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A la recherche du temps perdu - ... tome 7 sur 7

Pierre-Louis Rey (Préfacier, etc.)Pierre-Edmond Robert (Éditeur scientifique)Jacques Robichez (Auteur du commentaire)Brian G. Rogers (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070382934
447 pages
Gallimard (02/11/1990)
  Existe en édition audio
4.51/5   538 notes
Résumé :
« Les parties blanches de barbes jusque-là entièrement noires rendaient mélancoliques le paysage humain de cette matinée, comme les premières feuilles jaunes des arbres alors qu'on croyait encore pouvoir compter sur un long été, et qu'avant d'avoir commencé d'en profiter on voit que c'est déjà l'automne. Alors moi qui depuis mon enfance, vivant au jour le jour et ayant reçu d'ailleurs de moi-même et des autres une impression définitive, je m'aperçus pour la première... >Voir plus
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Qu'est-ce qui aurait permis au Narrateur de s'affranchir de la tyrannie du temps ? Et qu'est-ce qui de lui-même, s'étant jadis écoulé en pure perte, eût pu à nouveau être trouvé par lui, ou plutôt retrouvé en lui ?

Arrivé au faîte de l'édifice monumental, voilà bien des questions dont le lecteur pourrait espérer avoir une réponse définitive - voire plus, et comme dans ces contes des Mille et Une Nuits si chers au Narrateur, y trouver peut-être le Sésame permettant d'atteindre ces réservoirs dissimulés derrière les parois rugueuses de notre conscience, dans lesquels notre mémoire aurait précieusement conservé une part importante de nos trésors enfouis...

Mais si ces attentes seraient après tout légitimes, il ne faudrait surtout pas se tromper de fiction..!!!

Il serait vain, en effet, de s'attendre ici à l'établissement de rapports de causalité simples entre l'écoulement du temps et le travail de la mémoire ; aussi vain que de demander à un savant de nous représenter une courbure d'espace-temps à l'aide d'une surface plane!

Ce serait bien plus à l'image de ces motifs en apparence indépendants les uns des autres s'étant succédé à l'intérieur d'une même composition symphonique et qui, réunis dans un dernier mouvement par le génie musical de l'artiste, dévoilant enfin leur tessiture commune, créeront un harmonie nouvelle et sublime entre eux, que les différentes époques et temporalités traversées par La Recherche devraient être abordées en son tout dernier volet.

En les entrecroisant et en les juxtaposant, en imbriquant les uns dans les autres les tempos discordants, jusque-là cloisonnés à l'intérieur d'une même partition subjective, son Narrateur aura le sentiment de pouvoir enfin abolir (provisoirement?) le gouffre qui avait séparé ses différents «moi», leur incommunicabilité et leur discontinuité, chacun resté associé séparément à des images et à des moments particuliers de son passé, et de cesser par la même occasion de vivre le passage du temps comme un écoulement à perte, dans un flux de sensations qui, au moment même où on les éprouve, sont le plus souvent impossibles à apparier et à rassembler sous des contours précis, et encore moins à être conservées par notre conscience – et dont sa solitude, en tant que refuge idéalisé, son éternelle procrastination, ainsi que certains des «noms» gravés en lui depuis son enfance à Combray, forgés à partir de ses premières expériences sensorielles du monde environnant, constitueraient pour lui les seuls boucliers susceptibles d'y faire face.

Et comme il en va aussi de la musique qu'on écoute, c'est en faisant taire en lui ce que l'intelligence et les habitudes assèchent de notre expérience la plus intime, celle-là même dont on ne peut donner aucune preuve «matérielle», qu'il pourra s'extirper du joug tyrannique d'une temporalité horizontale et linéaire, celle qu'une mémoire à vocation «uniformisée», bravement volontaire, essaie de classer pour nous en un «avant» et en un «après», générant une sorte de catalogue «rétrospectif» et consultable à la demande.
Grâce à l'intervention d'une temporalité "hors-cadastre", générée par la mémoire involontaire (et à un concours de circonstances tout aussi aléatoire), le Narrateur rejoindra une nouvelle dimension, plutôt «verticale», dans laquelle le curseur du temps, libre pour ainsi dire de monter jusqu'à la limite supérieure de la conscience de soi séparée du reste du monde - dans son cas, par exemple, sur les bords extérieurs de ces «chemins d'aubépines» de son enfance l'ayant en grande partie délimitée – et, en même temps de descendre en soi, à l'endroit même où celles-ci, toujours en fleur, sont restées inchangées pour lui, -, lui permettrait, bien plus que de réactualiser ou de revisiter des souvenirs d'un autre temps, de retrouver la permanence de soi-même dans son passage chaotique et irréversible.

«J'avais trop expérimenté l'impossibilité d'atteindre dans la réalité ce qui était au fond de moi-même. Ce n'était pas plus sur la place Saint-Marc que ce n'avait été à mon second voyage à Balbec, ou à mon retour à Tansonville, pour voir Gilberte, que je retrouverais le Temps Perdu, et le voyage que ne faisait que me proposer une fois de plus l'illusion que ces impressions anciennes existaient hors de moi-même, au coin d'une certaine place, ne pouvait être le moyen que je cherchais (…) Des impressions telles que celles que je cherchais à fixer ne pouvaient que s'évanouir au contact d'une jouissance directe qui a été impuissante à les faire naître. La seule manière de les goûter davantage c'était de tâcher de les connaître plus complètement là où elles se trouvaient, c'est-à-dire en moi-même.»

Tout le contraire donc d'une «nostalgie» pure et simple essayant
de créer un double avenir fictif dans le passé, comme il avait tenté lui-même de faire jadis, notamment après la mort d'une Albertine qu'il allait pourtant avec le temps oublier, cesser d'aimer, son «moi-qui-l'aimait», épuisé à force de se débattre dans une souffrance intolérable, étant lui aussi disparu après elle...

Avec le temps, oui, Léo avait raison, tout va, tout s'en va..!

Temporalités, disions-nous, qui sembleraient s'entremêler harmonieusement dans ce dernier tome, ce à quoi l'on pourrait rajouter, «sans aucune hiérarchie» entre elles.
Et, fait surprenant pour le lecteur attentif, pour la toute première fois depuis cette brèche ouverte dans le Temps, du côté de Combray, l'on y trouvera, parallèlement au flou chronologique caractéristique de la plupart des réminiscences du Narrateur, une datation nouvelle et très précise de certains évènements (après de longues années passées en maison de santé, nous dit-il, il était revenu temporairement à Paris «une première fois en 1914, puis en 1916»(!).

Voici donc Kronos, l'horizontal et linéaire, Aiôn, l'itératif et cyclique, et surtout l'imprévisible Kaïros, majestueusement vertical et impondérable, main dans la main, menant ensemble cette dernière contredanse !

Et d'ailleurs, ce sera en l'occurrence par l'intermédiaire d'un autre «bal», bien plus tard, après de nombreuses années de retraite solitaire s'étant suivies à la mort d'Albertine et à la fin de la Grande Guerre, que le Narrateur - réinstallé définitivement à Paris et faisant son retour dans un «monde» qu'il ne reconnaîtrait d'ailleurs plus dans un premier temps, les méridiens de ce dernier ayant été sensiblement déplacés, ainsi que les figures qui régnaient auparavant sur l'ex-«faubourg Saint-Germain», remplacées depuis en grande partie - nous invitera à témoigner de l'usage qu'il fait des nouveaux verres optiques apportés par son expérience, lui permettant d'apprécier autrement le passage du Temps, et grâce auxquels il se sentira enfin en mesure d'entreprendre l'écriture de son roman.

Longue fantasmagorie chez la (nouvelle) Princesse de Guermantes, qui, à la grande stupéfaction du Narrateur, s'avèrera n'être autre que…Mme Verdurin, ce drôle de «bal des têtes», faisant défiler devant lui toutes les figures emblématiques de son passée, viendra en même temps clore le cycle du Temps Perdu.
Certains miraculeusement encore en vie, d'autres, telle la Berma par exemple, inopinément ressuscités pour l'occasion, presque tous méconnaissables pour lui d'entrée de jeu, mais cultivant cependant toujours, vérification faite, derrière leurs masques craquelant, leurs mêmes habituels travers, mesquineries et autres infatuations; personnages du théatre du monde à la fois pathétiques et malgré tout attendrissants dans leur universalité, leurs propos parfois moins présomptueux ou féroces par la force des choses (et surtout de l'âge) s'étant teintés, à l'image de leurs barbes et cheveux devenus blancs, de cette hypocrisie cordiale qui, comme le disait avec une grande élégance d'esprit le célèbre La Rochefoucauld, s'apparente à «un hommage que le vice rendrait à la vertu» : miroir déformant d'une foire humaine aux vanités qui, tout en nous amusant, peut aussi, en retour, nous faire par moments grincer des dents.

Sarabande à trois temps, au rythme de la laquelle, pris par elle et se reconnaissant en elle, il sera amené à conclure, face à l'irréalisme de la vie, que le temps non seulement est « secrété par lui», mais qu'il devrait désormais «à toute minute le maintenir attaché à lui».

« Bientôt je pus montrer quelques esquisses. Personne n'y comprit rien. Même ceux qui furent favorables à ma perception des vérités que je voulais ensuite graver dans le temple, me félicitèrent de les avoir découvertes au «microscope» quand je m'étais au contraire servi d'un télescope pour apercevoir des choses très petites en effet, mais parce qu'elles étaient situées à une grande distance, et qui étaient chacune un monde. Là où je cherchais les grandes lois, on m'appelait fouilleur de détails.»

Au lieu donc de rechercher à tout prix et partout le temps perdu, il serait avant tout question d'habiter le Temps, de rapprocher les bords de ces abîmes qui ne cessent de s'ouvrir dans nos paysages intérieurs de plus en plus érodés par le passage irrévocable des heures, ou pour dire les choses autrement, et inspiré, une fois n'est pas coutume, par l'esprit de Vladimir…(ouf !) Jankélévitch , essayer de l'habiter depuis ce «primultime» instant créateur de temps pour nous, attachés à son envol qualitativement «premier et ultime», immatériel et probablement irreproductible.

Parce que le Narrateur réussit à l'habiter de la sorte , il peut enfin sortir de sa torpeur et réveiller l'artiste qu'il incarne désormais à ses yeux, faisant de cette recherche du temps perdu la matière même de sa création.

Pour le véritable Auteur, d'autre part, l'oeuvre étant réellement terminée, et lui ayant quitté son enveloppe corporelle, il s'installe pour nous dorénavant en celle-ci, transformé en quelque sorte, à son tour, en double de son personnage, et par-deçà sa propre disparition physique, la poursuivant à travers lui.

Dit autrement, pour son protagoniste et Narrateur, si l'oeuvre elle-même touche à sa fin, la sienne, devenue enfin possible, ne ferait logiquement que commencer. En revanche, pour L Auteur, si son être éphémère a cessé d'exister, cette dernière, impérissable, lui permettrait d'échapper à l'oubli.

«Victor Hugo dit : « Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent. » Moi je dis que la loi cruelle de l'art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant toutes les souffrances pour que pousse l'herbe non de l'oubli mais de la vie éternelle, l'herbe drue des oeuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur «déjeuner sur l'herbe.»

Et après tout, ce qui n'existe pas, ou n'existe plus, sinon sous une forme immatérielle ou imaginaire - et ainsi qu'on le réussit parfois à pressentir dans un battement fugitif, bien que n'étant aucunement en mesure de se l'expliquer- ne devrait pouvoir sous certains aspects se révéler beaucoup plus déterminant que tout ce qui se présente à soi et est immédiatement tangible par nos sens affairés ?

Quoi qu'on puisse en dire au final, et quoi que j'élucubre à mon tour ici sur des pages et des pages d'affilée, moi qui -excusez au passage-, en rajoute trop souvent des couches à ne plus en finir, il faudra tout de même bien se résoudre à admettre que jusqu'au bout cette optique multifocale du temps ne se laissera pourtant pas totalement apprivoiser à l'oeil nu, ni saisir complètement, fût-elle extrêmement pointue, par une analyse menée exclusivement par notre «organe-obstacle» préféré, la conscience -selon une autre formule consacrée par le « special guest» (comme aurait pu dire Odette de Crécy) de cet ultime billet interminable, le grand philosophe du "je-ne-sais-quoi" et du "presque-rien": Jankélévitch.
Il faudra également que le lecteur, ayant dans le meilleur de cas réussi à transformer «l'obstacle» en un «organe» moins encombré par sa densité, accepte en outre que l'«irréalisme» sans concession de l'oeuvre sera porté aussi jusqu'au bout de cette dernière (et par ailleurs explicitement assumé en ce dernier tome-testament, mis en opposition à un «réalisme» très largement prédominant dans la littérature de l'époque, à travers un brillant argumentaire développé par son Narrateur-Écrivain), irréalisme qui par ailleurs se dissimule à peine derrière une intrigue amincie à l'extrême et qui, sous une autre plume, ne tiendrait certainement pas longtemps debout!

Si le lecteur se laissait nonobstant porter, comme disait un autre grand poète, «dans son corps intellectuel et entier» par l'harmonie des sphères très particulière qui résulte de cette exploration littéraire de la subjectivité dans ses quatre dimensions, l'on devrait pouvoir alors l'approcher prudemment, sur la pointe de nos petits raisonnements, de manière plutôt tangentielle, intuitive, allusive et analogique, surtout non-exhaustive donc, et jamais définitive : sous une perspective somme toute en miroir à cette logique d'«extra-temporalité» qu'elle explore et qui lui apporte sa signature particulière - l'oeuvre elle-même, comme on le sait bien, et si vous me permettez encore une nouvelle inflation d'antithèses, ayant été livrée en l'état : suspendue à tout jamais en un dénouement provisoire marqué par l'urgence de ses dernières corrections, par les hésitations de ses ultimes conclusions (voir à ce propos l'impressionnante photo de la dernière page du manuscrit du Temps Retrouvé - Cahier XX – reproduite en postface à cette édition) ; ainsi qu'à un recommencement permanent découlant de son terme (ou vice-versa, si l'on préfère : que le projet, par exemple, tant rêvé par le Narrateur de se mettre au travail ne se concrétise pour lui qu'à la fin de "La Recherche", ne nous paraîtra pas, loin de là, incompatible avec le fait que celui-ci serait donc supposé commencer à rédiger un roman qui - nous en avons la preuve là, entre nos mains - eût pourtant déjà été bel et bien écrit!!); et, last but not least, y compris pour nous, ses lecteurs qui, en la refermant, songeons probablement déjà à une relecture incontournable à venir!

Car dès lors que, subjectivement, le temps devient insécable pour nous, toute fin est commencement potentiel d'autre chose, et dans ce qu'on recherchera alors de nouveau, il n'y aura rien qui ne se fut déjà trouvé en puissance en nous («les paradis qu'on recherche sont forcément des paradis perdus»).
Les paradoxes que le temps créait pour nous ne sont plus perçus comme des contradictions sans issue.

Ceci dit, qu'est-ce que je pourrai bien lire après tout ça..?

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S'il fallait ne choisir qu'un des sept tomes de la recherche du temps perdu, ce serait sans doute celui-là. Il arrive comme une apothéose, l'épanouissement d'une fleur qui a progressivement ouvert ses pétales, la clé d'un cheminement qui a pu paraître erratique.

On y retrouve un certain nombre des personnages qui avaient fait l'objet d'une étude dans les précédents tomes, vieillis, changés physiquement et moralement et décalés socialement, l'immuabilité apparente des rôles et des titres ayant été fort perturbée par le temps et les événements, d'autant que le narrateur est resté longtemps à distance, isolé pour des problèmes de santé.

Nous sommes en 1916. La guerre éliminera certains personnages centraux, comme Saint-Loup, faisant de Gilberte une jeune veuve, qui feint d'ignorer les penchants de feu son mari.
Le baron de Charlus n'a jamais été aussi bas : outre le fait qu'il affiche une sympathie pour l'Allemagne, le narrateur découvre l'existence de ses soirées consacrées au vice dans un hôtel mal famé tenu par Jupien.

Mme Verdurin promue princesse de Guermantes par son mariage, perd cependant de sa superbe. Son sens de la répartie a souffert, ternissant par ce biais le nom même de cette lignée, si adulée dans les premiers épisodes de l'oeuvre.

Ce qui fait aussi tout l'intérêt de cet opus, c'est le fait que les constats du narrateur sur l'évolution du monde qui l'entoure sont un puissant stimulant qui le décident à coucher sur le papier l'histoire des tous ces personnages et donc d'écrire la recherche, dans une mise en abîme remarquable .

Certes l'oeuvre n'est pas une lecture facile, il faudra passer par une période d'essais et d'abandons, jusqu'à ce que la mélodie de cette écriture si particulière se laisse entendre et comprendre, mais pour faire place ensuite à un vrai bonheur de lecture.

447 pages Folio 2 novembre 1990

Lien : https://kittylamouette.blogs..
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Le temps s'est écoulé et de nombreuses années sont passées lorsque le narrateur après de longs séjours en province pour se soigner est de retour sur Paris. Il constate que mal grès la guerre, l'effervescence de la vie parisienne est toujours aussi présente et que les salons sont toujours le lieu incontournable où se rassemblent toute la mondanité d'une société bourgeoise et aristocratique du faubourg Saint-Germain. Pour « en être », il faut fréquenter ceux de madame Verdurin et de madame Bontemps. Il est de bon ton à ces occasions, de se montrer patriote et seul monsieur de Charlus affiche sa germanophilie. Ce dernier s'est rendu anonymement propriétaire d'un lupanar qu'il a laissé en gérance à Jupien et où il se livre sans retenue à ses plaisirs coupables et sadomasochistes. le narrateur se désespère de trouver l'inspiration qui lui fera réaliser son oeuvre littéraire. Il se rend à une soirée donnée par le prince de Guermantes où les souvenirs le submergent.
« de même que le jour où j'avais trempé la madeleine dans l'infusion chaude, au sein de l'endroit où je me trouvais, que cet endroit fût, comme ce jour-là, ma chambre de Paris, ou comme aujourd'hui, en ce moment, la bibliothèque du prince de Guermantes, un peu avant, la cour de son hôtel, il y avait eu en moi, irradiant une petite zone autour de moi, une sensation (goût de la madeleine trempée, bruit métallique, sensation du pas) qui était commune à cet endroit où je me trouvais et aussi à un autre endroit (chambre de ma tante Octave, wagon du chemin de fer, baptistère de Saint-Marc). »
Alors qu'il pénètre dans la grande salle, il découvre une noble assistance déguisée. Il pense être à une soirée costumée mais ce n'est que lorsqu'il s'approche des participants qu'il se rend compte que ce n'est qu'un effet pervers du temps qui les a vieilli et considérablement abîmés. Ce qu'il prenait pour travestissements et pastiches ne sont que le produit du travail du temps.
Le jeu de ses réminiscences et de ce passé qui se fait présent est une révélation pour son projet d'écriture.
« … Je m'apercevais que ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n'a pas, dans le sens courant, à l'inventer puisqu'il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. le devoir et la tâche d'un écrivain sont ceux d'un traducteur. »
Par la suite, il est victime d'une attaque cérébrale.
« le temps retrouvé » est le septième et dernier tome de la monumentale oeuvre de Marcel Proust « à la recherche du temps perdu » (3000 pages). il est en quelque sorte la synthèse de la réflexion de l'auteur, la partie de son oeuvre où il met le plus de lui-même. Ecrit avec la précieuse aide de sa gouvernante et confidente Célestine Albaret qui veillera Proust jusqu'à sa mort, il parait à titre posthume, comme les deux tomes précédents. Marcel Proust n'aura plus l'énergie pour remanier son texte une énième fois, le compléter de ses fameuses paperoles qui rendirent fou Bernard Grasset à l'époque de « du côté de chez Swann ». Auparavant, Marcel Proust avait présenté son manuscrit à Gallimard, mais André Gide faisant parti du comité éditorial avait refusé de le publier (y voit-on là la crainte de Gide que Proust aurait pu lui faire de l'ombre ?). Ce n'est qu'en 1916 que Gaston Gallimard dépêchera Gide pour qu'il acquière les droits sur l'oeuvre de Proust et l'éditera dans son intégralité.
La « recherche du temps perdu », le « temps retrouvé » sont ce recueil de souvenirs qui tapissent le nouvel horizon qui nous fait face alors que nous sommes dos à la mort.
Editions Gallimard, 331 pages.
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J'ai fini il y a quelque temps la lecture du septième et dernier tome de A la recherche du temps perdu, le temps retrouvé. J'ai trouvé ce texte prodigieux, magique, et à sa lecture, j'ai, je pense, mieux saisi la complexité et les implications de toute l'oeuvre. Mais dans le même temps ce dernier tome m'a inspiré tant d'impressions et réflexions que j'ai eu beaucoup de difficultés à rassembler mes idées et à le commenter.
Et d'ailleurs, pour moi, impossible de tout dire et de tout décrypter dans ce dernier tome de la Recherche, tant ce que j'y ai trouvé, et qui souvent fait écho aux autres tomes, me paraît riche.

Le temps retrouvé est une oeuvre posthume de Proust (comme le sont La prisonnière et Albertine disparue) publiée en 1927 grâce à son frère Robert Proust. Mais, à la différence des tomes 5 et 6, on sait que ce tome 7, Proust l'explique dans sa correspondance, a été ébauché en même temps que le premier. Sans doute parce qu'il donne les clés de sa conception de la littérature et plus généralement de l'art, et que toute l'oeuvre gigantesque de « A la recherche du temps perdu », cette cathédrale de la littérature, est un développement de la conception du temps et de la mémoire exposée dans ce dernier tome.

Le récit débute par un séjour du narrateur à Tansonville, dans la demeure de son ami Robert de Saint-Loup et de son épouse et ancienne amie Gilberte. Cette entrée en matière, avec ce lieu, tout proche de Combray, avec l'éveil du narrateur dans sa chambre, avec les discussions avec Gilberte, reprend à la fois le thème de Combray de le côté de chez Swann, et le leitmotiv de la chambre du narrateur, que l'on retrouve dans tous les tomes de l'oeuvre, soit au début du roman, soit en cours de roman. le narrateur se trouve confirmé par Gilberte dans l'infidélité et l'homosexualité d'Albertine.
Puis, le narrateur découvre un extrait du Journal de Goncourt, qui lui rappelle son incapacité à écrire une oeuvre. En fait, ce pastiche savoureux se moque du réalisme en littérature, de ce que ne doit pas être une oeuvre littéraire. Il anticipe sur la « révélation » faite au narrateur de ce que doit être une oeuvre romanesque, et d'où elle tire à substance.
Le récit est alors consacré à ce Paris du temps qui passe pendant la première guerre mondiale, un Paris où revient le narrateur après deux séjours dans une maison de repos, un Paris où il y a les « embusqués », parmi lesquels les infâmes Verdurin, et les « courageux », tels ces Larivière qui font preuve de solidarité avec leur famille. Proust nous donne une description sans complaisance de la vie parisienne, de ces soldats qui reviennent du front et qui sont en total décalage avec les parisiens, des rumeurs diverses qui parcourent la ville, des bombardements quasi quotidiens (de 1918) par les Gothas-G, ces dirigeables allemands.
Dans ce Paris, le narrateur va aussi découvrir, avec tristesse, la déchéance du baron de Charlus qui s'adonne, dans un hôtel tenu par Jupien, à des pratiques sadomasochistes, un épisode, qui répond dans un jeu de correspondances, à Sodome et Gomorrhe; puis il va apprendre la mort au front de son ami Saint-Loup.

On retrouve le narrateur des années après la guerre, malade et revenu d'un autre séjour dans une maison de santé. Il se rend à une matinée organisée par le Prince de Guermantes, qui a épousé la richissime veuve Verdurin, sans doute une allusion symbolique à modifications des rapports sociaux induite par la guerre, à cette « prise de pouvoir » de la bourgeoisie fortunée sur l'aristocratie.
Tout d'un coup, la marche sur les pavés disjoints de l'Hotel de Guermantes ressuscite chez la narrateur la félicité d'un retour dans le passé, à un moment de son séjour à Venise avec sa mère. Et c'est la « Révélation » magique, et c'est tout un passage extraordinaire consacré à la mémoire involontaire qui permet de retrouver le passé, avec tous ses exemples, la petite Madeleine, le bruit de la petite cuiller et la nappe empesée, le livre François le Champi de Georges Sand, et d'autres encore.
Et le narrateur de nous expliquer que l'intelligence, le raisonnement sont impuissants à cette connaissance de ce Temps sans début ni fin, ce temps de notre moi, que seul l'art permet, pour paraphraser Klee, « non pas de reproduire le réel, mais de rendre réel », et seul l'art, l'oeuvre littéraire, l'oeuvre musicale, permettent de rendre compte de la vraie réalité, de ce phénomène purement mental qui est le rapport entre nos sensations et nos souvenirs, et qui nous rend hors du temps.
Pages prodigieuses dans lesquels par un renversement de perpective, alors que l'on arrive à la fin du roman, le narrateur nous expose sa « vocation », nous explique qu'il a enfin trouvé la raison d'entreprendre son projet d'écriture romanesque.

Mais le Temps c'est aussi ce fleuve qui mène à la vieillesse, et c'est ce que va découvrir le narrateur dans ce célèbre « Bal de têtes », où toutes les têtes et les corps des invités sont métamorphosés à des degrés divers par les années qui ont passé. Mais aussi, le Temps change les rapports mondains, plonge certaines ou certains dans l'oubli, mène à la mort, modifie, ou pas, les comportements des humains. Certains se bonifient, d'autres qui étaient des salauds dans leur jeunesse sont restés des salauds dans leur vieillesse. Proust se livre là à une analyse pénétrante et cruelle de l'oeuvre du Temps, en décrivant, dans une sorte de final de revue, tous les changements des Charlus, Odette, Oriane, Gilberte, le Duc de Guermantes et tant d'autres.

Les dernières pages, absolument bouleversantes, sont consacrées au projet d'une oeuvre qui donnerait une forme au Temps, et à l'espoir que la mort ne viendra pas arrêter cette entreprise. Alors que surgit, dans une sensation de vertige et d'effroi, le souvenir soudain de la sonnette dans le jardin d'enfance de Combray, le roman s'achève sur cette phrase qui résume le projet de l'oeuvre, et que je reproduis « in extenso »:
« Aussi, si elle (la force) m'était laissée assez longtemps pour accomplir mon oeuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l'idée s'imposait à moi avec tant de force aujourd'hui, et j'y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l'espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu'ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps ».

Difficile pour moi d'en dire plus dans ce commentaire, tant cette oeuvre est riche et je découvre au fur et à mesure de nouvelles perpectives, par exemple sur les effets de symétrie dans l'oeuvre, sur les motifs récurrents analogues aux leitmotivs de Wagner que Proust appréciait, etc…D'ailleurs, par curiosité, je me suis livré à une recherche sur Internet des ouvrages et articles sur « A la recherche du Temps perdu » et sur Proust en général. Dans cette analyse qui n'est sans doute pas exhaustive, que de documents l'on peut trouver et dans des domaines aussi divers que la psychanalyse, la linguistique, la musicologie, la peinture, l'histoire, etc, preuve s'il en est de la richesse de cette oeuvre.

Il y a bien longtemps, il m'avait semblé que j'avais trouvé dans Guerre et Paix de Tolstoï, le roman « complet » abordant une multitudes de thèmes: la place des humains dans l'Histoire et leur folie destructrice, l'amour, la passion et la haine, la recherche spirituelle, la compassion, et beaucoup d'autres choses.
Je sais maintenant qu'il y a aussi, dans un tout autre registre, À la recherche du Temps perdu, comme médiateur romanesque de l'exploration de la réalité humaine.

Deux remarques d'humeur pour finir.
La première concerne la Préface de « le Temps retrouvé », celle de l'édition de Folio classique, écrite par Pierre-Louis Rey et Brian Rogers. Souvent, je me méfie des préfaces, du 4ème de couverture, qui donnent une vue biaisée du livre que je vais lire et je préfère me faire une opinion sans avoir lu ces documents. Cette Préface confirme mon opinion. Je l'ai trouvée froide, sèche, s'attachant sans empathie à la genèse de l'oeuvre, et à son incomplétude. Je conçois que dans une préface, le préfacier ne doit pas forcément montrer qu'il apprécie l'oeuvre, et peut avoir pour but d'en faire une analyse « objective ». Mais là, non, cela m'a fait penser à la dissection d'un corps par un anatomiste qui oublierait que le corps qu'il dissèque a vécu, aimé et souffert. J'ai trouvé depuis sur internet une introduction passionnante, malheureusement incomplète, de Bernard Brun, dont j'ai appris qu'il était chercheur au CNRS, enseignant à l'ENS, récemment décédé de la Covid. Cette édition existe en librairie au format poche.
La deuxième est une réplique à ce que j'ai lu ici et là sur les lectrices et lecteurs de Proust. Selon certains journalistes ou même Babeliotes, celles et ceux qui ont lu toute « La Recherche » se considéreraient comme des élus, des happy few, on pourrait presque les comparer aux membres de la coterie Verdurin; et même pire, avoir lu ce roman est moqué comme une sorte de challenge sportif. Je sais qu'il y a des « proustolâtres » comme des « rimbaldolatres », mais je pense que je n'en fais pas partie. On peut aussi concevoir, ne trouvez vous pas, qu'une oeuvre littéraire, roman ou poésie, puisse, surtout quand, comme moi, on atteint un certain âge, être essentielle pour votre vie.

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Le moment que je redoutais tant est enfin arrivé ; ce matin, plusieurs après avoir posé les yeux pour la première sur le côté de chez Swann, j'ai achevé de lire le septième tome de l'incroyable chef d'oeuvre de Marcel Proust. Terminus, tout le monde descend, le voyage est terminé, nous avons retrouvé le temps perdu.
Ainsi, le temps retrouvé est le tome qui clôture la série de la Recherche. Dans un Paris renversé par la première guerre mondiale, l'auteur y passe en revue tous les personnages que nous avons rencontrés tout au long de notre lecture. Certains, comme le charmant marquis de Saint-Loup, sont morts ; d'autres sont toujours les mêmes ; d'autres encore ont beaucoup changé, ou peut-être est-ce le monde qui a changé. Oriane, la belle duchesse de Guermantes, à cause de ce qu'elle s'est mise à fréquenter des artistes, est devenue une sorte de nouvelle marquise de Villeparisis, et les nouvelles générations ne savent plus qu'elle a longtemps été la femme la plus recherchée de la capitale ; madame Verdurin ("cette insupportable vieille mégère" comme je me suis souvent surprise à la surnommer) a réussi à épouser le prince de Guermantes ; ce qui semble être un AVC a réduit le terrible baron de Charlus à un état quasi-enfantin... En un mot, la guerre et le Temps ont balayé les grands salons parisiens.

Maintenant, à l'heure de vous donner mon avis sur ce tome et sur la Recherche plus globalement, je sens qu'aucun éloge ne suffirait. Je suis jeune encore et, après avoir lu une telle oeuvre, je crains fort de m'ennuyer dans mes lectures prochaines, même auprès des plus grands auteurs, comme mon père, qui a fait l'expérience avant moi, me l'a prédit.
Outre l'extrême beauté des phrases, par lesquelles on se laisse aisément bercer, jamais au cours de mes lectures, pourtant déjà nombreuses, je n'avais rencontré de personnages à la psychologie aussi bien développée. Nous sommes bien loin des caractères stéréotypés que l'on rencontre trop souvent dans les romans. Chacun ici a ses qualités, ses défauts et tous évoluent au fil des tomes.
Cette merveilleuse escapade dans les salons de la fin du XIXème siècle m'a souvent fait regretter de n'être pas née 150 ans plus tôt. Comme j'aurais aimé connaitre ce monde-là !
Cher monsieur Proust, je n'ai qu'un seul mot à vous dire : Merci !
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Mais, pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, comme je l’ai déjà montré, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray, mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même). Et changeant à chaque instant de comparaison, selon que je me représentais mieux, et plus matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que sur ma grande table de bois blanc, je travaillerais à mon œuvre, regardé par Françoise (…) je travaillerais auprès d’elle, et presque comme elle (du moins comme elle faisait autrefois : si vieille maintenant elle n’y voyait plus goutte) car épinglant de-ci de-là un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe.


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J'étais entré dans la cour de l'hôtel de Guermantes (...) et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels étaient une remise. Mais au moment où, me remettant d'aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s'évanouit devant la même félicité qu'à diverses époques de ma vie m'avaient donnée la vue d'arbres que j'avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d'une madeleine trempée dans une infusion, tant d'autres sensations dont j'ai parlé et que les dernières oeuvres de Vinteuil m'avaient paru synthétiser. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l'avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m'assaillaient tout à l'heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires, et même de la réalité de la littérature, se trouvaient levés comme par enchantement. (...). Mais, cette fois, j'étais bien décidé à ne pas me résigner à ignorer pourquoi, comme je l'avais fait le jour où j'avais goûté d'une madeleine trempée dans une infusion. La félicité que je venais d'éprouver était bien en effet la même que celle que j'avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j'avais alors ajourné de rechercher les causes profondes. (...) "

"Chaque fois que je refaisais rien que matériellement ce même pas, il me restait inutile; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j'avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait. (...) Et presque tout de suite, je la reconnus, c'était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m'avaient jamais rien dit, et que la sensation que j'avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m'avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour là à cette sensation-là et qui étaient restées dans l'attente, à leur rang, d'où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m'avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m'avaient-elles, à l'un et à l'autre moment, donné une joie pareille à une certitude, et suffisante, sans autres preuves, à me rendre la mort indifférente?"
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(…) le changement de résidence du prince de Guermantes eut cela de bon pour moi que la voiture qui était venue me chercher pour me conduire et dans laquelle je faisais ces réflexions dut traverser les rues qui vont vers les Champs-Élysées. Elles étaient fort mal pavées à cette époque, mais, dès le moment où j’y entrai, je n’en fus pas moins détaché de mes pensées par une sensation d’une extrême douceur ; on eût dit que tout d’un coup la voiture roulait plus facilement, plus doucement, sans bruit, comme quand les grilles d’un parc s’étant ouvertes on glisse sur les allées couvertes d’un sable fin ou de feuilles mortes ; matériellement il n’en était rien, mais je sentais tout à coup la suppression des obstacles extérieurs comme s’il n’y avait plus eu pour moi d’effort d’adaptation ou d’attention, tels que nous en faisons, même sans nous en rendre compte, devant les choses nouvelles ; les rues par lesquelles je passais en ce moment étaient celles, oubliées depuis si longtemps, que je prenais jadis avec Françoise pour aller aux Champs-Élysées. Le sol de lui-même savait où il devait aller ; sa résistance était vaincue. Et comme un aviateur qui a jusque-là péniblement roulé à terre, « décolle » brusquement, je m’élevais lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir. Dans Paris, ces rues-là se détacheront toujours pour moi en une autre matière que les autres. (…) il me sembla que la voiture, entraînée par des centaines de tours anciens, ne pourrait pas faire autrement que de tourner d’elle-même. Je ne traversais pas les mêmes rues que les promeneurs qui étaient dehors ce jour-là, mais un passé glissant, triste et doux. Il était, d’ailleurs, fait de tant de passés différents qu’il m’était difficile de reconnaître la cause de ma mélancolie (…)
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M. de Charlus me dit son admiration pour ces aviateurs, et comme il ne pouvait pas plus s'empêcher de donner libre cours à sa germanophilie qu'à ses autres penchants tout en niant l'une comme les autres : «D'ailleurs j'ajoute que j'admire tout autant les Allemands qui montent dans des gothas. Et sur des zeppelins, pensez le courage qu'il faut ! Mais ce sont des héros, tout simplement. Qu'est-ce que ça peut faire que ce soit sur des civils puisque des batteries tirent sur eux ? Est-ce que vous avez peur des gothas et du canon ?» J'avouai que non et peut-être je me trompais. Sans doute ma paresse m'ayant donné l'habitude, pour mon travail, de le remettre jour par jour au lendemain, je me figurais qu'il pouvait en être de même pour la mort. Comment aurait-on peur d'un canon dont on est persuadé qu'il ne vous frappera pas ce jour-là ? D'ailleurs formées isolément, ces idées de bombes lancées, de mort possible, n'ajoutèrent pour moi rien de tragique à l'image que je me faisais du passage des aéronefs allemands, jusqu'à ce que, de l'un d'eux, ballotté, segmenté à mes regards par les flots de brume d'un ciel agité, d'un aéroplane que, bien que je le susse meurtrier, je n'imaginais que stellaire et céleste, j'eusse vu, un soir, le geste de la bombe lancée vers nous. Car la réalité originale d'un danger n'est perçue que dans cette chose nouvelle, irréductible à ce qu'on sait déjà, qui s'appelle une impression, et qui est souvent, comme ce fut le cas là, résumée par une ligne, une ligne qui décrivait une intention, une ligne où il y avait la puissance latente d'un accomplissement qui la déformait, tandis que sur le pont de la Concorde, autour de l'aéroplane menaçant et traqué, et comme si s'étaient reflétées dans les nuages les fontaines des Champs-Élysées, de la place de la Concorde et des Tuileries, les jets d'eau lumineux des projecteurs s'infléchissaient dans le ciel, lignes pleines d'intentions aussi, d'intentions prévoyantes et protectrices, d'hommes puissants et sages auxquels, comme une nuit au quartier de Doncières, j'étais reconnaissant que leur force daignât prendre avec cette précision si belle la peine de veiller sur nous.
La nuit était aussi belle qu'en 1914, comme Paris était aussi menacé. Le clair de lune semblait comme un doux magnésium continu permettant de prendre une dernière fois des images nocturnes de ces beaux ensembles comme la place Vendôme, la place de la Concorde, auxquels l'effroi que j'avais des obus qui allaient peut-être les détruire donnait par contraste, dans leur beauté encore intacte, une sorte de plénitude, et comme si elles se tendaient en avant, offrant aux coups leurs architectures sans défense. «Vous n'avez pas peur ? répéta M. de Charlus. Les Parisiens ne se rendent pas compte. On me dit que Mme Verdurin donne des réunions tous les jours. Je ne le sais que par les on-dit, moi je ne sais absolument rien d'eux, j'ai entièrement rompu», ajouta-t-il en baissant non seulement les yeux comme si avait passé un télégraphiste, mais aussi la tête, les épaules, et en levant le bras avec le geste qui signifie, sinon «je m'en lave les mains», du moins «je ne peux rien vous dire» (bien que je ne lui demandasse rien). «Je sais que Morel y va toujours beaucoup», me dit-il (c'était la première fois qu'il m'en reparlait). «On prétend qu'il regrette beaucoup le passé, qu'il désire se rapprocher de moi», ajouta-t-il, faisant preuve à la fois de cette même crédulité d'homme du Faubourg qui dit : «On dit beaucoup que la France cause plus que jamais avec l'Allemagne et que les pourparlers sont même engagés» et de l'amoureux que les pires rebuffades n'ont pas persuadé. «En tout cas, s'il le veut il n'a qu'à le dire, je suis plus vieux que lui, ce n'est pas à moi à faire les premiers pas.» Et sans doute il était bien inutile de le dire, tant c'était évident. Mais de plus ce n'était même pas sincère et c'est pour cela qu'on était si gêné pour M. de Charlus, car on sentait qu'en disant que ce n'était pas à lui de faire les premiers pas, il en faisait au contraire un et attendait que j'offrisse de me charger du rapprochement.
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En dehors de l'homosexualité, chez les gens les plus opposés par nature à l'homosexualité, il existe un certain idéal conventionnel de virilité, qui, si l'homosexuel n'est pas un être supérieur, se trouve à sa disposition, pour qu'il le dénature d'ailleurs. Cet idéal – de certains militaires, de certains diplomates – est particulièrement exaspérant. Sous sa forme la plus basse, il est simplement la rudesse du cœur d'or qui ne veut pas avoir l'air d'être ému, et qui au moment d'une séparation avec un ami qui va peut-être être tué, a au fond une envie de pleurer dont personne ne se doute parce qu'il la recouvre sous une colère grandissante qui finit par cette explosion au moment où on se quitte : « Allons, tonnerre de Dieu ! bougre d'idiot, embrasse-moi donc et prends donc cette bourse qui me gêne, espèce d'imbécile. » Le diplomate, l'officier, l'homme qui sent que seule une grande œuvre nationale compte, mais qui a tout de même eu une affection pour le « petit » qui était à la légation ou au bataillon et qui est mort des fièvres ou d'une balle, présente le même goût de virilité sous une forme plus habile, plus savante, mais au fond aussi haïssable. Il ne veut pas pleurer le « petit », il sait que bientôt on n’y pensera pas plus que le chirurgien bon cœur qui pourtant, le soir de la mort d'une petite malade contagieuse, a du chagrin qu'il n'exprime pas. Pour peu que le diplomate soit écrivain et raconte cette mort, il ne dira pas qu'il a eu du chagrin ; non ; d'abord par « pudeur virile », ensuite par habileté artistique qui fait naître l'émotion en la dissimulant. Un de ses collègues et lui veilleront le mourant. Pas un instant ils ne diront qu'ils ont du chagrin. Ils parleront des affaires de la légation ou du bataillon, même avec plus de précision que d'habitude :
« B*** me dit : "Vous n'oublierez pas qu'il y a demain revue du général, tâchez que vos hommes soient propres." Lui qui était d'habitude si doux avait un ton plus sec que d'habitude, je remarquai qu'il évitait de me regarder. Moi-même je me sentais nerveux aussi. »
Et le lecteur comprend que ce ton sec, c'est le chagrin chez des êtres qui ne veulent pas avoir l'air d'avoir du chagrin, ce qui serait simplement ridicule, mais ce qui est aussi assez désespérant et hideux, parce que c'est la manière d'avoir du chagrin d'êtres qui croient que le chagrin ne compte pas, que la vie est plus sérieuse que les séparations, etc., de sorte qu'ils donnent dans les morts cette impression de mensonge, de néant, que donne au Jour de l'An le monsieur qui, en vous apportant des marrons glacés, dit : « Je vous la souhaite bonne et heureuse » en ricanant, mais le dit tout de même. Pour finir le récit de l'officier ou du diplomate veillant, la tête couverte parce qu'on a transporté le blessé en plein air, le moribond, à un moment donné tout est fini :
« Je pensais : il faut retourner préparer les choses pour l'astiquage ; mais je ne sais vraiment pas pourquoi, au moment où le docteur Lâcha le pouls, B*** et moi, il se trouva que sans nous être entendus, le soleil tombait d'aplomb, peut-être avions-nous chaud, debout devant le lit, nous enlevâmes nos képis. »
Et le lecteur sent bien que ce n'est pas à cause de la chaleur du soleil, mais par émotion devant la majesté de la mort que les deux hommes virils, qui jamais n'ont le mot tendresse ou chagrin à la bouche, se sont découverts.
L'idéal de virilité des homosexuels à la Saint-Loup n'est pas le même mais aussi conventionnel et aussi mensonger. Le mensonge gît pour eux dans le fait de ne pas vouloir se rendre compte que le désir physique est à la base des sentiments auxquels ils donnent une autre origine. M. de Charlus détestait l’efféminement. Saint-Loup admire le courage des jeunes hommes, l'ivresse des charges de cavalerie, la noblesse intellectuelle et morale des amitiés d'homme à homme, entièrement pures, où on sacrifie sa vie l'un pour l'autre. La guerre qui fait, des capitales où il n'y a plus que des femmes, le désespoir des homosexuels, est au contraire le roman passionné des homosexuels, s'ils sont assez intelligents pour se forger des chimères, pas assez pour savoir les percer à jour, reconnaître leur origine, se juger. De sorte qu’au moment où certains jeunes gens s'engagèrent simplement par esprit d'imitation sportive, comme une année tout le monde joue au « diabolo », pour Saint-Loup la guerre fut davantage l'idéal même qu'il s'imaginait poursuivre dans ses désirs beaucoup plus concrets mais ennuagés d'idéologie, cet idéal servi en commun avec les êtres qu'il préférait, dans un ordre de chevalerie purement masculine, loin des femmes, où il pourrait exposer sa vie pour sauver son ordonnance, et mourir en inspirant un amour fanatique à ses hommes. Et ainsi, quoi qu'il y eût bien d'autres choses dans son courage, le fait qu'il était un grand seigneur s'y retrouvait, et s'y retrouvait aussi, sous une forme méconnaissable et idéalisée, l'idée de M. de Charlus que c'était de l'essence d'un homme de n'avoir rien d’efféminé. D'ailleurs de même qu'en philosophie et en art deux idées analogues ne valent que par la manière dont elles sont développées, et peuvent différer grandement, si elles sont exposées par Xénophon ou par Platon, de même tout en reconnaissant combien ils tiennent en faisant cela l'un de l'autre, j'admire Saint-Loup demandant à partir au point le plus dangereux, infiniment plus que M. de Charlus évitant de porter des cravates claires.
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