France Culture et Wikipédia
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