AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
EAN : 9782253069706
Le Livre de Poche (15/03/2017)
3.93/5   80 notes
Résumé :
Rome, 1598. L'Inquisition sévit contre les hérétiques. Enfermés dans des cellules, affamés, torturés, ces derniers reçoivent à la veille de leur exécution sur le Campo dei Fiori la visite d'un inquisiteur pour les inciter à se repentir et à reconnaître publiquement leurs fautes.Venu prendre des « leçons d'Inquisition », un carme d'Avila demande à suivre la dernière nuit d'un condamné. Malgré sept ans de prison et de tortures, celui-ci ne s'est jamais repenti. Son no... >Voir plus
Acheter ce livre sur

LirekaFnacAmazonRakutenCultura
Critiques, Analyses et Avis (32) Voir plus Ajouter une critique
3,93

sur 80 notes
5
7 avis
4
19 avis
3
3 avis
2
1 avis
1
0 avis

LaBiblidOnee
  05 mars 2022
Après le magnifique billet d'Eduardo (Creisifiction), j'ai su que je lirai ce roman sur l'Inquisition : Une religion qui veut s'imposer comme moyen de gouverner le monde en tuant ceux qu'elle perçoit comme « hérétiques », ça rappelle encore malheureusement des choses aujourd'hui. L'expérience des uns ne sert visiblement pas de leçon aux autres…

Dans "La nuit du bûcher", un carme espagnol vient à Rome pour apprendre à débusquer plus efficacement les hérétiques qui simuleraient leur chrétienté, à mieux les torturer, mieux les convertir (c'est sûr que ça fait envie)… Et mieux les brûler ! Car on ne brûle pas de la même manière un hérétique converti et un non converti - ce dernier aura droit au bûcher de bois vert qui se consume extrêmement lentement.

Notre carme se fait donc une fierté d'apprendre avec les plus grands inquisiteurs afin de pouvoir propager ce savoir chez lui, comme par exemple comment exploiter la jeunesse malléable, les enfants des familles pour dénoncer les parents ou toute parole suspecte prononcée à la maison ou par des proches… L'un d'entre eux n'a-t-il pas fermé ses fenêtres devant le spectacle d'un bûcher ? Hérétique ! La délation est, de manière générale, un devoir pour prouver que l'on est un chrétien zélé pratiquant et non un vague semblant de converti.

Les simples sympathisants de l'Inquisition qui ne se mouillent pas - « Les personnes vivant dans le péché de l'indifférence, en d'autres terme : enclins à l'hérésie » - sont donc tués aussi, mais rassurez-vous ils ont des morts plus douces comme la pendaison. Et puis jamais d'écartèlement c'est interdit, on n'est pas des bêtes… « Nous appliquons consciencieusement ces préceptes de pitié et de compassion ».

L'idée est que « Tant que les hérétiques ne se rétracteront pas, tant que les païens ne se feront pas baptiser et tant qu'il n'y aura pas qu'un seul bercail et un seul berger, il n'y aura pas d'ordre dans toutes ces régions ».

Les livres sont évidemment les premiers craints et sacrifiés, qui permettent aux idées de se diffuser et, surtout, aux âmes libres de réfléchir par elles-mêmes, et donc de risquer de se détacher du dogme auquel on veut les attacher et les soumettre.
« Le véritable danger ce sont les livres (…). La méthode souveraine dans le combat contre l'hérésie était de réduire à néant tous les livres, auteurs et lecteurs louches parce qu'il n'y aurait pas d'ordre dans le monde tant que vivraient des hommes qui feraient l'expérience de penser par eux-mêmes. »
Et si pour arriver à cela, les bûchers individuels ne suffisent plus, qu'à cela ne tienne : il faudra interner les gens à grande échelle, pour les brûler par milliers…

Alors très vite, à travers les mots que fait prononcer Sandor Marai à son évêque pour défendre l'Inquisition de l'Eglise, le lecteur attentif percevra non-seulement, dans un premier temps, les failles et l'inhumanité d'un raisonnement poussé à l'extrême, que l'on retrouve aujourd'hui dans d'autres religions.

Mais, dans un second temps, il y percevra aussi une dénonciation plus large des méthodes et arguments avancés, qui ont pu être utilisés plus tard par d'autres dictatures politiques : En faisant parler de grands inquisiteurs, Sandor Marai suggère des superpositions de lieux, de temps et d'agissements, créant une réflexion plus vaste. La délation, les rafles, les corps brûlés, ça ne vous rappelle rien ? Voilà à quoi mènent toujours ces raisonnements et arguments, nous avertit-il de manière plus ou moins subliminale.

« Alors oui, avec le temps, il deviendra réellement un chrétien, c'est à dire une créature qui ne pose pas de questions et ne discute pas, parce qu'il a la certitude que l'univers de la chrétienté est le plus parfait de tous. C'est pourquoi il est souhaitable d'exclure tous ceux dont on peut supposer que le doute est resté vivant dans leur âme. Viendra un temps où il faudra enfermer les suspects en groupe, sans discernement, sans tenir compte de l'individu. »
« Arrivera une époque où l'on regroupera sans ambages ni perte de temps tous ceux qui seront soupçonnés d'hérésie à cause de leur origine ou pour d'autres raisons, dans des champs clos par des barrières de fer, pour des périodes plus ou moins longues. » « Quand le temps sera venu, il enverra les coupables non pas par un mais par groupes entiers, plusieurs centaines d'hommes à la fois, dans l'autre monde. »

Roman réflexion plus qu'émotion, il m'a peut-être manqué, pour en garder un plus grand souvenir à terme, de m'enflammer pour un personnage ou une intrigue. A la place, l'auteur instaure un léger suspense bienvenu sur l'issue de ce récit, et parvient à ne pas nous rendre antipathique son carme inquisiteur. D'une grande fluidité, ces 280 pages ont par ailleurs le bon goût de nous épargner nombre de détails, descriptions et pratiques de cette période. Vous n'y trouverez donc pas la reproduction de grands procès à sensation, ni de scènes insoutenables de torture. Mais en se focalisant sur celle emblématique du bûcher, la logique qui y mène ainsi que les méthodes utilisées pour y parvenir, l'auteur génère une réflexion qui demeure malheureusement universelle et intemporelle : A cette logique inquisitoriale, sous les mots des hauts dignitaires de l'Eglise qui la défendent et la propagent, se superposent les logiques, justifications et modèles d'autres types de dictatures comme par exemple les exterminations nazies, ou encore les extrémistes religieux actuellement. « Dieu a besoin du Diable ». A travers sa plume et ses tournures, Sandor Marai parvient même à nous transmettre le sentiment de sa propre ironie à travers les arguments qu'il prête aux inquisiteurs (comme dans l'extrait que j'ai posté à part en citation). Il tente ainsi de démontrer ce que l'on sent être pour lui la bêtise des arguments d'autorité de ceux qui exercent le pouvoir.

Le carme narrateur sera-t-il satisfait de sa formation romaine, ou le fait d'approfondir cette doctrine et de pousser ses idées au bout du raisonnement lui en fera-t-il voir les limites…? L'homme est-il fait pour être un mouton, ou un être doté du libre arbitre…?

En écrivant cette lettre au nom de son personnage, Sandor Marai écrit en réalité un réquisitoire contre l'inquisition et tous les pouvoirs totalitaires, qui reprennent à chaque fois les mêmes arguments d'autorité pour justifier leurs propres horreurs, copiées-collées.

« Car maintenant il ne s'agit pas de savoir qui a raison. Maintenant ce qui compte, c'est de savoir qui possède la force de faire croire au monde sa propre vérité. »
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          6345
Creisifiction
  21 mars 2021
Sándor Márai est sans aucun doute, avec Stefan Zweig, Joseph Roth et Arthur Schnitzler, un des plus grands écrivains issus de cette effervescence culturelle et artistique qui aura traversé la Mitteleuropa au début du XXème siècle. Témoin direct comme eux de la disparition de l'Empire austro-hongrois et, plus particulièrement comme Zweig et Roth, de la montée des totalitarismes, après avoir connu le succès et la reconnaissance de ses compatriotes, Sándor Márai sera lui-aussi contraint à l'exil, son oeuvre condamnée à un long oubli, avant d'être enfin réhabilitée (à titre posthume), reconnue et intégrée au patrimoine littéraire de son pays d'origine, la Hongrie. Bénéficiant au départ, comme Zweig, d'une éducation bourgeoise (et aristocratique de surcroît, pour ce qui concerne Márai), à la fois cosmopolite, libérale et éclairée, il défendra longtemps un idéalisme dont les référentiels moraux et éthiques sont en train de se désagréger rapidement en Europe («Tant qu'on me laissera écrire, je montrerai qu'il fut une époque où l'on croyait en la victoire de la morale sur les instincts, en la force de l'esprit et en sa capacité de maîtriser les pulsions meurtrières de la horde», écrit-il, par exemple, en 1935). Avec l'ascension progressive et spectaculaire des régimes fascistes et totalitaires sur une grande partie du continent européen, au fil des évènements dramatiques d'un siècle tourmenté et affichant le même âge que lui (Sándor Márai est né en 1900), son idéalisme, ancré dans de solides valeurs morales et dans la force de l'esprit humain, se verra peu à peu teinter d'un certain pessimisme et scepticisme quant aux capacités de l'homme à maîtriser ses pulsions de destruction.
LA NUIT DU BÛCHER (1974), n'est pas, malgré les apparences, une oeuvre dont les arcanes semblent totalement commodes à pénétrer, y compris par un lecteur avisé, habitué et amateur du genre. Présenté comme un roman historique autour de l'Inquisition à Rome à la toute fin du seizième siècle, rédigé sous la forme d'une longue missive adressée par un jeune carme, inquisiteur espagnol à ses frères condisciples de l'ordre crée depuis peu par St Jean de la Croix et qu'il avait laissés à Avila, d'où il était parti pour un long pèlerinage à Rome afin de venir s'instruire auprès de «l'Office suprême de l'Inquisition », haut-lieu «où on en savait davantage que partout ailleurs », ce récit pourtant tout à fait clair, classique, structuré, à la fois érudit et élégant (saluons au passage la belle traduction de Catherine Fay) risque néanmoins, une fois sa lecture entamée , de susciter très rapidement un vague sentiment de perplexité, voire de frustration chez le lecteur qui s'attendrait à un peu d'action, ou à des vrais récits de procès diligentés par le Saint Office, ou bien à des reconstitutions détaillées d'interrogatoires sous torture, voire même, pourquoi pas, à quelques dialogues chargés de sous-entendus entre inquisiteurs et hérétiques tout aussi emblématiques que celui pressenti par l'intervention ici de l'hérétique des hérétiques, Giordano Bruno lui-même, dont pourtant notre lecteur ayant déjà parcouru plus de deux tiers du volume, et probablement beaucoup moins vaillant qu'au départ, n'entendra en fin de compte le moindre son de voix !
Ce n'est pas une lecture, de mon point de vue, qu'il faut balayer trop vite, c'est une lecture à ne pas consommer trop «verte», au risque de paraître alors, non pas franchement indigeste, mais tout de même quelque peu insipide...Certes, nous apprenons beaucoup de choses sur le protocole strict régissant la préparation des giustizie (justices, nom donné aux exécutions publiques à Rome) et sur la confrérie chargée de leur encadrement. Néanmoins, il n'y pas d'intrigue à proprement parler, pas de grandes révélations ou de rebondissements spectaculaires, pas de héros clairement identifiables, pas la moindre trace de défiance envers la voix du maître, aucun acte ourdi dans l'ombre, aucun jugement silencieux susceptible de désavouer l'autorité suprême ou la doctrine du Saint-Office ! Sándor Márai, en fin observateur de l'âme et de la psychologie humaine, préfère attaquer le problème du mal par l'angle de la subjectivité et de l'inquisiteur, son approche se fait par le point de vue intérieur de l'homme qui a une croyance totale et absolue dans les valeurs qu'il prône et à qui «tout ce que le Saint-Office proclame et accomplit semblait naturel et juste, à l'instar d'un être raisonnable et sain d'esprit qui ne doute pas de la réalité de la nature, de la lumière du soleil ou de l'air».
Arrivé à Rome, notre jeune inquisiteur espagnol sera accueilli chaleureusement au sein de la charitable et sympathique Confraternita di San Giovanni Decollato. "Au couvent de Saint Jean-Décollé, ils attendaient minuit, le moment où arrivait l'émissaire avec la nouvelle qu'à l'aube il y aurait une giustizia sur quelque place publique à Rome et qu'on aurait besoin du travail des confortateurs cette nuit-là. Chacun de ces hommes était un croyant choisi pour sa dévotion. Aucun salaire n'étant attribué à cette besogne de la nuit, c'est gratuitement, avec générosité, qu'ils acceptaient d'accomplir, jusqu'à minuit et plus tard si nécessaire, le grand devoir qui consistait à fortifier l'âme de ceux qui partaient à la mort". le jeune carme espagnol (nous ne connaîtrons ni son nom, ni son âge exact) découvrira ainsi, peu à peu, lors d'un séjour fort agréable et instructif le fonctionnement de cette «confrérie charitable aux nobles intentions».
LA NUIT DU BÛCHER est généralement considéré comme un réquisitoire d'une grande subtilité contre toutes les formes de totalitarismes et contre l'emprise que ceux-ci sont susceptibles d'exercer sur la capacité de discernement des hommes. Fruit de l'expérience de vie de l'auteur, marqué profondément par la guerre, les régimes totalitaires, l'exil, la pertinence de cette analyse n'est absolument pas à être questionnée. Il n'est pas nécessaire, me semble-t-il, de rappeler qu'au cours de l'histoire de l'humanité aucun système de croyances n'aura exterminé autant d'êtres humains que l'Eglise catholique. Les parallélismes idéologiques sont nombreux : la déshumanisation de l'hérétique qui était systématiquement recherchée, ce jusqu'au pied du bûcher, l'annihilation de toute volonté de résistance, les purges à grande échelle, y compris en interne à l'Eglise elle-même, la promotion de la délation, la condamnation de tout esprit critique et de toute diffusion d'un savoir s'opposant à la pensée unique... Sándor Márai nous rappelle d'ailleurs à propos de ce dernier point, en note de bas de page, le célèbre mot prononcé par Le Cardinal de Retz : «Les hommes ne croient rien tant que ce qu'ils ne comprennent pas». le message est clair : Circulez ! Il n'y a rien à comprendre, il suffit d'y croire !
Notre carme espagnol annonce d'emblée qu'il écrit sa lettre depuis Genève, en Helvétie. Pourquoi à la fin de son séjour romain, va-t-il décider de ne plus rentrer en Espagne ? Serait-on en mesure d'espérer qu'un réveil de conscience sonnera enfin pour notre "héros" inquisiteur ? A partir de quel moment le germe d'une dissidence peut s'instiller dans un esprit en état de «croyance absolue» ? Cesserait-on vraiment par ailleurs, d'une fois pour toutes, de croire en quelque chose d'absolu ? Quand l'homme cessera de croire au mythe d'un «Seul Berger et un Seul Troupeau» ? Cessera-t-il enfin un jour de vouloir créer puis chasser l'hérétique ?
Notre élève espagnol n'entendra-t-il au siège romain de l'Inquisition de la part de Son Excellence même, le Cardinal Bellarmino, que «bien que certains d'eux soient réduits en cendres, leur procès n'a pas de fin (...) il se peut que l'inquisiteur ait besoin de l'hérétique» ?
Au moment de sa condamnation, au bout de sept longues années de procès, Giordano Bruno n'intentera plus aucun recours, ne prononcera plus aucune parole. Tout au long de sa dernière nuit avant la giustizia, il restera totalement indifférent aux requêtes des confortateurs et ne manifestera aucun repentir à l'approche du terrible supplice du bûcher, refusant d'embrasser le crucifix et de regarder ses bourreaux.
Sommes-nous irrémédiablement condamnés à la dialectique du maître et de l'esclave ? L'exil, qu'il soit extérieur ou intérieur, serait-il un moyen acceptable d'échapper à ce que Hegel avait appelé «la lutte à mort pour la reconnaissance» propre à la condition humaine?
«Chi' e vuol aper convien che prima mora» («Il y a une clarté que l'homme ne peut percevoir qu'au seuil de la mort») Michel-Ange.
LA NUIT DU BÛCHER est peut-être avant tout un roman de la maturité, de la lucidité et du désenchantement.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          255
Fortuna
  26 avril 2018
Fin du 16ème siècle en pleine Inquisition, un jeune carme espagnol quitte sa ville Avila avec d'autres pèlerins pour rejoindre Rome. Il a pour but de parfaire ses connaissances en matière de lutte contre les hérétiques auprès des Italiens. Il est reçu par le consulteur Robert Bellarmin qui accepte qu'il soit initié aux pratiques des hérétiques pour mieux les reconnaître et les punir, c'est-à-dire majoritairement les envoyer au bûcher…La force et l'intérêt de son récit c'est de décrire de l'intérieur l'état d'esprit de ces hommes, aveuglés par la foi, persuadés d'agir pour le bien de ceux qu'ils qualifient d'hérétiques, décrivant en toute bonne foi les tortures infligées pour les faire avouer, les procès expéditifs puis l'exécution en place publique. Aucune haine ne les anime, simplement une conviction d'agir pour sauver le monde et les hommes d'un fléau. Et pour cela tous les moyens sont bons : dénonciations, trahisons, enfants incités à dénoncer leurs parents, les voisins, les familles, tous doivent signaler le moindre faux pas, la moindre phrase suspecte…Un climat que l'on peut retrouver dans toute dictature basée sur la parole unique et la terreur. C'est là que l'histoire de Sándor Márai qui a connu le nazisme et le communisme rejoint celle de L'Inquisition car les mêmes mécanismes sont en oeuvre.
Mais à la fin de son séjour notre carme va suivre la dernière nuit d'un condamné resté célèbre dans l'Histoire, Giordano Bruno. Et là, face à cet homme libre, que huit années de procès n'ont pas fait renoncer à ses convictions, il va être saisi du sentiment de l'inutilité et peut-être de la monstruosité de sa tâche…renforcée par une dernière conversation avec Robert Bellarmin et la lecture du « Manuel de l'Inquisiteur » de Nicolau Eymerich. Jetant le livre à l'eau, il choisit l'exil.
Livre puissant qui souligne l'extrême cruauté des hommes envers leurs semblables particulièrement lorsqu'elle sert une cause divine ou politique, en fait un pouvoir absolu qui s'arroge un droit de vie ou de mort sur tout individu, utilise la censure car les livres sont plus dangereux que les armes et la croyance beaucoup plus utile que la connaissance, et règne par la division. Et malheureusement toujours terriblement d'actualité.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          340
spleen
  13 août 2017
En 1598, un jeune moine castillan, originaire d'Avila, séjourne à Rome pour quelques mois chez ceux qui sont devenus maitres dans l'art de l'inquisition, il est là pour observer leur méthodes et les transmettre à ces frères en Espagne , nous appellerions cela "stage de perfectionnement" à notre époque . C'est un élève appliqué qui commence par apprendre l'italien puis assiste aux  veilles des "confortateurs", des hommes , certains laïcs, qui se réunissent pour inciter au repentir les hérétiques et vérifier  la sincérité des conversions .
L'inquisition, dans ce roman n'est en fait qu'un prétexte, un exemple historique du totalitarisme dans toutes ces formes, là, en l'occurrence la religion catholique pour un écrivain qui a fui sa Hongrie natale devenue communiste après avoir été nationaliste et proche du troisième Reich .
On ne peut s'empêcher de penser également à l'Holocauste lorsque le Padre Alessandro explique au jeune moine que les sentences individuelles ne suffiront pas ...
L'arrivée de l'imprimerie est perçue elle aussi comme dangereuse car échappant au contrôle de l'église et par la diffusion plus facile des oeuvres considérées comme hérétiques ou païennes  , on est pas loin des bûchers de livres .
On sait d'emblée que le moine ne retournera pas à Avila, qu'il choisit l'exil à Genève ; les raisons de son revirement ne sont pas uniquement dues , comme le résumé de l'ouvrage le laisse supposer ou la traduction du titre, à la dernière nuit avant son exécution de Giordani Bruno , un religieux qui ne renie rien et ne se laisse pas fléchir par les propos des confortateurs , ce qui ébranle fortement le jeune castillan , c'est un processus beaucoup plus complexe , lent et insidieux qui, à mon avis, vient aussi de sa dernière conversation avec le cardinal Bellarmin, celui qui l'avait accueilli lors de son arrivée et dont les paroles avant son retour en Espagne ouvrent une brèche dans la certitude du jeune homme , cela rejoint les convictions de l'écrivain lorsqu'il a lui même choisi l'exil comme le moine dont il nous conte l'histoire : la liberté de penser que l'on ne peut ôter à l'homme même en l'incarcérant, en muselant sa parole ou en le condamnant au feu du bucher !
Une écriture remarquable et un sujet de réflexion qui est toujours , malheureusement d'actualité .
Je vous encourage à lire ce texte parfois un peu ardu mais si marquant .
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          300
ATOS
  04 octobre 2017
On tranche, on brûle, on juge, on sentence, on chasse, on pend. Au nom d'une loi, au nom d'un dieu, ou au nom d'une idéologie. Tous les crimes contre l'humanité ont leurs penseurs. Discours ou prêche, défilé ou procession, à chacun ses martyrs, à des millions : des fosses communes ou le silence d'une montagne de cendres.
Livre indissociable de la vie de Sandor Marai. Fuyant la guerre, le fascisme, le stalinisme, son écriture récite la seule prière digne d'être lue parmi les hommes : « Savoir vaut davantage que croire ».
Nous sommes au 16e siècle. Rome. L'inquisition espagnole veut apprendre de la grande inquisition italienne. Procès, tortures, exécutions. On rédige, on instruit, on prend note. Grand traité, petit manuel du parfait inquisiteur. Giordano Bruno ne lâchera rien. L'univers infini, existe, nous le savons. Mais celui qui ne fait pas d'un dieu ou une d'une idéologie le centre du monde est coupable d'hérésie. Hérésie ...du grec αἵρεσις / haíresis : choix, préférence pour une idée ou pensée.
Un choix, ...une liberté. A parler librement, à penser librement. Penser par exemple qu'  « un homme est peut compter plus qu'un troupeau ». S'interroger : «  Qu'est-ce qui est préférable : l'insouciance dans un endroit où l'on ne peut rien écrire ouvertement ou l'inquiétude dans un autre où l'on peut scribouiller en liberté ? »
Ce qui est remarquable dans ce roman c'est la malheureuse éternité de ce qu'il contient et l'espoir qu'il recèle.
C'est également ce que ce 16e siècle, et les siècles qui l'ont précédé, colportaient déjà à notre porte.
Ce que l'histoire engendre, porte dans ses entrailles. Ce que l'on peut y lire, ce qu'il faudrait comprendre, ce qu'elle annonce.
« Là où l'on brûle les livres, on finit par brûler des hommes. » écrivait Heinrich Heine, .. et là où on brûle un homme, tout est fini.
Effroyable récit où l'on voit un peuple, une société entière, du plus petit au plus grand, du plus riche au plus pauvre, tous être certains.
Certains. Certains de ce qui est dit, proclamé, jugé, certains , sans qu'aucun doute, sans qu' aucune question ne viennent arrêter la main du bourreau. Assassins de bonne foi. Où commence la complicité , où s'arrête la soumission ? L'habit ne fait pas le moine, quelque que soit son obédience.
Comment alors reconnaître un diable ou un bon dieu ? Et si tout cela , pour finir, ne regardait qu'eux..
Et quant aux hommes.. il leur reste l'avenir pour faire infiniment mieux.
Astrid Shriqui Garain


+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          256

Citations et extraits (34) Voir plus Ajouter une citation
LaBiblidOneeLaBiblidOnee   04 mars 2022
Tandis que j'attendais la mise à feu du bûcher au sein de cette foule impatiente du marché, je ne pus m'empêcher de penser à la bénédiction qu'était le christianisme qui avait canalisé les instincts sauvages de l'homme pour l'apprivoiser ainsi ! Oui, il n'existe plus trace ici à Rome des scènes qui, il y a un millénaire et demi, s'y déroulaient quotidiennement ! Par exemple, le repas des fauves sur la piste de cet abattoir nommé Colisée où l'on jetait des chrétiens à la gueule des lions, des ours et des chacals ! Ou au forum lorsque, au temps de la République de Rome et de Gracchus, on fourrait les opposants politiques dans des tonneaux bourrés de vipères ! (...) Comme tout est différent à présent ! Un simple bûcher installé au centre du Campo dei Fiori, un bûché élaboré avec savoir-faire dont quelqu'un comme moi, ayant assisté à quelques exécutions de ce genre, était à même de constater la qualité : le fagot était constitué de branche sèches (...), on pourrait être sûr que le bois prendrait vite, que tout serait fini rapidement et qu'ensuite nous pourrions aller dormir.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          234
spleenspleen   31 juillet 2017
"Viendra le temps " , en disant cela, il écarquilla involontairement les yeux comme s'il lisait dans l'avenir, "viendra le temps où l'on ne pourra plus sévir de façon individuelle mais où il faudra réunir et mettre à part tous les suspects ensemble . Le diable fait des tours et des détours , il soumet tout le monde à la tentation. Arrivera une époque où l'on regroupera sans ambages ni perte de temps tous ceux qui seront soupçonnés de tomber un jour dans le péché d'hérésie , à cause de leur origine ou pour d'autres raisons , dans des champs clos par des barrières de fer pour des périodes plus ou moins longues ... mais en général il vaudra mieux que ce soit pour longtemps . Un tel lieu de détention ceinturé de barrières de fer , permettra de surveiller en même temps des groupes d'hommes plus importants ... Certes, il est vrai que les hommes ont les moyens de différencier le Bien du Mal avec leur intelligence . Mais pour cela il faut de la Miséricorde .
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          120
SachenkaSachenka   05 mars 2020
[...] ils avaient commandé aux héroïques aventuriers espagnols de partir au-delà des océans et de rapporter l'or indien en Europe. Ils l'ont bel et bien et cet or a infecté l'Europe telle la vérole. Tous ont attrapé la maladie de l'or comme on attrape la gale, les cours royales, les administrations, les diplomates, les religions, les prêtres, les courtisans et les grandes dames, les croyants et les incroyants... À présent, tout est sali par l'or chez nous.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          90
KiyoakiKiyoaki   12 avril 2020
Le silence était celui de l'intervalle suspendu entre l'éclair et le tonnerre, ces quelques secondes où le monde sombre dans le vide et où le soleil tourne autour de la terre dans une torpeur engourdie. L'homme nu attaché à un poteau sur le bûcher n'abaissait pas son regard sur les fidèles. Il ne regardait pas non plus les fenêtres aux étages des maisons. Et je dois ajouter, aussi attristant que cela puisse être, qu'il ne levait pas non plus les yeux vers le ciel.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          70
FortunaFortuna   24 avril 2018
Ils ne s'encombraient pas de questions théologiques et ils ne connaissaient qu'une obligation : croire, croire les yeux fermés et accomplir tout ce qui pouvait aider l'Inquisition à éradiquer la vermine du troupeau des croyants.
Commenter  J’apprécie          110

Videos de Sándor Márai (11) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Sándor Márai
Le 29 mars 2014, l'émission “Une vie, une oeuvre” diffusée tous les samedis sur France Culture, était consacrée à l'évocation de l'écrivain hongrois Sándor Márai (1900-1989). Par Laetitia Le Guay. Réalisation : Ghislaine David. Sándor Márai s’est imposé comme l’auteur hongrois le plus lu en France, avec des romans construits comme des thrillers, autour de secrets de famille, d’événements mystérieux du passé (“Premier Amour”, “Les Braises”, “L’héritage d’Esther”, “Les Mouettes”, “La Sœur”). L’ascendant d’un être sur un autre, les limites du langage, l’étrangeté de soi à soi-même et au monde sont des thématiques récurrentes d’un univers romanesque aux récits implacables ; univers à la violence sourde dont la psychanalyse n’est jamais très loin. La vie de Sándor Márai fut itinérante : européenne et quasi-vagabonde dans la jeunesse, pour fuir la Terreur Blanche de 1919 ; hongroise pendant vingt ans ; américaine et italienne après le passage de la Hongrie dans la sphère soviétique et le choix par Márai de l’exil. Au-delà des circonstances politiques, le voyage est un mode d’être pour Sándor Márai, « une appréhension sensuelle du monde », écrit-il dans son “Journal”, « peut-etre la seule vraie passion de ma vie».». De plus en plus solitaire et difficile matériellement, mais fertile sur le plan littéraire, l’exil mènera Márai de New York à Salerne, en Italie, puis en Californie où il se donnera la mort à 89 ans, quelques mois avant la chute du mur de Berlin. Témoin de la disparition du monde du 19e siècle, observateur du destin d’une Europe malmenée par le fascisme puis le stalinisme, Márai médite de livre en livre (“Libération”, “Mémoire de Hongrie”, “Journal”), sur les totalitarismes et l’humain, dans une écriture limpide qui, au fil des années, se condense, pour devenir de plus en personnelle, fragmentaire, poétique. Il reste l’une des grandes voix de la Mitteleuropa, aux côtés de Stefan Zweig ou Thomas Mann qu’il admirait.
Avec la participation de :
Balázs Ablonczy, historien, directeur de l’Institut hongrois de Paris François Giraud, auteur du blog http://sandor-marai.blogspot.com Catherine Faye et Georges Kassai, traducteurs de Sándor Márai en français Gabrielle Napoli, collaboratrice à la Quinzaine littéraire András Kányádi, maître de conférences à l'Inalco, qui a publié sous sa direction “La Fortune littéraire de Sandor Marai” (collectif), Edition des Syrtes, 2012 Daniel Rondeau, écrivain, journaliste, diplomate Ibolya Virág, éditrice, traductrice, spécialiste de littérature hongroise Textes lus par Vincent Németh (ces textes de Sándor Márai sont tirés de) : “Les Confessions d'un bourgeois” “Les étrangers” “Journal” “Ciel et Terre”
Thèmes : Hongrie| 20e siècle| Littérature Etrangère| Presse Ecrite| Daniel Rondeau| András Kányádi| Sándor Márai
Source : France Culture
+ Lire la suite
autres livres classés : littérature hongroiseVoir plus
Acheter ce livre sur

LirekaFnacAmazonRakutenCultura





Quiz Voir plus

Jésus qui est-il ?

Jésus était-il vraiment Juif ?

Oui
Non
Plutôt Zen
Catholique

10 questions
1553 lecteurs ont répondu
Thèmes : christianisme , religion , bibleCréer un quiz sur ce livre