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Georges Kassai (Traducteur)Zéno Bianu (Traducteur)
EAN : 9782253084471
500 pages
Le Livre de Poche (14/03/2008)
3.89/5   172 notes
Résumé :
Ilonka, Peter, Judit sont les acteurs d'un même drame. Chacun à leur tour, ils confient " leur " histoire comme on décline un rôle. L'épouse amoureuse et trahie. Le mari cédant à la passion. La domestique ambitieuse qui brise le couple. En trois récits-confessions qui cernent au plus près la vérité des personnages par un subtil jeu de miroirs, Sandor Marai analyse avec une finesse saisissante sentiments et antagonismes de classe. Mais, au-delà, c'est la fin d'un mon... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (40) Voir plus Ajouter une critique
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« Un beau jour, tu ne veux plus rien conserver pour toi-même, tu n'attends plus de la vie ni bien-être, ni apaisement, ni satisfaction, mais tu aspires à exister pleinement quitte à en mourir …..Alors ce jour là, tu éprouves le désir de connaître une passion dévorante. »

J'éprouve toujours la sensation de pénétrer à pas feutrés dans un roman de Sandor Marai. Lecture tout en contraste de deux confessions ; J'ai quitté Imma Monso qui est une auteure d'aujourd'hui, une battante et me voilà dans cette ambiance slave envoûtante, mélancolique, nostalgique avec en mains, ce roman exigeant, qui demande une lecture attentive.

Sandor Marai me convie, de son écriture élégante, à un plongeon dans l'âme humaine. Me voilà installée dans un salon de thé à Budapest, le café « Gerbeaud » sans aucun doute. L'auteur invite son lecteur à prendre place au milieu de son récit et à recevoir les confidences des trois intervenants : Ilonka, première épouse de Peter, Peter, et Judit, domestique chez les parents de ce dernier qui deviendra sa seconde épouse.

Sur un sujet somme toute banal, Sandor Marai nous offre l'histoire de la décomposition d'un mariage mais aussi de la décomposition d'un pays envahi, torturé, meurtri. C'est ce qui en fait aussi un témoignage de grande valeur : une étude de cette société hongroise de l'entre deux-guerres, celle d'Horthy mais aussi celle de l'après guerre sous le joug des communistes. Il parvient à embrassé plusieurs thèmes, celui de la Hongrie comme celui de l'intime, ou celui de l'écrivain désenchanté, amer, le grand ami Lazar de Peter.

Ce qui m'a le plus troublée, ce sont les confidences de Peter. A bien l'écouter, j'ai perçu dans l'écriture plutôt les méditations de l'auteur, je devenais dépositaire d'une part de son intimité. C'est amer, morose, mélancolique. Héritier lui-même de la grande bourgeoisie, je l'ai senti portant comme un fardeau les convenances de cette classe sociale pendant l'entre deux-guerres, avec ses codes, les usages en vigueur régissant les rapports aux autres classes sociales. Et en même temps, à travers les réflexions et le désenchantement de l'ami Lazar, la fin d'une certaine culture, d'un mode de vie. Peter évoque son questionnement sur le sens de la vie, sur la solitude, sur les femmes. Il décrit les sentiments humains avec subtilité, profondeur. A travers la question essentielle de Peter : peut-on se mentir à soi-même longtemps sans risque, nager à contre courant de ses propres aspirations, préserver les apparences, l'auteur ne se pose-t-il pas une question existentielle comme il pose la question de l'amour entre deux personnes issues d'un milieu différent.

Dans cette atmosphère d'une époque révolue propice aux confidences mezza voce, IIanka et Judit se sont épanchées. Elles ont parlé de leur vie sous le prisme individuelle de chacune mais j'ai reçu leur histoire avec plus de distance. IIanka, honnête, amoureuse, cultivée mais trahie et Judit, qui va intriguer auprès de Peter dès qu'elle comprend qu'elle suscite l'émoi chez celui-ci, réglant ainsi ses comptes avec une classe sociale qu'elle déteste, ce sera sa lutte des classes.

J'ai retenu la confession, le questionnement de Peter, et l'Histoire de la Hongrie qui est un déchirement pour l'auteur, j'ai ressenti sa détresse, c'est poignant et je me réjouis de ne pas avoir vécu sous de tels cieux. le récit démarre pendant l'entre deux guerres pour se prolonger jusqu'en 1979. Si j'ai bien compris, il y a deux romans en un seul, l'un paru en 1941 et l'autre qui sera terminé à San Diégo en 1979.

« Moi, je l'ai écoutée sans piper, jusqu'à l'aube. Ce qu'elle m'a raconté, on aurait dit un polar…. Elle m'a parlé de la vie chez les riches. »


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N'avez-vous jamais fait l'expérience d'un souvenir, par vous oublié, mais rapporté par celui ou celle qui l'a vécu avec vous ? Chacun de ceux qui nous ont connu détient une part de notre vérité. de notre histoire. Ma mémoire c'est les autres. 

Né avec le XXème siècle, à Košice (Cassovie), dans l'actuelle Slovaquie, cet immense écrivain hongrois, mort en exil en Californie, signe ici un roman psychologique subtil autour de son thème de prédilection : les chassé-croisé amoureux d'une bourgeoisie déclinante.
“Méfiez-vous de la vérité : elle commet toujours des erreurs” écrivait Romain Gary. La vérité est morcelée, comme une porcelaine brisée. Les Métamorphoses d'un mariage s'évertuent à recoller les morceaux. Certes, l'amphore ne retrouvera jamais son unité, il restera quelques fragments perdus dans la nuit de l'oubli. 


L'histoire débute avec l'ex-épouse, Ilanka, se poursuit avec l'ex-époux, Péter, et laisse enfin la parole à Judit, celle qui s'est invitée à la table de la bourgeoisie, celle qui a transgressé les lois d'airains des codes de classe et des sacrements du mariage.

De Pest à Buda, le lecteur recueille les souvenirs de ces personnages à travers les trois longs chapitres du livre. Il est le confident de l'intimité bourgeoise de ce mariage, mais davantage encore. Que ce soit autour d'une glace à la pistache dans un café de Budapest, autour d'un vin hongrois à la fermeture d'un bar ou lové dans les draps fins d'une garçonnière de Rome, le procédé littéraire, qui consiste à placer le narrateur face à un interlocuteur muet, crée tout de suite une intimité et une quasi absence d'intermédiation entre les « confessions du bourgeois » et le lecteur. Nous suivons ces vies sur plus de trente ans, de l'ambiance feutrée des salons mondains de l'entre-deux-guerre à l'occupation allemande puis bolchevik de la Hongrie. Le temps de l'écriture n'en est pas moins long puisque l'auteur débute son roman en 1949, à Pausilippe et en termine l'épilogue en 1979, à San Diego. Márai, aujourd'hui célébré dans son pays, mourra en exil, avant de voir le mur de Berlin s'effondrer, l'année de sa mort.

L'épure de la bourgeoisie s'étiole, s'érode, guerre après guerre, Péter en étant le dernier représentant, sous les yeux de l'écrivain, Lazar, chroniqueur du crépuscule. Malade de l'injustice, malade d'être un artiste sans spécialité, Péter est hanté par la solitude et le remords. Ilanka, finit à son tour par souffler sur “les braises” du souvenir de Judit, la bonne de la famille, et celle qui pensait faire une belle union ne récolte qu'un « divorce à Buda ». 

Márai Sandor se vit-il comme un passeur de flambeaux, forcé de témoigner du « monde d'hier » ? Ou est-ce la nostalgie qu'il expie tout au long des 500 pages de ce livre. Toujours est-il que l'auteur magyar surprend, il habite ses différents narrateurs de façon singulière et vraisemblable et ainsi donne à chacun des chapitres une tonalité et un caractère propre. 

« Le corps humain, tu sais, contient soixante-dix pour cent d'éléments liquides et trente pour cent d'éléments solides. de même, la vanité représente soixante-dix pour cent du caractère humain, le reste étant partagé entre le désir, la générosité, la peur de la mort et l'honnêteté.” Si le début du livre est plein d'intrigue, il arrive un moment où la subtilité des émotions, le suspense (car il y a du suspense) ne suffisent plus et il y a une sorte de répétition sourde qui se fait sentir, et parfois même un sentiment de banalité, car la langue (à tout le moins la traduction) n'est pas d'une aussi grande singularité que celle, très riche et raffinée d'un Zweig ou celle chirurgicale, précise et scientifique d'un Musil, deux autres monuments littéraires de la Mitteleuropa.

Ces répétitions, en partie imputables à la structure du livre, les différents personnages ayant vécu partiellement les mêmes évènements, sont moins digestes lorsque les considérations fleuves sur l'art, la culture, le rôle de l'écrivain, la mission du bourgeois et sa critique tournent un peu sur elles-mêmes. Au contraire, lorsque les répétitions nous permettent de voir le même évènement sous un prisme différent, avec des informations que nous ignorions ou une interprétation plus nuancée, alors Márai nous emporte dans le courant danubien d'une jouissance littéraire redoutablement efficace.

Cette chronique du sentiment d'être “passé à côté” porte le nom original de “Az igazi, Judit…és az utóhang”, et c'est sans doute cette dernière partie du titre “…et l'arrière-goût”, qui définit le mieux l'odeur douce-amère du passé, l'odeur de foin sur la peau, de cet art de vivre et d'aimer bourgeois, avec ses conquêtes et ses névroses.

Derrière la mélancolie non pas d'un âge d'or mais plutôt d'une époque pleine de promesses finalement non tenues, on devine toute l'ambivalence de l'auteur vis-à-vis de la bourgeoisie hongroise, dont il se fait tour à tour dépositaire et fossoyeur.
C'est toujours « l'arrière-goût » qu'écrit Márai dans cette incapacité à rencontrer l'autre, cette solitude à deux, cet échec du “vouloir-saisir”, comme l'eut dit Roland Barthes dans ses “Fragments d'un discours amoureux”. 

Qu'en pensez-vous ?
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Comment ne pas s'attacher à ce chassé - croisé amoureux dense, empreint d'une mélancolie subtile, mélange historico - social - politique, riche de réflexions , «  L'histoire » , sorte de récit- confession , trois monologues maîtrisés , trois personnages , trois versions d'un même drame ?

Ce roman met en scène trois personnes : l'épouse amoureuse , belle, intelligente, honnête et cultivée, sensible, une bourgeoise issue de la classe moyenne , Ilonka, épouse délaissée et trahie, le mari Péter , un bourgeois aisé cédant à la passion, la femme au ruban violet , la domestique ambitieuse qui brise le couple ——Judit——-
Les monologues prenant le lecteur à témoin ou adressés à une amie , longtemps après les faits , donnent en premier la parole à Ilonka : elle tente de percer à jour et de conquérir son mari , inaccessible , occupé ailleurs ou indifférent, cette «  Solitude à deux » , cette froideur , ces convenances, le manque de sincérité et de naturel propres à la bourgeoisie , les Fameuses  «  apparences »un mur qui conduisit à l'échec.,

Ensuite Peter évoque ses deux mariages soldés par un échec , son enfance , sa jeunesse, ses voyages, son désir secret, son regret intense de ne pas être un écrivain ou un artiste .
Puis Judit , la servante devenue maîtresse de maison par son mariage avec Peter en secondes noces, elle a vécu une enfance misérable.

Au départ , une vie de domestique , oui , comme bonniche, affirme t- elle chez des bourgeois aisés qu'elle méprisait au plus haut point , tout en les enviant et les moquant avec une ironie amère doublée de cruauté et de froideur réfléchie, ce qui donne de longs paragraphes jubilatoires , qui dissèquent finement les antagonismes de classe .

Peter décrit longuement ses échecs conjugaux successifs, les travers de la bourgeoisie et les idées préconçues de l'époque pour les hommes.
L'auteur analyse le désarroi d'une bourgeoisie qui périclite , les sentiments et l'état d'esprit des protagonistes avec une finesse et une profondeur saisissantes, un jeu de miroirs cernant au plus près la Vérité des personnages, leurs états d'âme montrant la solitude des êtres qui s'enferment dans un carcan.

Il dissèque minutieusement la fin d'un monde et d'une société hiérarchisée —- le déclin inéluctable de la bourgeoisie Hongroise de l'entre- deux guerres, le climat d'une époque.
Une fresque sociale politique, sociale, métaphysique évoquant les mutations , les soubresauts et les changements qui suivirent la deuxième guerre mondiale .
J'ai beaucoup aimé ce roman psychologique qui rappelle Stefan Zweig et Schnitzler.: élégant, tendre , à la fois dans l'intimité des êtres et la mutation d'une société entière , posant des questions éternelles et de multiples interrogations avec une lucidité exemplaire .
Magnifique .
Encore un ouvrage qui dormait dans ma bibliothèque !

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C'est l'après-guerre, un pont vient d'être reconstruit entre Buda et Pest, qui avaient été à nouveau séparées par les bombardements allemands. Les deux villes sont en ruines. Une foule déguenillée, sale, affamée, tout juste sortie des caves où elle fuyait les bombes, le traverse dans les deux sens. Un individu dénote parmi elle : Peter, un bourgeois impeccablement vêtu tenant sur son bras un pardessus. Il incarne la dignité d'une classe menacée, d'un monde à l'agonie. Brusquement une femme se jette à son cou. C'est Judit, son ex-femme, la deuxième, l'ancienne bonne de ses parents. Ils se voient pour la dernière fois. La Hongrie sera bientôt aux mains des Soviétiques, l'espoir d'un monde nouveau anéanti. Peter est sur le point d'émigrer aux États-Unis, il est désormais de trop dans son propre pays.

Ce roman est leur histoire, celle de Peter d'abord, marié à Ilonka, dont il aura un enfant qui malheureusement ne vivra pas, secrètement attiré par Judit, une femme du peuple, née dans la misère, qui nourrit à son égard des sentiments ambivalents. Ilonka comprend vite, malgré sa souffrance, qu'elle ne parviendra pas à conquérir le coeur de son mari et le laisse partir. le mariage avec Judit sera également un échec, partagé entre la vaine générosité de l'un et le ressentiment de l'autre. C'est l'histoire d'individus pris dans la tourmente d'une époque qui touche à sa fin, racontée par les différents protagonistes. Peter est attaché à défendre les valeurs de sa classe, son humanisme, la culture, l'éducation. Illonka s'efforce de jouer son rôle mais sent que Peter lui échappe. Pour Judit la bourgeoisie est figée dans une accumulation d'objets et de rituels, qui lui font dire que c'est très compliqué d'être riche, en opposition à une classe sociale qui lutte pour sa survie.

Mais très vite une nouvelle menace s'élève, prétendant résoudre cette fracture sociale en prenant le pouvoir au nom du peuple, l'instauration de la dictature communiste. Et finalement pour beaucoup, va s'imposer l'exil aux Etats-Unis où là aussi la démocratie et la liberté restent souvent des illusions mais qui laissent la possibilité de se faire une place au soleil.
Un très beau roman sur la décomposition d'un monde, où un personnage, l'écrivain, ami de Peter, semble le témoin silencieux de cette agonie et le double de l'auteur qui analyse ce glissement avec une grande lucidité. Malgré quelques longueurs, encore un très grand roman de Sándor Márai.
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A la lecture de ce livre j'ai eu l'impression de m'enfoncer de plus en plus dans la complexité. Au départ je pensais simplement qu'il s'agissait tout naturellement du récit d'un mariage raconté par les 3 protagonistes de l'affaire, à savoir la femme Ilonka, le mari Péter et l'amante Judit. Je suis donc resté très longtemps sur cette image d'un couple en devenir, je croyais lire une histoire romantique, intimiste, une sorte de vau-de-ville où l'accent serait délibérément mis sur l'étude psychologique des personnages. Mais en réalité il serait très réducteur de ne considérer que cet aspect de cette oeuvre, bien que celui-ci soit très présent et très abouti à l'instar de son aîné et maître du genre, Stéfan Zweig. L'oeuvre glisse lentement vers des considérations philosophiques étendues abordant les thèmes de la Culture, l'art, l'artiste et son oeuvre ; l'amour et la passion ; la solitude, solitude constructive, solitude destructive ; la lâcheté ; l'ordre sociale, la bourgeoisie, le prolétariat ; le socialisme et le communisme comme modèle idéologique et social ; la fin d'un âge, la mort d'une époque… Tout cela en un seul roman !!!
Le roman de Marai donc est un objet à double face, c'est un roman psychologique, une étude de moeurs en même temps qu'un complexe essai métaphysique et philosophique. Et si l'on ne s'attache qu'à un aspect de cette oeuvre on en perd toute la richesse. D'un autre côté aussi il n'est pas aisé d'en comprendre le sens dans sa globalité, d'autant que le récit se déploie dans un contexte historique bien précis dont personnellement je n'ai qu'une très grossière idée. Pas simple donc !!!

« Métamorphoses ?... » Vous avez dit « Métamorphoses… d'un mariage. Un seul ? »

La construction de ce roman est très originale. le livre est divisé en trois parties (sans compter l'épilogue écrit plus tardivement). Chacune d'elle est le récit d'une même histoire racontée par les personnages principaux. le lecteur est directement pris à partie dans cette histoire. Les personnages font leurs confidences racontant leurs expériences les plus intimes directement au lecteur, qui prend la forme d'une bonne amie ou d'un vieil ami ou même d'un amant, pour finir dans l'épilogue par devenir un compatriote d'exil.
J'ai cru jusqu'à la fin de la 2ème partie que l'on pouvait en lire les 3 chapitres de façon anarchique. Je me disais qu'il pourrait être amusant de commencer à le lire par la fin ou par son milieu et qu'alors la perception de ce récit en serait quelque peu différente. Je croyais que ce roman était en quelque sorte un ovni conceptuel, une oeuvre d'avant-garde éminemment moderne.
Dans les grandes lignes, je me trompais ! Métamorphoses d'un mariage n'est assurément pas une oeuvre à prendre à la légère et avec laquelle on peut jouer.
En réalité chacun des récits complète l'autre. Plus on avance dans sa lecture et plus la connaissance des personnages et de leur personnalité s'étoffe et nous assistons aussi à un déploiement du récit dans le temps. Bien qu'au départ il soit très difficile au lecteur de le situer temporellement, on constate néanmoins que celui-ci s'étale sur plusieurs décennies. Les personnages nous font leur confidence plusieurs années après que les évènements ont eu lieu, c'est-à-dire quand ils ont le recul nécessaire pour nous livrer leur histoire en toute sincérité et avec la plus grande des lucidités. Seul le récit de Judit peut clairement être daté puisque les évènements qu'elle raconte font référence au siège de Budapest.

Très longtemps aussi, je me suis interrogé sur le titre de ce roman, Métamorphoses d'un mariage. Pourquoi Métamorphoses était-il au pluriel ? Comment une métamorphose pourrait-elle être multiple ? Je croyais alors qu'il nous était raconté la perception d'un seul et même évènement par des personnages différents et qu'en ce sens, vu que ces perceptions étaient différentes, on pouvait considérer que la métamorphose de ce mariage était multiple et justifiait le pluriel de son titre.
Encore une fois, je me trompais… car ceci n'était valable que sans considérer le déploiement temporel de l'histoire. En effet une même chose peut subir plusieurs métamorphoses à des moments différents.
Mais alors, de quel mariage s'agit-il ?
Le mariage dont Ilonka nous fait le récit ? Il est très vite oublié. Apparemment il ne s'agissait que d'un mariage de convenances et d'apparences qui n'était important qu'aux yeux d'Ilonka, dont l'amour était certes sincère mais dictées par les conventions de la bourgeoisie.
Le second mariage de Péter avec Judit ? Bien que revêtant un peu plus d'importance il est aussi le constat d'un échec cuisant. Péter a semblé succomber à un désir de jeunesse, s'est laissé dicter sa conduite par des envies adolescentes, des rêves de révolte, la naïveté de croire qu'il pourrait trouver un sens à sa vie s'il bousculait les conventions préétablies. Pure utopie. Apparemment ce n'est pas non plus ce mariage là qui mérite plusieurs métamorphoses.
Le mariage des parents de Péter ? Tous deux issus de la haute-bourgeoisie, un mariage dans les règles, sans amour. Bof…
Ces mêmes mariages vus par les yeux de Judit ?… Pas très convaincant !
Le non-mariage de Judit et de son musicien ? Là l'amour semble être sincère et partagé, mais bien que consommé ce mariage n'en est pas un !
Quel pouvait être donc ce mariage qui subissait ces métamorphoses ?
Dans tout cela je ne voyais que des mariages qui ne subissaient pas de métamorphose, ou une seule si l'on considère le divorce, qui serait tout au plus qu'une conséquence logique quand les deux êtres sensés s'aimer ne sont plus en phase. Mais de là à qualifier un divorce de métamorphoses d'un mariage, ça me semblait quand même un peu exagéré !

Alors peut-être que pour trouver la réponse à cette question il fallait considérer l'oeuvre de Marai dans sa globalité, et essayer d'en dégager un sens général.
Deux thématiques du roman semblent être de première importance aux yeux de l'auteur.
La première découle directement de son statut d'écrivain et d'artiste. Cette thématique est largement illustrée par les propos de Lazar, écrivain, double de Marai, Sandor Marai lui-même. Lazar, l'écrivain qui divorcera d'avec la pratique de son art. de même, Péter se définit lui aussi comme un artiste, mais un artiste sans instrument… un solitaire… en somme un célibataire de l'art ?!
D'ailleurs, soit dit en passant, faut-il impérativement pratiquer un art pour être artiste ? Ne peut-on pas être artiste sans art ? Vaste question ???
L'artiste et son oeuvre, ne pourrions-nous donc pas les considérer comme les protagonistes d'un même mariage ? L'artiste n'est-il pas en quelque sorte marié à son oeuvre ?
La deuxième nous est énoncée par le contexte politique et historique dans lequel Marai situe les évènements de son récit. le roman raconte la fin d'une époque, celle de l'entre-deux-guerres où l'Europe est déchirée et subit les bouleversements des nationalismes émergeants et du communisme. Les idéologies changent et la bourgeoisie en fait les frais. Les rennes du pays changent de main. C'est le communisme, les coopératives, les biens appartiennent désormais au peuple. Au récit de ces évènements l'auteur, issu lui-même d'une famille bourgeoise, ne nous cache pas sa grande déception. Les sentiments qui l'animent passent par la désillusion, un grand fatalisme, une envie de fuite et d'exil. Il nous est raconté là l'histoire d'un divorce, le divorce d'un citoyen d'avec son pays. Un patriotisme contrarié.

Ainsi c'est peut-être de ce mariage là dont Sandor Marai nous raconte les métamorphoses, le mariage d'un artiste avec son pays, et au-delà son histoire et sa culture.
Et force est de constater que ce mariage se solde par un échec comme tous les mariages qui nous sont racontés au fil de ces pages, mais ici l'enjeu est de première importance, il s'agit de la perte et de la fin d'une culture et par extrapolation de la Culture au sens large du terme.
Avec l'avènement du communisme on assiste au nivellement de toute chose et de toute individualité. La société s'en trouve arasée, chaque être est l'égal de son semblable, il n'a du coup plus de spécificité propre ou n'est en tout cas plus considéré comme individualité pleine et entière mais est ramené à l'échelle de la masse et de ses congénères. Un camarade, rien de plus ni de moins qu'un camarade. Insupportable pour tout artiste qui n'existe que par la relation unique et individuelle qu'il établit avec le monde dans lequel il vit. La société telle qu'elle est ainsi offerte ne laisse plus de place à l'improvisation, la vie de tout à chacun est contrôlée, planifiée, régentée, partagée. Tout y est codifié. le partage des richesses devant bénéficier à tout citoyen s'en trouve être au final une somme de devoirs et de responsabilités. le fruit du travail de chacun n'apporte plus ni joie ni satisfaction puisqu'il est aussitôt reversé au bénéfice de la collectivité. Pour le bien de tous, soit disant. Mais Marai n'est pas dupe et il confesse au travers de son oeuvre que le monde qu'on lui propose désormais ne laisse plus de place à la joie. Ce nouveau monde semble désormais ne plus vouloir de la culture, de cette culture qui était le trésor détenue par la bourgeoisie.

"L'écrivain, comme le note son éditeur, doit se résigner à l'évidence : l'humanisme est assassiné, on assiste au triomphe d'une nouvelle barbarie à laquelle, une fois de plus, le peuple se soumet."
Márai finira par choisir l'exil et quittera son pays :
"Pour la première fois de ma vie, j'éprouvai un terrible sentiment d'angoisse. Je venais de comprendre que j'étais libre. Je fus saisi de peur." écrit-il la nuit de son départ en 1948.
(Sources : Wikipédia)
Lien : http://www.michel-danzo.com
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"Le corps humain, tu sais, contient soixante-dix pour cent d'éléments liquides et trente pour cent d'éléments solides. de même, la vanité représente soixante-dix pour cent du caractère humain, le reste étant partagé entre le désir, la générosité, la peur de la mort et l'honnêteté."
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J'ai compris que sous la confusion du monde extérieur règne un ordre intérieur profond, un ordre d'une logique aussi éblouissante que celle d'une composition musicale. La situation - notre sort, notre destinée à tous les trois - était arrivée à maturité, elle avait éclos, dévoilant, tel un fruit vénéneux, sa beauté étouffante. Moi, je n'avais fait qu'assister à cette éclosion.
Mais, sur le moment, je croyais agir.

page 86
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Ilonka, la femme blessée, se confie à Lazar, l'ami de son mari :
Ilonka : Je ne veux pas de lui s'il doit être malheureux à cause de moi. S'il ne peut pas être heureux avec moi, qu'il aille en chercher une autre… Celle qui lui est destinée. Sa vraie femme… Il existe toujours une femme, la vraie, qui vit quelque part.
Que peut-il m'advenir de pire que de vivre avec quelqu'un qui ne m'appartient pas ? Quelqu'un qui garde un souvenir, un sentiment… J'ai épousé un homme parce que je croyais l'aimer et parce que je croyais qu'il m'aimait. Mais je vis depuis 5 ans avec quelqu'un qui refuse de me donner entièrement son cœur. J'ai tout fait pour l'attacher à moi. Je me suis efforcée de le comprendre. J'ai voulu me rassurer par toutes sortes d'explications absurdes. J’ai voulu l'attacher à moi par le lien le plus fort qui existe… par un enfant. Rien à faire. Pourquoi ? Le savez-vous ? Est-ce une fatalité ? Ou autre chose ? Vous êtes écrivain. Vous êtes un sage, un complice, le témoin de la vie de Péter. Il m'arrive de penser que vous avez une part de responsabilité dans tout ce qui arrive… Oui, vous exercez un pouvoir sur l'âme de Péter.
Lazar : J'avais un pouvoir sur lui, mais je ne l'ai plus. J'ai dû le partager, voyez-vous. Faites-en autant, cela permettra peut-être de sauver tout le monde.
Ilonka : Vous savez mieux que quiconque qu'on ne partage pas en amour.
Lazar : Au contraire, en amour tout est possible.
Ilonka : Que me reste-t-il si j'accepte de partager ? Un appartement ? Une position sociale ? Quelqu'un avec qui je prends mes repas et, de temps à autre, me fait don de sa tendresse, comme on administre, avec une cuillerée d'eau, un médicament à un malade qui se plaint ?... Quoi de plus humiliant, de plus inhumain que de vivre avec une moitié d'homme ! Moi je veux un homme qui m'appartienne totalement. Avoir un homme que je ne partagerais avec personne… Est-ce vraiment impossible ?
Lazar : Non. Seulement, c'est très dangereux.
Ilonka : Et la vie que nous vivons, nous deux, ne l'est-elle pas ? Nous sommes en danger de mort.
Lazar : Le propre de la vie, c’est le danger. Toutefois, on peut vivre ce danger de deux façons : en se promenant éternellement dans la plaine, une canne à la main, ou en cherchant toujours à se jeter, tête la première, dans l'Atlantique. Il faut survivre. C’est là ce qu'il y a de plus difficile. Cela nécessite parfois de l'héroïsme.
Ilonka : Je ne sais même pas avec qui ou avec quoi je dois partager. Avec une personne ? Ou avec un souvenir ?
Lazar : Peu importe. La personne en question n'est plus qu'un souvenir. Elle ne veut rien. Seulement…
Ilonka : Seulement, elle existe.
Lazar : Oui.
Ilonka : Alors il faut en finir, avec la personne, avec le souvenir, avec toute cette vie. Il faut que je la voie, il faut que je l'examine. Que je sache si elle est vraiment celle que je cherche. Si elle est vraiment celle qui empêche mon mari d'être heureux… cella à cause de qui Péter n'est pas tout à fait à moi… parce qu'il est lié par un désir, un souvenir, une confusion de sentiments, que sais-je… alors, je pourrai les abandonner à leur sort.
Lazar : Il a tout fait pour tenir le coup. Imaginez les efforts inouïs qu'il a déployés au cours de ces dernières années pour renier ces souvenirs – il aurait pu déplacer des montagnes. C’est un sujet que je connais bien, vous savez. Il m'est même arrivé de l'admirer parce qu'il a tenté d'accomplir ce qu'il peut y avoir de plus difficile dans la vie… juguler ses sentiments en recourant à la raison. Autant persuader une dynamite de ne pas exploser. Cet homme a tenté l'impossible pour sauver son âme… et garder l'estime de soi, indispensable pour continuer à vivre. Et aussi pour vous et, avec ce qu'il lui restait d'énergie, pour l'enfant. Parce qu'il vous aime aussi… j'espère que vous le savez.
Ilonka : Je le sais. Sans quoi, je ne me battrais pas pour lui… Mais il ne m'aime pas totalement sans réserve. Il y a quelqu'un entre nous. Je chasserai ce quelqu'un ou je partirai moi-même. Est-elle vraiment si forte, si redoutable, cette femme au ruban violet ?

Que peut-on savoir d'un être humain ? Je vivais avec mon mari depuis cinq ans, je croyais connaître à la perfection ses gestes, ses habitudes et bien d'autres choses encore liées à ce sentiment de familiarité tout ensemble émouvant et banal, exaltant et terrifiant, vulgaire et ennuyeux que vous procure la proximité du corps et de l'âme de l'homme avec lequel on vit et au sujet duquel on croit tout savoir… jusqu'au jour où l'on s’aperçoit que l'on ne sait rien. En fait, je connaissais moins bien mon mari que Lazar ne le connaissait, Lazar, cet homme déçu et amer qui exerçait un pouvoir sur son âme. Quel type de pouvoir ? Un pouvoir humain, meilleur et plus fort que mon pouvoir de femme. Non, non, je ne peux pas l'expliquer, mais c’est ce que j’ai toujours ressenti en les voyant ensemble. Eh bien, cet homme m'avait dit la veille qu'il avait dû partager son pouvoir avec la femme au ruban violet.

Ilonka se confie à nouveau à Lazar, l’ami de son mari :
Ilonka : Croyez-vous qu'un premier amour puisse dominer une âme au point de l'empêcher d'éprouver un autre amour ? Que se passe-t-il donc dans l'âme quand on est amoureux ?
Lazar : Dans l'âme, rien. Les sentiments ne surgissent pas dans l'âme…. Non, ils suivent un chemin différent. Mais ils traversent l'âme comme un fleuve en crue inonde un marigot.
Ilonka : Un homme intelligent et raisonnable peut-il contenir un tel débordement ?
Lazar : Oui, dans certaines limites. S'il est vrai que la raison est incapable de déclencher ou de juguler des sentiments, elle peut toutefois les réguler, les mettre en cage, s'ils sont dangereux.
Ilonka : Comme on fait avec un puma ?
Lazar : Si vous voulez. Enfermé dans sa cage, le pauvre sentiment tourne dans tous les sens, il hurle, il montre ses crocs, il secoue les barreaux, mais il finit tout de même par perdre ses poils et ses dents. Il devient vieux, affable et triste. C'est possible, oui, cela s'est vu. C'est le travail de la raison. On peut dompter le sentiment. Naturellement, il ne faut pas ouvrir la porte de la cage trop tôt. Le puma peut toujours s'échapper, et s'il n’est pas suffisamment apprivoisé, il risque de faire quelques dégâts.
Ilonka : Pouvez-vous vous exprimer plus simplement ?
Lazar : Vous voudriez savoir si l'on peut neutraliser les sentiments à l'aide de la raison. Je vous réponds carrément : non. Mais, pour vous consoler, sachez que, dans certains cas particulièrement favorables, on peut les apprivoiser et les faire mourir à petit feu…. Regardez-moi donc. J’ai survécu.

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Témoin impuissant de l’agonie de la bourgeoisie hongroise au milieu du XXe siècle, Sandor Márai offre une fresque magnifique et désabusée du monde moderne. Un roman exigeant mais passionnant !


Budapest - un hiver d’entre-deux-guerres, six heures vingt.
C’est dans l’atmosphère surannée d’un salon de thé que s’ouvre Métamorphoses d’un mariage. Alors qu’elle s’apprête à commander une glace à la pistache, Ilonka aperçoit celui qui a été son mari. Si elle tente de se soustraire à la vue de cet homme qu’elle a tant aimé, la rencontre - inattendue ? - va lui donner l’occasion de se confier à son amie sur ce mariage malheureux.
D’emblée, la précision accordée aux décors et au portrait des personnages, l’écriture ciselée des « quasi-monologues » confèrent au texte de Márai une puissante dimension dramatique qui nous plonge dans un drame bourgeois déployé en trois actes ; après Ilonka, la femme amoureuse et trahie, deux autres personnages se succèderont : Peter, le mari malheureux en mariage et cédant à la passion amoureuse, puis Judit, la domestique, assoiffée de revanche sociale qui a brisé le couple bourgeois. Face à des confidents dont on ne perçoit jamais la voix et auxquels on s’identifie si bien, chacun des actants de ce triangle amoureux, se confie tour à tour pour tenter d’analyser rétrospectivement cette histoire et de donner un sens à son existence.
Le lecteur-spectateur avance alors lentement mais inexorablement dans le roman, comme dans une tragédie, jusqu’au dénouement qui se joue après la Seconde Guerre mondiale dans le bar d’un quartier émigré new-yorkais.

Loin de se cantonner à la dimension intime, ce texte, exigeant mais passionnant, peint en creux un portrait acerbe et désenchanté des sociétés modernes nées au XXe siècle.
Peut-on encore croire à la pérennité des idéaux humanistes hérités des Lumières alors que les régimes totalitaires ont rendu possible l’échec de la raison face aux émotions « qui peuvent désormais s’appuyer sur la technique » ? Peut-on encore être heureux dans un système politique, socialiste, communiste ou capitaliste qui aliène l’individu et le conforte dans sa paresse intellectuelle ? Dans ce qui apparaît comme un simulacre de vie, comment ne pas sombrer dans une solitude existentielle ?

Ainsi, à l’instar de Baudelaire dans ses « Paysages exotiques », les personnages se présentent-ils comme les exilés d’une patrie mythique aux « paysages luxuriants », une patrie où la culture était « une expérience vécue en continu, comme le soleil qui brille. » Mais, alors que Márai voit en l’artiste le médiateur suprême « capable d’enrichir la vie », il offre avec Lazar, l’écrivain double de l’auteur, une vision désabusée de son rôle « dans un monde médiocre où les mots sont si facilement dénaturés, mal interprétés par des traîtres ou des barbares ».

Si la culture est moribonde, l’individu est-il condamné à éprouver la nostalgie d’une patrie idéale à jamais perdue ? Comment sortir de cette aliénation collective pour espérer « vivre » et non plus se contenter « d’exister » ? Cette quête d’authenticité, les personnages vont alors tenter de l’éprouver par l’amour. D’un récit à l’autre, Ilonka, Peter, et Judit, guidés par l’ami écrivain Lazar, analysent rétrospectivement les contours du sentiment amoureux comme remède potentiel, mais si difficilement accessible, à la solitude. Eprouver l’amour véritable et authentique, n’est-il pas réservé qu’à quelque élus qui ont réussi à combattre la nature humaine, vaniteuse et égoïste et « abattu les murs artificiels que la société, l’éducation, la fortune, le passé et les souvenirs ont élevés entre les êtres » ?
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Dès que nous nous trouvions en société, tels des malfaiteurs qui s'entendent entre eux sans rien se dire, nous nous mettions aussitôt à jouer.
Nous avions de nombreux jeux. Par exemple, le jeu des Dupont. Je vais te l'expliquer pour que tu comprennes bien la nature du rapport entre Lazar et moi. Ce jeu-là, il fallait le jouer en société, au milieu de tous les Dupont, qui, naturellement ne devaient se douter de rien. Que disent les Dupont lorsque le gouvernement démissionne, que le Danube en crue inonde les villages, qu'une actrice célèbre annonce son divorce, qu'un politicien de renom a détourné l'argent public ou qu'un parangon de vertu se tire une balle dans la tête au fond d'une maison de passe ? "Ce sont là des choses qui arrivent", déclarent-ils en hochant la tête, avant de lâcher une énorme banalité dans le genre "l'humidité est le propre de l'eau" ou "quand on se jette à l'eau, on se mouille", ou encore "il faut toujours peser le pour et le contre". Depuis que le monde est monde, vois-tu, tous les Dupont s'expriment ainsi. Lorsque le train s'ébranle, ils s'écrient "on part" et s'il s'arrête à Trifouillis-les-Oies, ils annoncent avec superbe : "Trifouillis-les-Oies". Et ils ont toujours raison, les Dupont. Si le monde est aussi abominablement, aussi désespérément médiocre, vois-tu, c'est peut-être parce que les lieux communs ont toujours raison. Seuls les génies et les artistes sont capables, d'une simple pichenette, de les balayer en dévoilant ce qu'ils ont de figé, de mortel, de contraire à la vie, et de révéler cette autre vérité qui se dissimule derrière le cliché, qui se moque des poncifs, et qui nous fait comprendre pourquoi les hommes de la police secrète retrouvent un jour tel haut fonctionnaire, maître en bigoterie, pendu, en chemise de nuit rose, dans un bordel.
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Avez-vous déjà vécu cette expérience terrible : quand l'amour entre en conflit avec l'amitié ? Mais savez-vous qu'il existe un roman formidable qui nous dit lequel de ces deux sentiments finit toujours par l'emporter ?
« Les braises », de Sandor Marai, c'est à lire au Livre de poche.
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