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Charles Zaremba (Traducteur)Natalia Zaremba-Huzsvai (Traducteur)
EAN : 9782264033819
368 pages
10-18 (14/11/2002)
4.34/5   601 notes
Résumé :
"Budapest, 1944. Arraché à sa famille, le narrateur, quinze ans, se retrouve tassé dans un wagon à bestiaux. Depuis que l'étoile jaune a fait de lui un paria, le jeune garçon enregistre ce qui lui arrive avec une minutie ingénue.
Une distance, qui fait la singularité parfois paradoxale de ce roman au thème devenu hélas familier. Après tout, ce voyage est peut-être une occasion de voir le monde. Un lever du soleil magnifique n'éclaire-t-il pas l'arrivée à Aus... >Voir plus
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« Je peux dire peut-être que, cinquante ans après, j'ai donné forme à l'horreur que l'Allemagne a déversée sur le monde (…), que je l'ai rendue aux Allemands sous forme d'art. » (L'holocauste comme culture)

Avec Etre sans destin, l'immense auteur hongrois Imre Kertész, nobélisé en 2002 pour « une écriture qui soutient la fragile expérience de l'individu contre l'arbitraire barbare de l'histoire », a véritablement transmué l'horreur et l'innommable en art. Et c'est ce qui, à mes yeux, fait de ce livre un objet unique qui, plus que tout autre livre sur la Shoah, répare et apaise. Car Imre Kertész ne se contente pas de témoigner, il ne tente pas d'analyser, encore moins de dénoncer, il crée, il recrée plus exactement un monde, celui des camps d'extermination nazis. Et c'est cette re-création, servie par une langue inouïe qui entre dans notre chair de lecteur, qui, paradoxalement, nous permet de sortir de l'hébétude dans laquelle l'horreur nous a initialement plongés, nous invitant à abandonner des réactions érigées comme autant de barrières défensives — indignation, rébellion, dégoût, déni, évitement…— pour nous conduire sur la seule voie possible, celle de l'acceptation.
« Je vais continuer à vivre ma vie invivable (…), il n'y a aucune absurdité qu'on ne puisse vivre tout naturellement, et sur la route, je le sais déjà, me guette, comme un piège incontournable, le bonheur. »

Pour Imre Kertész, déporté à l'âge de quinze ans parce que né juif, la confrontation avec l'absurdité de notre monde a lieu très tôt. D'autant que cette expérience primordiale se verra prolongée, approfondie, enrichie par plus de quatre décennies passées derrière le rideau de fer sous un régime au mode de gouvernement arbitraire et paranoïaque. Imre Kertesz se disait d'ailleurs convaincu qu'il n'aurait pas pu écrire son expérience dans les camps nazis s'il avait vécu sous un régime démocratique et libre. J'ignore s'il faut prendre ses paroles au pied de la lettre. Disons qu'il n'aurait probablement pas écrit l'oeuvre qu'il a écrite, imprégnée de la conviction qu'aucune destinée ne préside à nos existences, que celles-ci sont tout entières vouées à la contingence et à l'absurde, ce qui, pour lui, revient à dire qu'elles sont absolument libres. Imre Kertesz rejoint en cela Camus, dont la lecture, à l'âge de vingt-cinq ans, l'a, dit-il, profondément marqué, précisant qu'en hongrois, L'Etranger était traduit par « L'indifférent ». « Indifférent au sens de détaché du monde, de lui-même. Mais aussi au sens d'affranchi, c'est-à-dire d'homme libre. »
L'homme libre, l'homme affranchi pour Imre Kertesz, c'est l'homme sans destin : « S'il y a un destin, la liberté n'est pas possible; si, au contraire, ai-je poursuivi de plus en plus surpris et me piquant au jeu, si la liberté existe, alors il n'y a pas de destin, c'est-à-dire — je me suis interrompu, mais juste le temps de reprendre mon souffle — c'est-à-dire qu'alors nous sommes nous-mêmes le destin. »
Dès lors, il est inconcevable, absurde de se percevoir comme une victime. Car être victime, c'est devenir l'objet de quelqu'un ou de quelque chose; être victime, c'est subir. Or, on n'est victime de rien ni de personne, on vit juste des choses plus ou moins désagréables. Quand la vermine s'installe dans sa plaie à la hanche, notre héros est d'abord horrifié et s'acharne à la chasser, exercice parfaitement vain :
« Au bout d'un certain temps, je renonçai et me contentais de contempler cette voracité, ce grouillement, cette avidité, cet appétit, ce bonheur sans fard : d'une certaine façon, il me semblait les connaître un peu. C'est alors que je me rendis compte que je pouvais peu ou prou les comprendre, à bien y réfléchir. Finalement, j'en fus presque soulagé, les démangeaisons cessèrent presque. Mais je ne me réjouis pas pour autant, je restai un peu aigri - et je pense que c'est compréhensible, en fin de compte - mais dans l'ensemble, sans colère, juste un peu à cause des lois de la nature, pour ainsi dire. »

Et c'est cette même attitude, mélange unique d'apparente désinvolture, de fausse candeur et d'humour impitoyable, qu'il adopte à l'égard des Allemands, assimilés à une gigantesque machine anonyme et dépersonnalisée. Les Allemands réifient les Juifs? Il réifie les Allemands, faisant mine de reprendre à son compte l'argumentaire nazi selon lequel juifs et allemands n'appartiendraient pas à la même espèce :
« Et j'avais beau voir, par exemple, leur visage, leurs yeux ou la couleur de leurs cheveux, l'un ou l'autre trait particulier voire défaut, un bouton sur leur peau, j'étais totalement incapable de m'accrocher à quelque chose, j'étais à deux doigts de douter, effectivement, si ceux qui marchaient à côté de nous étaient en dépit de tout nos semblables, si, en définitive, ils étaient faits de la même substance que nous, au fond. Mais il me vint à l'esprit que ma façon de voir pouvait être erronée, puisque c'est moi qui n'étais pas de la même substance, naturellement. »
En retournant comme un gant l'horreur, en transformant le plomb en or, Imre Kertesz nous offre une lecture jubilatoire en même temps qu'une leçon de vie qui nous aide, ainsi que je l'écrivais en préambule, à accepter l'humaine condition pour ce qu'elle est : le plus souvent misérable, parfois admirable et surtout, jamais inéluctable. Au moment ultime où tout semble perdu, voici que se produit l'impensable, l'inexplicable, et le moribond se croyant acheminé vers les chambres à gaz, se retrouve à l'infirmerie où, pour la première fois depuis longtemps, il rencontre des détenus (médecins et infirmiers) qui ressemblent à des hommes, non à des squelettes dépenaillés. C'est aussi en ce lieu qu'il retrouve cette chose fragile et néanmoins tenace, déjà rencontrée depuis son arrivée au camp, une forme de résistance sourde et têtue qui anime certains hommes, comme cet infirmier qui, atterré par son extrême maigreur, lui apporte clandestinement deux fois par semaine de la viande en conserve et un morceau de pain.
« C'est alors que je compris, je crois, ces hommes. Car en recoupant toutes mes expériences, en assemblant tous les maillons de la chaîne, oui, il ne me restait aucun doute, c'était bien cela, même si je le connaissais sous une autre forme : en dernière analyse, ce n'était toujours que le même moyen, à savoir l'obstination - même si, je le voyais bien, c'était une forme très élaborée d'obstination, la plus efficace de toutes celles que je connaissais, et puis surtout, cela va sans dire, la plus utile pour moi, je ne pouvais pas le nier. »

L'acceptation n'implique pas la résignation, bien au contraire, elle implique de s'adapter aux circonstances, et de ne jamais oublier que chaque minute, chaque seconde à venir contient en elle un monde de possibles. Est-ce le fait de se concevoir comme un être absolument libre qui a sauvé Imre Kertész ? Est-ce le fait d'avoir transformé en art l'effroyable entreprise d'extermination de tout un peuple? Il a survécu. Et par deux fois : une première fois durant une année entière à Buchenwald-Auschwitz, une deuxième fois durant le reste de sa « vie invivable », lui qui dans un entretien à Florence Noiville, rappelait :

« Vous remarquerez que je ne me suis pas suicidé. Tous ceux qui ont vécu ce que j'ai vécu, Celan, Améry, Borowski, Primo Levi… ont préféré la mort. »
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Longtemps après avoir refermé le « si c'est un homme » je suis toujours hanté par ce livre. En ouvrant cet « être sans destin » je pensais me retrouver en terrain connu, éprouver les mêmes sensations qu'à la lecture de Primo Levi. du coup j'ai été très déstabilisé par la candeur, la passivité d'Imre Kertész. d'ailleurs j'ai longtemps pensé attribuer une note inférieure à ce livre, jusqu'à cette dernière partie, ces 30 dernières pages relatant son retour en Hongrie, un chapitre bouleversant, qui fait froid dans le dos, qui m'a mis K.O., que je relis en boucle depuis plusieurs jours. En effet, ici sont livrées les clés qui expliquent son comportement, son ressenti et là, je me suis senti aussi « coupable » que ses anciens voisins, heureux de le voir revenir vivant mais incapables désormais de le comprendre. Quand on lui demande ce qu'il ressent en retrouvant sa ville il répond « de la haine... envers tout le monde », envers ces gens qui ont vécu ou survécu pendant qu'il était à Buchenwald, envers ces gens qui lui parlent de son avenir, envers ces gens qui lui conseillent d'oublier ces atrocités sans se rendre compte de l'absurdité de leurs paroles.
«  … je commence tout doucement à voir qu'il y a une ou deux choses dont on ne peut visiblement jamais discuter avec des étrangers, des ignorants, dans un certain sens des enfants... »
J'ai lu dans la critique d'IreneAdler : « Ce texte confirme une autre chose : quelque soit le nombre de témoignages lus, quelque soit le nombre de point de vue abordé, nous resterons toujours de l'autre côté des barbelés. » . C'est exactement ça, une barrière infranchissable nous sépare à jamais de ces survivants.


« Moi aussi, j'ai vécu un destin donné. Ce n'était pas mon destin, mais c'est moi qui l'ai vécu jusqu'au bout, et j' étais incapable de comprendre que cela ne leur rentre pas dans la tête : que désormais je devais en faire quelque chose, maintenant, je pouvais ne pas m'accommoder de l'idée que ce n'était qu'une erreur, un accident, une espèce de dérapage, ou que peut-être rien ne s'était passé. Je voyais, je voyais très bien qu'ils ne comprenaient pas trop, mes paroles n'étaient pas vraiment à leur goût, l'une ou l'autre semblait même les irriter. »

« On ne peut pas – il fallait qu'ils essaient de comprendre cela – on ne peut pas tout me prendre, il m'est impossible de n'être ni vainqueur ni vaincu, de ne pas pouvoir avoir raison et de n'avoir pas pu me tromper, de n'être ni la cause ni la conséquence de rien ; je les suppliais presque d'essayer d'admettre que je en pouvais pas avaler cette fichue amertume de devoir n'être rien qu'innocent. Mais je voyais qu'ils ne voulaient rien admettre, et ainsi, prenant mon sac et ma casquette, après quelques gestes embarrassés, mouvements inachevés, au milieu d'une phrase inachevée, je suis parti. »

Une lecture bouleversante loin du sensationnalisme, de tout misérabilisme, très déroutante mais assurément indispensable.
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Bien sur, il existe une multitude de récits et de témoignages sur la Déportation et les camps pendant la Seconde Guerre Mondiale mais celui-ci a quelque chose de différent, d'unique.

Différent, parce qu'il faut, avant de commencer la lecture, essayer d'oublier tout ce que vous savez sur ce sujet, vous ne savez rien, vous n'avez jamais entendu parler de ce qui s'est passé dans les camps.

Unique, parce que vous allez être dans le corps, le cerveau, l'esprit d'un gamin de 15 ans, raflé dans un bus, jeté dans une prison puis dans un train qui le conduira, seul, sans même avoir revu sa famille, au bout d'un long voyage, dans un camp : celui d'Auschwitz.

Le tri sur le quai, le coiffeur, la douche ( la vraie avec de l'eau pour lui ), la désinfection, le repas si l'on peut appeler cela un repas, les kapos, les odeurs , les rumeurs qui font que dès le premier jour, on apprend ce que signifie ces fumées qui sortent sans discontinuer des cheminées. Tout cela à 15 ans alors que l'on était sensé venir juste travailler en Allemagne.

Trois jours plus tard, nouveau train, nouveau camp ( Buchenwald ) puis envoi en kommando extérieur pour travailler dans une usine.

C'est le récit de la vie quotidienne avec la faim pour principale compagne mais aussi le manque d'hygiène , les poux , la promiscuité, la peur, les maladies et enfin le Revier ( infirmerie ).

Il n'y a pas d'horreur, pas de description de scènes insoutenables seulement
si je puis dire, la survie dans cet univers au quotidien.

Tout est décrit avec un certain détachement qui peut dérouter au début mais qui s'avère terriblement efficace pour nous faire comprendre la découverte et l'appréhension de l'inimaginable et de l'insoutenable.

Après la libération et le difficile retour au pays, l'auteur nous expose sa théorie des petits pas. Selon lui, les bourreaux ne sont pas les seuls coupables, chacun en faisant un petit pas de trop, une concession de trop, a permis que tout cela arrive.

C'est évidement un livre bouleversant mais c'est surtout un livre qui propose une tout autre version, un autre regard sur ces horreurs et il vrai que l'on lit rarement sur les camps en pensant que ces pauvres gens ne pouvaient imaginer ce qu'ils allaient découvrir et subir et le choc que cela fut pour eux.

Quant à la théorie de l'auteur "sur les petits pas", il serait bon de l'avoir toujours à l'esprit.


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Je suis né en 1953, soit huit petites années après la fin de la seconde Guerre Mondiale et son cortège d'horreurs, dont certaines inédites dans l'histoire de l'humanité. Mon père, mon parrain et d'autres membres de ma famille ont pris part à ce conflit. Ma famille maternelle, native du Limousin, avait des amis proches à Oradour. Je suis donc né au sein d'une famille que ce terrible bouleversement a bouleversée, et qui par conséquent en parlait de manière récurrente. Mais dans leurs récits, leurs souvenirs, leurs anecdotes ou leurs allusions, il manquait un "mais"... et pas n'importe lequel : l'univers concentrationnaire, la solution finale, la Shoah... !
C'est à partir de l'acquisition du disque de Jean Ferrat - Nuit et Brouillard -en 1964, de ses passages télé et de ses interviews que j'ai commencé à me poser des questions et à en poser.
Était née une passion dévorante et obsessionnelle pour ce qui, à mon sens, est le Marqueur de l'histoire de l'homme et ce qui a structuré définitivement ma pensée et ma vision du monde.
J'ai donc lu beaucoup de "la littérature" (au sens noble du terme) ayant trait au sujet : Primo Levi, Robert Antelme, Charlotte Delbo, Ida Grinspan, Marceline Loridan-Ivens, Rudolf Vrba, Simone Veil, Jorge Semprun, Claude Lanzmann, le très controversé Filip Muller, Elie Wiesel, Jean Cayrol, Viktor Frankl, pour n'en citer que très peu et continue de le faire mais moins fréquemment que naguère.
J'avais, dans les rayons de ma bibliothèque, le livre de I. Kertész qui m'attendait, comme m'attendent beaucoup d'autres encore... que j'aurai peut-être encore le temps de découvrir.
Quelques mots pour qualifier le caractère original, unique de cette oeuvre :
"Être sans destin, du moins au début, c'est Candide dans un Auschwitz dont la fonction première – l'extermination – se dérobe à ses yeux et qui jette sur ce monde qu'il découvre des regards étonnés, impatients parfois mais jamais vraiment angoissés. Grâce à ce procédé, Kertész, le rescapé des camps devenu écrivain, s'efface complètement pour laisser vivre ce jeune narrateur – cet autre lui-même si différent et si lointain – au rythme des épreuves et des illusions qui sont les siennes. Subtil est ce dispositif narratif où l'auteur, dépouillé en quelque sorte de sa toute-puissance puisqu'il renonce à construire une histoire où les faits s'ordonnent et s'éclairent en fonction d'une fin qu'il connaît, se plie aux exigences d'une chronique..."
Chaque déporté, qu'il fut juif ou pas, a voulu témoigner de manière personnelle, authentique, "novatrice" sur ce qu'il a vécu. C'est pour cela que les témoignages d'un Robert Antelme, d'un Primo Levi, d'une Charlotte Delbo ont littérairement parlant, un caractère unique.
Il en va de même pour Kertész, qui a réussi une performance d'écriture inégalée dans le genre : celle de se dépouiller de l'adulte qu'il était devenu au moment de prendre la plume, pour retrouver l'adolescent de quinze ans qu'il était lorsqu'il a fait l'apprentissage de ce qu'était "un être sans destin".
Et le résultat est époustouflant, déroutant, déchirant.
Grâce à cette approche, grâce à cet angle de vue, grâce à cette chronique qu'il revit pas à pas, il nous permet de comprendre ce que fut la soi-disant "passivité" des victimes face à la froide organisation et la grande efficacité des bourreaux qui, en étant "peu nombreux" réussirent à exterminer des millions d'êtres humains.
Comme je l'ai déjà dit, ayant lu beaucoup sur ce thème, si l'émotion reste intacte, il est rare qu'un livre sur l'univers concentrationnaire nazi me surprenne vraiment.
- Être sans destin - m'a surpris.
Je voudrais terminer cette présentation en vous livrant un extrait dans lequel, l'auteur de retour à Budapest ( j'avais oublié... Kertész, prix Nobel de littérature 2002 est un juif hongrois...), rencontre un journaliste qui lui propose un peu d'argent contre le récit de "l'enfer" des camps... et voici ce qu'il lui répond sur ceux qui ne l'ont pas vécu appellent "l'enfer".
-"Alors je me l'imaginerais comme un endroit où on ne peut pas s'ennuyer ; cependant, ai-je ajouté, on pouvait s'ennuyer dans un camp de concentration, même à Auschwitz, sous certaines conditions, bien sûr. Il s'est tu un moment, puis il a demandé, mais déjà presque à contrecoeur, me semblait-il : " Et comment expliques-tu cela ?" , et après une brève réflexion, j'ai trouvé la réponse : "Le temps." " Comment ça, le temps ?" " Je veux dire que le temps, ça aide." " Ça aide... ?" " À quoi ?" " À tout", et j'ai essayé de lui expliquer à quel point c'était différent, par exemple, d'arriver dans une gare pas nécessairement luxueuse mais tout à fait acceptable, jolie, proprette, où on découvre tout petit à petit, chaque chose en son temps, étape par étape, le temps de passer une étape, de l'avoir derrière soi, et déjà arrive la suivante. Ensuite, le temps de tout apprendre, on a déjà tout compris. Et pendant qu'on comprend tout, on ne reste pas inactif ; on effectue déjà sa nouvelle tâche, on agit, on bouge, on réalise les nouvelles exigences de chaque nouvelle étape. Si les choses ne se passaient pas dans cet ordre, si toute la connaissance nous tombait immédiatement dessus..., sur place, il est possible qu'alors ni notre tête ni notre coeur ne pourraient le supporter - essayais-je d'une certaine manière de lui expliquer... Il a dit d'une voix blanche et sourde : " Je comprends." D'autre part, ai-je poursuivi, le problème, le désavantage, dirais-je, était qu'il fallait meubler le temps. J'avais vu par exemple, lui dis-je, des détenus qui vivaient depuis quatre, six ou même douze ans déjà - plus précisément : survivaient - en camp de concentration. Et donc ces quatre, six ou douze années, à savoir dans ce dernier cas, douze fois trois cent soixante-cinq jours, c'est-à-dire douze fois trois cent soixante-cinq fois vingt-quatre heures, et donc douze fois trois cent soixante-cinq fois vingt-quatre fois... et tout cela, à rebours, minute par minute, heure par heure, jour par jour ; c'est-à-dire qu'ils ont dû meubler tout ce temps d'une certaine manière. Mais d'autre part, ai-je ajouté, c'est justement ce qui les aidait, parce que si ces douze fois trois cent soixante-cinq fois,... vingt-quatre fois, soixante fois, et encore soixante fois leur étaient tombées dessus d'un seul coup, alors ils n'auraient sûrement pas pu les supporter comme ils avaient pu le faire - ni avec leur corps, ni avec leur cerveau. Et comme il se taisait, j'ai ajouté encore : " C'est à peu près comme ça qu'il faut se l'imaginer.' Et alors lui... tenant son visage à deux mains... sa voix plus sourde, plus étouffée, il a dit : " Non, c'est inimaginable", et pour ma part j'en convenais. Et je me suis dit que c'était apparemment pour cette raison qu'on préférait dire enfer, sans aucun doute..."
En conclusion, un très grand livre, une oeuvre magistrale, écrite - vous avez pu le voir - sans lyrisme, sans grandiloquence, sans effets... avec des mots vrais justes, forts, qui disent sans jamais porter de jugement(s)... ce qui donne à l'oeuvre une dimension tout à fait exceptionnelle.
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Même si toute guerre est meurtrière, la Seconde Guerre Mondiale se distingue des autres conflits par la Shoah, ce traumatisme profond qui continue à faire couler beaucoup d'encre, même parmi les écrivains contemporains. Quand on porte un regard objectif sur la production littéraire des soixante-dix dernières années, on constate qu'auteurs et public restent "fascinés" par l'extermination massive des Juifs par les Nazis.

Imre Kertész (1929-2016), écrivain hongrois juif, récipiendaire du prix Nobel de littérature 2002, est un survivant des "camps de la mort". Son roman "Etre sans destin" est un récit autobiographique écrit dans les années 60 mais publié seulement en 1975. Tout comme son narrateur, il fut arrêté, adolescent, à Budapest, puis déporté à Auschwitz et à Buchenwald. A travers le témoignage littéraire d'Imre Kertész, la fiction cède rapidement le pas à la réalité atroce et difficilement concevable des camps de concentration et d'extermination.

Bouleversant comme la grande majorité des récits sur la période, "Etre sans destin" tire son "originalité" non seulement de son caractère autobiographique poignant mais également du regard qu'il offre sur la Hongrie, une nation dont on parle peu en cours d'histoire et qui commit pourtant le crime de suivre Hitler dans son utopie politique et raciale. Aux côtés du narrateur, le lecteur vit l'expérience traumatisante de l'arrestation arbitraire, du manque d'informations, de l'impossibilité de comprendre la situation, de l'incapacité des victimes à agir pour leur libération et de l'engrenage infernal des jours de captivité.

A l'issue de la lecture, impossible de ne pas ressentir profondément les traumatismes du nazisme, ni de faire le lien avec les génocides actuels, que ce soit celui des homosexuels en Tchétchénie ou ceux qui frappent les Africains subsahariens. On pourrait penser que la Shoah, par son ampleur et ses séquelles, fut l'apogée d'une barbarie à jamais archivée mais force est de constater que l'Homme a la mémoire désespérément courte.

J'ai conscience que le mot "traumatisme" revient dans ce billet avec une régularité désespérante mais aucun autre terme ne me semble plus approprié à employer.


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C’était dommage, parce que ce spectacle, ce fumet firent naître dans ma poitrine déjà raidie un sentiment dont les vagues croissantes parvinrent à presser quelques gouttes plus chaudes de mes yeux déjà desséchés dans l’humidité froide qui baignait mon visage. Et malgré la réflexion, la raison, le discernement, le bons sens, je ne pouvais pas méconnaître la voix d’une espèce de désir sourd, qui s’était faufilée en moi, comme honteuse d’être si insensée, et pourtant de plus en plus obstinée : je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration.
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C'est à ce moment que notre attention fut attirée, plus sérieusement cette fois, par l'odeur. J'aurais du mal à la définir : elle était douceâtre et en quelque sorte gluante, elle rappelait un peu le produit chimique que je connaissais déjà, et tout cela à un point tel que je craignais que cela ne me fasse rendre le pain que je venais de manger. Nous n'avons eu aucun mal à trouver le coupable : c'était une cheminée, à gauche, du côté de la route, mais beaucoup plus loin. Renseignements pris auprès de notre chef, c'était une cheminée d'usine, cela se voyait tout de suite, mais beaucoup ont su tout de suite que, de surcroît, il s'agissait d'une tannerie. Effectivement, je me suis souvenu que le tramway passait devant une tannerie quant, autrefois, il m'arrivait d'aller avec mon père voir un match de football, le dimanche à Ujpest, et alors je devais toujours me boucher le nez. Par ailleurs, le bruit courait déjà qu'heureusement nous ne travaillerions pas dans cette usine : si tout allait bien, si le typhus, la dysenterie ou quelque autre épidémie ne se déclarait parmi nous, nous irions dans un endroit plus accueillant, nous assurait-on......
Quoi qu'il en fût, les gens se sont mis alors à s'affairer autour du chef de bloc et de ses deux aides, à aller et venir, à les interroger les accabler de questions et à échanger immédiatement les nouvelles, demandant par exemple s'il y avait une épidémie "Oui" - telle fut la réponse ; et ce qu'il arrivait aux malades ? "Ils meurent". Et les morts ? "On les brûle", nous a-t-on dit. A vrai dire il s'est avéré petit à petit, et je ne sais plus très bien de quelle manière, que cette cheminée, là en face, n'était en réalité pas la cheminée d'une tannerie, mais celle s'un "crématorium", c'est à dire d'un four d'incinération, comme on me l'expliqua.....
Mais dans le lointain, nous avons aperçu encore une cheminée, puis une autre, et encore une à l'horizon lumineux, et chaque fois, nous étions étonnés, deux d'entre elles crachaient de la fumée, comme la nôtre, et ceux qui distinguaient au loin derrière une sorte de forêt au feuillage rabougri, un nuage de fumée qui s'élevait, avaient sans doute raison, et ils se demandaient à juste titre selon moi, si l'épidémie était importante au point de faire tant de morts.
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pourtant c'est de ce moment-là que datent mes connaissances les plus précises. A cet instant-là , là-bas, en face, brûlaient nos compagnons de voyage, tous ceux qui avaient voulu monter dans les camions , qui s'étaient avérées inaptes aux yeux du médecin à cause de leur âge ou pour tout autre raison , de même que les petits enfants, leurs mères et les futures mères pour lesquelles ça se voyait déjà, comme ils disaient. Eux aussi étaient allés de la gare aux douches. Eux aussi avaient eu des explications concernant les crochets, les numéros, les modalités de la douche, exactement comme nous. Il y avait eu des coiffeurs, assurait-on, et ils avaient reçu un morceau de savon. Ensuite, eux aussi étaient entrés dans le local des douches où, à ce qu'on me dit, il y avait aussi des tuyaux et des pommes: sauf qu'on ne leur a pas envoyé de l'eau mais du gaz . Je n'ai pas appris tout cela d'un coup, plutôt petit à petit, complétant sans cesse mes connaissances avec de nouveaux détails , en ôtant quelques-uns, en laissant d'autres et en en rajoutant de nouveaux. Cependant,disait -on, ils sont très gentils avec eux, ils les entourent de soins et d'affection, les enfants chantent et jouent au ballon et l'endroit où on les asphyxie est très beau, il se trouve au milieu d'une très belle pelouse, d'un bosquet et de plates bandes-bandes: voilà pourquoi cela éveillait en moi une impression de plaisanterie, d'une espèce de blague de potache.
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Le gendarme a fini par se froisser et il a fait la remarque suivante : ‟Sales juifs, vous feriez des affaires avec les choses les plus sacrées!‟ Et d’une voix étranglée par l’indignation et le dégoût, il nous a juste adressé ce souhait : ‟Alors vous pouvez crever de soif!‟ Ce qui a fini par nous arriver.
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"Tu as dû en voir, jeune homme, des horreurs", a-t-il dit alors, mais je n'ai rien répondu. "mais, bon, a-t-il poursuivi, le principal, c'est que ce soit fini, passé,", et, tandis que son visage s'illuminait, il m'a montré les maisons parmi lesquelles nous cahotions et m'a demandé ce que je ressentais, de retour chez moi, à la vue de la ville que j'avais quittée. Je lui dis : "de la haine". Il se tait, mais remarque bientôt qu'il doit bien, hélas, comprendre ce sentiment. D'ailleurs, à son avis, "dans une situation donnée", la haine aussi a sa place, son rôle "et même son utilité", et il supposait a-t-il ajouté que nous étions d'accord, il savait bien qui je haïssais. Je lui ai dit :"tout le monde.". Il se tait à nouveau, cette fois plus longtemps, puis il reprend "tu as dû traverser beaucoup d'horreurs ?" et je lui réponds que cela dépend de ce qu'il entend par horreur. J'avais dû, dit-il alors avec une expression qui semblait assez gênée, beaucoup souffrir de privations, de la faim et j'avais vraisemblablement été battu, sans doute, et je lui dis : "naturellement". "Pourquoi mon garçon, s'est il alors écrié, mais je voyais qu'il commençait à perdre patience, dis tu à tout bout de champ "naturellement" à propos de choses qui ne le sont pas du tout?. Je lui dis :"Dans un camp de concentration, c'est naturel".
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« Être sans destin », de Imre Kertész, c'est à lire en poche chez Babel.
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Thèmes : suicide , biographie , littératureCréer un quiz sur ce livre

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