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EAN : 9782370551474
172 pages
Le Tripode (11/01/2018)
3.94/5   241 notes
Résumé :
Une fable étonnante, un chef-d’œuvre de littérature et de traduction.
Peu de livres donnent au lecteur l’impression, dès les premières pages, d’être confronté à un chef d’œuvre absolu. L’Ancêtre, de Juan José Saer, appartient à cette catégorie. "De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel. Plus d’une fois je me suis senti infime sous ce bleu dilaté : nous étions, sur la plage jaune, comme des fourmis au centre d’un désert. Et si, maintenan... >Voir plus
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sur 241 notes

Parfois quelques pages suffisent…Juste quelques pages pour savoir sans équivoque que nous avons entre les mains un chef d'oeuvre. L'incipit poétique, le rythme doux de la narration, l'harmonie des phrases, la richesse, la sobriété et l'élégance du style, l'humanité qui dès les premiers mots vibre chaleureusement, l'ode à la nature pressentie, dès les premières phrases, ce livre de l'argentin Juan José Saer « L'ancêtre » m'a complètement conquise. J'ai l'impression émouvante d'avoir vécu avec ce livre une véritable rencontre. Ma découverte de la littérature Sud-Américaine, que je connais encore si peu, s'avère enchanteresse, « le Llano en flamme » du mexicain Juan Rulfo il y a quelques semaines m'avait marquée, celui-ci aujourd'hui rejoint mon île déserte.

« Ma condition orpheline me poussa vers les ports. L'odeur de la mer et du chanvre mouillé, les voiles raides et lentes qui vont et viennent, les conversations des vieux marins, les parfums multiples d'épices et l'amoncellement des marchandises, prostituées, alcools et capitaines, bruits et mouvements, tout cela me berça, fut ma maison, servit à m'éduquer et m'aida à grandir, me tenant lieu, pour aussi loin que remonte ma mémoire, de père et de mère ».

Quant au scénario, inspiré d'une histoire réelle, est captivant : En 1515, trois navires quittent l'Espagne en direction du Rio de la Plata, vaste estuaire à la conjonction des fleuves Parana et Uruguay, passage des Indes par l'Ouest. Nous sommes trois ans avant la découverte de Magellan. Mais, à peine débarqués à terre, le capitaine et les hommes sont massacrés par des indiens. Un seul en réchappe : le mousse, jeune garçon de 15 ans. Il est mystérieusement épargné, accueilli en « def-ghi » (terme dont il mettra une vie entière à comprendre la signification) dans la tribu. Toutes les victimes sont également amenées, scrupuleusement découpées, assaisonnées, grillées à point puis dévorées, préambule à une orgie collective dont le jeune mousse sera le témoin, à la fois horrifié et curieux. Il ne sera rendu à son monde que dix ans plus tard à l'occasion d'une autre expédition naviguant dans ses eaux lointaines et mystérieuses. le retour à ce monde d'avant va s'avérer plus délicat et compliqué qu'espéré, notre homme étant considéré tour à tour comme objet de répulsion ou de fascination, nous comprenons peu à peu que la sauvagerie n'est pas toujours là où nous croyons la trouver.

Le livre démarre avec le témoignage de ce narrateur, devenu vieux, qui se souvient, soixante ans plus tard. Mais plus que le simple souvenir d'une aventure exotique chez les féroces sauvages, comme peut le laisser croire le résumé de l'histoire de prime abord, c'est avant tout une réflexion passionnante sur la relativité de nos vies en société, de nos exotismes respectifs, de nos repères et de nos règles codifiées, de nos liens plus ou moins distendus avec la nature, réflexion sociologique et philosophique transformée par l'auteur en véritable prouesse littéraire pour narrer deux réels, l'un dicté par la nature, l'autre dominé, imposé par l'homme qui veut tout transformer à son image. Ce jeune homme, durant ces 10 ans de captivité et de vie dans le plus simple appareil au coeur d'une nature sauvage et austère, ne savait plus s'il était une bête ou un ver de terre, un métal en sommeil, incertitude et désarroi caractérisant cette nouvelle vie. Or il le souligne à l'hiver de sa vie : « A présent que je suis un vieillard, je sais que la certitude aveugle d'être homme et seulement homme nous apparente davantage à la bête que l'incertitude constante et presque insupportable quant à notre propre condition ».

C'est également une merveilleuse réflexion sur le temps, le temps relatif et la mémoire :

« Quand nous oublions, c'est que nous avons perdu moins la mémoire que le désir. Rien ne nous est consubstantiel. Il suffit d'une accumulation de vie, même si elle est grise et neutre, pour que nos espoirs les plus fermes et nos désirs les plus intenses s'éboulent. Nous recevons des masses continues d'expérience comme le cercueil les pelletées de terre définitive dans la fosse humide ».

Saer ne s'apitoie pas vraiment sur son héros, sur ses angoisses, sur son évolution durant ces 10 ans, non, il privilégie en effet une approche quasi sociologique des us et coutumes des indiens qu'il détaille au moyen de descriptions minutieuses à la fois terriblement réalistes, tendres et empathiques aussi. L'auteur choque d'abord par ces scènes de cannibalisme et d'orgie collective mentionnées précédemment, d'une précision cinématographique, réduisant l'indien au « mauvais sauvage », pour nous montrer ensuite que ce point culminant de la vie en société est en réalité un moment unique annuel d'exultation, d'assouvissement de pulsions printanières après un hiver d'anéantissement, pour cette tribu calée le reste du temps sur un long et tranquille quotidien rythmé par les saisons, le respect de la nature, la place accordé à chacun quel que soit l'âge et le sexe, la pudeur, la propreté, la survie. Pas de manichéisme entre le bon ou le mauvais sauvage, l'approche est très subtile et mériterait une analyse freudienne que je serais bien incapable de faire. Horreur et répugnance du début laissent place ensuite à une compassion empreinte d'admiration, allant même jusqu'à considérer que ces indiens furent les êtres les plus chastes, les plus sobres et les plus équilibrés qui lui ait été donné de rencontrer.

J'ai été littéralement émerveillée, époustouflée par la prose de Juan José Saer, qui sait capter l'indicible, l'intime, le moment suspendu, qui sait rendre compte avec une poésie métaphorique mais aussi un réalisme pointilleux, les étoiles pulvérisées sous le choc du froid saupoudrant la terre de leur poussière, les jeux d'ombre et de lumière du soleil se faufilant entre les feuilles de la forêt tropicale, tâches ondulantes, mirages de chaleur du soleil à son zénith, le bruit assourdissant du silence. Un style tout en élégance, sans emphase, sans lourdeur, sans longueur. C'est beau, ce sont des phrases qui se lisent à voix haute, qui se murmurent, qui se parcourent de nouveau pour pouvoir en déguster toute la grâce et l'inventivité. Voyez cette plume époustouflante lorsque le vieil homme déguste ce repas frugal composé d'olives, de pain et de vin blanc :

« L'assiette blanche où se mêlent les olives vertes et noires qui luisent un peu, fraîches sorties du bocal où on les tient à la cuisine, et le verre à pied d'où le vin, couleur de miel fin, laisse échapper son odeur terrestre et âpre, reflètent de diverses façons la lumière des bougies qui, dans l'air tranquille, semblent reconquérir à tout instant leur hauteur et leur immobilité ; le gros pain de ménage qui repose sur une autre assiette est irréfutable et dense, et son retour quotidien, joint à celui du vin et des olives, dote chaque présent où il réapparait, comme un discret miracle, d'une auréole d'éternité. Posant ma plume, je porte les olives à ma bouche, lentement, l'une après l'autre, et, crachant les noyaux dans le creux de ma main, je les dépose avec soin sur le bord de l'assiette. Au sortir de la bouche ils sont encore tièdes de la chaleur que leur communique l'intérieur de mon corps. Comme je fais alterner, par simple habitude, les olives vertes aux noires, les deux saveurs, l'une sur l'autre, m'apportent l'image, régulière, de raies vertes et noires qui passent, parallèles, de la bouche au souvenir ».

Ce sont des phrases qui coulent, limpides, des phrases méandreuses, qui se déversent en cascade pour former un fleuve puissant d'où brillent et roulent des pépites d'or. Une plume qui parvient par moment non seulement à suspendre le temps mais aussi à le remonter, à le déformer, à le dilater ou le contracter. A contrecourant. Une prouesse rare et précieuse. Ce livre est un diamant.

Je comprends désormais pourquoi Juan José Saer est considéré comme un des plus grands auteurs argentins contemporains du 20ème Siècle comme le souligne Eduardo (@Creisification) dans sa critique si riche et érudite, grâce à qui j'ai eu envie de lire ce livre. Il me tarde de poursuivre ma découverte de la littérature sud-américaine. Comme Juan José Saer, « je suis en train de balbutier sur une rencontre de hasard entre et avec, assurément, les étoiles ».

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L'INCROYABLE HISTOIRE D'UN REFLET DANS L'EAU.

«A cette époque, la mode était aux Indes car cela faisait presque vingt ans qu'on avait découvert le pouvoir de les atteindre par le ponant.» C'est pour de telles raisons que, lorsqu'on est un gamin orphelin de l'Espagne du début du XVIème siècle, siècle que l'on surnommera bientôt "d'or", bien qu'il se construisit sur des monceaux de cadavres et la mise en coupe réglée des trésors découverts aux Amériques, on décide de s'embarquer comme mousse à bord d'une de ces caravelles, porteuses de rêve et de richesses. le navire va accoster dans cette Amérique latine encore presque parfaitement inconnue - 1492, c'était presque hier - dans le Cône sud plus précisément, entre les fleuves Paraná et Uruguay. A peine le capitaine et quelques-uns de ses hommes ont-ils mis le pied à terre qu'ils se font massacrer par une tribu d'indiens cannibales. Un seul en réchappe, le mousse Francisco del Puerto, 15 ans, qui, captif (mais est-il véritablement captif ?) vivra avec les indiens pendant dix ans avant d'être récupéré, avec l'aide des indiens eux-mêmes, par une nouvelle expédition. Un détail, cependant : Les Indiens, dans ce coin du Rio de la Plata, sont cannibales, mais ils ont pour habitude de laisser la vie sauve à l'un de leurs prisonniers, pris au hasard. C'est ce qui expliquera la raison de cette survie que le petit marin espagnol, qui fut malmené et violé par les hommes d'équipage lors de la traversée, ne parvient d'abord pas à comprendre.

De retour en Espagne, il apprendra à lire et à écrire dans un couvent, ayant la chance de croiser un clerc plus fin, plus intelligent et intègre que la majorité de ses semblables. À la mort de ce dernier - d'abus de boisson mais aussi d'un trop grand appétit de vivre - le jeune homme devient vagabond puis, un peu malgré lui et très fortuitement, membre d'une troupe de théâtre qui fini par s'enrichir en jouant sur scène une retranscription tellement libre qu'elle en devient aussi fausse que fantasmatique de sa vie chez les indiens de la pampa. La trajectoire du petit mousse est une ascension inespérée. Mais c'est aussi l'histoire d'un désenchantement que ce héros bien malgré lui nous conte, à la première personne, tandis qu'installé avec ses enfants adoptifs et ses petits enfants, il tâche de se souvenir et, entre les lignes, de comprendre ce parcours en tout point atypique, écartelé, déviant.

Quoi qu'assez bref, deux cent pages d'une impressionnante densité, et d'un style incroyable, sinueux, entrecoupé d'innombrables virgules-rizhomes, fluctuant, aussi méandreux que ces fleuves où Juan José Saer situe, de facto, l'origine du monde, de son monde et de l'Argentine, du centre épiphanique de l'univers possiblement, une plume qui semble, par moment, être susceptible de suspendre le temps, de l'incurver, le rendre à merci, lui donner de cette longueur, de cette trompeuse langueur que l'on retrouve peut-être parfois chez Marcel Proust même si pour pour d'autres raisons, ce bien qu'assez bref, disions-nous, les univers développés par l'auteur sont d'une richesse en tout point incalculable. le texte se divise, peu ou prou, en trois temps :

Le premier temps, sans doute le plus éprouvant mais aussi le plus fascinant, c'est celui de ces premières heures, celui du "def-ghi" qui n'a encore qu'une très mince conscience de ce qu'il est, qui va connaitre néanmoins une sorte de seconde naissance en assistant aux prémices préparatoires puis à l'accomplissement d'une monstrueuse scénographie orgiaque, dantesque, invraisemblable au cours de laquelle ses compagnons vont être patiemment préparés, désossés, assaisonnés puis cuits pour être consommés dans un moment de frénésie occulte durant lequel les acteurs sont tour à tour obnubilés puis abattus dans leur propre désir à dévorer sans fin - sans faim ? - ce repas incroyable. La suite sera plus licencieuse encore, dépravée même, sado-masochiste pourrions-nous préciser, - où s'entremêle onanisme débridé, homosexualité, mélangisme, inceste - n'était l'absence totale de volonté première, d'idée de faute ou d'interdit moral, pour s'adonner à des plaisirs illicites finalement très nôtres ; et puis les indiens semblent être alors sous le pouvoir d'une boisson fatale qui les met strictement hors d'eux-mêmes au point que d'aucuns en meurent, ne commandant plus rien de leurs actes, se perdant définitivement dans les marais, chutant lourdement, se blessant grièvement, finissant par tomber dans une espèce de catatonie. Cependant, nul jugement de la part de notre jeune homme, maintenant tout au long de cette orgasmique journée une imperturbable distance d'observateur pour ainsi dire anthropologique, une fois les premiers temps de la sidération passés, et comme si le voile d'incompréhension totale dans lequel il flottait l'empêchait d'éprouver le moindre sentiment tant à l'égard de ses compagnons massacrés puis engloutis que durant les scènes dionysiaques qui suivirent. Une fois cette imitation de nouvelle naissance accomplie, le narrateur exposera, dans ce journal qui n'en est pas un, l'essentiel de son existence chez ces amérindiens qui devienne dans leur quotidien et une fois leur monstrueuse agapè accomplie, l'antithèse absolue de ces heures folles.

Là, à rebours de ces bacchanales, leur vie est absolument strictement rangée - jusqu'à une maniaquerie certaine, qui les pousse à nettoyer, balayer, réparer, arranger sans cesse leur médiocre quotidien - , le sexe est alors banni de toute vie publique et semble n'être pratiqué que de la manière la plus fugace dans le privé. Ils s'avèrent par ailleurs d'une grande courtoisie, d'un calme que rien ne met en défaut, d'une solidarité permanente, d'une équanimité sans faille. Seulement, un fois l'an ou peu s'en faut, leurs hourvaris frénétiques les reprennent. Une chasse à l'homme est pratiquée auprès des tribus alentour. C'est d'ailleurs à cette occasion que l'ancien matelot comprendra peu à peu ce qu'il en est d'être un "def-ghi", puisqu'il s'en trouve un à chaque nouveau festin cérémoniel. Ceux-ci semblent d'ailleurs prendre leur rôle très à coeur avant que d'être renvoyés dans leurs pénates et finissent même souvent par toiser l'espagnol, pauvre "reflet" (c'est un des sens du mot) sans but... Voilà pour ce que c'est, avec tout l'incertain de l'exercice :

«On disait def-ghi des personnes absentes ou endormies ; des indiscrets qui, durant une visite, au lieu de rester chez l'autre un temps prudent, s'attardaient indéfiniment ; on appelait aussi def-ghi un oiseau à bec noir et au plumage jaune et vert, qu'on apprivoisait et qui faisait rire parce qu'il répétait, comme s'il eût parlé, les mots qu'on lui avait appris ; def-ghi, c'étaient aussi certains objets qu'on mettait à la place d'une personne absente et qui la représentaient dans les réunions […] ; de même façon on appelait def-ghi le reflet des choses dans l'eau ; une chose qui durait c'était def-ghi […]

Def-ghi, c'était tout cela et bien d'autres choses encore. Après de longues réflexions, je déduisis que, s'ils m'avaient donné ce nom, c'était parce qu'ils me rendaient solidaire de quelque essence commune à tout ce qu'ils nommaient ainsi. Ils attendaient de moi que je pusse dédoubler, ainsi que l'eau, l'image qu'ils donnaient d'eux-mêmes, répéter leurs gestes et leurs paroles, les représenter en leur absence et que je fusse capable, quand ils me rendraient à mes semblables, de faire comme l'espion ou l'éclaireur qui, après avoir été témoin de choses que la tribu n'a pu voir, revient sur ses pas pour raconter toutes choses en détails à tous. […] ils voulaient que de leur passage à travers ce mirage restât un témoin et un survivant qui fût, à la face du monde, leur narrateur.»

Le second temps est, dans une large mesure, plus rugueux. Plus sombre aussi, contre toute attente (après tout, ne rentre-t-il pas "chez lui" ?). Car le retour à la supposée civilisation n'est pas le moment attendu (y compris par le lecteur) des réjouissances, des retrouvailles avec un monde en absence. S'il rencontre un bon père qui comprend et son désarroi et ses capacités, c'est bien le seul qui s'interessera à lui, autrement que comme "celui qui était chez les sauvages". Par lui, il apprendra à lire et à écrire mais, plus que cela, il pourra envisager le recul lié à l'apprentissage du verbe vrai - par rapport à lui-même et, plus encore, vis à vis de ses contemporains - mais son maître disparaissant inopinément mais assez vite de la surface de la terre, notre homme va vivre une vie de vagabondage puis, par le hasard d'une rencontre, il va suivre et même donner la matière principale d'une pièce qui sera jouée dans l'Espagne toute entière puis dans le reste de l'Europe, mais une pièce qui n'a rien à voir avec ce qu'il a véritablement, fondamentalement vécu, éprouvé, une création où le sujet n'est pas son expérience ni même lui, mais la vision que ses contemporains immédiats ont de ces fameux sauvages. le retournement s'accompli lentement mais surement : cette supposée civilisation ne serait-elle en vérité que celle des sauvages que nous sommes ? Un monde de mensonge, d'imposture (à laquelle il prend part, par faiblesse, par facilité, par ennui de tout, par désenchantement), d'abus et d'intérêts vils, mesquins, sonnants et trébuchants. Voici ce qu'il dit des nouveaux sauvages qui l'entourent : «ces enveloppes vides qui prétendent s'appeler hommes» ou encore «depuis le jour où ils m'avaient renvoyé, je n'avais rencontré, à part le Père Quesada, que des êtres étranges et problématiques auxquels seule l'habitude ou la convention pouvait faire appliquer le nom d'hommes.» La messe est dite, et ce sont cinquante années qui vont défiler comme d'un rien, parce qu'en vérité, elles ne sont presque rien pour ce personnage ayant connu une sorte d'illumination, sans même qu'il s'en soit encore aperçu tout à fait.

C'est enfin un homme fait, globalement "achevé", dans le sens où il l'a réellement décidé, cette fois, plus qu'en raison de l'âge atteint, la soixantaine avancée, que l'on retrouve dans l'ultime partie - précisons que rien n'est aussi clairement délimité dans "L'ancêtre" qui ne connait ni chapitre ni franche disruption, à l'exception de deux ou trois événements fondateurs. Tout juste quelques changements de rythme bien souvent liés au changement de géographie personnelle du narrateur, plus qu'à des ruptures stylistiques ou narratives. A soixante ans passés, retiré de tout, le narrateur couche par écrit son interprétation – bien différente certainement de celle que tirerait la plupart de ses contemporains - du mode de vie des indiens et de leur conception du monde. Il se remémore, pour autant qu'il le peut, pour autant que SA vision puisse être LA vision de la réalité passée - Rien, chez Juan José Saer, ne laisse à penser qu'un témoignage puisse être véridique, objectif, universel. Rien moins que la réalité peut être réalité ! L'incertain, plus que l'incertitude, est de tous les instants, la réalité n'est pas en soi un mensonge mais le mensonge peut lui aussi s'avérer réalité. Ainsi, dans une certaine mesure, la mise en scène de son expérience sur les planches, tout maquillage fut-elle, devient-elle pourtant une certaine forme de réalité, au moins pour ceux qui l'on reçue, l'ont admise, l'ont souhaitée comme telle -. Cet homme devenu vieillard se remémore ainsi ces dix années passée aux côtés, souvent sans les comprendre, ou seulement après coup, ne serait-ce qu'en raison du verbe, de cette poignée d'indiens pour qui le centre de l'univers n'était autre qu'eux-mêmes et les quelques arpents de terres qu'ils ne voulaient abandonner pour rien au monde, ces rivages situés entre marais, fleuve et étendue morne. Il comprend, par un effort inouï de dépaysement, de décentrement de tout ce qui le constitue, à quel point ces supposés sauvages sont en réalité des civilisés accomplis tandis que nous sommes les sauvages - qui plus est, plutôt mauvais, idiots, ignorants et violents - ; il comprend peu à peu leur espèce de calme permanent, il envisage aussi que ce langage, qu'il a dû tâcher de comprendre difficultueusement tout au long de ces dix précieuses années de véritable re-naissance, avait tout autant valeur que celui qu'il tenait de sa mère - de ce point de vue, cet ouvrage est un exercice multiple et savamment enchevêtré autour de la langue, du langage, de son éthique, de sa philosophie, pour ainsi dire de la cosmogonie qui environne toute locution, en un mot, de toute sa magie, au sens ésotérique et mystique. Il a saisi toute la valeur de cette humanité dont il affirme que s'ils vivaient et «[...] agissaient de cette façon, c'est parce qu'ils avaient éprouvé, à quelque moment, avant de se sentir différents du monde, le poids du néant.»

D'une expérience incommunicable, le narrateur, dont on ne peut douter qu'il ne s'agisse pas de son créateur moderne, essaie de rendre compte des niveaux complexes que comporte toute réalité. Ce vieil homme, né par deux fois, et par deux fois dans la douleur mais par deux fois sans qu'il en résulte de souffrance directement éprouvée, dicible, aborde quelques unes des questions fondamentales qui traversent notre temps : La difficulté relative à tout langage, bien sûr, et, à travers le langage, à la possibilité même de rendre compte de ce qui est, de ce qui fut, de ce que l'on a éprouvé, vécu, à l'autre, l'autre fut-il soi-même ; L'impossibilité ontologique à comprendre parfaitement l'altérité, l'idée que nous sommes inclus dans nos propres exotismes, des étrangers - y compris à nous-mêmes - qui passons tout le temps possible à nous ignorer, à nous refuser, nous comprendre, les uns les autres, soi. Et puis, il y a ce complet désaxement voulu par Saer - qui plaçait le centre même de la civilisation argentine, pour ne pas dire la création du monde dans ces entrelacs de fleuves et de pampa -, ce renversement sidérant mais génial par lequel la civilisation la plus sensationnelle, la plus riche, la plus entière n'est pas la notre mais celle de ces amérindiens qui, pour autant, ont presque intégralement disparus de la cartographie humaine.

Que dire de plus qui ne l'a déjà été sur ce roman fleuve stricto sensu ? Que c'est un roman historique et que ce n'en est pas un... Que c'est un roman qui se situe dans la grande lignée des romans picaresques espagnols et latino-espagnols - il en respecte presque tous les codes : récit à la première personne, personnage d'humble extraction, initiation, le maître enfin trouvé à qui l'on doit tout, le picaro devenu vieux qui revient sur son passé, - pourtant c'est bien au-delà que ce situe aussi ce texte... Que c'est une fable philosophique, sans nul doute, mais alors d'une langue tellement personnelle et, par bien des aspects, poétique, qu'il est absolument incertain que le moindre philosophe s'y retrouve tout à fait... Juan José Saer, à qui l'argentine vient de dédié l'année 2017 (on n'ose imaginer une "année Perec", une "année Bataille" ou autre "année Calaferte" chez nous...) savait aussi bien transcender les genres que troubler les certitudes. Il démontrait, avec une rare intelligence, dans ce qui fut-là son sixième roman, à quel point il était encore possible de parvenir à cet impossible gageure de donner sens et vie à cette littérature contemporaine que l'on prétend souvent - pas forcément sans preuve ni raison - moribonde. Remercions aussi, au passage, l'idée excellente de cette jeune et belle maison d'édition - le tripode - d'avoir redonné visibilité à ce texte tout bonnement incroyable, et cette maison d'édition persiste et signe qui publie ces jours-ci une édition en format "semi-poche" plus économiquement accessible. Quant à la traduction, sans être hispanophone, celle reprise ici est à saluer sans nul doute. On pressent comme Laure Bataillon (qui reçut alors le prix de la meilleure traduction remis par la MEET, organisme qui décida plus tard de nommer ce prix du nom de cette traductrice de talent, en manière d'hommage après sa disparition) a dû batailler pour rendre dans notre langue un texte si complexe et si particulier. Et, avouons-le, plus de quinze jours après en avoir lu la dernière ligne, ce texte nous hante encore de sa puissance et de sa désarmante intranquilité existentielle, comme l'aurait pu exprimer son prédécesseur lusophone Fernando Pessoa. Il nous hante d'autant plus qu'une seule lecture ne semble en rien pouvoir le résoudre, le contraindre, le domestiquer tout à fait, laissant le lecteur non pas insatisfait - de savoir qu'il recèle encore bien des secrets - mais plus assurément qu'il lui ouvre des univers presque jamais entrevus et qui demandent à être parcourus. Ardemment.

Décidément, nous sommes bien les sauvages de ce monde : « On peut dire que, depuis que les Indiens ont été anéantis, l'univers entier est parti à la dérive dans le néant. Si cet univers si peu sûr avait, pour exister, quelque raison, cette raison c'était justement les Indiens qui, au milieu de tant d'incertitudes, étaient ce qui semblait le plus certain. Les appeler sauvages est une preuve d'ignorance ; on ne peut appeler sauvages des êtres qui assumaient un telle responsabilité.»

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Juan José Saer (1937-2005) est considéré, au même titre que Jorge Luis Borges (1899-1986) ou Julio Cortázar (1914-1984), comme un des plus grands écrivains argentins du XXe siècle.

Dotée d'un style sobre, pour ce qui est de la forme, se dispensant avec une économie élégante de tout détail superflu au récit (y compris parfois noms, dates et toponymes!), à moins qu'il ne s'agisse de distiller la poésie riche de sens d'un village indien au coucher de soleil ou d'une éclipse de la lune sur l'immense fleuve Paraná, essentiellement réaliste et aux antipodes du baroque extravagant que nous offre la plupart du temps la littérature sud-américaine, dans L'ANCÊTRE, la prose de Juan José Saer semble d'autre part, à tout moment, aspirer à s'élancer dans de magistrales envolées abstraites, à pratiquer de dangereux triples-sauts au-dessus du vide cherchant à redessiner, avec une astuce et une acuité qui m'ont personnellement époustouflé, les contours de l'espace-temps auxquels nous avons pris l'habitude de nous accrocher afin de pouvoir donner consistance à notre réalité environnante, véritables prouesses langagières nous faisant entrevoir, totalement renversés par rapport à nos repères habituels, une autre dimension derrière notre perception ordinaire de la réalité, sans pour autant que la narration devienne brouillonne ou ampoulée. Ainsi, on pourrait dire que Juan José Saer se révèle-t-il un fin dé-constructeur du réel, ou tout au moins de certains de ses mirages potentiels dont nous aurions pu nous emparer dans la construction de ce que les allemands avaient les premiers appelé notre "Weltanschauung", notre «vision du monde» occidentale et européenne.

L'ANCÊTRE est inspiré du récit vrai d'une expédition espagnole au début du XVI siècle, partie à la recherche d'un passage des Indes par l'ouest, trois ans avant l'exploit de Magellan, et ayant en fin de compte échouée dans l'estuaire du Rio de la Plata, en Argentine. Débarqués en reconnaissance d'un des trois navires composant l'escadre, le capitaine et dix membres de l'équipage se font massacrer par une tribu d'autochtones, excepté le mousse, âgé de 15 ans, emmené par les Indiens en même temps que les dépouilles des victimes de cette attaque surprise afin que ces dernières puissent ensuite être dépecées, savamment assaisonnées et dévorées lors d'une orgie rituelle réunissant l'ensemble de la tribu. Investi du rôle complexe de «def-ghi», mot qui, comme du reste tous les autres vocables de cette curieuse langue parlée par les Indiens, pouvait signifier «en même temps beaucoup de choses différentes et contradictoires», et dont il mettra pratiquement toute une vie à comprendre le sens exact, notre mousse n'était pas de ce fait destiné à être consommé...Voilà pourquoi, dès les premières pages du livre nous le retrouvons au point de départ, c'est-à-dire en Espagne, soixante-ans après, en train d'écrire le récit des dix années qu'il aura vécues au sein de cette peuplade australe.

Le titre original de L'ANCÊTRE est « El Entenado », mot qui à ma connaissance n'a pas d'équivalent en français («entenado» désigne en espagnol à la fois l'enfant d'un des conjoints né avant leur union, «beau-fils» ou «belle-fille» en français, ainsi qu'un enfant adopté ou pris sous la tutelle d'un adulte). Orphelin et sans histoire, livré à son sort depuis son plus tendre âge, élevé à droite et à gauche, et notamment par les marins et les prostituées du port qu'il quittera à 15 ans à bord d'un navire partant pour une expédition hasardeuse en Amérique du Sud, en rupture de filiation, surgi d'un « néant » à l'image de ces primitifs qui de par la couleur même de leur peau lui sembleront au moment où il les verra pour la première fois, comme «directement sortis des eaux boueuses du grand fleuve», notre narrateur dont par ailleurs nous ne connaîtrons jamais le véritable nom, incarnera parfaitement, après dix années d'immersion complète, le « def-ghi », tiers par excellence et survivant pouvant témoigner de l'existence réelle de la tribu, ainsi que des lois naturelles particulières régissant leur univers. «Ce n'était pas l'inexistence éventuelle d'un autre monde qui les terrorisait mais bien celle de ce monde».

Des récits des origines de l'humanité légués par l'Antiquité, en passant par les différentes mythologies ou les textes fondateurs de religions, jusqu'aux sciences modernes, l'anthropologie ou la psychanalyse, une vaste littérature sur la genèse de la civilisation aura vu le jour et continue encore à alimenter la spéculation dans diverses disciplines scientifiques, dans le domaine de la philosophie ou encore dans la littérature. Qu'est-ce qui aurait en fin de compte permis à l'humanité de sortir d'un état primitif indifférencié, purement instinctif et apparenté au règne animal ? Si beaucoup d'hypothèses et de reconstructions plus ou moins fondées de ce moment charnière pour l'humanité ont été échafaudées, aucune ne semble à ce jour avoir réussi à trancher d'une fois pour toutes la question. Depuis que dans la nuit de temps le premier primate s'était saisi d'un os ou d'une pierre pour se servir en tant qu'outil, jusqu'à notre troisième millénaire et les rêves scélérats d'intelligence artificielle et de transhumanisme qu'il caresse, en voici encore une de ces petites interrogations «annexes», un de ces petits points «princeps» permettant de comprendre pleinement notre condition restés pourtant énigmatiquement irrésolus.. !

Dans «Totem et Tabou», publié en 1913, Freud s'était particulièrement attelé à l'origine du tabou de l'inceste et au rôle joué par le totémisme dans les sociétés primitives, s'appuyant sur les recherches de son contemporain, l'anthropologue écossais James George Frazer, auteur entre autres de «Totémisme et Exogamie», ainsi que sur les travaux de Darwin sur la «horde primitive». Dans la version freudienne de la horde primitive, les fils jaloux d'un père tout-puissant et possédant à lui seul l'accès exclusif à toutes les femmes du clan, à l'instar du mâle dominant chez les primates supérieurs, le tuent et le mangent lors d'un repas rituel. Cet évènement inaugural, suivi à la fois par le remords et par la crainte d'une impitoyable guerre fratricide à l'intérieur du clan serait à l'origine des règles correspondant aux deux tabous fondateurs de la civilisation: l'interdiction de tuer les membres du clan, et l'interdiction des relations sexuelles avec les femmes appartenant à un même clan (exogamie) cette dernière étant le prototype sur lequel sera bâti ensuite l'interdit de l'inceste. le tabou concernant le cannibalisme, comme ceux du meurtre et de l'inceste, aurait participé selon Freud à l'organisation de la société humaine.

La relecture du mythe de la horde primitive que nous propose L'ANCÊTRE ne chercherait aucunement à infirmer ou à s'opposer à la théorie freudienne exprimée dans «Totem et Tabou». Ce serait plutôt une version chronologiquement antérieure à celle de Freud, avant même toute esquisse, tout avènement d'une conscience réflexive chez l'homme, ce miroir aux alouettes lui ayant permis de s'extraire progressivement de la nature et lui apportant la conviction intime d'exister pleinement en tant qu'être supérieur, à part et rationnel. L'ANCÊTRE serait une sorte de «prequel» à l'installation définitive du tabou lié au cannibalisme, à une époque où, dans ces contrées préservées jusque lors de tout contact « civilisé », l'anthropophagie participait encore à un ordre et à un cycle naturel de la vie, à l'image même des saisons ou du jour et de la nuit, et où l'homme semblait évoluer dans un bloc indifférencié parmi les espèces vivantes (animale végétale), naviguant indifféremment entre nature et culture ou entre mondes visible et invisible. «Tout le présent, nous y compris, se situait en un lieu, et en même temps il était ce lieu. En réalité, c'est nous qui étions ce lieu, plus encore que le lieu lui-même ». Parlant une langue où le verbe « être » faisait défaut, «c'était, comme le pensaient les Indiens, grâce à notre paraître que ce lieu en paraissait un ». Autrement dit, l'apparence distincte des choses ne garantissait pas leur existence autonome. Prenons, par exemple, la réalité d'un arbre : «Les Indiens ne pouvaient pas se fier à l'existence de l'arbre parce qu'ils savaient que celle de l'arbre dépendaient de la leur, mais, en même temps, comme l'arbre contribuait, avec sa présence, à garantir la leur, ils ne pouvaient pas se sentir entièrement exister car ils savaient que, si leur existence venait de l'arbre, cette existence était problématique, puisque l'arbre semblait tirer la sienne de celle que les Indiens lui accordaient»! Impossible de sortir de ce «cercle vicieux et de voir les choses de l'extérieur pour découvrir, avec impartialité la base de ces évidences».

Rassurez-vous donc, il ne s'agirait nullement ici de justifier ou de faire l'apologie d'un retour quelconque à la nature et...au cannibalisme! Dans L'ANCÊTRE, il n'y a pas d'ailleurs de notions d'un quelconque «bon» ou «mauvais» sauvage. Il y serait même davantage question d'«anthropocentrisme» que d' «anthropophagie » à proprement parler. Aucun clin d'oeil à Hannibal Lecter à déplorer ici, mais plutôt à un Montaigne quand ce dernier, en se penchant sur la question dans un commentaire devenu de nos jours sujet du Bac, nous invite à réfléchir sur le fait que « l'esprit humain ne voit et ne comprend vraiment que ce qui lui ressemble (...) il ne saurait appréhender la différence que selon soi, non selon elle». Ou même à Claude Lévi-Strauss, quand l'éminent anthropologue structuraliste énonce, non dépourvus d'une certaine ironie et dérision sous-jacentes, ces propos relativistes: « Il y a des sociétés qui voient dans l'absorption de certains individus détenteurs de forces redoutables le seul moyen de neutraliser celles-ci et de les mettre à leur profit, et celles qui, comme la nôtre [...], ont choisi la solution inverse, consistant à expulser ces êtres redoutables du corps social, en les tenant temporairement ou définitivement isolés.». Incorporer ou ne pas incorporer, that's the question...?

En tout cas et pour conclure ce billet erratique, «indécemment long» comme dirait une très sage Lama et néanmoins amie de votre serviteur, L'ANCÊTRE n'est surtout pas, ainsi que pourrait l'induire à tort sa quatrième de couverture, un roman historique ou le récit d'incroyables et périlleuses aventures chez les cannibales, mais une exploration littéraire magistralement réussie de ce que aurait pu habiter l'esprit humain avant que celui-ci ne se soit émancipé du reste de la nature et, ne se remettant désormais qu'à lui-même, ne règne en maitre tyrannique d'un réel totalement plié à son image et ressemblance.

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J'ai découvert le grand écrivain argentin Juan Jose Saer (1937-2005) avec L'Enquête que je vous recommande. L'Ancêtre (1983) est un peu plus difficile d'accès je trouve mais c'est un roman riche et envoûtant.

On est au XVIe siècle vingt ans après la découverte de L'Amérique. le narrateur est un vieillard qui raconte ce qui lui est arrivé alors qu'il était un jeune mousse, orphelin.

Trois navires sont partis d'Espagne explorer un vaste estuaire récemment découvert. le petit mousse est le jouet des matelots. A peine débarqués à terre, le capitaine et les quelques hommes qui l'accompagnent sont massacrés par des Indiens. Un seul en réchappe, le mousse. Fait prisonnier, il est accueilli avec beaucoup de déférence dans la tribu de ses assaillants. Il assiste alors à un étrange et terrible rituel dionysiaque qui se répète chaque année quand les Indiens chassent leur proies. A chaque fois les Indiens laissent un survivant qu'ils nomment « def-gui ». Ensuite les Indiens redeviennent paisibles. le mousse est rendu à son monde dix ans plus tard, à l'occasion d'une autre expédition naviguant dans ces eaux. Il est nu, hirsute, ne se souvient pas de sa langue natale. Plus tard, il a la chance de rencontrer un homme qui l'instruit, lui apprend les langues. A près la mort de cet homme, il devient comédien. Arrivé à la fin de sa vie, le mousse devenu sage se souvient comment, soixante ans plus tôt, il a été amené pendant toutes ces années à partager l'existence d'une tribu d'hommes qui ont bouleversé sa vision du monde…

Le roman n'est absolument pas réaliste. Au début on se croirait dans un grand roman d'aventures se déroulant au XVIe siècle, une épopée avec de superbes descriptions poétiques. Mais le narrateur anonyme est étrangement serein pour un héros. Il semble planer au dessus-des événements comme dans un rêve ouaté. Arrivés chez les Indiens, au coeur des ténèbres, on se sent moins dans un roman que dans une sorte de documentaire anthropologique à la Levi-Strauss avec pour témoin ce mousse improbable que les Indiens appellent def-gui avec une grande déférence. le gamin est en quête d'un père, d'une famille mais jamais il n'est intégré ; il est seul avec les matelots, à côté du cercle des indiens, il n'est pas reconnu parmi les Espagnols non plus. Plus tard, il transforme ses expériences en pièce de théâtre à succès : les spectateurs veulent un récit picaresque, de l'exotisme, des barbares. Ils ne comprennent pas leur altérité et son succès le rebute. Alors il se retire pour écrire ses mémoires.

Je vous encourage à lire ce récit poétique et stimulant.

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Un pays de neige, un soir pour un train qui hésite entre Bretagne et Ile de France puis, vers Chartres peut-être, s'arrête dans la nuit...

A parcours irrésolu, livre d'heures ciselées, L'Ancêtre, viatique salvateur , révèle en l'intervalle suspendu, par l'au-delà de la vitre, une autre dimension qui dit le fragile équilibre du monde et du vivant dont nous sommes les obligés, un réel et son double, quelque part dans la recherche d'un temps perdu.

Qu'on en juge :

"L'année qui passait ramenait avec elle, d'un fond noir inconnu, comme la fin du jour la fièvre dans les entrailles du moribond, une foule de choses à demi oubliées, à demi enterrées, dont la persistance et même l'existence nous paraissent improbables mais qui, lorsqu'elles réapparaissent, nous démontrent, par leur présence péremptoire, qu'elles n'ont jamais cessé d'être la seule réalité de nos vies.(...)

Ce monde-là, ils le soignaient, le protégeaient, en essayant d'augmenter ou plutôt de maintenir sa réalité.. Si le mauvais temps ou le feu détruisait les huttes, si l'eau pourrissait les barques, si l'emploi constant des objets les usait ou s'ils se cassaient, c'était parce que l'envers insidieux, fait d'inexistence et de noir, qui est la vérité ultime des choses, abandonnait ses limites naturelles et se mettait à ronger le visible."

Proustien pour le moins, pensai-je ; cependant qu'à très petite vitesse, de ces réflexions, le train s'éloigna.

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Les murs blancs, la lumière de la bougie qui fait trembler, chaque fois qu'elle vacille, mon ombre sur le mur, la fenêtre ouverte sur l'aube silencieuse où l'on n'entend que le grattement de la plume et, de temps en temps, les grincements de la chaise, les jambes qui, engourdies, bougent sous la table, les feuilles de papier que, peu à peu, je remplis de mon écriture lente et qui vont s'empiler sur celles déjà écrites en produisant un crissement particulier qui résonne dans la pièce vide : contre ce mur épais vient battre, à moins que ce ne soit une divagation rapide et fragile d'après-dîner, le vécu.
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De ces rivages vides il m'est surtout resté l'abondance de ciel. Plus d'une fois je me suis senti infime sous ce bleu dilaté : nous étions, sur la plage jaune, comme des fourmis au centre d'un désert. Et si, maintenant que je suis un vieil homme, je passe mes jours dans les villes, c'est que la vie y est horizontale, que les villes cachent le ciel. Là-bas, en revanche, nous dormions, la nuit, à l'air libre, presque écrasés par les étoiles. Elles étaient comme à portée de main et elles étaient grandes, innombrables, sans beaucoup de noir entre elles, presque crépitantes, comme si le ciel eût été la paroi criblée d'un volcan en activité qui eût laissé apercevoir par ses trous l'incandescence interne.
(incipit)
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Quand nous entrâmes dans le fleuve sauvage qui formait l’estuaire – je sus par la suite qu’ils étaient plusieurs –, nous naviguâmes quelques lieues, mettant en émoi les perruches qui nichaient dans les escarpements de terre rouge, évitant à peine le lent grumeau des caïmans sur les rives marécageuses. L’odeur de ces fleuves est sans égale au monde. C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre dans les limbes de la terre. Il nous semblait presque voir la vie se refaire à partir des mousses en putréfaction, la boue végétale couver des millions de créatures sans forme, minuscules et aveugles.
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On ne sait jamais quand on naît : l'accouchement est une simple convention. Beaucoup de gens meurent sans être jamais nés ; d'autres naissent à peine, d'autre mal, comme avortés. Certains, par naissances successives, passent de vie en vie, et si la mort ne venait pas les interrompre, ils seraient capables d'épouser le bouquet des mondes possibles à force de naître sans relâche, comme s'ils possédaient une réserve inépuisable d'innocence et d'abandon.
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Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années. Et moi qui, plus que les autres, vient du néant à cause de ma condition orpheline, j'étais déjà prémuni depuis le début contre cette apparence de compagnie qu'est une famille ; mais cette nuit- là, ma solitude, déjà grande, devint d'un coup démesurée, comme si dans ce puits qui peu à peu se creuse, le fond avait cédé, brusque, me laissant tomber dans le noir.
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