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EAN : 9782714302618
240 pages
José Corti (01/08/1989)
4.08/5   82 notes
Résumé :
Trois récits composent ce volume :

"La route" (avait été publié par André Dalmas dans "Le Nouveau Commerce", cahier 2, automne-hiver 1963, p. 7-23). Dans ce court texte, "La Route", Julien Gracq signe une dérive onirique, sur décor de catastrophe et de civilisation – on pense au "Rivage des Syrtes" ou au "Désert des Tartares" de Buzzati – au cœur de ce sentiment d’amarres larguées qui est partout sa force et son objet romanesque. [Revue 303]
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
ninamarijo
  31 mai 2018
Ce livre est composé de trois textes : La Route,
La Presqu'île et le Roi Cophetua
J'ai pris l'option de vous donner un aperçu et mes impressions sur un texte, « La Route » qui m'a enchanté. C'est vrai que la lecture des récits de Julien Gracq n'est pas aisée (longueur et constructions des phrases). Si j'ai choisi ce texte c'est dans le but d'éveiller votre curiosité et de vous pousser à pénétrer dans son univers, bercé par sa poésie foisonnante, vous ne serez pas déçus.
La Route, c'est un récit extrait d'un roman abandonné au profit d'un « Balcon en forêt ».
La Route, c'est une ancienne voie romaine « un étroit chemin pavé qui conduisait sur des centaines de lieues de la lisière des Marches aux passes du Mont-Harbré… L'étrange – l'inquiétante route ! le seul grand chemin que j'aie jamais suivi, dont le serpentement, quand bien même tout s'effacerait autour de lui de ses rencontres et de ses dangers – de ses taillis crépusculaires et de sa peur – creuserait encore sa trace dans ma mémoire comme un raide diamant sur une vitre. »
Gracq lit sur le chemin et dans les paysages : les traces des roues, du passage de la charrette, des troupeaux les « allées et venues des charbonniers ou de bûcherons, colporteurs qui se risquaient jusque là à la lisière des Marches… »
Son récit est puissant, son écriture riche, sa vision des lieues très poétique, sa description est finement détaillée ; l'atmosphère qu'il crée baigne dans une lumière, vive ou clair-obscur, elle est inondée de pluie, de végétaux, de sons et de senteurs. Julien Gracq convie tous nos sens… « Alors on s'avançait le coeur battant un peu dans la lumière plus fine : on eut dit que soudain la Route ensauvagée, crépue d'herbe, avec ses pavés sombrés dans les ortie, les épines noires, les prunelliers… allait déboucher dans le clair obscur de hallier qui sentait le poil mouillé et l'herbe fraîche sur une de ces clairières où les bêtes parlaient aux hommes… Les odeurs des plantes et les bruits des bêtes, laissant les branches mouillées nous fouetter le visage quand nous traversions les bois »
Julien Gracq nous plonge dans une atmosphère intime, sensuelle et érotique parfois, sur ce chemin, les seules rencontres sont des femmes ; « elles mordillaient une branche fleurie : les bois dans le brouillard de verdure jaune étaient pleins d'appels de coucous, mais c'étaient ces bouches seules tout à coup sur le chemin plein de fondrières et d'eaux neuves qui nous apprenaient que la terre fleurissait… elles allaient tête nue et les cheveux libres, une lourde crinière chaude qui leur tombait jusqu'aux reins, pleine d'épines et d'odeurs sauvages…Quand la nuit s'était épaissie autour du lit de braises rouges – une bouche cherchait votre bouche dans le noir avec une confiance têtue de bête douce qui essaie de lire sur le visage de son maître, et c'était soudain toute une femme, chaude, dénouée comme une pluie, lourde comme une nuit défaite, qui se laissait couler entre vos bras ».

Dans la presqu''île julien Gracq évoque l'attente et toutes ses facettes. Simon est sur le quai, sa compagne n'arrivera pas par ce train, il a 6 heures devant lui ! C'est l'occasion de nous convier à une longue promenade dans la presqu'île de Coatliguen… Un ravissement aussi !
Si vous aimez la littérature, si vous aimez l'excellence, alors, vous avez rendez-vous avec Julien Gracq.
J'y reviendrai comme vers un plat fin et gourmand !


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michfred
  04 juillet 2015
Attendre c'est occuper un espace encore vacant et creux en le peuplant de nos rêves, de nos espoirs, de nos doutes et de nos craintes. Attendre c'est le thème surréaliste par excellence : les surréalistes se mettaient en état d'attente pour mieux surprendre…l'inattendu, justement.
C'est aussi le thème favori, avec celui du paysage, de Julien Gracq, qu'il s'agisse de ses poèmes, de ses romans, ou comme ici, de ses nouvelles.
Trois nouvelles, donc, avec pour thème central l'attente. Trois paysages, trois tonalités différentes. Une variation musicale sur l'attente.
La Route d'abord, la plus courte, et aussi ma préférée : je l'ai lue et relue, j'en connais des passages quasiment par coeur.
Un Narrateur avec ses compagnons voyage sur La Route : il la connaît bien, l'a prise souvent et la reprend une dernière fois, avec prudence. Car la Route s'est ensauvagée, des événements guerriers sans doute, l'ont rendue moins sûre, plus menaçante. C'est la somme de ses cheminements et toutes les traces de souvenir qu'elle lui a laissées, les strates de la mémoire dans celles du paysage, que nous raconte le Narrateur.
Nouvelle poétique et fantastique –avec discrétion, comme dans le Rivage des Syrtes. On croise parfois de loin les peuples de la route « mais leurs allures peu franches et le peu de souci qu'elles semblaient avoir d'être abordées faisaient penser à une tribu en maraude aux confins de son territoire ou aux gens qui battent l'estrade le long des grèves de mer » - je cite de mémoire, mon livre est loin de moi- le Narrateur rencontre aussi les femmes de la Route : ces amazones libres et graves qui se donnent à eux la nuit, comme une pluie chaude, et repartent, guerrières bottées et armées , au petit matin sur La Route…
Une nouvelle pleine d'images, de poésie de sensualité, de mystère. Tout sauf de l'ennui ! Je proteste contre cette accusation faite à Gracq : « il ne se passe rien »…Comme si on faisait ce reproche à un poète, à un peintre, à un musicien…
La Presqu'île, deuxième nouvelle, éponyme du recueil : je l'aime parce qu'elle se passe à Crozon, la plus belle partie de mon cher Finistère, en fin de saison : un homme y attend une femme, elle tarde à venir, sans doute ne viendra-telle pas- il arpente la Presqu'île qui retombe dans sa léthargie elfique de fin d'été et voit partir, un à un, les estivants.
Chaque fois que je la lis, la même nostalgie me saisit : celle des fins de vacances de mon enfance, au bord de la mer : odeurs de sable humide et de serviettes de bain salées jamais vraiment sèches, voiture au coffre ouvert d'où sortent les pelles et les râteaux qui ne serviront que l'année prochaine, volets qu'on clôt , un à un, alors que les dunes continuent à vous appeler de leur chaude vibration et que la mer clapote, tentatrice…De la pure poésie, le temps et l'espace sont captés avec une magistrale ampleur : on en sort comme grisé de douce mélancolie.
La troisième nouvelle a fait l'objet d'une très belle adaptation cinématographique du cinéaste André Delvaux en 1971 : « Rendez-vous à Bray ». Dans le recueil, elle s'appelle le Roi Cophetua…encore une attente, et cette fois le thème érotique de la servante-maîtresse : le Narrateur attend un ami dans la propre maison de ce dernier, mais le propriétaire, étrangement, ne vient pas. Il laisse à son ami et invité les bras et l'accueil de sa servante, sans doute sa maîtresse à lui aussi , pour meubler son attente. Un tableau, au mur, intitulé « le Roi Cophétua » reprend le motif de cet étrange "don" d'hospitalité, comme une mise en abyme picturale.. Nouvelle plus classique, moins paysagée, plus narrative. Erotisme et mystère. Légende et réalisme.
Trois nouvelles rares, poétiques, pleines d'images, de sensations et de rêves.
Vous n'attendrez plus jamais un être, un moment ou même un train en vous disant : « C'est emm… d'attendre : il ne se passe rien ! »
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Bouteyalamer
  25 janvier 2022
Après ses romans publiés de 1945 à 1958, Gracq fait ses adieux à la fiction dans ce recueil de trois nouvelles où l'on retrouve les constantes de sa création, le paysage, le désir, la vanité de l'action.
L'intrigue de la Presqu'île, nouvelle qui donne son titre au recueil, s'énonce en deux lignes : Simon attend Irmgard au train de 12 h 53 ; elle n'y est pas ; il loue une chambre à l'hôtel, erre toute l'après-midi et retourne à la gare pour le train du soir. La nouvelle est une variation sur le désir, variation au sens de la musique baroque avec canons, reprises, déclinaisons joyeuses ou sombres, qui boucle sur elle-même comme les variations Goldberg. L'auteur déroule sa géogracquie en fond d'écran : Brévenay, Pen-Bé, Kergrit, Port-Réau, la Maraudais, la Chétardais, la Devinais, Pohoët, Crancoët, Renrouët, Sainte-Croix des Landes, Saint-Clair des Eaux, Malassac, Blossac, Penrun, Saint Rolf, La Gacillais, Coatliguen, Eprun, noms sonores, toponymes inventés, où les exégètes restituent la carte d'une errance dans la presqu'île de Guérande à partir du paysage, des bâtiments, des cultures ou des bois. C'est le décor vivant où Simon regarde, hume, écoute, roule, marche et s'arrête. Sa pensée vagabonde dans un mouvement brownien où les particules sont des sensations d'une extraordinaire richesse, tirées du souvenir ou du vent, des arbres, de la mer, de la pluie, des villages déserts, des villes agitées dans leur routine, avec en contrepoint l'anxiété du désir :
« Il ne pensait à rien. Il ne laissait même pas se former dans son esprit d'images de ce qui allait venir, il les sentait seulement fourmiller en lui toutes — gluantes, encollées, protégées encore comme par un tégument voluptueux, pressentant l'air qui va les déplisser une à une, il était comme une plante qui va fleurir : au bord d'une débâcle. Une minute, il pensa qu'il était profondément heureux, c'est-à-dire qu'il sentit qu'il allait cesser de l'être ».
Les pensées du désir surgissent dans la mémoire, l'impatience énervée, le fantasme, l'anticipation :
« Ils marchaient si près l'un de l'autre en se tenant par l'épaule que quand elle virait un peu sur les hanches pour lui parler dans le noir, il sentait son sein durci par la fraîcheur heurter sa poitrine, frais et brutal soudain comme un genou ».
« Quand Irmgard était couchée sur le ventre, il aimait soulever les cheveux lourds pour découvrir la nacrure de la fraîche lisière rasée, promener sur le chaume dru qui gardait encore le luisant de l'acier un doigt qu'aiguisaient brusquement, en faisant passer en lui une petite vague sensuelle, les deux mots de coupe au rasoir ; il ne pouvait se retenir de mordiller cette peau, plus nue d'avoir été sous la lame, avec une faim très trouble ; Anne Boleyn et Marie Stuart, la chair blanche des belles aristocrates de la guillotine, s'éveillaient vaguement sous ce doigt envouté ».
« Il sentait contre son poignet le trottinement de l'aiguille qui mangeait les secondes une à une. Il en percevait derrière le bonheur de la minute, la piqûre aiguë. Si lentement ? Si vite ? Qui peut le dire ? Tout est mêlé, tout est ensemble dans cette fuite acharnée ».
« Ils rouleraient serrés l'un contre l'autre dans l'obscurité, sans plus rien de vivant devant eux que les deux antennes frôleuses et sournoises des phares, explorant de leur toucher muet le tunnel des feuilles ».
Le torrent des émotions contraste avec l'indigence de la raison pratique, de la formulation à soi-même : « On n'attend vraiment personne ici, elle ne viendra pas, pensa Simon » ; « Bien entendu, on n'a aucune chance qu'elle arrive maintenant, se répéta encore Simon » ; « Qu'est-ce que je vais faire ? Pensa-t-il l'esprit engourdi, je n'ai guère faim, je ne suis pas mal ici, il n'y a personne » ; « On va faire le cantonnement, pensa-t-il » ; « Plutôt s'ennuyer tout l'après-midi à Brèvenay, pensa-t-il très inquiet » ; « Il n'y a aucun risque, pensa-t-il. D'ailleurs, j'arriverai largement en avance », etc., jusqu'à sa dernière réflexion, la toute dernière phrase de la nouvelle, quand il comprend qu'il s'est fourvoyé à l'arrivée du train : « Comment la rejoindre ? pensait-il désorienté ». La boucle est bouclée, Simon revient à son point de départ, désorienté par le désir, et cette fois l'absence n'affecte plus Irmgard, c'est la sienne, son incapacité au présent.
King Cophetua and the beggar maid est une ballade élisabéthaine citée par Shakespeare dans Roméo et Juliette (II,1,14) et un tableau célèbre d'Edward Burne-Jones. Trois personnages sont cités dans la nouvelle homonyme, précisément située dans le temps et l'espace, où seul est nommé l'absent. le narrateur arrive à Braye la Forêt dans l'après-midi de la Toussaint 2017 pour rendre visite à Jaques Nueil, aviateur au front ; accueilli par une femme silencieuse qui le retient dans la maison déserte, il est servi jusque dans sa chambre. L'action, si l'on peut dire, est rassemblée en une nuit de tempête et de canonnade — le front est à moins de vingt kilomètres. Comme dans le château d'Argol (Heide et Albert), Un beau ténébreux (Christel et Allan) ou le Rivage des Syrtes (Vanessa et Aldo), l'initiative est féminine et le narrateur l'accepte comme le destin, « Simplement, ainsi ». La découverte, la montée, l'assouvissement du désir adviennent dans un décor obscur, hanté par les miroirs. le bombardement ou les pénuries de la guerre ont coupé l'électricité et les protagonistes se rencontrent dans la vaste demeure à la lumière des flambeaux :
« Je ne vis d'abord que la silhouette du bras nu, faisant glisser sur lui un pan de l'écharpe — qui, la porte passée, élevait un flambeau à deux bougeoirs d'un geste à la fois gracieux et imperceptiblement théâtral. Derrière le menu buisson de lumières qui tremblaient, scintillaient seulement les yeux et les lèvres — la masse lourde, presque orageuse, des cheveux noirs se perdait dans l'ombre élargie qui se plaquait sur le mur ».
« Quand elle s'approchait de moi pour me servir, le dos de ma main un instant se brûlait à distance à la faible et forte chaleur de son bras nu ».
L'envoutement par la femme inconnue, par la demeure, est doublé par la rencontre partout de miroirs : « Mon regard se relevait malgré moi sur le miroir bas qui me faisait face — je guettais le moment où derrière moi, dans le rectangle de la porte ouverte, la femme de nouveau s'encadrerait ». Miroirs envahissants, narcissiques, qui restent présents, virtuels, à la fin de la nuit : « Tout de même… pensais-je un instant, mais il me sembla aussitôt que c'était pure convenance ; je n'étais pas tellement effarouché : intimidé plutôt par ce corps jeté au travers du drap qui gardait dans le sommeil la même indifférence hautaine, et qui restait à distance si intimement prisonnier d'un regard. J'élevais encore un peu le flambeau et je me penchai sur elle. Je la regardai et il me semblait que je me regardais aussi me pencher sur elle ». Prodigieuse illustration d'un rapport homme-femme égalitaire ou inversé, très contemporain : « Je retrouvais le saisissement que m'avait causé ce pas sur le gravier crissant soudain en même temps que le mien. Humilié et serf, et pourtant calmement autoritaire — enchaîné — enchaînant. Tout au long de la journée et de la nuit nouant ses gestes au travers des pièces lisses, parlant sa haute langue muette et captive, pleine d'une étrange communication ».
La Route est la plus courte de ces trois nouvelles : 22 pages que Gracq a gardées des Terres du couchant, doublon médiéval, parfois granguignolesque du Rivage des Syrtes, un livre publié à tort en 2014 par Bernhild Boie avec une postface ampoulée. le narrateur et son compagnon y suivent une route séculaire qui traverse le Royaume détruit et n'y rencontrent que des vagabonds pilleurs d'épaves et des sibylles qui vont par deux, voyageuses et tendres : « La Route, où elles vivaient dans le remous du long voyage, leur avait donné peu à peu une espèce d'uniforme ; presque toutes portaient les épaisses bottes plissées sur la cheville, les braies lacées, le petit poignard et le corselet de cuir qui les enserrait rudement de la taille aux poignets ; mais elles allaient tête nue et les cheveux libres, une lourde crinière chaude qui leur tombait jusqu'aux reins, pleine d'épines et d'odeurs sauvages ».
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saphoo
  19 février 2019
Encore une très belle surprise avec ce livre du hasard. En me promenant dans les rayons de la biblio, je suis tombée sur ce livre. Et quel bonheur, je ne connaissais pas du tout cet auteur.
Si le style parfois me semble un peu longuet dans la construction des phrases, l'ambiance est à l'opposé aérienne.
Trois nouvelles, qui nous emmène dans des univers différents, la 2ème qui donne le titre à l'ouvrage est bien plus conséquente, et quelle merveille, cette virée aux embruns, j'ai adoré façon de nous ballader, nous faire patienter, et de nous plonger dans cette atmosphère si particulière.
Il m'a fait penser à Delerm (lui est plus minimaliste dans son style) mais c'est aussi un poète des petites choses de l'infime qui nous offre, en nous décrivant les sensations, l'environnement, des petits trucs dont on ne prend pas toujours la peine d'observer et de savourer. Alors, oui j'ai savouré ces textes de toute beauté, et je relirai bien volontiers cet auteur.
Il ne semble pas très populaire à en croire la rareté sur les rayons de la bibliothèque. J'ai fouiné et trouvé qu'il écrit sous pseudo, Julien parce qu'il est un fervent admirateur du : Rouge et noir, et qu'il a aussi refusé un prix.
Un auteur que je vais m'empresser de découvrir un peu plus longuement.
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Baltyka
  12 mai 2022
Pas facile à lire et pas facile à commenter notre Louis Poirier, alias Julien Gracq !
Par le passé, j'ai pas mal lu cet auteur extraordinaire. Je m'étais même studieusement et délicieusement attardée sur son "Rivage des Syrtes". Mais les textes posthumes parus dans "Noeuds de vie" m'avaient déçue. L'auteur m'y semblait trop aigri, presque réac !
J'ai voulu retrouver le charme gracquien. Certes l'écrivain est difficile mais, si on réussit à surmonter l'effort exigé par sa lecture, tellement poétique, profond et singulièrement original.
Sur les trois nouvelles qui composent le recueil, je ne parlerai que de la nouvelle centrale "La presqu'île". Quelle magie que cette attente "géographique" d'une femme aimée ! Elle n'est pas arrivée par le train de la mi-journée. Il faut donc "meubler" l'attente jusqu'au train du soir. Une voiture qui s'arrête souvent, des marais, la mer, des petites gens, des baigneurs, des paysages habités et, surtout, une lumière qui faiblit petit à petit et dont le déclin est minutieusement décrit par l'auteur.
Quel talent pour décrire si longuement des choses si simples !
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Citations et extraits (20) Voir plus Ajouter une citation
ninamarijoninamarijo   31 mai 2018
La route de loin en loin, désincarnée continuait à nous faire signe, comme ces anges énigmatiques des chemins de la Bible qui, loin devant, du seul doigt levé faisaient signe de les suivre, sans daigner même se retourner. Elle ressemblait aux rivières des pays de sable qui cessent de couler à la saison chaude et se fragmentent en un chapelet de mares, entre lesquelles un filet d'eau gargouille parfois encore entre les cailloux ; depuis des âges lointains le sang avait cessé d'y battre de bout en bout, mais on devinait, à des passages marqués de traces plus fraîches de roues ou de sabots, que le sens une fois perdu et jusqu'à l'idée même du long voyage, le sommeil n'était pas descendu d'un seul coup : de façon discontinue, et sur des parcours de faible longueur, on avait continué à l'emprunter par endroits, comme un laboureur fait cahoter sa charrette sur un bout de voie romaine qui traverse son champ...
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dourvachdourvach   14 mai 2014
LE ROI COPHETUA (extrait /2)

" La nudité des murs n'était rompue que par un seul tableau, de dimensions assez petites (...). Je dus approcher le flambeau tout près pour le déchiffrer. De la pénombre qui baignait le coin droit, au bas du tableau, je vis alors se dégager peu à peu un personnage en manteau de pourpre, le visage basané, le front ceint d'un diadème barbare, qui fléchissait le genou et inclinait le front dans la posture d'un roi-mage. Devant lui, à gauche, se tenait debout -- très droite, mais la tête base -- une très jeune fille, presque une enfant, les bras nus, les pieds nus, les chevaux dénoués. Le front penché très bas, le visage perdu dans l'ombre, la verticalité hiératique de la silhouette pouvaient faire penser à quelque Vierge d'une Visitation, mais la robe n'était qu'un haillon blanc déchiré et poussiéreux, qui pourtant évoquait vivement et en même temps dérisoirement une robe de noces. "

(Julien GRACQ, "Le Roi Cophetua", in "La Presqu'île", 1970, éd. José Corti : scène d'évocation du fameux tableau d'Edward Burne-Jones, "Le Roi Cophetua et la mendiante vierge",1884)
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ninamarijoninamarijo   01 juin 2018
Le vent de la mer était tombé ; le soir baignait le visage et les mains avec la fraîcheur d’une source. « Lueur au couchant, lueur au levant – ici crépuscule, pensa-t-il, et là clair de
lune », et il commença à se redire les vers du vieil Hugo, où passait pour lui la lumière de cette heure indécise du vert bocage.
Le coche qui va d’Avranche à Fougères
Fait claquer son fouet comme un vif éclair
Voici le moment où flottent dans l’air
Tous ces bruits confus que l’ombre exagère.
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GrapheusGrapheus   24 décembre 2010
... il sembla d'abord que ce fût le silence. Puis le froissement faible des roseaux passa avec une bouffée de vent ; des cris d'enfants montèrent de l'autre bout du pâtis, aussi suraigus que des cris de martinets. Puis des voix d'hommes toutes proches, à l'abri derrière un appentis de charrettes : voix du soir qui parlent pour parler, plus égales et moins hautes, déjà au bord du silence, avec de longs intervalles, comme si à travers elles la trame de la journée se défaisait. Puis le gong lointain d'une casserole heurtée, passant par une porte ouverte — l'épais froissement de roseaux d'une toue invisible, le râclement mou, étouffé, de la proue plate glissant pour l'accostage sur la vase de la berge, et le bruit final de bois heurté de la gaffe reposée sur les planches, pareil au verrou tiré sur la journée finie...
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dourvachdourvach   14 mai 2014
LE ROI COPHETUA (extrait /1)

" Quand je reviens en pensée à l'époque où finissait ma jeunesse, rien ne me paraît plus oppressant, plus trouble, que le souvenir des mois où mûrissait, sans qu'on le sût encore, la décision de la guerre de 1914. Avec ses capotes bleues à paniers, aux pans relevés et boutonnés en triangle par une intendance ménagère des genoux de pantalon, ses masques à groin, la noria terreuse et usée de ses permissionnaires qui trinquaient uniformément aux portières de leur bidon bleu -- sortes d'ilotes de tranchée, bardés de sacs de pommes de tere jargonnant entre eux comme des Flamands qui redescendent du nord avec la saison des betteraves -- elle plonge, maintenant que le modern-style retrouve pour nous une espèce de noblesse, dans l'un de ces entre-deux de la mode qui n'ont pas accès encore au musée du costume et semblent des mannequins défraîchis oubliés derrière la vitrine. "

(Julien GRACQ, "Le Roi Cophetua", in "La Presqu'île", 1970, éd. José Corti)
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Vidéo de Julien Gracq
À travers les différents ouvrages que l'auteur a écrit pendant et après ses voyages à travers le monde, la poésie a pris une place importante. Mais pas que ! Sylvain Tesson est venu sur le plateau de la grande librairie avec les livres ont fait de lui l'écrivain qu'il est aujourd'hui, au-delàs de ses voyages. "Ce sont les livres que je consulte tout le temps. Je les lis, je les relis et je les annote" raconte-il à François Busnel. Parmi eux, "Entretiens" de Julien Gracq, un professeur de géographie, "Sur les falaises de marbres" d'Ernst Jünger ou encore, "La Ferme africaine" de Karen Blixen. 
Retrouvez l'intégralité de l'interview ci-dessous : https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/
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