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EAN : 9782070197118
336 pages
Gallimard (12/01/2017)
3.92/5   142 notes
Résumé :
En 1990, Hisham Matar a dix-neuf ans lorsque son père, Jaballa Matar, disparaît. Celui-ci, après avoir trouvé refuge en Égypte avec ses proches, est enlevé et emprisonné en Libye pour s’être opposé dès le début au régime de Kadhafi. La famille reçoit quelques lettres, envoyées secrètement, jusqu’à ce que toute correspondance cesse brusquement. Vingt et un ans plus tard, lors de la chute de Kadhafi, en 2011, le peuple prend les prisons d’assaut et libère les détenus.... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (59) Voir plus Ajouter une critique
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Toute ma reconnaissance à Babelio et aux éditions Gallimard, qui m'ont communiqué le dernier récit traduit de Hisham Matar, écrivain d'origine libyenne. Ecrivain dont j'ignorais jusqu'au nom, et que je lis , grâce à cet envoi et à l' invitation à une rencontre prochaîne de l'auteur...chez son éditeur.


Une lecture aussi captivante que bouleversante, dérangeante. L'écrivain narre l'histoire violente de son pays, La Libye, ainsi que toutes ses richesses culturelles et humaines en narrant également l'histoire de sa famille sur cette terre si malmenée par la dictature de Kadhafi, où le Père, grande personnalité de l'opposition, sera kidnappé, emprisonné... et dont les
deux fils dont notre écrivain passeront plus de 20 ans à réclamer , sans succès, des nouvelles de leur père. L'auteur frappera à toutes les portes, se déplacera pour rencontrer tous les témoins possibles... avec l'espoir chevillé au corps...

Un hommage des plus vibrants à un Père, exceptionnel, courageux, passionné de football, de littérature et de poésie...père et mari aimants, ami fidèle et résistant authentique.Digne fils lui-même de son père, qui se battit et résista aux Italiens et à Mussolini. Hisham Matar dit aussi son affection et son admiration envers ce grand-père paternel...tout aussi impressionnant...

-" Je souhaiterais être le fils de quelque homme heureux
qui dût vieillir sur ses domaines-
au lieu de cela, sa mort demeure à jamais inconnue...

Et , pour la première fois, ces mots familiers, qui furent mes compagnons fidèles durant ces nombreuses années, changèrent de sens et s'étendirent. A présent ils concernaient aussi bien Ulysse que Télémaque; aussi bien le père que le fils; ils exprimaient autant le voeu du fils d'avoir un père qui pût passer le restant de ses jours dans le confort et la dignité de sa propre maison, que le désir d'un fils de pouvoir enfin laisser son père derrière lui, dans sa maison, pour aller de l'avant et s'aventurer dans le monde. Tant qu'Ulysse est absent, Télémaque ne peut quitter le foyer. (p. 317)"

Un texte qui va au-delà du drame personnel de l'auteur, c'est aussi un formidable hommage à tous les résistants de la dictature de Kadhafi , et de toutes les dictatures...du monde, ainsi qu'une description unique du déchirement lancinant de tous les exilés de la terre....

"Y retourner, après toutes ces années, était une mauvaise idée, pensai-je soudain. Ma famille en était partie en 1979, trente-trois ans plus tôt. Telle était la mesure du gouffre qui me séparait aujourd'hui du garçon huit ans que j'étais alors. (...)Ce genre de voyage était évidemment risqué. Il pourrait me priver d'une aptitude que j'avais acquise au prix d'un long travail: vivre loin des gens et des lieux que j'aime. Joseph Borodsky avait raison. Nabokov et Conrad aussi. Ces artistes n'étaient jamais retournés chez eux. Chacun d'eux, à sa manière, avait tenté de se guérir de son pays. Ce qu'on laisse derrière soi se dissout. Si l'on y retourne, on se confronte forcément à l'absence ou à la défiguration de ce que l'on a chéri. Mais Dimitri Chostakovitch, Boris Pasternak et Naguib Mahfouz avaient raison, eux aussi: ne quittez jamais votre patrie. Si vous la quittez, ce qui vous lie à la source sera brisé. Vous serez comme le tronc d'un arbre mort, dur et creux.
Que fait-on lorsqu'on ne peut ni partir ni revenir ?" (p. 14-15)

Cet ouvrage m'a aussi appris mille choses sur l'histoire de la Libye, de sa culture, de ses traditions, usages, jusqu'à un architecte italien, Guido Ferrazza , qui oeuvra pour la ville de Benghazi, sans oublier la place vitale, nourrissante de la poésie, et de la littérature que partagent ce père "manquant" et le fils.

Un moment très fort dans ce récit: lorsque notre auteur découvre
des nouvelles écrites par son père, alors qu'il était tout jeune étudiant...

"Rien ne semblait pouvoir le[ le Père] réjouir davantage que la présence de la poésie. Un beau vers le réconfortait, remettait le monde en ordre un instant. Il était à la fois ravivé et encouragé par le langage." (p. 84)

Un livre exceptionnel et une lecture dense, bouleversante, remuante... qui resteront longtemps dans ma mémoire...

[N.B. J'éprouve également l'élan de lire et découvrir les deux écrits précédents d'Hisham Matar, dont "Anatomie d'une disparition", qui doit paraître de plus , en format poche, le 19 janvier prochain [ en Folio, si mes souvenirs sont exacts]

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En 1969, Kadhafi renverse le roi Idris, une arrivée au pouvoir saluée par les Libyens qui déchantent rapidement. Dans les années 80, la dictature mise en place est féroce vis à vis de l'opposition dont Jaballa Hisham, le père de l'auteur, un homme d'affaires prospère, fait partie. Cet homme, un meneur que son engagement politique a rendu dangereux aux yeux du régime de Khadafi, est obligé de s'exiler en Egypte. Enlevé en 1990 dans ce pays, livré à la Libye où il est emprisonné (il avait été condamné à mort par contumace) il ne fut jamais relâché, ni retrouvé après août 2011, à la chute du dictateur.

En quête de ce qui est advenu de Jaballa, Hisham Matar, accompagné de sa mère et de sa femme, est de retour en Libye. Il découvre un pays désorganisé, sans armée ni police nationales, un pays, dépendant de milices armées, habité par des forts sentiments d'espoir mais aussi d'appréhension. Sur les pas de son père, ce voyage est aussi l'occasion pour Hisham, en retrouvant les siens et en les questionnant, de se remémorer ce que fut l'histoire de la Libye, de l'occupation italienne à aujourd'hui.

La terre qui les sépare est un bel hommage d'un fils à un père disparu, tendrement aimé et respecté. Même si je lui ai trouvé un manque de rythme (je me suis endormie plusieurs fois) et trop d'introspection, ce récit venant du fils d'un opposant du raïs est un témoignage majeur pour comprendre l'impitoyable dictature de Kadhafi et les raisons de sa durée.
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« Être Libyen, c'est vivre avec des questions. »

Qui est ce vieil homme, prisonnier dans le quartier des opposants politiques de Tripoli, qui récite des poèmes ? Se peut-il que ce soit le père de l'auteur, l'oncle et le frère des autres prisonniers qui peinent à reconnaitre sa voix ?

La question restera sans réponse, et peut-être que cela vaut mieux comme ça, car « quand votre père a disparu depuis dix-huit ans, votre désir de le retrouver est égal à la peur que vous avez que cela arrive. Vous êtes le théâtre d'une bataille honteuse et privée. »

Confusion, voilà vraiment le mot qui caractérise la première moitié de ce récit de l'exil et de la séparation. Difficile exil qui nous coupe de la source et fait de nous un arbre au tronc mort et creux, et qui va toujours accompagné par la culpabilité. C'est aussi une quête, celle d'un père, opposant au régime de Kadhafi, emprisonné au secret pendant plusieurs longues années.

Puis on se laisse gagner par l'empathie pour l'auteur amené à côtoyer les hommes du régime détesté et probablement coupable de la mort de son père, hommes qui par ailleurs entretiennent des relations d'affaires avec les politiciens anglais, la realpolitik vous comprenez bien, via les fameux fonds libyens. Empathie aussi envers le peuple libyen qui connut en 2011 une « période comme un interstice précieux lors duquel la justice, la démocratie et la loi semblaient à portée de main. »

Mais c'est aussi pour le lecteur l'occasion de visiter la Libye, ce si beau pays constitué de 94% de terre désertique, bordé par la Méditerranée et inondé de soleil, ce qui lui donne cette lumière si emblématique. La Libye est un pays occupé depuis des millénaires, d'abord par les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Ottomans, et puis enfin par les Italiens, un « pays qui n'est rien d'autre qu'une occasion pour les étrangers d'exorciser leurs démons et d'exercer leurs ambitions », et dont les habitants qui « espéreraient entrevoir quelque chose de ce passé se sentent comme des individus qui s'incrustent dans une fête où ils n'ont pas été conviés. »

La Libye, c'est aussi le lieu d'un des nombreux génocides du XXème siècle, perpétré par les Italiens sur les Bédouins autochtones dans les années 30, qui subirent tortures, humiliation et famine, et dont un journaliste danois (Knud Holmboe, assassiné plus tard par on ne sait qui) en fit un livre, interdit de parution par les Italiens. Génocide dont plus personne ne parle aujourd'hui.

Ce récit est surtout un très bel hommage à la résistance du peuple libyen, à travers le témoignage des anciens prisonniers, comme par exemple, l'oncle Mahmoud qui dit : « Ils m'ont battu, ils m'ont privé de sommeil et de nourriture, ils m'ont attaché, m'ont renversé un seau plein de cafards sur la poitrine. Il n'y a rien qu'ils ne m'aient fait. Rien ne peut plus m'arriver de pire après ce que j'ai vécu. Et toujours je tenais bon. Je gardais un espace dans mon esprit dans lequel j'étais encore capable d'aimer et de pardonner, dit-il, les yeux pleins de douceur et les lèvres souriantes. Ils ne sont jamais parvenus à m'arracher ça.»

Que dire après cela ?
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Libye, pays méditerranéen, pays d'Afrique, terre du Maghreb, trois provinces la composent : la Cyrénaïque, le Fezzan, et la Tripolitaine. Mais que savons nous vraiment de la Libye ?
Son désert, son pétrole, ses guerres, ses villes ? Connaissons nous son histoire, sa poésie, connaissons nous celles et ceux que Kadhafi a fait torturer, a fait enfermer, a massacrer ?
«  être libyen c'est vivre avec des questions » ( p 180). Hisham Matar pose la question : «  qu'avez vous fait de mon père ?». C'est l'histoire d'un fils qui réclame la vérité, qui demande que lui soit rendu si ce n'est le corps de son père au moins que ce soit son histoire.
A travers cette enquête c'est une partie de l'histoire de la Libye que nous découvrons également . Nous prenons contact avec la l'horreur Mussolinienne et la folie de Kadhafi.
C'est le livre d'une quête. Question d'exil, d'absence, de retour, de terre, d'héritage, d'enfance, de famille.
«  Que fait on lorsqu'on ne peut ni partir ni revenir » ?. Comment fait on lorsque les images vous manquent ? Pour ne pas s'y perdre ? Comment se mettre en marche avec son chagrin ? Comment revenir ? Comment repartir ? Peut on guérir de son pays ?
Un puissant témoignage qui nous permet de comprendre un peu mieux l'avant, pendant, et après dictature, jusqu'au Printemps arabe, ainsi que la place de la Libye sur le grand échiquier international.
traduction en français d'Agnès Desarthe.
Astrid Shriqui Garain
18.01.2017 : Babelio nous invite à rencontrer l'auteur dans les locaux des éditions Gallimard à Paris. Qu'ils en soient ici tous remerciés . Ce fut une très belle et riche rencontre. Hisham Matar est un être extrêmement chaleureux qui porte un regard bienveillant et apaisant, et très lucide, sur les turbulences du monde.
Anatomie d’une disparition (Une disparition) , sort aujourd'hui en livre de poche Collection Folio (n° 6238), Gallimard.

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Un livre dense ; un récit exceptionnel ; une radiographie précise d'événements et de sentiments ; une enquête fouillée et méticuleuse ; une méditation personnelle qui plonge dans une réflexion universelle et profonde ; un portrait inédit de la Libye prise dans la violence et les troubles ; une lecture poignante qui marque le lecteur... le livre est tout cela, tour à tour, et on pourrait se suffire de chaque point, mais ensemble ces points créent une unité et une cohérence qui transcende le discours et le rend profondément humain.

Un grand merci à Babelio et aux Editions Gallimard qui m'ont permis de découvrir l'oeuvre et de rencontrer l'homme, un intellectuel au sens noble du terme.

J'ai été très embarrassé pour écrire cette chronique et j'ai d'ailleurs laissé passer trois semaines depuis la rencontre, avant d'écrire ces quelques mots. le récit d'Hisham Matar est extrêmement personnel. L'auteur nous délivre son histoire et celle de sa famille de manière très intime, très profonde. Dans ces conditions, il était clair pour moi que cette chronique ne pouvait en aucune manière discuter les éléments du récit.

Je peux simplement vous faire part du plaisir et de l'intérêt que j'ai eu à lire ce livre. J'ai appris beaucoup sur la Libye, son histoire, son passé colonial, les exactions de la trop longue période despotique du dictateur Kadhafi. Mais je dois bien admettre que je partais de très loin et j'ai surtout pris conscience de l'étendue de mon ignorance sur ces sujets. C'est une des vertus de la lecture et ce livre ouvre des pistes d'exploration que j'ai ensuite suivies, notamment grâce à Internet.

Pendant la lecture j'ai aussi eu plaisir à avoir recours à Internet en particulier pour avoir sous les yeux des représentations des tableaux que l'auteur décrit dans son récit, comme par exemple « le martyre de saint Laurent » du Titien. Hisham Matar est architecte de formation. Or, cette formation l'a exercé à focaliser son attention pour regarder vraiment les choses, les lieux, les gens. Il décrit d'ailleurs dans le livre sa manière très particulière de visiter les musées. Il ne passe pas, comme nous le faisons tous, d'une oeuvre à l'autre, d'une salle à l'autre. Il ne visite pas un musée, il visite un tableau. Plusieurs heures d'affilée, plusieurs jours, voire plusieurs semaines, de suite il s'arrête devant le même tableau de manière quasi obsessionnelle. Sa manière de décrire les lieux, les paysages, les villes s'en ressent et il nous propose des pages d'une grande précision.

Je voudrais noter pour finir –ce qui n'est ni un reproche ni un regret– que le fantastique témoignage d'Hisham Matar est immanquablement très marqué d'un point de vue social et culturel. Sa famille était une famille bourgeoise, très à l'aise. Son père, dignitaire du régime précédent, avait fait fortune dans le négoce. Leur fuite en Egypte, au Caire, a été grandement facilitée par leurs moyens financiers. Hisham est envoyé faire des études en Suisse, puis au Royaume-Uni. La famille possède aussi un logement au Kenya, à Nairobi.
Cela ne retire rien à la qualité et à l'humanité du texte. Je pensais seulement que parmi les 1271 victimes du massacre de la prison d'Abou-Salim, où encore parmi les victimes du Printemps arabe libyen, il est fort vraisemblable que peu aient eu ce profil. Il serait bon qu'un jour prochain un témoignage plus populaire puisse aussi voir le jour.
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critiques presse (4)
LaPresse
05 juillet 2017
Jaballa Matar en faisait-il partie? Une question que se pose Hisham Matar durant cette quête de son père, une quête qui croise l'actualité de la Libye où hommes et femmes n'ont pas encore droit à la sérénité ...
Lire la critique sur le site : LaPresse
LeMonde
31 mars 2017
Dans « La terre qui les sépare », l’écrivain raconte la quête du père, victime de Kadhafi, dans la Libye d’après la révolution.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Telerama
01 février 2017
Une oeuvre cathartique à la croisée de l'enquête et de l'histoire intime.
Lire la critique sur le site : Telerama
Lexpress
23 janvier 2017
De sa quête, l'écrivain a su tirer une méditation poignante sur l'absence d'un père, doublée d'un portrait sensible de la Libye post-révolution, symbole des espoirs déçus du Printemps arabe.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (113) Voir plus Ajouter une citation
Y retourner, après toutes ces années, était une mauvaise idée, pensai-je soudain. Ma famille en était partie en 1979, trente-trois ans plus tôt. Telle était la mesure du gouffre qui me séparait aujourd'hui du garçon huit ans que j'étais alors. (...)Ce genre de voyage était évidemment risqué. Il pourrait me priver d'une aptitude que j'avais acquise au prix d'un long travail: vivre loin des gens et des lieux que j'aime. Joseph Borodsky avait raison. Nabokov et Conrad aussi. Ces artistes n'étaient jamais retournés chez eux. Chacun d'eux, à sa manière, avait tenté de se guérir de son pays. Ce qu'on laisse derrière soi se dissout. Si l'on y retourne, on se confronte forcément à l'absence ou à la défiguration de ce que l'on a chéri. Mais Dimitri Chostakovitch, Boris Pasternak et Naguib Mahfouz avaient raison, eux aussi: ne quittez jamais votre patrie. Si vous la quittez, ce qui vous lie à la source sera brisé. Vous serez comme le tronc d'un arbre mort, dur et creux.
Que fait-on lorsqu'on ne peut ni partir ni revenir ? (p. 14-15)
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Le pays qui sépare les pères des fils a désorienté plus d’un voyageur. Il est très facile de s’y perdre. Télémaque, Edgar, Hamlet et d’autres fils innombrables dont le drame intime égrène les heures de silence, ont vogué si loin et parcouru de si longues distances entre le passé et le présent qu’ils semblent pour toujours à la dérive. Ce sont des hommes qui, comme leurs semblables, sont venus au monde par le biais d’un autre homme, un mentor, qui leur a ouvert la porte, et qui, s’ils sont chanceux, l’a fait avec douceur, en leur adressant peut-être un sourire rassurant et en posant sur leur épaule une main encourageante. Les pères savent forcément, ayant eux-mêmes été des fils, que la présence fantomatique de leur main restera des années durant et jusqu’à la fin des temps, et que, quels que soient les fardeaux qu’on accumulera sur cette épaule et le nombre des baisers que l’amour viendra y déposer, sans doute attiré par le désir secret d’effacer le sceau d’un autre, cette épaule restera pour toujours loyale, en souvenir de la main de cet homme qui a eu la bonté d’ouvrir les portes du monde. À chaque jour qui passe, le père s’enfonce plus profondément dans sa propre nuit, dans le brouillard, laissant derrière lui des lambeaux de ce qu’il a été et cette vérité monumentale et pourtant simple, à la fois frustrante et bénéfique -car comment le fils pourrait-il continuer à vivre s’il ne lui est pas donné d’oublier à mesure-, cette vérité qui tient en une phrase : quels que soient nos efforts nous ne pourrons jamais pleinement connaitre nos pères.
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Car sa démarche elle-même était pleine de bravade. Lorsque j'entendis cela pour la première fois, je me dis aussitôt que c'était remarquablement observé. Tout petit déjà, il m'était impossible d'imaginer mon père courbant l'échine. Et très tôt aussi, j'ai voulu le protéger. Il m'est toujours apparu comme la quintessence de l'indépendance. Cette impression très forte, mêlé à l'aspect irrésolu de son destin, a complexifié ma propre aptitude à l'indépendance. Nous avons tous besoin d'un père contre lequel se révolter. Lorsque votre père n'est ni mort ni vivant, lorsque c'est un fantôme, la volonté est impuissante. Je suis le fils d'un homme peu ordinaire, peut-être même le fils grand homme. (p. 51)
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Le pouvoir sait forcément combien la nature humaine est harassée, il sait que nous ne sommes pas prêts à écouter et à quel point nous préférons nous en tenir aux mensonges. Le pouvoir sait forcément qu’au bout du compte nous préférons ne pas savoir. Le pouvoir doit croire, étant donné l’ordre des choses, que le monde est mieux adapté aux coupables qu’à ceux qui, dans l’après-coup, cherchent à obtenir la justice, la reconnaissance de la responsabilité et la vérité. Le pouvoir doit considérer ces tentatives comme pathétiques, et pourtant l’endeuillé, le témoin, l’enquêteur et le journaliste ne peuvent faire autrement que d’essayer de mettre de l’ordre dans ce bazar diabolique. Mus, chacun, par un besoin, une idée, une obsession, ils se précipitent de ce côté et de l’autre, comme des fourmis après un pique-nique se ruant sur les miettes, tandis que le temps avance, dupliquant les distances à l’infini, nous éloignant inexorablement de l’événement originel, rendant plus impossible, jour après jour, de savoir ce qui s’est vraiment passé ou parfois même d’être certain qu’il s’est bel et bien passé quelque chose. Et cependant à chaque année qui se referme, comme un pas imitant exactement celui qui l’a précédé, il devient de plus en plus ardu de s’échapper, de renoncer complètement à ce qu’on a investi jusque-là, et plus encore d’oublier la personne engloutie par l’injustice. Au bout d’un certain temps, la perte originelle, le point de départ, le point à partir duquel la vie a irrévocablement changé, se met à ressembler à une présence vivante, douée d’une force et d’un tempérament autonomes. Comme pour le désir, sa vitalité réside dans ce qu’elle cache, jusqu’au moment où l’attachement et la rancœur sont si intimement mêlés qu’il devient parfois compliqué de les distinguer l’un de l’autre.
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Cela, je crois, fait partie de l'intention, du processus. On fait disparaître un homme pour le réduire au silence, mais aussi pour racornir l'esprit de ceux qui restent, pour pervertir leur âme et limiter leur imagination. Lorsque Kadhafi enleva mon père, il m'enferma dans un espace pas beaucoup plus grand que la cellule dans laquelle il l'avait jeté. J'allais et venais dans cet espace, mû par la colère d'un côté, puis par la haine de l'autre, jusqu'à ce que je sente mes entrailles se rassembler et se durcir. (p. 287)
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