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François Gaudry (Traducteur)
EAN : 9782864244455
353 pages
Editions Métailié (04/11/2002)
4.32/5   479 notes
Résumé :
Après vingt ans d'ignorance puis de quête, Luz a enfin démêlé les fils de son existence. Elle n'est pas la petite-fille d'un général tortionnaire en charge de la répression sous la dictature argentine ; elle est l'enfant d'une de ses victimes. C'est face à son père biologique, Carlos, retrouvé en Espagne, qu'elle lève le voile sur sa propre histoire et celle de son pays.

« Je me suis acharnée à faire la lumière sur cette histoire d'ombres. »
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Critiques, Analyses et Avis (92) Voir plus Ajouter une critique
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Luz est née à Buenos Aires en 1976, au début de la dictature militaire en Argentine. Ce n'est qu'à ses vingt ans, à la naissance de son fils, qu'elle commence à s'interroger sur ses origines. Et si elle n'était pas la petite-fille d'un lieutenant-colonel aux mains sales, mais l'un de ces enfants de « disparus » à qui l'on a volé l'identité ? Commence pour elle une quête difficile, aboutissant à sa rencontre, en 1998, avec son père biologique, opposant politique réfugié à Madrid. Ce livre est le récit de cette fille à son père de tout ce qu'il lui a fallu démêler pour comprendre son histoire et celle de son pays, et, pour, enfin, le retrouver.


Usant d'une technique narrative efficace et d'un ton sobre exempt de tout pathos, la narration dévoile peu à peu les méthodes d'extermination utilisées par la junte argentine au nom d'un national-catholicisme justifiant une répression massive, organisée et systématique, des opposants. Des dizaines de milliers de personnes disparurent sans autre forme de procès - parfois de simples adolescents protestant contre les frais d'inscription universitaires -, torturées et exécutées dans des centres clandestins de détention. Des centaines de bébés furent volés à leur naissance dans ces prisons, et, adoptés sous une fausse identité par des familles en mal d'enfant proches du gouvernement, font aujourd'hui encore l'objet de recherches, sous l'égide de l'association des Grands-mères de la Place de mai.


Au-delà des atrocités commises, la narration souligne la terreur vécue pendant ces « temps sauvages », l'épaisseur d'un mensonge institutionnalisé qui, quand ce livre paraît, pèse encore sur la société argentine, au travers de situations familiales complexes, douloureuses et violentes, alors qu'après la chute du régime, le gouvernement a amnistié la plupart des militaires impliqués par la Loi de l'Obéissance Due – loi que ne devait être abrogée qu'en 2003 – et que menaces et meurtres ont toujours cours pour réduire au silence les personnes trop entreprenantes dans leur quête de vérité.


Dénonciation d'un génocide qui a usé des enfants des détenus assassinés comme de butins de guerre, mais surtout du silence et de la peur qui, en cette fin des années quatre-vingt-dix, entravaient encore la recherche de leur identité, ce livre illustre l'importance et le courage de tous ceux qui, les Grands-Mères en tête, continuent à oeuvrer pour restituer les enfants volés à leurs familles légitimes et pour faire condamner les responsables de ces crimes contre l'humanité. Alors, peut-être, deuil et chagrin pourront-ils un jour être surmontés, fermant, pour les générations futures, le chapitre d'une douleur aggravée par l'impunité des coupables. Coup de coeur.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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Ah, Luz, dans quelle sauvagerie as-tu commencé ta vie !
Sauvagerie des militaires qui dirigent ton pays, l'Argentine, au moment de ta naissance, en 1976. Tortures, enlèvements, séquestrations, assassinats, tout y passe. Ta maman « da a luz », c'est-à-dire accouche dans des situations apocalyptiques auxquelles je n'avais jamais pensé. Une femme lumineuse a pris soin de vous, mais une autre, pleine de ténèbres, s'occupera de toi...
Et puis tu as une vingtaine d'années et tout éclate. Tes parents sont-ils tes vrais parents ? Une recherche intense est menée, et aboutira enfin à la vérité.

Ce roman extrême, terrible, profond, puissant raconte à travers l'histoire d'une jeune femme le sort commun de beaucoup d'Argentins vivant sous la dictature des militaires. Les « subversifs », allant des opposants purs et durs au régime aux étudiants rouspétant contre le prix des transports en commun, ne sont pas admis à vivre, tout simplement.
Tortures, enlèvements, séquestrations, assassinats, je l'ai déjà dit.
Enlèvements...de bébés, aussi. Arrachés à leurs mères, adoptés par ces femmes de militaires. Orphelins sans le savoir.
Quelques années après, les « Grands-mères de la place de Mai » créent ce mouvement dans le but de retrouver ces petits-enfants et de rassembler les familles.

Elsa Osorio a trouvé le ton adéquat et le mode de narration approprié – à travers des voix multiples, sans ordre et s'emmêlant – pour retracer cette ambiance de peur, de cruauté, de détresse, de colère, d'impatience, mais aussi d'amour.
Car de l'amour, il y en a. Tenace, plein, infini. Heureusement. C'est lui qui illumine tout.

Ah, Luz, quel beau prénom portes-tu ! Symbole de l'espoir qui renait, de la liberté qui embrase les coeurs.
Luz et le temps sauvage. Luz contre le temps sauvage.
Eclatant !
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Madrid 1998. Luz est venu d'Argentine dans l'espoir d'y rencontrer Carlos Squirru, qui est peut-être son père. Elle va lui raconter son histoire, ses histoires...
Celle, officielle, de la petite fille d'un colonel fachiste, un de ceux qui semèrent la terreur durant la dictature militaire des années 1976-1983.
Et celle qu'elle tente de reconstituer, où elle pourrait être la fille d'une prostituée, ou d'une militante anti-fachiste, enlevée à sa mère par les militaires.

C'est le troisième roman que je lis sur ce thème des enfants enlevés à des parents opposants, par des soutiens de dictateurs (*).
Le premier, L'affaire Jane de Boy, de Simone Gélin, est un thriller qui aborde le sujet avec délicatesse et beaucoup d'empathie.
Le deuxième est Mapuche, de Caryl Ferey, un de ces romans noirs très violents auxquels l'auteur nous a habitué (mais le seul, parmi ceux que j'ai lus, qui se termine à peu près bien pour les héros).
Et voilà donc Luz et le temps sauvage... La quête d'une jeune fille, d'une jeune femme, d'une jeune maman, qui a le sentiment diffus de ne pas être à sa place, qui se sent rejetée par une mère, qui pourtant ne sait pas.

Je ne m'attarderai pas sur l'intrigue. J'en ai dit l'essentiel.
Parlons des personnages. L'autrice a choisi de mettre en avant la bienveillance, l'empathie, la solidarité, l'amour, l'espoir. Bien sûr, compte tenu du sujet, la barbarie ne peut être totalement absente ; mais "la bête", "le colonel" ou "la mère officielle" ne sont là que comme des repoussoirs. le roman offre donc une galerie de portraits qui met en avant l'humanité contre la violence.
Terminons par l'écriture (et donc également la traduction).
Le roman est découpé en trois parties : 1976 et la naissance de la barbarie ; 1983, la fin de la dictature et le temps des questions ; 1995-1998, l'âge adulte et celui des réponses. La narration alterne l'histoire vécue et l'histoire racontée, donnant du rythme la lecture. Ces deux points structurent le roman.
L'écriture (la traduction) est délicate. Elle ne cherche pas la complexité, plutôt la simplicité. Elle s'appuie sur les faits, les doutes et les questions, ne recherche pas l'emphase. Elle réussit à restituer avec beaucoup d'émotion les interrogations de Luz et la violence de ses jeunes années.

Un vrai coup de coeur. Et ce n'est donc pas par erreur que j'ai attribué ♥♥♥♥♥♥ / 5 à ce magnifique roman sur mon blog !

(*) Et j'entends ce matin à la radio que l'histoire se répète, dans les régions ukrainiennes occupées par les russes...
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Un roman fort et poignant pour découvrir l'une des périodes les plus sombres de l'histoire argentine.

Luz, jeune argentine, part à la quête de son existence après 20 ans de vie mais aussi de mensonge. Elle découvre qu'elle n'est pas la petite-fille du Général Dufau, tortionnaire sous la dictature militaire des années 1970. Elle est en fait l'enfant d'une de ses nombreuses victimes disparues: Liliana, jeune femme communiste. C'est alors face à son père, Carlos, exilé en Espagne, que Luz va dérouler son histoire au fil des pages et faire la lumière sur les atrocités commises par la junte militaire argentine.

Une histoire remarquablement racontée sur un rythme époustouflant. Haletant et plein de suspens, ce roman choral nous embarque dans le point de vue de Luz et des personnes que le destin de cette enfant a bouleversées et qui se sont battues, d'abord contre elles-mêmes dans une profonde remise en question, puis contre un système barbare et toute la "banalité du mal" qu'il répand autour de lui. le livre est, du début à la fin, pétri de peur, de souffrance, de violence, celles de Luz et plus encore celles de tous les autres. Les personnages qui entourent Luz et le mensonge où son enfance a été immergée sont hauts en couleur, comme la Bête, le tortionnaire amoureux et sa femme, Myriam, l'ex-prostituée qui connaît la vérité et veut la faire découvrir à Luz, comme le général son grand-père, sa mère la mondaine qui ignore tout, son père adoptif… Luz ou le temps sauvage est un livre de mémoire qui n'exclut pas pour autant une trame romanesque où large place est faite à l'amour, au simple bonheur d'aimer et celui de partager avec d'autres.

Un très beau roman qui, en reconnaissant que toute lumière charrie son ombre, est un hymne à l'espoir et à la justice et qui nous met au coeur du combat des Grands-mères de la place de Mai qui se battent depuis 1977 pour retrouver tous les disparus de ce régime et reconstituer les filiations de ces enfants volés. On n'en sort pas indemne.



En complément de lecture : voir "Argentine, les 500 bébés volés de la dictature" * , un excellent documentaire sorti cette année, trente ans après la fin de la dictature militaire, qui retrace le combat acharné de ces Grand-mères pour retrouver leurs petits-enfants disparus et leur donne la parole ainsi qu'à certains de ces ex-bébés volés devenus adultes. 107 de ces 500 bébés ont découvert leurs véritables origines, certains il y a quelques mois seulement. L'enquête menée par Alexandre Valenti, argentin exilé en France un an après le coup d'État, est extrêmement documentée, précise et très émouvante. Un reportage récompensé à juste titre par le FIPA d'or 2013 au Festival international des programmes audiovisuels de Biarritz, par le Prix du Jury des Jeunes Européens et par le Grand prix du 20ème Figra, le Festival international du grand reportage d'actualité et du documentaire de société du Touquet . Âmes sensibles, s'abstenir.

* https://www.youtube.com/watch?v=m11ulXeBD8g
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Luz, lumière. Comment parler de lumière à propos de ces temps sauvages qu’a connus l’Argentine entre 1976 et 1983, entre le coup d’Etat militaire et les premières élections démocratiques ?
Luz, lumière, et par extension, vérité. Comment éclairer ces années d’oppression et de silence, comment ramener à la lumière l’histoire de ces « desaparecidos » (disparus), et de ces 500 (chiffre estimé) enfants volés par la dictature ? Comment, dans ces conditions, découvrir la vérité sur ses propres origines, à supposer qu’on ait des doutes sur celles-ci ?
Dans ce roman, on connaît la fin dès le début, on reconstitue l’histoire en même temps qu’une jeune femme argentine de 20 ans la raconte, en 1996, à Madrid, à celui qui est peut-être son père. On saura ce qu’il en coûte, de douleur et de déchirements, de chercher la vérité.
Lili est née en cette année de plomb 1976, en captivité. Sa mère, prisonnière politique, sera assassinée quelques jours plus tard. Au même moment, Mariana met au monde un garçon mort-né, et sombre dans le coma, dont elle se réveillera deux semaines plus tard. Mariana, contrairement à la mère de Lili, a la chance (à cette époque) d’être la fille d’un haut dignitaire de la junte militaire, qui ferait tout pour sa fille adorée, et qui s’approprie Lili en toute impunité pour la fourrer dans les bras de son beau-fils Eduardo. Celui-ci, accablé et sous le choc, est incapable de s’opposer à la volonté de fer de son beau-père, et déclare Lili comme sa fille biologique.
Lili qui s’appellera désormais Luz. C’est tout le paradoxe de cette histoire, puisque c’est au moment où « Luz » fait son apparition que débutent le mensonge et le vol d’une vie, la négation et le vol d’une identité.
Pendant cette période de temps sauvages, il est difficile de s’approcher de la vérité, et il peut être (mortellement) dangereux d’essayer de la faire remonter à la lumière.
Luz grandit dans le milieu aisé, protégé, des familles liées à la dictature, dans l’ignorance totale de la face cachée de la « Répression » et de son lot de victimes torturées, tuées et jetées à la mer sans la moindre forme de procès. A l’adolescence, son tempérament rebelle provoque d’incessants affrontements avec sa « mère », et la pousse à sortir de son cocon douillet. Ses yeux s’ouvrent progressivement à la réalité (pas encore à « sa » réalité), puis elle découvre l’amour. C’est à la naissance de son propre fils que le paradoxe se résout, parce que c’est à ce moment qu’elle pressent (sorte d’instinct maternel inversé) qu’elle est une fille de « desaparecidos ». Elle cherchera – et trouvera – la vérité avec une rage et un acharnement à la hauteur de la spoliation sans nom dont elle est victime.

Ce roman est un hommage implicite aux Grands-Mères de la Place de Mai*, association de grands-mères qui recherchent, encore aujourd’hui, les bébés volés à leurs propres enfants tués pendant la dictature des généraux en Argentine. Intense, il se lit comme un thriller, même si on sait à l’avance comment il se termine. La tension, très forte, la peur et la violence sous-jacentes, et tous les sentiments en général, sont très bien rendus. J’ai apprécié la construction en flash-back du récit, raconté 20 ans après à Carlos, par Luz, qui a reconstitué le fil des événements grâce à ses recherches. On pourrait reprocher le caractère un peu caricatural de certains personnages (mention spéciale à Mariana), et des événements qui s’enchaînent parfois un peu trop facilement, mais l’ensemble est (malheureusement) très réaliste. On n’a aucun mal à croire à cette fiction, sans aucun doute reflet exact de la réalité. Une réalité glaçante, effroyablement dure, révoltante d’injustice. Mais parfois aussi, lors des retrouvailles ou quand il est question d’amour, poignante. Oserais-je dire… lumineuse ?

*http://www.abuelas.org.ar/

Lien : http://www.voyagesaufildespa..
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Citations et extraits (74) Voir plus Ajouter une citation
Mais je me demande ce qu’elle faisait quand on a jugé les commandants. Si je me rappelle bien, je n’ai jamais entendu parler de ce procès à la maison. Les séances étaient publiques. Est-ce que maman aurait assisté à l’une d’elles ?
Elle est dans sa chambre. J’entre et je lui demande. Elle me regarde abasourdie.
— Qu’est-ce que tu dis, Luz, tu es folle ? Comment peux-tu penser que j’aie pu assister à ces séances où tous ces misérables apatrides ont osé agresser ceux qui les avaient délivrés du danger de la subversion.
Je ne l’avais jamais vue aussi véhémente et convaincue.
 — Mais tu as dû lire des articles à l’époque du jugement.
 — Jugement ! Mais de quel droit ces types-là jugeaient ? Qui étaient-ils ?
 — Il y a bien eu un procès, avec des juges, des avocats de la défense, des procureurs, et il y a eu une sentence.
 — Et qu’est-ce qui s’est passé ? Rien, ils ont tous été remis en liberté, sauf les commandants qui donnaient les ordres. S’il y a eu des erreurs, elles viennent d’eux, les autres n’ont fait qu’obéir. Mais ne crois pas pour autant que j’approuve la condamnation des commandants, ce n’était pas une guerre conventionnelle, et en fin de compte ce sont eux qui ont sauvé le pays.
— Qu’est-ce que tu veux dire par « ce n’était pas une guerre conventionnelle » ? – je m’efforce de ne pas m’emporter, d’essayer de savoir ce que croit maman, parce que ce n’est pas possible qu’elle soit au courant de faits si abjects, si dégradants, et qu’elle les défende.
 — Elle n’était pas conventionnelle parce que l’ennemi n’était pas à l’extérieur mais s’était infiltré dans le pays, c’est pourquoi il a fallu agir d’une autre manière. Il y a eu peut-être quelques excès, mais c’était une guerre et l’important dans une guerre c’est de la gagner, à tout prix.
Je voudrais lui demander si elle considère que la guerre consiste en des enlèvements à l’aube par des bandes anonymes, des « affrontements entre des cadavres putréfiés et des fantômes », comme l’a déclaré un témoin, la torture et le vol, mais je me tais et la laisse continuer : Ils ont sauvé le pays, par contre qu’a fait ce crétin qui les a discrédités quand il était au pouvoir, qu’est-ce qu’il a fait ? Je vais te l’expliquer, Luz, il a plongé le pays dans le plus terrible des chaos, l’hyperinflation. Bien sûr, tu ne t’en rendais pas compte, heureusement tu n’as jamais manqué de rien. Mais toi qui aimes les pauvres – cette ironie qu’elle veut insultante –, eh bien, les pauvres ils n’avaient plus de quoi manger, il est vrai qu’ils sont habitués. Elle allume une cigarette et sa voix revient à des registres plus courants, comme si son couplet sur Alfonsín et l’hyperinflation l’avait purgé de son exaltation patriotique et rendu à son snobisme, à sa stupidité distinguée. Les pauvres ont toujours été habitués à ne rien avoir, mais quand on a des biens et qu’on voit ses propriétés menacées, son mode de vie, alors c’est bien pire.
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Ils restèrent des heures sur la place [...] Plus tard, dans un café, ils firent de timides pas l'un vers l'autre, se mentant par moments, ils avaient perdu leurs copains dans la foule, jusqu'à ce qu'ils se retrouvent chez Ramiro et se débarrassent avec hâte de leurs vêtements, des malentendus, des peurs. Il ne resta plus dès lors que la sagesse de la peau, la tiédeur, les mains, les bouches et ce qu'ils avaient pressenti sur la place devint clair : tout ce qu'ils avaient pensé l'un de l'autre, cette impossibilité de vivre ensemble, n'était qu'un mensonge. Ils étaient là tous les deux, s'aimant avec voracité, récupérant le temps perdu dans cette histoire tout aussi évidente et palpable que leurs corps mêmes. Par crainte sans doute de voir s'évanouir cette certitude, Ramiro et Luz ne se dirent rien de plus cette nuit-là jusqu'à ce qu'elle reparte chez elle et qu'ils se séparent par un long baiser. Ni "je t'appelle", ni "à demain" ou "adieu".
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Ils ont recouvert son cercueil d'un drapeau. Je ne connais pas ce monstre en uniforme qui est en train de parler. Je ne veux pas l'écouter. La main de maman serre la mienne, et la colère qui monte en moi aux paroles de ce fils de pute menace la douceur de ce contact entre sa main et la mienne. Maman m'aime, sinon elle ne chercherait pas ma main en ce moment. Elle se détache de moi et, avec sa mère et ses sœurs s'avance vers le cercueil. Elle pleure, accablée. Je regarde ces quatre femmes devant le cercueil. Elles ont la chance de savoir que dedans repose le corps d'un père et d'un mari. Combien sont-ils, dans ce pays, qui n'ont pas eu la possibilité de faire leurs ultimes adieux aux êtres qu'ils aimaient à cause de ce salaud, là-dedans, couvert d'un drapeau ? J'observe les autres, au garde-à-vous, tout fiers dans leur uniforme. Comment osent-ils s'exhiber dans cet accoutrement après ce qu'ils ont fait ? Pourquoi, eux, personne ne les tue ? Pourquoi n'y a-t-il personne ici pour les insulter ?
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Les fantômes sortent maintenant de ces minutes du procès, de ces pages déjà jaunies par le temps, et peuplent mes jours et mes nuits. Je vois cette fille, Beatriz, la jambe cassée, au camp de détention, qui se traîne aux toilettes et y trouve les lettres et le journal intime de sa mère que l’on a accrochés pour se torcher le cul. Je l’imagine essayant de cacher sous ses vêtements ces papiers de sa mère qui s’est suicidée peu de temps auparavant, folle d’horreur devant le destin de sa fille. C’est exprès qu’ils ont placé là ces papiers, pour qu’elle les y trouve, comme si ses tortures physiques n’étaient pas suffisantes. Et cet homme que ni l’électricité sur les gencives, le bout des seins, partout, ni les séances systématiques et rythmiques de coups de baguettes en bois, ni les testicules tordus, ni la pendaison, ni les pieds écorchés à la lame de rasoir, ne parviennent à faire s’évanouir ni parler, et à qui on présente un linge taché de sang : « C’est de ta fille », lui disent-ils, elle a douze ans sa fille, voyons s’il va collaborer, s’il va parler maintenant.
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Je crois que ça lui plaît l'idée de l'enfant, que ce n'est pas seulement pour moi, ou qu'il est tellement dingue de moi qu'il confond tout et finit par vouloir la même chose, non, lui aussi en a envie. Le tout est d'être un peu futée pour manœuvrer les mecs. Parce que celui-là, il fout la trouille à tout le monde, mais à la maison, celle qui doit lui foutre la trouille, c'est moi, mais d'une autre manière, avec qualité et astuce. Ici, c'est chez moi, et chez moi on fait ce que je veux.
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Vidéo de Elsa Osorio
https://www.librairiedialogues.fr/livre/13111937-double-fond-elsa-osorio-anne-marie-metailie Elsa Osorio nous parle de son livre "Double fond" (éditions Métailié), dans l'émission Dialogues littéraires, réalisation : Ronan Loup. Interview par Laurence Bellon.
Retrouvez-nous aussi sur : Facebook : https://www.facebook.com/librairie.dialogues Twitter : https://twitter.com/dialogues Instagram : https://www.instagram.com/librairiedialogues
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