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EAN : 9782246019152
330 pages
Grasset (13/11/2003)
4.02/5   29 notes
Résumé :
"Les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison, que j'appelle les clercs, ont trahi cette fonction au profit d'intérêts pratiques". Les mises en garde de Benda pouvaient en 1927, au nom du réalisme, passer pour peu fondées. Aujourd'hui l'ouvrage apparaît comme étrangement prophétique. Les thèses de Benda, parce qu'elles se réfèrent à l'universel, ont triomphé de la double épreuve du temps et de l'... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (4) Ajouter une critique
dorian_brumerive
  27 septembre 2020
Publié en 1927, « La Trahison des Clercs » est un essai qui sur bien des plans semblera daté au lecteur qui le découvre un siècle plus tard, mais où sont exprimées, pour la première fois, des idées d'une grande pertinence, et qui le sont aujourd'hui plus que jamais. Julien Benda y dénonce avant tout la frénésie politique de ceux qu'il appelle les « clercs », qualificatif à comprendre dans sa définition première, c'est-à-dire, « membre du clergé ». Ceux qu'il appelle les « clercs », ce sont les hommes d'esprits, les hommes de lettres, les intellectuels, les penseurs, les philosophes, éventuellement les théologiens ou les évêques, ceux utilisent leur intelligence pour faire évoluer la société vers une certaine forme de sagesse, qui n'est pas nécessairement liée à l'idée, moderne pour l'époque, de progrès. C'est d'ailleurs ce qui inquiète Julien Benda qui se fait de la politique une idée assez négative, jugeant non sans raison que son application au sein d'une République, où chacun est à même d'en tirer un intérêt, amène la pensée collective vers des mensonges, des manipulations, des stratégies, des corruptions et des compromissions qui, toujours selon l'auteur, sont une perte de temps et de dignité pour l'élite intellectuelle du pays.
Pour autant, même si certaines de ses idées défendent sans ambiguïté l'idée d'un pouvoir oligarchique, non pas dans un souci de domination de la masse mais au contraire dans le souci de la préserver d'une aliénation inutile, Julien Benda ne s'attaque pas frontalement à la République ou à la démocratie, car très logiquement, il refuse de faire lui-même de la politique. Il se positionne en tant que philosophe, pour lequel le sens métaphysique de la vie se situe bien au-delà de la gestion administrative d'un pays.
Il renvoie ainsi dos à dos les nationalistes qui ne jurent que par la patrie, et les communistes qui ne songent qu'au triomphe des masses populaires. Toutes ces idéologies fédératrices nuisent selon lui à l'épanouissement individuel de chaque individu, ceux qu'il appelle les « laïcs », et plus encore aux « clercs » chargés de leur éducation, et qui, en sombrant dans la partisanerie politique, souillent le caractère sacré de leur fonction, qui est de s'adresser aux foules sans distinction, et non pas à diviser l'humanité entre partisans et ennemis politiques.
On reprochera à Julien Benda d'avoir de l'intellectuel, du penseur, une vision élitiste et même épiscopale. L'auteur effectivement ignore - ou feint d'ignorer - que sa vision globale et désincarnée du « clerc » est elle aussi fortement remise en question par les jeunes générations de son temps, qui y voient aussi une idéologie politique conservatrice qui ne s'avoue pas. Il est clair que pour Julien Benda, toute cette agitation politique perturbe une norme sociale qu'il ne songe pas un seul instant à remettre en question. En bon philosophe chrétien, il n'est pas un chantre de la religion, mais considère sur un plan philosophique que le message biblique et le culte auquel il a donné naissance forment la base naturelle de toute civilisation, et qu'il n'y a pas à y revenir. Par conséquent, la frénésie politique ne peut être à ses yeux qu'une incongruité, voire une hallucination collective, dans une société immuable basée sur les vertus morales. C'est là que se tient la grande faiblesse de son raisonnement. Comme le fera Cioran quelques décennies plus tard, Julien Benda sanctionne l'agitation vaine et orgueilleuse des hommes en se raccrochant au modèle chrétien, ce qui enlève beaucoup de force à son propos, car cela revient à préférer l'illusoire au dérisoire, en ce XXème siècle qui est précisément celui de la rupture profonde avec le spirituel.
Néanmoins, Julien Benda a le mérite, à son époque, d'être le premier à analyser le caractère séparatiste qui est en train de changer profondément la société française, et il frappe avec une grande justesse quand il accuse les élites intellectuelles de préférer, pour des questions d'intérêt, la posture à la recherche – car, une fois encore, pour Julien Benda, un « clerc » qui se politise sort de son rôle neutre et souverain, sans pour autant apporter grand-chose à sa cause par son engagement politique. Il y voit donc une nature compromettante, intéressée, identitaire, que l'Histoire a hélas confirmé. Pour autant, l'Histoire littéraire de France ne manque pas, depuis bien des siècles, de figures intellectuelles très tranchées, de Rousseau à Voltaire, de Victor Hugo à Hippolyte Taine, qui
ont été souvent en opposition avec les gouvernements ou les dogmes religieux en place, ne cachant nullement leurs dissensions profondes avec la mentalité de leur époque, mais il est vrai qu'ils le faisaient à titre individuel, sans chercher à rejoindre un groupe ou à en fédérer un nouveau autour d'eux. C'est sans doute ce caractère « moutonnier » qui dérangeait profondément Julien Benda, bien que cela aille forcément de pair avec l'installation d'une République qui reconnaît à chaque citoyen une totale liberté d'opinion, et une totale liberté de militer pour leurs opinions au sein de structures collectives.
Enfin, les lecteurs qui sont adeptes des sarcasmes ou des attaques directes en seront pour leurs frais : Julien Benda stigmatise des attitudes, mais nomme fort peu de ses collègues. Sa bête noire reste indéniablement Maurice Barrès, et il lui oppose avec un bel enthousiasme des citations modératrices et apaisantes d'Ernest Renan – connu pourtant pour des répliques cinglantes sur les libertés individuelles dignes de Léon Bloy.
Bref, « La Trahison des Clercs » a surtout aujourd'hui une valeur historique, car si les arguments de Julien Benda peuvent souvent être remis en question, le questionnement auquel il invite reste toujours d'actualité. D'autant plus que le « clerc » idéal vanté par Benda a désormais presque totalement disparu, et que la société n'a cessé depuis lors de se diviser chaque jour davantage en communautarismes hostiles, et que l'appauvrissement intellectuel des générations actuelles est véritablement effrayant. Il y a sans doute bien d'autres raisons à cela, mais la disparition quasi-programmée d'une culture populaire globale n'est sans doute pas pour rien dans cette déchéance, et à sa manière, Julien Benda fut l'un des premiers – si ce n'est le premier – à avoir senti cette montée des périls.
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Enroute
  18 mars 2017
Julien Benda dénonce en 1926 la trahison de ceux dont la profession est depuis toujours de rabaisser les passions humaines pour le réel au bénéfice de valeurs intellectuelles : les clercs. Ceux-ci veulent briller et ils se disent que, comme pour leurs aînés, Hugo, Chateaubriand, Lamartine, etc., cela passe par la politique.
Mais le monde a changé. Les bourgeois, à peine installés, s'inquiètent que leur tout nouveau pouvoir soit menacé.
Pour avoir une audience, les clercs doivent satisfaire à leurs exigences calculatoires de commerçants. La pensée se fait réaliste. Mais cela ne serait encore rien si l'air du temps n'était, en plus, dans la continuité du romantisme et de l'exaltation des émotions facilitée par la philosophie analytique du positivisme, à la promotion du particularisme et au refus de l'universalisme. Tout concourt donc à ce que les clercs de l'entre-deux-guerre soient de faux clercs, de faux-intellectuels dirions-nous, qui sacrifient l'exigence d'élévation intellectuelle à son abaissement par la doctrine réaliste.
Ils s'occupent de ce qui ne les regarde pas : l'Etat, la guerre, n'exercent leur esprit que sur le pratique ; ils chantent, à l'encontre des penseurs de l'Antiquité, l'éternité des cultures et des civilisations (et de l'esprit national), soumettent la morale à la nécessité, à l'expérience, à l'évidence de la nature humaine , mettent la force, la dureté, la violence comme égales de la justice, exaltent le succès, le courage, le dépassement de soi, l'instinct guerrier et l'obstination ; tout cela au mépris des enseignements millénaires de la tempérance, de la réflexion, du doute, de la charité. le pire est que même les clercs de l'Eglise embrassent avec ferveur ce mouvement. Ces idées ne sont pas neuves en soi ; ce qu'il l'est, c'est qu'elles soient ardemment défendues et soumise à la morale par des personnes dont la fonction est justement de les nier au bénéfice de valeurs universelles. Toute la société s'engouffre donc dans la même voie, sans être seulement retenue par ceux dont la fonction était précisément de l'en dissuader plutôt que de l'y encourager.
Il s'ensuit une organisation intellectuelle des haines politiques qui atteignent un niveau inégalé et qui ne laisse rien envisager que la survenance de la guerre. Après elle, peut-être les sacrifices inviteront-ils les populations à favoriser de nouveau la tempérance et l'humilité de la pensée, l'universalisme intellectuel et l'amélioration en conséquence de sa moralité. Pour y parvenir, il suffit de se détacher du matérialisme omniprésent et de retrouver la faveur de concepts spirituels devant les passions utilitaristes, c'est-à-dire la distinction entre la matière et le spirituel dans lequel doivent se maintenir les clercs à venir, comme s'y sont maintenus les clercs du passé.
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CzarnyPies
  28 septembre 2021
De nos jours, "La trahison des clercs" suscitent beaucoup d'intérêt chez les anglophones car il semble expliquer pourquoi beaucoup d'intellectuels dans le monde anglo-saxon se sont ralliés à l'Alt-Right (droite alternative américaine) de Donald Trump ou à la limite de Boris Johnson. C'est surprenant parce qu'il faut bien faut connaitre des auteurs francais tels Charles Maurras, Maurice Barrès, Charles Péguy, Paul Claudel, Paul Bourget, Henri Bergson afin de comprendre la thèse de Benda.
Quand Benda écrivait son livre pendant les années 1920 il croyait que la montée du fascisme et du communisme a été le résultat de la domination de la philosophie allemande. Benda détestait déteste ce qu'il regardé commet étant le mysticisme de la philosophie allemande (Hegel et d'autres) selon laquelle la vérité est dynamique et chaque époque a son propre esprit (zeitgeist). Grace à cette philosophie, bien des intellectuels (les clercs) croyaient qu'ils devaient participer dans l'histoire et d'appuyer la tendance dominante de l'époque. En termes pratiques ca voulait dire appuyer le nazisme et d'autres fascismes.
Pour Benda, les clercs qui étaient partisans des fascisme trahissait les trois devoirs d'intellectuel qui étaient:
-1- de reconnaitre que la vérité était statique et n'évoluait pas
-2- d'être désintéressés
-3- d'être rationnels
Pourtant les intellectuels communistes et croyaient que chaque époque avait sa propre vérité. Au lieu d'être désintéressés, ils étaient engage dans la lutte politique. Ils étaient des mystiques dans le sens qu'ils croyaient qu'ils devaient appuyer les valeurs de leur époque.
Benda trouvait déplorables les valeurs des fascistes qui promouvaient la culte de violence, l'antisémitisme, le nationalisme, l'état monolithe, l'immuabilité des classes et le mythe d'un passé meilleur que l'on devait restaurer.
Benda était aussi de l'avis que les église chrétiens qui appuyaient le fascisme trahissaient le christianisme qui était contre la violence et le nationalisme. Il a même cité l'apôtre St. Paul: "' Il n' y a ni Grec, ni Juif, ni Scythe, mais Christ est en toutes choses.'" (p. 79)
Benda présente bien sa thèse. L'intérêt qu'il suscite chez les anglais et les américains est bien mérité. Il mérite un plus grand public chez les francophones.
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Deco
  10 février 2022
C'était notre découverte, en 68, avec Thoreau. Je relirai (avec plaisir et recul) ce texte décapant qui reproche aux intellectuels de se commettre dans le combat politique. Benda y fustige l'outrance, la haine, l'idée fixe. Certains philosophes le reliraient avec profit au lieu de se faire complaisamment photographier (comme bhl, n'écoutant que son courage, sur un tank avec Tsahal).
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Citations et extraits (30) Voir plus Ajouter une citation
doyoubnfdoyoubnf   25 octobre 2010
"Tolstoï conte qu’étant officier et voyant, lors d’une marche, un de ses collègues frapper un homme qui s’écartait du rang, il lui dit : « N’êtes-vous pas honteux de traiter ainsi un de vos semblables ? Vous n’avez donc pas lu l’Evangile ? » A quoi l’autre répondit : « Vous n’avez donc pas lu les règlements militaires ? »
Cette réponse est celle que s’attirera toujours le spirituel qui veut régir le temporel. Elle me paraît fort sage. Ceux qui conduisent les hommes à la conquête des choses n’ont que faire de la justice et de la charité.
Toutefois, il me semble important qu’il existe des hommes, même si on les bafoue, qui convient leurs semblables à d’autres religions qu’à celle du temporel. Or, ceux qui avaient la charge de ce rôle, et que j’appelle les clercs, non seulement ne le tiennent plus, mais tiennent le rôle contraire."
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JeanLouisBOISJeanLouisBOIS   10 septembre 2014
Ce dogme selon lequel l'histoire obéit à des lois scientifiques est surtout prêché par des partisans de l'autorité, chose naturelle puisqu'il élimine les deux réalités qu'ils ont le plus en horreur: la liberté humaine et l'action historique de l'individu. (p.320).
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stationstation   30 août 2016
Je tiens à préciser que je n'attaque pas le clerc qui adhère au mouvement communiste si j'envisage ce mouvement dans sa fin, qui est l'émancipation du travailleur ; cette fin est un état de justice et le clerc est pleinement dans son rôle en la souhaitant. Je l'attaque parce qu'il glorifie les moyens que le mouvement emploie pour atteindre à cette fin ; moyens de violence, qui ne peut être que de violence, mais que le clerc doit accepter avec tristesse et non avec enthousiasme, quand ce n'est pas avec religion. Je l'en attaque d'autant plus que souvent il exalte ces moyens, non pas en raison de leur fin, mais en eux-mêmes, par exemple la suppression de la liberté, le mépris de la vérité ; en quoi il adopte alors un système de valeurs identique à celui de l'anticlerc.
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JeanLouisBOISJeanLouisBOIS   07 septembre 2014
La civilisation telle que je l'entends ici - la primauté morale conférée au culte du spirituel et au sentiment de l'universel - m'apparaît dans le développement de l'homme, comme un accident heureux. (p.288-289).
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AustralAustral   15 octobre 2018
[...] à moins d’appeler pensée tout ce qui s’imprime, je ne vois pas ce que la
pensée a perdu par la disparition d’un Maurras ou d’un Brasillach. Il ne faudrait pourtant pas prendre pour de la pensée l’art de jongler avec les sophismes comme Robert-Houdin avec ses gobelets ou le simple talent littéraire.
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