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EAN : 9782246157939
182 pages
Grasset (13/11/2003)
3.84/5   128 notes
Résumé :
Antoine n'est pas revenu du pâturage de Derborence où il avait accompagné le troupeau, car la montagne s'est mise en colère...

Pourtant un soir, Thérèse, sa jeune épouse, croit reconnaître sa voix et sa silhouette amaigrie et pâlie. Est-ce une vision ou un miracle ? Un survivant ou un spectre ? Si Antoine n'est pas son propre fantôme, il faudra qu'il le prouve... Avec cette chronique villageoise, où le ton vire du pathétique au cocasse aussi imprévisi... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (20) Voir plus Ajouter une critique
3,84

sur 128 notes
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berni_29
  10 septembre 2021
Je ne me lasse pas du bonheur d'avoir découvert tout récemment un auteur rare dont la première incursion dans son oeuvre m'avait totalement envoûté. Il s'agissait de la Grande Peur dans la montagne et l'auteur était un certain Charles Ferdinand Ramuz, peu connu du grand public.
Derborence ne déroge pas au rendez-vous. Ce nom sonne comme une fleur de printemps.
J'ai la chance d'avoir découvert au sein de ma médiathèque préférée l'oeuvre complète de Ferdinand Ramuz dans La Pléiade.
Je m'y nourri comme un oiseau picorant et inspiré.
Ce texte est splendide.
Un jour, ce n'est pas le ciel qui s'effondre, mais les Diablerets sur la vallée. Ramuz s'est inspiré d'un fait réel remontant au XVIIIe siècle pour dire la même chose.
Il paraît que la foi déplace les montagnes. Moi, je pense que l'amour aussi. Ici en quelque sorte la montagne s'est déplacée, effondrée même, certains y ont même vu ce jour-là, ou disons plus tard, la main d'une décision céleste...
Des tonnes de pierres qui dégringolent sur des personnes, je ne sais pas saisir la différence entre une vague qui se ploie sur le nageur et l'empêche brusquement de respirer et une montagne qui se déverse sur le pan d'une vallée...
Ils étaient montés sur l'alpage, fiers et heureux avec leurs bêtes. Il y avait quelques chalets là-haut. Ils devaient être une quinzaine d'hommes, une centaine de bêtes. Je ne suis pas montagnard, bien qu'aimant la montagne... J'ai ressenti la même émotion que ceux qui chez nous partent en mer.
À quoi peut ressembler une montagne qui décide brusquement de lâcher un peu de son incertitude ? Des tonnes d'incertitude...
Thérèse attend un enfant d'Antoine là-haut, parti. Un enfant, c'est aussi une incertitude...
Un seul rescapé, un seul survivant, Antoine, redescendra deux mois plus tard vers le village comme un fantôme. En redescendra-t-il vraiment ?
Comme c'est beau ! Je ne sais pas dire autre chose devant un texte magnifique et se dressant à la hauteur du paysage et de l'âme qui en émane.
J'ai adoré ce roman, je voudrais qu'il se déploie encore plus grand au travers des vertiges auxquels il l'invite.
La langue de Ramuz est belle, mais comme on l'entend. Elle est belle dans ce texte, elle est jolie et rugueuse, elle coule de source comme un ruisseau de montagne et brusquement s'emporte dans le vertige et s'affole à chaque obstacle. Au fond, elle ressemble à la vie.
À nous !
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michfred
  30 juillet 2018
"J'm'appelle Derborence...c'est un nom d'fleur.." aurait pu dire Garance-Arletty dans une version suisse des Enfants du Paradis.....
Fleurs des hauteurs, alors, car Derborence au joli nom c'est d'abord un alpage haut perché, un creux de verdure "qui mousse de rayons " et de fleurs sauvages, s'ouvrant, comme une conque fraîche, tout en haut d'un raidillon de pierres, au pied des Diablerets, face au grand ciel...
Mais pour les Enfants du Paradis, vous repasserez: c'est là , dans ce petit eden alpestre, qu'un soir la montagne capricieuse et , sans nul doute, maligne, choisit soudain de s'écrouler, écrasant l'herbe tendre, les chalets d'estives, les bêtes en pâture et les bergers solitaires.
Voilà tout le village en deuil. Et la douce Thérèse, enceinte de son Antoine qui est resté là-haut, sous des tonnes de cailloux, se refuse à y croire.. Les mois s'écoulent, son ventre s'arrondit et sa foi reste inébranlable.
Mais si Antoine revient, qu'elle prenne garde aux pâles revenants que la montagne maléfique fait parfois sortir de ses entrailles pour y mieux engloutir les vivants.. .
Fable d'effroi et de mort ? Chanson de toile ou de geste , pleine de confiance naïve ou d'amour héroïque ?
Derborence, c'est tout cela...et Ramuz, une fois encore, fait vivre cet entre- deux avec gourmandise et finesse, dans un récit fantastico-réaliste comme il sait les trousser...
Fantastique, oui, sans doute, à cause des hésitations et du floutage subtil des points de vue, à cause de la présence magique du paysage et de l'ombre maléfique des Diablerets.. . Réalisme puisque Ramuz s'est inspiré d'un fait réel, remontant au XVIIIe siecle, réalisme aussi dans le parler et la carrure des personnages...
Au final, une fable sur l'amour fou des simples, qui, comme chacun sait, soulève des montagnes!
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Annette55
  17 août 2014
Attention! Très belle oeuvre! Magnifique chronique villageoise montagnarde,le pâturage de Derborence: "Derborence...le mot chante doux...il vous chante et un peu triste dans la tête...."a été enseveli sous un éboulement, hommes et bêtes compris.
Sept semaines plus tard, Antoine, le Berger, jeune époux de Thérèse, émerge de
l'amoncellement des pierres et prend la route du village.
Les villageois et son amoureuse, Thérèse hésitent à le reconnaître...une silhouette pâle,est ce une vision ou un miracle?est ce un fantôme ou un survivant?
Est- ce vraiment Antoine ou son spectre, descendu au village pour y apporter la mort et la désolation?
Et Antoine, poursuivi par les ombres de ses camarades ensevelis, choisira t- il finalement de rejoindre les vivants ou les morts?
Derborence est l'histoire de l'étrange retour à la vie d'un jeune homme , qui doit convaincre qu'il n'est pas un spectre....doublé d'une magnifique histoire d'amour...
Derborence est surtout dotée d'une écriture splendide,où les phrases rudes sont taillées à la serpe,dans une nature grandiose!
Le style de Ramuz est brut, primitif, rugueux, fait de très longues descriptions riches d'adjectifs et d'adverbes qui enrichissent la poésie minérale de son texte au lieu de l'alourdir, une écriture enchanteresse faite d'émotions sourdes et contenues où" les petites fleurs de la montagne, leur extraordinaire pureté, leurs extraordinaires couleurs......faisaient de loin...entre les taches grises de la neige....des taches éclatantes" contrastant pour notre plus grand bonheur avec la minéralité, la froideur, la grandeur de la roche, de la pierre, des parois qui tombent à pic de tous les côtés," le soleil jaune, comme le raisin mûr ou qui est rose comme la rose, où rien ne bouge".
La montagne, belle et grandiose ne fait aucun cadeau aux hommes qui tentent de lui arracher de quoi subsister mais Derborence est traversé par une lueur d'espoir où la beauté côtoie l'angoisse,où la tragédie côtoie le cocasse: " C'est la montagne qui est tombée", "La montagne s'est mise à rire de nouveau"...
Ce n'est pas facile de décrire une oeuvre tellement belle que l'on voudrait citer
des passages entiers .....mais ce n'est que mon avis.
J'ai acheté cet ouvrage grâce à un commentaire très court et élogieux de quelqu'un de Babelio, j'avais été intriguée, elle se reconnaîtra peut- être.....
En tout cas, je l'en remercie!
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HundredDreams
  15 septembre 2021
« C'est la montagne qui est tombée. »
Derborence, ce mot résonne mélodieusement, rappelant les mots magnificence, silence, virulence. A la fois poétique, il est aussi un lieu maudit, fui par les hommes.
« Derborence, le mot chante doux ; il vous chante doux et un peu triste dans la tête. Il commence assez dur et marqué, puis hésite et retombe, pendant qu'on se le chante encore, Derborence, et finit à vide, comme s'il voulait signifier par là la ruine, l'isolement, l'oubli. »
Suite à plusieurs petits séismes qui fragilisent la paroi du massif alpin des Diablerets, un énorme éboulement survient en 1714.
Près de deux cents ans plus tard, en 1934, Charles-Ferdinand Ramuz s'inspire de ce fait divers et met en scène ce drame, racontant comment un pan entier de la montagne s'en est détaché et a dévalé sur l'alpage de Derborence, ensevelissant hommes et bêtes.
Avec fatalité, l'auteur aborde les répercussions de cette catastrophe sur les villages voisins et en particulier sur un jeune couple.
*
C'est le mois de juin.
Comme chaque été, les hommes mènent, pour quelques mois, leurs bêtes au pâturage de Derborence que surplombent les Diablerets.
Parmi eux, Antoine Pont et Séraphin Carrupt.
Antoine Séraphin, jeune marié, a des étoiles plein les yeux : il s'ennuie de Thérèse, son amour, restée au village.
Un soir, un bruit pareil au tonnerre emplit le silence et résonne jusqu'au fond de la vallée.
« … ça grondait sourdement sous eux pendant ce temps ; et, comme ils avaient le ventre appliqué contre la montagne, ils entendaient avec le ventre les bruits de la montagne qui montaient à travers leur corps jusqu'à leur entendement. »
La montagne est tombée, emportant tout sur son passage, ensevelissant les arbres, détournant le torrent, s'abattant sur les petites cabanes en pierre sèche des bergers, enterrant les hommes et leur troupeau de vaches et de chèvres.
Parmi eux, Antoine Pont et Séraphin Carrupt, engloutis sous des tonnes de pierre.
Puis, peu à peu, le calme et le silence revient, pesant, douloureux, angoissant, cruel, glacial.
« A présent, il n'y avait plus rien partout que l'immobilité et la tranquillité de la mort, la seule chose qui fût encore en mouvement étant là-haut dans le couloir une sorte de masse boueuse, une espèce de rivière faite de sable, de terre et d'eau, qui continuait à descendre… »
*
J'ai été totalement séduite par l'écriture de l'auteur, visuelle, poétique.
Dans un style oral direct et très moderne, on se sent en totale symbiose avec la montagne et cette petite communauté rurale.
L'auteur transmet son amour de la montagne et le lecteur ressent cet attrait, cette fascination pour ce lieu à la beauté majestueuse. La montagne prend vie et devient même le personnage central du récit. Beauté froide, elle se referme impitoyablement sur ceux qu'elle réussit à piéger.
"Et, au fin sommet de la paroi, la tranche du glacier ruisselait de lumière comme un rayon de miel; mais derrière ceux qui venaient et à mesure qu'ils venaient, tout le fond de la combe entrait définitivement dans la nuit et dans le silence, dans le froid et dans la mort."
Face à ce drame, femmes et enfants doivent trouver la force d'avancer, de se reconstruire.
« L'arbre qu'on fend par le milieu se cicatrise. le cerisier qui est blessé élabore une gomme blanche dont il recouvre sa blessure. »
*
Et puis, le récit se fait fantastique. Les croyances et les superstitions s'invitent, les hommes craignant que le diable soit responsable de cette tragédie et qu'il continue ses méfaits. En peu de mots, l'auteur sait nous raconter les peurs, l'abattement, la consternation, la peine de ces gens.
La fin est magnifique, me rappelant le mythe d'Orphée descendant jusqu'aux enfers ramener à la vie sa bien-aimée Eurydice, frappée par la mort, le jour même de son mariage.
*
Pour finir, « Derborence » est un magnifique roman d'ambiance. L'écriture de l'auteur dépeint avec justesse et beauté, le drame de Derborence, mais sans jamais verser dans le pathos. Au contraire, la tragédie est vécue avec fatalité, la montagne souveraine.
Magnifique conteur, Charles-Ferdinand Ramuz est un auteur incontournable et captivant que j'ai découvert grâce à Berni_29. Je vous encourage à aller lire ses critiques, elles vous donneront, comme moi, l'envie de découvrir cet auteur.
Un grand merci à toi, Bernard, j'ai adoré cette histoire et je ne tarderai pas à lire ses autres romans.
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Arimbo
  07 août 2021

Ramuz, lit-on sur Internet, un écrivain méconnu en France, injustement oublié.
A dire vrai, peu m'importe, la culture (ou l'inculture) de mes contemporains n'est pas ce qui guide mes lectures, je préfère aller à la rencontre des autrices et auteurs qui peuvent m'aider à mieux comprendre le monde, y compris mon monde intérieur (« chaque lecteur, quand il lit, est le propre lecteur de soi-même »), et partager mes découvertes et mes impressions avec mes amies et amis, on ne déguste pas un bon vin avec n'importe qui.
Je n'avais lu de Ramuz, il y a plus que quelques années, cet impressionnant roman qu'est La grande peur dans la montagne, et son écriture poétique m'avait beaucoup séduit.
J'ai redécouvert récemment son immense production et la grande diversité des récits et des thèmes abordés, dont certains bien actuels comme cette allégorie du réchauffement climatique qu'est Présence de la mort. J'ai vu aussi que ses romans avaient été rassemblés dans deux tomes de la Pléiade parus en 2005 (voir à ce propos l'excellente critique de mon ami Babeliote Dourvach).
J'ai donc recommencé mon voyage en terre ramuzienne par Derborence,
considéré comme un des chefs-d'oeuvre de l'auteur, puis prévu de poursuivre mon circuit grâce aux deux volumes de la Pléiade disponibles à ma Bibliothèque municipale, avec au moins comme étapes Aline (sans Christophe), Présence de la Mort, et La Beauté sur la terre, un de ses derniers romans, peut-être d'autres, et sûrement de relire La grande peur dans la montagne.
La trame de ce roman est assez simple. Elle est tirée de l'histoire de l'effondrement d'un pan de montagne à Derborence, au début du 18ème siëcle, qui avait entrainé la destruction de plusieurs chalets et la mort d'hommes et de troupeaux.
Antoine Pont, récemment marié à Thérèse, part, accompagné de Séraphin, son oncle par alliance, avec son troupeau, vers les pâturages de Derborence.
Au bout de quelques jours, une énorme partie de la montagne des Diablerets s'effondre brusquement.Le chalet où Antoine dort avec son oncle est englouti sous les roches.
Dans la vallée, avant que ce désastre survienne, Thérèse découvre qu'elle est enceinte. Dans la vallée, aussi, on va entendre l'énorme grondement de la montagne qui s'effondre, qui fait penser à un orage survenant dans un ciel sans nuages.
Seul, un villageois, Maurice Nendaz va comprendre et ramener de là-haut un seul rescapé. Dans le village d'Antoine, tout le monde pense que tous ceux qui étaient partis sont morts, mais Thérèse ne veut pas le croire et pense qu'Antoine est vivant.
Dans la deuxième partie du roman, alors que sept semaines se sont écoulées, on assiste à la sortie de l'amas de rochers d'un Antoine hagard, et ayant un peu perdu la tête. Il redescend au village comme un revenant, les villageois finissent par le reconnaître. Mais, près avoir raconté de façon décousue son histoire, il s'enfuit au matin vers la montagne, persuadé de pouvoir retrouver l'oncle Séraphin. Thérèse part à sa poursuite et le roman se termine par la vision du retour d'Antoine et de Thérèse dans la vallée.
Un drame certes, mais une histoire bien simple, me direz vous. Oui, mais racontée d'une telle manière, car Ramuz en fait une épopée, un récit poétique, avec une puissance incroyable d'évocation de la montagne menaçante et toute puissante, de la vie, de l'amour et de la mort.
Ramuz emploie une écriture du langage oral, et l'on comprend que Céline ait dit l'influence profonde que Ramuz avait eu sur lui.
La poésie du récit, la sensation exprimée de la nature est magnifique et certaines phrases m'ont fait penser à cet autre grand Suisse, le poète Philippe Jaccottet.
En conclusion, encore une lecture à cinq étoiles, certes, mais il est vrai que j'essaie d'éviter autant que possible les mauvais auteurs, ayant pris, entre autres, pour guides (de montagne) mes ami(e)s babeliotes.
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Citations et extraits (29) Voir plus Ajouter une citation
ChristwChristw   06 septembre 2013
Ce fut tout; il s'était tu. Et, à ce moment-là, Séraphin s'étant tu également, on avait senti grandir autour de soi une chose tout à fait inhumaine et à la longue insupportable: le silence. Le silence de la haute montagne, le silence de ces déserts d'hommes, où l'homme n'apparaît que temporairement : alors, pour peu que par hasard il soit silencieux lui-même, on a beau prêter l'oreille, on entend seulement qu'on n'entend rien. C'était comme si aucune chose n'existait plus nulle part, de nous à l'autre bout du monde, de nous jusqu'au fond du ciel. Rien, le néant, le vide, la perfection du vide; une cessation totale de l'être, comme si le monde n'était pas créé encore, ou ne l'était plus, comme si on était avant le commencement du monde ou bien après la fin du monde. Et l'angoisse se loge dans votre poitrine où il y a comme une main qui se referme autour du cœur.

[...]

S'étant habitués maintenant à peu près au manque d'air, bien que toussant encore part moments, ils se tenaient là, ayant commencé une conversation à voix basse; et ça grondait sourdement sous eux pendant ce temps; et, comme ils avaient le ventre appliqué contre la montagne, ils entendaient avec le ventre les bruits de la montagne qui montaient à travers leur corps jusqu'à leur entendement.
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dourvachdourvach   30 septembre 2014
Et quelque chose, là, éclairait doucement : une frange lumineuse, vaguement transparente, avec des reflets verts et bleus et une lueur comme le phosphore : c'était la cassure là-haut de la glace, mais elle était à cette heure, elle aussi, pleine d'un grand silence et d'une grande paix. Rien ne bougeait plus nulle part sous une cendre impalpable qui était la lumière de la lune ; on la voyait flotter mollement dans les airs ou être déposée en mince couche sur les choses, partout où elle avait trouvé à s'accrocher.
-- Là-haut...
Séraphin tenait toujours le bras levé. Il a dit :
-- Oui, là où ça surplombe. Mais il semble bien que, pour ce soir, ça soit fini.
Il avait une grande voix dans le silence.
-- Oh ! a-t-il repris, c'est que ça est toujours tombé, d'aussi loin qu'on se souvienne.
Il avait rabaissé le bras :
-- Les vieux chez nous en parlaient de leur temps. Et ils étaient tout petits encore qu'ils entendaient déjà les vieux en parler... Seulement, voilà, c'est capricieux... Dommage...
On entendait de temps en temps le tintement d'une clochette au cou d'une chèvre quelque part dans les environs. Les chalets étaient de-ci de là répandus. C'est des cabanes en pierre sèche. Une des pentes de leur toit était tout enneigée de lune (...)

C.-F. RAMUZ, "Derborence", 1934 : chapitre I (pages 23-24 de l'édition de poche -- coll. "Les Cahiers Rouges", Grasset, 1936)
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colimassoncolimasson   21 octobre 2014
Là-haut (on dit "là-haut ") quand on vient du Valais, mais quand on vient d'Anzeindaz on dit "là en bas" ou "là au fond"), la neige, en se retirant, faisait de gros bourrelets ; ils découvraient sur leurs bords, dans l'humidité noire que la vieille herbe recouvrait mal d'une espèce de feutre terne, toute espèce de petites fleurs s'ouvrant à l'extrême limite d'une frange de glace plus mince que du verre à vitre. Toute espèce de petites fleurs de la montagne avec leur extraordinaire éclat, leur extraordinaire pureté, leurs extraordinaires couleurs : plus blanches que la neige, plus bleues que le ciel, ou orange vif, ou violettes : les crocus, les anémones, les primevères des pharmaciens. Elles faisaient de loin, entre les taches grises de la neige qui allaient se rétrécissant, des taches éclatantes. Comme sur un foulard de soie, un de ces foulards que les filles achètent en ville, quand elles y descendent pour la foire, à la Saint-Pierre ou à la Saint-Joseph. Puis c'est le fond même de l'étoffe qui change ; le gris et le blanc s'en allaient ; le vert éclatait de partout : c'est la sève qui repart, c'est l'herbe qui se montre à nouveau ; c'est comme si le peintre avait d'abord laissé tomber de son pinceau des gouttes de couleur verte, puis elles se rejoignaient."
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GeraldineBGeraldineB   13 février 2021
Et, à ce moment-là, Séraphin s'étant tu également, on avait senti grandir autour de soi une chose tout à fait inhumaine et à la longue insupportable: le silence. Le silence de la haute montagne, le silence de ces déserts d'hommes, où l'homme n'apparaît que temporairement : alors, pour peu que par hasard il soit silencieux lui-même, on a beau prêter l'oreille, on entend seulement qu'on n'entend rien. C'était comme si aucune chose n'existait plus nulle part, de nous à l'autre bout du monde, de nous jusqu'au fond du ciel. Rien, le néant, le vide, la perfection du vide ; une cessation totale de l'être, comme si le monde n'était pas créé encore, ou ne l'était plus, comme si on était avant le commencement du monde ou bien après la fin du monde. Et l'angoisse se loge dans votre poitrine où il y a comme une main qui se referme autour du cœur.
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HundredDreamsHundredDreams   15 septembre 2021
Le silence de la haute montagne, le silence de ces déserts d'hommes, où l'homme n'apparaît que temporairement : alors, pour peu que par hasard il soit silencieux lui-même, on a beau prêter l'oreille, on entend seulement qu'on n'entend rien. C'était comme si aucune chose n'existait plus nulle part, de nous à l'autre bout du monde, de nous jusqu'au fond du ciel. Rien, le néant, le vide, la perfection du vide; une cessation totale de l'être, comme si le monde n'était pas créé encore, ou ne l'était plus, comme si on était avant le commencement du monde ou bien après la fin du monde. Et l'angoisse se loge dans votre poitrine où il y a comme une main qui se referme autour du cœur.
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Videos de Charles Ferdinand Ramuz (9) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Charles Ferdinand Ramuz
Relecture : Charles-Ferdinand Ramuz (1978 / France Culture). Photographie : Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) © Albert Harlingue/Roger-Viollet. Site internet : http://www.roger-viollet.fr/fr. Par Hubert Juin. Réalisation : Anne Lemaître. Interprétation : François Maistre et Henri Virlojeux. Avec Jacques Cellard, Bernard Voyenne, Claude Bonnefoy et la voix de Ramuz. Diffusion sur France Culture le 15 septembre 1978. Présentation des Nuits de France Culture : « Il avait toujours protesté avec vigueur contre la qualification d'écrivain “régionaliste”. Certes, il était - Ramuz était - vaudois et cela a joué un très grand rôle, nous dit-on. Mais Proust était parisien et cela a dû jouer aussi un très grand rôle. Donc, écrivain régionaliste ? Non : écrivain universel. À l'occasion du centenaire de sa naissance, Hubert Juin proposait, le 15 septembre 1978, une “Relecture” consacrée à Charles-Ferdinand Ramuz. » Charles Ferdinand Ramuz, né à Lausanne le 24 septembre 1878 et mort à Pully le 23 mai 1947, est un écrivain et poète suisse dont l'œuvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'Homme. Ramuz puisa dans d'autres formes d'art (peinture, cinéma) pour contribuer à la redéfinition du roman. Dans sa “Lettre à Bernard Grasset” de 1929, Ramuz précise son rapport avec la Suisse romande : « Mon pays a toujours parlé français, et, si on veut, ce n’est que “son” français, mais il le parle de plein droit [...] parce c’est sa langue maternelle, qu’il n’a pas besoin de l’apprendre, qu’il le tire d’une chair vivante dans chacun de ceux qui y naissent à chaque heure, chaque jour. [...] Mais en même temps, étant séparé de la France politique par une frontière, il s’est trouvé demeurer étranger à un certain français commun qui s’y était constitué au cours du temps. Et mon pays a eu deux langues: une qu’il lui fallait apprendre, l’autre dont il se servait par droit de naissance; il a continué à parler sa langue en même temps qu’il s’efforçait d’écrire ce qu’on appelle chez nous, à l’école, le “bon français”, et ce qui est en effet le bon français pour elle, comme une marchandise dont elle a le monopole. » Ramuz écarte l’idée que son pays soit une province de France et dit le sens de son œuvre en français : « Je me rappelle l’inquiétude qui s’était emparée de moi en voyant combien ce fameux “bon français”, qui était notre langue écrite, était incapable de nous exprimer et de m’exprimer. Je voyais partout autour de moi que, parce qu’il était pour nous une langue apprise (et en définitive une langue morte), il y avait en lui comme un principe d’interruption, qui faisait que l’impression, au lieu de se transmettre telle quelle fidèlement jusqu’à sa forme extérieure, allait se déperdant en route, comme par manque de courant, finissant par se nier elle-même [...] Je me souviens que je m’étais dit timidement : peut-être qu’on pourrait essayer de ne plus traduire. L’homme qui s’exprime vraiment ne traduit pas. Il laisse le mouvement se faire en lui jusqu’à son terme, laissant ce même mouvement grouper les mots à sa façon. L’homme qui parle n’a pas le temps de traduire [...] Nous avions deux langues: une qui passait pour “la bonne”, mais dont nous nous servions mal parce qu’elle n’était pas à nous, l’autre qui était soi-disant pleine de fautes, mais dont nous nous servions bien parce qu’elle était à nous. Or, l’émotion que je ressens, je la dois aux choses d’ici... “Si j’écrivais ce langage parlé, si j’écrivais notre langage...” C’est ce que j’ai essayé de faire... » (“Lettre à Bernard Grasset” (citée dans sa version préoriginale parue en 1928 sous le titre “Lettre à un éditeur”) in “Six Cahiers”, no 2, Lausanne, novembre 1928).
Sources : France Culture et Wikipédia
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