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ISBN : 2070149919
Éditeur : Gallimard (30/11/-1)

Note moyenne : 3.42/5 (sur 192 notes)
Résumé :
En 1922, une équipe de tournage débarque à Nahbès, petite ville du Maghreb. Cette intrusion hollywoodienne, synonyme de modernité et de de liberté, bouleverse le quotidien des habitants et avive les tensions entre les notables traditionnels, les colons français et les jeunes nationalistes. De la collusion entre ces mondes et ces cultures naissent des destins et des histoires d'amour.
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Critiques, Analyses et Avis (50) Voir plus Ajouter une critique
tynn
  03 octobre 2015
Silence, on tourne!
Logez dans un même bled, des américains, des français, et des arabes.
Mettez en décor les années 20, le début du cinéma hollywoodien, et le déplacement d'un barnum venu chercher l'exotisme pour pellicule, sur les sables de l'Afrique du Nord.
Entre les joyeux, libres et bruyants Yankees et les musulmans, c'est la curiosité, la suspicion des extrêmes, sous l'œil de la communauté française, coloniaux ou propriétaires terriens, "prépondérants" imbus de leur autorité supérieure et du poids moral de leur civilisation.
Dans un roman au parfum d'exotisme, Hedi Kaddour orchestre le choc des cultures, la confrontation d'individus aux valeurs différentes, notables français, élites arabes, modernisme outre -Atlantique. Dans ces temps où le nationalisme devient un sentiment puissant, où les prémices d'une décolonisation interrogent chacun en enthousiasme, inquiétude ou fatalisme, voici un roman d'aventures qui entraine le lecteur des paysages de sable et de palmiers à Paris agité de fêtes, puis Berlin, dans une Allemagne exsangue et sonnant déjà de bruits de bottes.
Histoires d'amour croisées sans sentimentalisme, conversations brillantes, propos ironiques, ragots et potins, racisme ordinaire, subtilité des arabes... L'auteur ressuscite la liberté des années Folles avec virtuosité, pour nous parler de colonialisme, de condition de la femme, de désir en dépit des préceptes de classe, de religion ou civilisation.
Ses personnages sont bien construits, femmes libres sous chapeau cloche ou voile imposé, hommes élégants des communautés coloniales, caïd retors ou "indigène" inculte. Certaines scènes sont palpitantes de vérité, portées par un souffle épique et cinématographique. L'écriture foisonnante et alerte, flirtant avec une pointe d'humour mordant et un talent certain pour la parabole.
C'est un livre passionnant, historique, au résumé difficile, qu'il faut accompagner en observateur d'un monde en pleine mutation.
Excellente lecture! (Peut-être un prix littéraire car il est sur de nombreuses listes)
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horline
  08 novembre 2015
Ils ne sont pas nombreux les auteurs français à se frotter à la France coloniale de l’entre-deux-guerres, mais ceux qui le font s'attachent à démystifier le fameux choc des civilisations comme les tourments qui président à la conquête de la liberté. C’est du moins ce que l’on peut dire à propos de Hedi Kaddour dans Les Prépondérants situé dans un pays du Maghreb sans nom.
Dans ce roman à la frontière des genres, Hedi Kaddour dessine à travers les regards croisés de ses personnages une grande fresque d’un monde profondément hétérogène, traversé par de multiples lignes de démarcations puissamment ressenties comme méprisantes et obsolètes pour le lecteur du XXIe siècle.
Entre une bourgeoisie coloniale corsetée dans une volonté de sublimer leur sentiment de supériorité, des notables arabes parfois complices, une jeunesse autochtone révolutionnaire ou traditionnelle attirée par la liberté mais bien impuissante, on a le sentiment de contempler une société figée et verrouillée par les lobbies colons.

Toutefois, lorsqu’une équipe de tournage américaine débarque avec leur modernité décomplexée et leur « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », ce n’est guère du goût de ceux qui profitent du régime de protectorat français. Est-ce que cette arrivée va entraîner la fiction dans un roman d’aventures riche en rebondissements ?
Pas vraiment. L’auteur français a préféré inscrire le roman dans un tableau des mœurs où une galerie de personnages devisent, s’aiment, se mêlent et se repoussent avec en toile de fond un regard discret sur les rapports de domination.
Bien que le roman s’ouvre sur des personnages au tempérament marqué au burin, l’auteur les fait évoluer au gré des discussions, des sarcasmes et joutes verbales. On voit progressivement des traits qui s’estompent ou approfondissent les caractères et atténuer ainsi les frontières inflexibles qui quadrillent la société de l’époque. Il y a principalement Kathryn la star de cinéma américaine, Raouf le fils du notable local à l’éducation française et arabe, Ganthier le propriétaire terrien qualifié de « seul français que la domination n’ait pas rendu idiot », Gabrielle la journaliste française aventureuse et Rania, jeune veuve issue de la bourgeoisie, traditionnelle et audacieuse. Des bourgeois mais qui se confrontent à la réalité du monde, à Nahbès, mais aussi à Paris et en Allemagne où se fomentent d’autres colères, d’autres révolutions.
Les Prépondérants n’a rien du roman conquérant et l’écriture scrupuleuse parfois monotone est susceptible d’affecter l’intérêt pour ce roman. En ce qui me concerne, j'ai aimé ce roman dans sa manière de dépeindre des personnages qui portent en eux le reflet d’une époque où la décolonisation est encore lointaine. Ce n’est pas un roman historique mais il a le mérite de nous obliger à regarder notre passé, la vanité de la supériorité et son miroir aux alouettes.
C'est un tableau intéressant avec le regard perçant de l'auteur capable de restituer les préjugés raciaux, sociaux et moraux, la confrontation au réel et la désillusion. On observe la manière dont se confrontent ces mondes en apparence si différents grâce à un auteur qui ne cherche pas à imposer une vision.

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palamede
  13 novembre 2015
A la manière orientale, foisonnante et riche, Hédi Kaddour raconte la vie d’une ville d’Afrique du nord après la Première Guerre mondiale.
Sous protectorat français, le lieu connait peu de tensions.Tous, arabes et colons ont trouvé un équilibre que seuls les Prépondérants, des notables français qui se font un devoir de diriger énergiquement la population locale sous prétexte de leur supériorité, veulent vraiment briser en réclamant la fin du protectorat pour une colonisation à l’Algérienne. Un équilibre qui va pourtant être rompu par l’arrivée d’une équipe de tournage américaine. La liberté de son comportement et de ses rapports avec les colons et surtout avec les arabes modifiant progressivement les relations des uns et des autres.
A travers leurs histoires sentimentales entrecroisées et la lutte de femmes militant contre une société musulmane machiste en passant par l’émancipation de certains jeunes Arabes éduqués séduits par le communisme, d’une Allemagne ruinée, sous occupation française, tentée par le nazisme pour se sortir d’une situation infamante au Paris des années 20, les personnages d’Hédi Kaddour vivent sous nos yeux les prémices de la fin d’une époque. Certains se battent pour conserver leurs acquis, les plus lucides pressentent au fond d’eux-mêmes que maintenir le statu quo est déjà un combat d’arrière-garde.
Un conte intelligent et subtil sur l'éveil des consciences qui a conduit aux grands bouleversements du début du XXe siècle.
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motspourmots
  03 novembre 2015
Un roman foisonnant, au charme quelque peu désuet. Une langue vivante, enveloppante. Une narration qui emprunte son rythme aux contes orientaux, ondulant entre tradition écrite et transmission orale. On comprend tout de suite ce qui a séduit les jurés De l'Académie Française qui lui ont décerné leur prix ex-æquo cette année (avec Boualem Sensal), et les jurés du Goncourt qui l'ont fait figurer dans leur dernier carré, battu sur le fil par Mathias Enard. C'est à un voyage érudit, charnel et cocasse que nous convie Hedi Kaddour, avec style et générosité.
Nous sommes dans les années 1920, dans une ville imaginaire du Magreb, Nabhès, que l'on pourrait avoir envie de situer du côté du Maroc puisqu'on y parle du Protectorat et qu'il y est aussi question d'un souverain... Peu importe, l'auteur a sûrement pioché dans de nombreux lieux pour créer son décor et y faire évoluer ses personnages. Les stigmates de la guerre sont encore bien présents même si la vie a repris son cours. Elle a fait de nombreuses veuves dont la jeune Rania, qui n'envisage pas pour autant de tomber sous le joug d'un autre mari malgré les incitations pressantes de son frère. Elle a hérité de la ferme d'un oncle et mène son petit monde à la baguette tout en résistant aux velléités d'extension de son voisin, Ganthier, un colon qui ne la laisse pas tout à fait insensible. Lorsqu'une équipe américaine débarque tout droit d'Hollywood pour tourner un film dans la région, la petite société de Nabhès est soudain confrontée à une vague de modernité qui fait ressortir les oppositions locales. Car les germes des futures révolutions couvent déjà, les jeunes générations sont influencées par le vent communiste qui vient d'Europe, les colons français s'accrochent à leur suprématie, traditionalistes et modernistes s'affrontent. Raouf, le fils du caïd n'est pas insensible aux discours de tous ceux qui parlent de liberté et de prise de pouvoir du peuple. Mais les beaux yeux de Kathryn, l'actrice principale l'arrachent pour un temps à ses préoccupations politiques. Tout ceci sous le regard observateur et critique de Gabrielle Conti, journaliste et maîtresse femme, témoin des transformations qui se jouent dans le monde.
Sous la plume d'Hedi Kaddour, ce microcosme s'agite et grouille de vie, transportant son lecteur des ruelles du souk au Cercle des Prépondérants (les notables français, tenants de la plus grande fermeté à l'égard des "indigènes"), d'un marché de village au Grand Hôtel qui abrite les soirées les plus cosmopolites, d'une ferme à une séance de cinéma en plein air (très bon passage où les villageois commentent à haute voix les moeurs des personnages à l'écran). Ses personnages de femmes sont particulièrement intéressants, la complicité qui s'instaure entre Rania, Gabrielle et Kathryn, unies par la volonté de s'affirmer et de s'émanciper, au-delà de leurs cultures et de leurs modes de vie respectifs est un des centres d'intérêt du livre. le voyage de Raouf et Ganthier en Europe est l'occasion de retracer le climat politique qui règne alors que les conditions de l'armistice ont mis l'Allemagne à genoux et que pointent dans les rues de Berlin les premières manifestations à croix gammées sous la houlette d'un certain Adolf Hitler. Dans un Berlin qui oscille entre misère et décadence, Gabrielle observe avec une certaine lucidité les bouleversements à venir. Tandis que, de retour à Nahbès, les prémices d'autres changements sont déjà visibles. L'Histoire est en marche.
Il faut saluer la générosité avec laquelle l'auteur anime ses personnages et fait vivre tout un monde, rôles principaux et secondaires, sans oublier les figurants et les animaux. Il faut saluer également sa dextérité à les faire évoluer dans un contexte mouvant et surtout à rendre leurs histoires passionnantes. Les scandales hollywoodiens répondent aux manoeuvres des marchands jaloux, les histoires d'amour ne connaissent pas les frontières, les visions des uns et des autres viennent éclairer le climat géo-politique et compléter un foisonnant tableau d'ensemble. Et surtout, l'humour est là, au détour de chaque page. L'humour bienveillant du romancier qui voit s'agiter des personnages dont il connaît très bien les destins.
Les Prépondérants est un superbe roman, ambitieux et généreux. Il comblera les lecteurs curieux et sensibles au climat que sait installer un auteur. Un peu comme face à un conteur, il faut se laisser porter, transporter. Retrouver le bonheur de cette première phrase qui naguère nous mettait en joie : Il était une fois...
Lien : http://www.motspourmots.fr/2..
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Annette55
  24 janvier 2016
Nous sommes à Nahbés, une petite ville de Tunisie dans les années 20.
Lorsqu'une équipe de tournage hollywoodienne y débarque pour tourner un film d' aventures exotiques : "le guerrier des sables ", elle provoque un choc. Elle bouleverse et avive les conflits traditionnels.
A Nahbes on trouve des colons comme Ganthier, le plus gros propiétaire de la région, ancien séminariste et officier de réserve.
Rania, jeune veuve tunisienne, énergique et forte tête, indépendante, à la tête d' une grande ferme est trop cultivée pour être dans la tradition. Elle pose que "trop de science c'est la science des incroyants."
Son cousin, Raouf, jeune nationaliste, fils du Caïd, vient d' avoir son bac. Il lit et cite Pascal , BAlzac et Montesquieu .
Il tombe amoureux de l' épouse du réalisateur Neil Dantree, lui aussi fervent lecteur De Balzac, la belle actrice aux yeux gris, Kathryn Bishop.
L' acteur principal du film Francis Cavarro narre à l'assistance du grand hôtel les derniers potins de Hollywood .............
Heidi Kaddour met en place avec finesse et habileté petit à petit tous les protagonistes de ce roman. L' intrusion de la clinquante, bruyante équipe hollywoodienne libre et de moeurs parfois alcoolisés heurte autant qu' elle fascine
"Les locaux".
L' intérêt et la fascination de cet ouvrage , au delà des rapports amoureux c' est la géo-politique, le choc des cultures et des continents.........les voyages dans l'après-guerre. Les acteurs aspirent à la liberté civile et politique face à la domination, l'iniquité, l' hypocrisie, et l' exploitation du colonialisme.
Les autres, les colons prépondérants se cramponnent à leurs priviléges.......
En fait le protectorat commence à se fissurer.
Heidi Kaddour plonge ses personnages dans les années folles, période où les cicatrices encore visibles de 14-18 annoncent en filigrane d'autres plaies à venir.
On partage les réflexions, les conversations, les questionnements de ces êtres de culture qui s' observent, se mesurent, s'aiment parfois.......
On sent que le monde va inexorablement changer sous nos yeux, notamment lors des voyages à Paris, en Alsace ou en Allemagne oú un certain Adolphe Hitler a organisé une manifestation......
Avec passion l' auteur concilie les dialogues politiques avec les silences amoureux.
Trés beau roman qui embrasse les tourments présents et à venir du 20°siècle , roman d' aventures où les vies et les destins se croisent , se cherchent ou se désirent .
Aprés Waltenberg en 2005, une belle re-découverte de cet auteur !
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critiques presse (8)
LaLibreBelgique   16 octobre 2017
Une grande et longue fresque, éminemment romanesque, qui nous plonge dans les années 20, au moment où les sociétés basculent. L’ancien monde va s’éteindre, de nouveaux vont poindre, avec leurs fractures et leurs guerres.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LePoint   05 novembre 2015
Le Grand Prix du roman de l'Académie française est une perle. Tel est le miracle de ce livre : c'est comme si on y était, et tout le monde est vivant.
Lire la critique sur le site : LePoint
LaLibreBelgique   30 octobre 2015
Une grande et longue fresque, éminemment romanesque, qui nous plonge dans les années 20, au moment où les sociétés basculent.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
Lexpress   30 octobre 2015
Porté par une plume puissante, Les Prépondérants est de ces livres qui vous ouvrent les portes de l'Ailleurs, de l'Autre et de l'Histoire. Remarquable !
Lire la critique sur le site : Lexpress
Liberation   30 octobre 2015
Raconté sur le registre de la comédie tout au long du roman, ce morceau de bravoure se montre digne des plus beaux contes arabes.
Lire la critique sur le site : Liberation
Bibliobs   21 septembre 2015
Un formidable roman sur l'époque coloniale.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
Bibliobs   18 septembre 2015
Un formidable roman sur l'époque coloniale.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
Telerama   26 août 2015
Après Waltenberg (2005) et Savoir-vivre (2010), Hédi Kaddour continue d'embrasser le xxe siècle déchiré par les conflits.
Lire la critique sur le site : Telerama
Citations et extraits (41) Voir plus Ajouter une citation
GabySenseiGabySensei   05 août 2015
Laganier n'aimait pas l'Amérique, il parlait de décadence, de nouvelle barbarie éclairée à l'électricité, de ploutocratie mécanisée, les autres le laissaient dire, c'était pas ça l'important, l'important c'était la terre, les mesures qui permettaient de récupérer plus de terre indigènes quand on aurait bien calmé les arabes, on avait le droit de le faire, c'était même un vieux slogan de gauche, la terre à ceux qui la travaillent ! C'est ce que plusieurs prépondérants avaient dit à Gabrielle quand ils avaient appris qu'elle écrivait un article sur eux et l'histoire de la colonisation, leurs pères avaient débarqué sur cette terre avec des vêtements noirs, un baluchon et ce qu'ils savaient faire ; un savoir venu de très loin dans le temps, avait écrit Gabrielle, des hommes aux mains vides mais qui avaient en eux des choses fortes. Ça n'étaient pas les plus riches qui traversaient la Méditerranée, ni les plus malins, mais ils possédaient quelques-uns de ces morceaux de savoir qui demandent des siècles pour se mettre en place dans la tête des hommes, et ils arrivaient dans un pays mal cultivé, un ancien jardin pourtant, avait dit Ganthier à Gabrielle, le jardin numide, mais c'était peut-être une légende à la Ganthier, une légende dorée, avec ses fruits, légumes, olives, amandes, melons, un jardin qui avait ensuite été transformé en machine à blé par les Romains, le blé qui avait tué les autres cultures, on n'en avait rien su à l'époque, tellement c'était beau ce blé, et parce que personne n'avait d'assez bons yeux au-delà des trente ans à peine que durait alors une vie d'homme. Et la ruine était venue sans qu'on la voie, ruine au long cours, on le savait aujourd'hui, dans l'amertume, mais cette fois c'était peut-être une légende noire, sécheresse et famines dans tout le bassin méditerranéen, et les gens prenaient ça pour une malédiction, la faute à leurs histoires de dieu unique ou au contraire la vengeance d'un unique contre des idolâtres, mais en réalité c'était la faute au blé, qui met tant de joie dans le cœur des hommes quand les épis sont bien lourds, les Romains en avaient eu besoin pour leurs villes à plèbe, un million de boisseaux par mois pour la Rome d’Auguste et de ses successeurs, pain gratuit pour le peuple, le nord de l’Ifriqiya devenu grenier à blé, où l’on arrache les vignes, les oliviers même, et les agrumes, et quand tout est submergé par la marée blonde, on descend vers le sud, des terres encore plus ingrates, et moins de pluie, moins de rendement, sur de plus grandes surfaces, les nomades sont chassés, on capture aussi les fauves, lions, panthères et autres, on envoie à Rome, et on déboise aussi pour le blé, le carnivore se raréfie, et le paradis du blé devient un paradis des herbivores, un sol qui se dénude encore plus sous le broutement des chèvres, gazelles et moutons, et rien pour amender la terre, un an de blé, un an de repos avec de mauvaises herbes pour herbivores, on croit que ça suffit, et la terre s’envole au vent, moins de verdure donc moins de pluie, mais on ne le sait pas, et quand ça pleut ça emporte la terre, les plantes se mettent à ramper pour survivre, et ça devient un pays de ruine romaines sur une terre en ruine ; quand arrive de nouveaux conquérants ça se redresse, et ça retombe, pendant des siècles, et arrivent d’autres conquérants, à dieu unique, pas le même mais toujours unique, conquérants peu agriculteurs disent les uns, ayant au contraire le culte de l’eau, disent les autres, et le pays se reprend parfois, puis retombe, se reprend, et les colon en habit noir arrivent d’Europe sur une terre où on laboure encore avec un soc en bois brûlé, et les nouveau ont dans la tête et les bras un savoir plus efficace, c’est comme les armes, tromblon de fantasia contre fusil lebel et canon de 75, l’état d’un pays lent, des siècles surtout de turquerie disent les uns, de bigoterie au point que les bras finissent par vous en tomber, disent les autres, et on ne savait pas trop où ça avait commencé ce fameux progrès, là-bas, en Europe, ni comment, peut-être un hasard, un climat qui se réchauffe, ou un meilleur fer, pour la faux, bien meilleur que la faucille avec laquelle, ici, on moissonne encore accroupi en chantant ; avec la faux on a plus de foin, plus d’animaux, plus de fumier, la charrue remplace l’araire, on invente la herse, le collier d’épaule, le rouleau… Et tout ce qui avait demandé des siècles pour s’établir dans les têtes, les choses et les corps, voilà que les nouveaux l’attribuaient soudain à leur génie, les autres n’étant pour eux que des demeurés, eux étaient les modernes, ils avaient compris, et celui qui a compris a droit à la terre, et on a pris : les friches d’abord, puis les terres des nomades, terres tribales vites sans tribus, ils ont repliés la tente, les nomades, ils l’on mise sur l’âne, ils sont repartis, qifâ nabki, arrêtons-nous et pleurons, dit l’autre, mîn dhikrâ…manzili, sur les traces d’un campement, ils ont l’habitude, et cette fois on leur a laissé leur tente et quelques chèvres, alors qu’avant, pour récupérer l’impôt, les gens du Souverain leur confisquaient tout et ils ne pouvaient même plus changer d’herbe, juste bons à venir en arracher entre les tombes au bord des villes, on leur a laissé la tente pour qu’ils aillent plus loin, et quand ils sont partis on a fait de grand domaines, des centaines, des milliers d’hectares, c’est rentable, surtout qu’après on rappelle les nomades expropriés, pour travailler, ces gens-là, quand ils sont bien encadrés et qu’on ne les lâche pas, ça peut aller, et ils sont très frugaux ! Avec les colons sont aussi venus tous ceux qui vont avec, artisans, maçons, mécaniciens réparateurs, employés de la poste ou du gaz, boulangers, instituteurs, curés, tâcherons, patron de bistrot, contremaîtres, gens durs à la tâche et durs à vivre, intolérant et prolifiques, ayant cru en cette terre comme d’autres avaient cru en l’Amérique, en plus petit, oubliant le temps qu’il leur avait fallu pour en arriver là, appelant génie de la race ce que les siècle avaient permis d’accumuler, se désignant comme détenteurs d’une supériorité de nature, et les plus malins choisissant un mot plus rare que « supériorité », la supériorité pouvant être de fait, alors disons « prépondérance », il y a du droit dans ce mot, de la valeur, du légitime.

(P372-375)
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isabrootisabroot   13 décembre 2015
Raouf s’était levé, comme pour se dégourdir les jambes, il avait fini par s’approcher de l’homme, l’avait salué, en marquant la bonne dose de respect : « Puis-je vous demander… » L’homme était affable, du bout de son porte-plume il avait montré la feuille sur laquelle il travaillait, Raouf l’avait entendu dire : « Je suis le et mèn’che. » Il n’avait pas compris, il hésitait, faire celui qui a compris ? et attendre d’en savoir plus ? il avait souvent fait cela à l’école, ou alors redemander, platement ? il demanda ce que voulait dire mèn’che, un mot allemand dans une administration française, le fonctionnaire consentit à traduire : « L’homme des et. » Raouf avait les yeux sur la feuille, il ne comprenait toujours pas, prenait un air entendu, l’homme ajouta : « Comme ça ! » Et la plume traça un accent aigu sur le premier e du mot République, l’homme se redressa, contempla son travail, il se pencha, mit un autre accent sur la dernière lettre de Liberté, releva les yeux vers Raouf, « les Allemands, n’ont pas nos accents », c’était son travail, poser à la plume les accents graves, aigus et circonflexes sur toutes les voyelles françaises qui en avaient besoin. « Et il y a aussi les cédilles ! »
Devant l’air éberlué de Raouf, l’homme avait ajouté : « Il faut que vous sachiez, la majeure partie de nos machines à écrire sont encore allemandes, c’est par les Allemands que nous avons connu beaucoup de choses modernes, ils sont restés près d’un demi-siècle et, il faut bien le dire (l’homme avait baissé la voix) les machines allemandes sont meilleures, le seul défaut c’est l’absence des voyelles accentuées françaises, de nos chères voyelles accentuées… alors je suis “l’homme des é”, le é Mensch comme on dit en alsacien. » Il dit aussi que plus personne n’avait le droit de parler alsacien dans l’Administration, pour les Français c’était du boche, oui, il mettait tous les accents sur tous les documents, sa tâche était officielle, elle était répertoriée dans la liste des postes de la nouvelle fonction publique. « Et croyez-moi, c’est une tâche importante, chaque fois que je mets un accent, j’aide au retour de notre chère Alsace dans le giron de la mère patrie ! »
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motspourmotsmotspourmots   03 novembre 2015
A un moment, Abdoulfaraj fit un geste vers la petite bande et les clients entrés avec lui : je manque à tous mes devoirs, j'ai oublié de vous présenter ma petite société, ma société en miettes, un monde que l'alcool réunit mais qui est déchiré par beaucoup de schismes (...) Il y a le traditionaliste résigné et, à côté de lui, le traditionaliste actif ou salafiste, puis le nationaliste radical, le nationaliste modéré, le social démocrate, le socialiste révolutionnaire, le communiste, le faux persécuté, nous en avons plusieurs exemplaires, avec une ou deux vraies victimes, il y a aussi le mystique soufi, très aimé des Occidentaux, le radical embourgeoisé, le comploteur organisé, l'anarchiste solitaire, le croyant, qui dit que si l'on croit ça ira mieux, l'incroyant pour qui tout le mal vient de croire, mais l'incroyant n'apparaît dans toute sa splendeur que lorsque l'alcool a bien circulé, et c'est un rôle temporaire, il y a aussi le panarabe, et même un turcophile kémaliste !
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michelekastnermichelekastner   23 septembre 2015
Et tout ce qui avait demandé des siècles pour s'établir dans les têtes, les choses et les corps, voilà que les nouveaux l'attribuaient soudain à leur génie, les autres n'étant pour eux que des demeurés, eux étaient les modernes, ils avaient compris, et celui qui a compris a droit à la terre, et on a pris : les friches d'abord, puis les terres des nomades, terres tribales vite sans tribus, ils ont replié la tente, les nomades, ils l'ont mise sur l'âne, ils sont repartis, qifâ nabki, arrêtons-nous et pleurons, dit l'autre, min dhikrâ... manzili, sur les traces d'un campement, ils ont l'habitude, et cette fois on leur a laissé leur tente et quelques chèvres, alors qu'avant, pour récupérer l'impôt, les gens du Souverain leur confisquaient tout et ils ne pouvaient même plus changer d'herbe, juste bons à venir en arracher entre les tombes au bord des villes, on leur a laissé la tente pour qu'ils aillent plus loin, et quand ils sont partis on a fait de grands domaines, des centaines, des milliers d'hectares, c'est rentable, surtout qu'après on rappelle les nomades expropriés, pour travailler, ces gens-là, quand ils sont bien encadrés et qu'on ne les lâche pas, ça peut aller, et ils sont très frugaux !
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CCocoCCoco   29 mai 2016
Tess était débrouillarde, ça compensait, car elle disait qu'elle n'était ni fidèle ni dévouée, deux qualités d'esclave. Ce qui était amusant chez elle, c'est qu'elle faisait exprès d'avoir un sale caractère et de menacer régulièrement Kathryn de se trouver une autre place, ce qui n'aurait pas été difficile : elle savait réparer des tresses artificielles, retailler une robe, faire des courses et la cuisine au dernier moment pour un dîner de dix personnes, boucler des valises sans jamais rien oublier, revenir travailler un dimanche matin en disant qu'elle ne pouvait pas refuser parce qu'il ne fallait jamais donner d'aigreur aux patrons. Elle faisait aussi très attention à sa ligne, elle était mince comme une lanière, elle disait que la femme de chambre rondouillarde c'était un cliché esclavagiste ; avec les hommes elle était très dure, elle avait une peau assez claire, un peu de blanc quelques générations avant elle, sans doute un cuissage de maître ou de contremaître, avait-elle dit à Kathryn. De temps en temps un Blanc croyait pouvoir renouveler l'opération comme la fois où un journaliste du "Herald", Arnold Belfrayn, s'était retrouvé plié en deux, mains au bas-ventre, dans le vestibule de la maison de Kathryn. Tess agissait toujours comme si elle n'avait rien à perdre.
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