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Charles Zaremba (Traducteur)Natalia Zaremba-Huzsvai (Traducteur)
EAN : 9782264033819
368 pages
Éditeur : 10-18 (14/11/2002)
4.33/5   459 notes
Résumé :
"Budapest, 1944. Arraché à sa famille, le narrateur, quinze ans, se retrouve tassé dans un wagon à bestiaux. Depuis que l'étoile jaune a fait de lui un paria, le jeune garçon enregistre ce qui lui arrive avec une minutie ingénue.
Une distance, qui fait la singularité parfois paradoxale de ce roman au thème devenu hélas familier. Après tout, ce voyage est peut-être une occasion de voir le monde. Un lever du soleil magnifique n'éclaire-t-il pas l'arrivée à Aus... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (73) Voir plus Ajouter une critique
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milado
  28 juin 2014
Longtemps après avoir refermé le « si c'est un homme » je suis toujours hanté par ce livre. En ouvrant cet « être sans destin » je pensais me retrouver en terrain connu, éprouver les mêmes sensations qu'à la lecture de Primo Levi. du coup j'ai été très déstabilisé par la candeur, la passivité d'Imre Kertész. d'ailleurs j'ai longtemps pensé attribuer une note inférieure à ce livre, jusqu'à cette dernière partie, ces 30 dernières pages relatant son retour en Hongrie, un chapitre bouleversant, qui fait froid dans le dos, qui m'a mis K.O., que je relis en boucle depuis plusieurs jours. En effet, ici sont livrées les clés qui expliquent son comportement, son ressenti et là, je me suis senti aussi « coupable » que ses anciens voisins, heureux de le voir revenir vivant mais incapables désormais de le comprendre. Quand on lui demande ce qu'il ressent en retrouvant sa ville il répond « de la haine... envers tout le monde », envers ces gens qui ont vécu ou survécu pendant qu'il était à Buchenwald, envers ces gens qui lui parlent de son avenir, envers ces gens qui lui conseillent d'oublier ces atrocités sans se rendre compte de l'absurdité de leurs paroles.
«  … je commence tout doucement à voir qu'il y a une ou deux choses dont on ne peut visiblement jamais discuter avec des étrangers, des ignorants, dans un certain sens des enfants... »
J'ai lu dans la critique d'IreneAdler : « Ce texte confirme une autre chose : quelque soit le nombre de témoignages lus, quelque soit le nombre de point de vue abordé, nous resterons toujours de l'autre côté des barbelés. » . C'est exactement ça, une barrière infranchissable nous sépare à jamais de ces survivants.

« Moi aussi, j'ai vécu un destin donné. Ce n'était pas mon destin, mais c'est moi qui l'ai vécu jusqu'au bout, et j' étais incapable de comprendre que cela ne leur rentre pas dans la tête : que désormais je devais en faire quelque chose, maintenant, je pouvais ne pas m'accommoder de l'idée que ce n'était qu'une erreur, un accident, une espèce de dérapage, ou que peut-être rien ne s'était passé. Je voyais, je voyais très bien qu'ils ne comprenaient pas trop, mes paroles n'étaient pas vraiment à leur goût, l'une ou l'autre semblait même les irriter. »

« On ne peut pas – il fallait qu'ils essaient de comprendre cela – on ne peut pas tout me prendre, il m'est impossible de n'être ni vainqueur ni vaincu, de ne pas pouvoir avoir raison et de n'avoir pas pu me tromper, de n'être ni la cause ni la conséquence de rien ; je les suppliais presque d'essayer d'admettre que je en pouvais pas avaler cette fichue amertume de devoir n'être rien qu'innocent. Mais je voyais qu'ils ne voulaient rien admettre, et ainsi, prenant mon sac et ma casquette, après quelques gestes embarrassés, mouvements inachevés, au milieu d'une phrase inachevée, je suis parti. »
Une lecture bouleversante loin du sensationnalisme, de tout misérabilisme, très déroutante mais assurément indispensable.
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Gwen21
  15 juillet 2017
Même si toute guerre est meurtrière, la Seconde Guerre Mondiale se distingue des autres conflits par la Shoah, ce traumatisme profond qui continue à faire couler beaucoup d'encre, même parmi les écrivains contemporains. Quand on porte un regard objectif sur la production littéraire des soixante-dix dernières années, on constate qu'auteurs et public restent "fascinés" par l'extermination massive des Juifs par les Nazis.
Imre Kertész (1929-2016), écrivain hongrois juif, récipiendaire du prix Nobel de littérature 2002, est un survivant des "camps de la mort". Son roman "Etre sans destin" est un récit autobiographique écrit dans les années 60 mais publié seulement en 1975. Tout comme son narrateur, il fut arrêté, adolescent, à Budapest, puis déporté à Auschwitz et à Buchenwald. A travers le témoignage littéraire d'Imre Kertész, la fiction cède rapidement le pas à la réalité atroce et difficilement concevable des camps de concentration et d'extermination.
Bouleversant comme la grande majorité des récits sur la période, "Etre sans destin" tire son "originalité" non seulement de son caractère autobiographique poignant mais également du regard qu'il offre sur la Hongrie, une nation dont on parle peu en cours d'histoire et qui commit pourtant le crime de suivre Hitler dans son utopie politique et raciale. Aux côtés du narrateur, le lecteur vit l'expérience traumatisante de l'arrestation arbitraire, du manque d'informations, de l'impossibilité de comprendre la situation, de l'incapacité des victimes à agir pour leur libération et de l'engrenage infernal des jours de captivité.
A l'issue de la lecture, impossible de ne pas ressentir profondément les traumatismes du nazisme, ni de faire le lien avec les génocides actuels, que ce soit celui des homosexuels en Tchétchénie ou ceux qui frappent les Africains subsahariens. On pourrait penser que la Shoah, par son ampleur et ses séquelles, fut l'apogée d'une barbarie à jamais archivée mais force est de constater que l'Homme a la mémoire désespérément courte.
J'ai conscience que le mot "traumatisme" revient dans ce billet avec une régularité désespérante mais aucun autre terme ne me semble plus approprié à employer.

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Challenge ATOUT PRIX 2017
Challenge NOBEL
Challenge AUTOUR DU MONDE
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Hulot
  28 novembre 2020
Bien sur, il existe une multitude de récits et de témoignages sur la Déportation et les camps pendant la Seconde Guerre Mondiale mais celui-ci a quelque chose de différent, d'unique.
Différent, parce qu'il faut, avant de commencer la lecture, essayer d'oublier tout ce que vous savez sur ce sujet, vous ne savez rien, vous n'avez jamais entendu parler de ce qui s'est passé dans les camps.
Unique, parce que vous allez être dans le corps, le cerveau, l'esprit d'un gamin de 15 ans, raflé dans un bus, jeté dans une prison puis dans un train qui le conduira, seul, sans même avoir revu sa famille, au bout d'un long voyage, dans un camp : celui d'Auschwitz.
Le tri sur le quai, le coiffeur, la douche ( la vraie avec de l'eau pour lui ), la désinfection, le repas si l'on peut appeler cela un repas, les kapos, les odeurs , les rumeurs qui font que dès le premier jour, on apprend ce que signifie ces fumées qui sortent sans discontinuer des cheminées. Tout cela à 15 ans alors que l'on était sensé venir juste travailler en Allemagne.
Trois jours plus tard, nouveau train, nouveau camp ( Buchenwald ) puis envoi en kommando extérieur pour travailler dans une usine.
C'est le récit de la vie quotidienne avec la faim pour principale compagne mais aussi le manque d'hygiène , les poux , la promiscuité, la peur, les maladies et enfin le Revier ( infirmerie ).
Il n'y a pas d'horreur, pas de description de scènes insoutenables seulement
si je puis dire, la survie dans cet univers au quotidien.
Tout est décrit avec un certain détachement qui peut dérouter au début mais qui s'avère terriblement efficace pour nous faire comprendre la découverte et l'appréhension de l'inimaginable et de l'insoutenable.
Après la libération et le difficile retour au pays, l'auteur nous expose sa théorie des petits pas. Selon lui, les bourreaux ne sont pas les seuls coupables, chacun en faisant un petit pas de trop, une concession de trop, a permis que tout cela arrive.
C'est évidement un livre bouleversant mais c'est surtout un livre qui propose une tout autre version, un autre regard sur ces horreurs et il vrai que l'on lit rarement sur les camps en pensant que ces pauvres gens ne pouvaient imaginer ce qu'ils allaient découvrir et subir et le choc que cela fut pour eux.
Quant à la théorie de l'auteur "sur les petits pas", il serait bon de l'avoir toujours à l'esprit.

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karmax211
  06 août 2020
Je suis né en 1953, soit huit petites années après la fin de la seconde Guerre Mondiale et son cortège d'horreurs, dont certaines inédites dans l'histoire de l'humanité. Mon père, mon parrain et d'autres membres de ma famille ont pris part à ce conflit. Ma famille maternelle, native du Limousin, avait des amis proches à Oradour. Je suis donc né au sein d'une famille que ce terrible bouleversement a bouleversée, et qui par conséquent en parlait de manière récurrente. Mais dans leurs récits, leurs souvenirs, leurs anecdotes ou leurs allusions, il manquait un "mais"... et pas n'importe lequel : l'univers concentrationnaire, la solution finale, la Shoah... !
C'est à partir de l'acquisition du disque de Jean Ferrat - Nuit et Brouillard -en 1964, de ses passages télé et de ses interviews que j'ai commencé à me poser des questions et à en poser.
Était née une passion dévorante et obsessionnelle pour ce qui, à mon sens, est le Marqueur de l'histoire de l'homme et ce qui a structuré définitivement ma pensée et ma vision du monde.
J'ai donc lu beaucoup de "la littérature" (au sens noble du terme) ayant trait au sujet : Primo Levi, Robert Antelme, Charlotte Delbo, Ida Grinspan, Marceline Loridan-Ivens, Rudolf Vrba, Simone Veil, Jorge Semprun, Claude Lanzmann, le très controversé Filip Muller, Elie Wiesel, Jean Cayrol, Viktor Frankl, pour n'en citer que très peu et continue de le faire mais moins fréquemment que naguère.
J'avais, dans les rayons de ma bibliothèque, le livre de I. Kertész qui m'attendait, comme m'attendent beaucoup d'autres encore... que j'aurai peut-être encore le temps de découvrir.
Quelques mots pour qualifier le caractère original, unique de cette oeuvre :
"Être sans destin, du moins au début, c'est Candide dans un Auschwitz dont la fonction première – l'extermination – se dérobe à ses yeux et qui jette sur ce monde qu'il découvre des regards étonnés, impatients parfois mais jamais vraiment angoissés. Grâce à ce procédé, Kertész, le rescapé des camps devenu écrivain, s'efface complètement pour laisser vivre ce jeune narrateur – cet autre lui-même si différent et si lointain – au rythme des épreuves et des illusions qui sont les siennes. Subtil est ce dispositif narratif où l'auteur, dépouillé en quelque sorte de sa toute-puissance puisqu'il renonce à construire une histoire où les faits s'ordonnent et s'éclairent en fonction d'une fin qu'il connaît, se plie aux exigences d'une chronique..."
Chaque déporté, qu'il fut juif ou pas, a voulu témoigner de manière personnelle, authentique, "novatrice" sur ce qu'il a vécu. C'est pour cela que les témoignages d'un Robert Antelme, d'un Primo Levi, d'une Charlotte Delbo ont littérairement parlant, un caractère unique.
Il en va de même pour Kertész, qui a réussi une performance d'écriture inégalée dans le genre : celle de se dépouiller de l'adulte qu'il était devenu au moment de prendre la plume, pour retrouver l'adolescent de quinze ans qu'il était lorsqu'il a fait l'apprentissage de ce qu'était "un être sans destin".
Et le résultat est époustouflant, déroutant, déchirant.
Grâce à cette approche, grâce à cet angle de vue, grâce à cette chronique qu'il revit pas à pas, il nous permet de comprendre ce que fut la soi-disant "passivité" des victimes face à la froide organisation et la grande efficacité des bourreaux qui, en étant "peu nombreux" réussirent à exterminer des millions d'êtres humains.
Comme je l'ai déjà dit, ayant lu beaucoup sur ce thème, si l'émotion reste intacte, il est rare qu'un livre sur l'univers concentrationnaire nazi me surprenne vraiment.
- Être sans destin - m'a surpris.
Je voudrais terminer cette présentation en vous livrant un extrait dans lequel, l'auteur de retour à Budapest ( j'avais oublié... Kertész, prix Nobel de littérature 2002 est un juif hongrois...), rencontre un journaliste qui lui propose un peu d'argent contre le récit de "l'enfer" des camps... et voici ce qu'il lui répond sur ceux qui ne l'ont pas vécu appellent "l'enfer".
-"Alors je me l'imaginerais comme un endroit où on ne peut pas s'ennuyer ; cependant, ai-je ajouté, on pouvait s'ennuyer dans un camp de concentration, même à Auschwitz, sous certaines conditions, bien sûr. Il s'est tu un moment, puis il a demandé, mais déjà presque à contrecoeur, me semblait-il : " Et comment expliques-tu cela ?" , et après une brève réflexion, j'ai trouvé la réponse : "Le temps." " Comment ça, le temps ?" " Je veux dire que le temps, ça aide." " Ça aide... ?" " À quoi ?" " À tout", et j'ai essayé de lui expliquer à quel point c'était différent, par exemple, d'arriver dans une gare pas nécessairement luxueuse mais tout à fait acceptable, jolie, proprette, où on découvre tout petit à petit, chaque chose en son temps, étape par étape, le temps de passer une étape, de l'avoir derrière soi, et déjà arrive la suivante. Ensuite, le temps de tout apprendre, on a déjà tout compris. Et pendant qu'on comprend tout, on ne reste pas inactif ; on effectue déjà sa nouvelle tâche, on agit, on bouge, on réalise les nouvelles exigences de chaque nouvelle étape. Si les choses ne se passaient pas dans cet ordre, si toute la connaissance nous tombait immédiatement dessus..., sur place, il est possible qu'alors ni notre tête ni notre coeur ne pourraient le supporter - essayais-je d'une certaine manière de lui expliquer... Il a dit d'une voix blanche et sourde : " Je comprends." D'autre part, ai-je poursuivi, le problème, le désavantage, dirais-je, était qu'il fallait meubler le temps. J'avais vu par exemple, lui dis-je, des détenus qui vivaient depuis quatre, six ou même douze ans déjà - plus précisément : survivaient - en camp de concentration. Et donc ces quatre, six ou douze années, à savoir dans ce dernier cas, douze fois trois cent soixante-cinq jours, c'est-à-dire douze fois trois cent soixante-cinq fois vingt-quatre heures, et donc douze fois trois cent soixante-cinq fois vingt-quatre fois... et tout cela, à rebours, minute par minute, heure par heure, jour par jour ; c'est-à-dire qu'ils ont dû meubler tout ce temps d'une certaine manière. Mais d'autre part, ai-je ajouté, c'est justement ce qui les aidait, parce que si ces douze fois trois cent soixante-cinq fois,... vingt-quatre fois, soixante fois, et encore soixante fois leur étaient tombées dessus d'un seul coup, alors ils n'auraient sûrement pas pu les supporter comme ils avaient pu le faire - ni avec leur corps, ni avec leur cerveau. Et comme il se taisait, j'ai ajouté encore : " C'est à peu près comme ça qu'il faut se l'imaginer.' Et alors lui... tenant son visage à deux mains... sa voix plus sourde, plus étouffée, il a dit : " Non, c'est inimaginable", et pour ma part j'en convenais. Et je me suis dit que c'était apparemment pour cette raison qu'on préférait dire enfer, sans aucun doute..."
En conclusion, un très grand livre, une oeuvre magistrale, écrite - vous avez pu le voir - sans lyrisme, sans grandiloquence, sans effets... avec des mots vrais justes, forts, qui disent sans jamais porter de jugement(s)... ce qui donne à l'oeuvre une dimension tout à fait exceptionnelle.
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bilodoh
  17 octobre 2014
À travers le regard d'un adolescent, un témoignage différent sur les camps de concentration, un récit autobiographique du prix Nobel de littérature 2002.

À Budapest, un garçon de quinze ans vit avec son père et sa belle-mère. Il ne comprend pas très bien pourquoi, mais son père doit partir pour un camp de travail. Arrêté lui-même plus tard, il échappe aux fours d'Auschwitz pour être envoyé à Buchenwald. Il y travaille et y dépérit, mais il a la chance que dans ce camp, on soigne les malades. Il pourra rentrer chez lui après un an de détention.

Ce garçon n'a pas l'étoffe d'un héros. Ce n'est pas un homme fort ni un rebelle qui s'échappe du camp. Ce n'est pas un leader ni un rusé négociateur pour se procurer des avantages. C'est seulement un jeune homme, étonné de ce qu'il voit, soucieux d'apprendre les règles pour « bien faire » comme pour tout ce qu'on fait dans la vie, apprendre donc les règles pour être un bon détenu. Un homme qui continue d'avancer avec le temps, de faire un pas de plus.

Dans ce livre, ce ne sont pas les atrocités ou les tortures sadiques qui sont décrites, mais plutôt la psychologie de ces gens ordinaires qui sont embarqués, trompés et qui espèrent toujours. Des gens qui continuent simplement d'appliquer leurs valeurs ordinaires : respecter l'autorité, suivre la foule, bien se comporter en société. Des gens dont la survie dépend de leur obstination plutôt que de leur héroïsme.

Un ouvrage à lire absolument pour voir autrement et peut-être comprendre les mécanismes de la machine sociale dont on fait partie.
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Citations et extraits (71) Voir plus Ajouter une citation
LutvicLutvic   08 juin 2021
[...] je ne pouvais pas avaler cette fichue amertume de devoir n'être rien qu'innocent.
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santorinsantorin   26 mars 2018
C'est à ce moment que notre attention fut attirée, plus sérieusement cette fois, par l'odeur. J'aurais du mal à la définir : elle était douceâtre et en quelque sorte gluante, elle rappelait un peu le produit chimique que je connaissais déjà, et tout cela à un point tel que je craignais que cela ne me fasse rendre le pain que je venais de manger. Nous n'avons eu aucun mal à trouver le coupable : c'était une cheminée, à gauche, du côté de la route, mais beaucoup plus loin. Renseignements pris auprès de notre chef, c'était une cheminée d'usine, cela se voyait tout de suite, mais beaucoup ont su tout de suite que, de surcroît, il s'agissait d'une tannerie. Effectivement, je me suis souvenu que le tramway passait devant une tannerie quant, autrefois, il m'arrivait d'aller avec mon père voir un match de football, le dimanche à Ujpest, et alors je devais toujours me boucher le nez. Par ailleurs, le bruit courait déjà qu'heureusement nous ne travaillerions pas dans cette usine : si tout allait bien, si le typhus, la dysenterie ou quelque autre épidémie ne se déclarait parmi nous, nous irions dans un endroit plus accueillant, nous assurait-on......
Quoi qu'il en fût, les gens se sont mis alors à s'affairer autour du chef de bloc et de ses deux aides, à aller et venir, à les interroger les accabler de questions et à échanger immédiatement les nouvelles, demandant par exemple s'il y avait une épidémie "Oui" - telle fut la réponse ; et ce qu'il arrivait aux malades ? "Ils meurent". Et les morts ? "On les brûle", nous a-t-on dit. A vrai dire il s'est avéré petit à petit, et je ne sais plus très bien de quelle manière, que cette cheminée, là en face, n'était en réalité pas la cheminée d'une tannerie, mais celle s'un "crématorium", c'est à dire d'un four d'incinération, comme on me l'expliqua.....
Mais dans le lointain, nous avons aperçu encore une cheminée, puis une autre, et encore une à l'horizon lumineux, et chaque fois, nous étions étonnés, deux d'entre elles crachaient de la fumée, comme la nôtre, et ceux qui distinguaient au loin derrière une sorte de forêt au feuillage rabougri, un nuage de fumée qui s'élevait, avaient sans doute raison, et ils se demandaient à juste titre selon moi, si l'épidémie était importante au point de faire tant de morts.
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ostinatoostinato   02 décembre 2009
pourtant c'est de ce moment-là que datent mes connaissances les plus précises. A cet instant-là , là-bas, en face, brûlaient nos compagnons de voyage, tous ceux qui avaient voulu monter dans les camions , qui s'étaient avérées inaptes aux yeux du médecin à cause de leur âge ou pour tout autre raison , de même que les petits enfants, leurs mères et les futures mères pour lesquelles ça se voyait déjà, comme ils disaient. Eux aussi étaient allés de la gare aux douches. Eux aussi avaient eu des explications concernant les crochets, les numéros, les modalités de la douche, exactement comme nous. Il y avait eu des coiffeurs, assurait-on, et ils avaient reçu un morceau de savon. Ensuite, eux aussi étaient entrés dans le local des douches où, à ce qu'on me dit, il y avait aussi des tuyaux et des pommes: sauf qu'on ne leur a pas envoyé de l'eau mais du gaz . Je n'ai pas appris tout cela d'un coup, plutôt petit à petit, complétant sans cesse mes connaissances avec de nouveaux détails , en ôtant quelques-uns, en laissant d'autres et en en rajoutant de nouveaux. Cependant,disait -on, ils sont très gentils avec eux, ils les entourent de soins et d'affection, les enfants chantent et jouent au ballon et l'endroit où on les asphyxie est très beau, il se trouve au milieu d'une très belle pelouse, d'un bosquet et de plates bandes-bandes: voilà pourquoi cela éveillait en moi une impression de plaisanterie, d'une espèce de blague de potache.
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mfrancemfrance   05 novembre 2016
"Tu as dû en voir, jeune homme, des horreurs", a-t-il dit alors, mais je n'ai rien répondu. "mais, bon, a-t-il poursuivi, le principal, c'est que ce soit fini, passé,", et, tandis que son visage s'illuminait, il m'a montré les maisons parmi lesquelles nous cahotions et m'a demandé ce que je ressentais, de retour chez moi, à la vue de la ville que j'avais quittée. Je lui dis : "de la haine". Il se tait, mais remarque bientôt qu'il doit bien, hélas, comprendre ce sentiment. D'ailleurs, à son avis, "dans une situation donnée", la haine aussi a sa place, son rôle "et même son utilité", et il supposait a-t-il ajouté que nous étions d'accord, il savait bien qui je haïssais. Je lui ai dit :"tout le monde.". Il se tait à nouveau, cette fois plus longtemps, puis il reprend "tu as dû traverser beaucoup d'horreurs ?" et je lui réponds que cela dépend de ce qu'il entend par horreur. J'avais dû, dit-il alors avec une expression qui semblait assez gênée, beaucoup souffrir de privations, de la faim et j'avais vraisemblablement été battu, sans doute, et je lui dis : "naturellement". "Pourquoi mon garçon, s'est il alors écrié, mais je voyais qu'il commençait à perdre patience, dis tu à tout bout de champ "naturellement" à propos de choses qui ne le sont pas du tout?. Je lui dis :"Dans un camp de concentration, c'est naturel".
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bilodohbilodoh   17 octobre 2014
Et malgré la réflexion, la raison, le discernement, le bon sens, je ne pouvais pas méconnaître la voix d’une espèce de désir sourd, qui s’était faufilée en moi, comme honteuse d’être si insensée, et pourtant de plus en plus obstinée : je voulais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration.
(Babel, p. 259)
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Videos de Imre Kertész (9) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Imre Kertész
Imre Kertész (1929-2016), l’Holocauste comme culture : Une vie, une œuvre (France Culture). Photographie : L'écrivain hongrois Imre Kertész, à Paris en 2010. © Olivier Roller/Divergences. Son site internet : http://www.olivierroller.com. Un documentaire de Virginie Bloch-Lainé, réalisé par Clotilde Pivin. Diffusion sur France Culture le 30 mars 2019. L'écrivain juif hongrois Imre Kertész a transformé son témoignage de la déportation en fiction, car selon lui le vocabulaire ne peut rendre compte de la folie qu'il y a connue. Plongée dans une œuvre clairvoyante et pessimiste, qui lui a valu le prix Nobel de littérature en 2002. « J’avais 24 ans quand je me suis réveillé à moi-même. Ce fut un moment irréel, d’ordre mystique. Cet appel que je ne comprenais pas bien était en totale contradiction avec ma façon de vivre, mais il fallait que j’y réponde : je devais écrire un livre qui serait tout à fait le mien. » Imre Kertész Auteur d’“Être sans destin”, le juif hongrois Imre Kertész n’a pas écrit de témoignage sur sa déportation, mais bien une fiction. Il jugeait impossible de témoigner sur Auschwitz, ne serait-ce que parce que le vocabulaire ne pouvait rendre compte de la folie qu’il y a connue. Son œuvre réfléchit à l’existence d’une éthique et à l’éventualité, pour l’Europe, de remettre en route la mise à mort à échelle industrielle. Dans “L’Holocauste comme culture”, Imre Kertész écrit : « Je peux dire peut-être que cinquante ans après, j’ai donné forme à l’horreur que l’Allemagne a déversée sur le monde (…), que je l’ai rendue aux Allemands sous forme d’art. » Né à Budapest en 1929 dans une famille juive modeste, Imre Kertész part à 5 ans dans un pensionnat car ses parents se séparent, et aucun ne décide de le garder avec lui. Lorsqu’il a 14 ans, en 1944, alors qu’il avait été chassé de l’école parce qu’il était juif, il est arrêté par les gendarmes, et déporté à Auschwitz. Il ignore ce qui l’attend. Il reste un an en détention et doit sa survie au fait d’avoir menti sur son âge : en prétendant avoir 16 ans et non 14, il est déclaré apte au travail et donc utile au camp, et ainsi, sauvé. Une fois libéré par les Américains et de retour en Hongrie où il apprend que son père est mort en déportation, Kertész vit sous le joug d’un second totalitarisme, et ce pendant 40 ans. On entend l’écrivain, dans ce documentaire, dire que cette autre dictature est peut-être ce qui l’a obligé à survivre au lieu de se suicider, comme Primo Levi et tant d’autres. Imre Kertész crée pour se sentir libre tout en vivant sous un régime autoritaire. Il gagne très modestement sa vie en écrivant de mauvaises comédies musicales, et met 13 ans à terminer “Être sans destin”, commencé en 1959. Publié en France en 1998, le roman se distingue d’autres textes de déportation par son absence de pathos. La psychanalyste Laurence Kahn explique en quoi ceci est la marque de fabrique de Kertész : il veut davantage que l’empathie et la plainte, qui autorisent la bonne conscience et la mémoire courte. D’autres romans suivront : “Liquidation”, “Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas” et “Le Refus”. Que ce soit dans ses textes de fiction ou dans ses journaux, “Journal de galère” et “L’Ultime auberge”, Kertész est pessimiste, féroce et sans moralisme.
Avec :
Clara Royer, biographe de Imre Kertész Guillaume Métayer, spécialiste de littérature hongroise, chercheur au CNRS Laure Barillas, docteure en philosophie, enseignante Laurence Kahn, psychanalyste
Lectures faites par Thibault de Montalembert.
Source : France Culture
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