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EAN : 9782844120311
213 pages
Éditeur : Joëlle Losfeld (12/10/1999)

Note moyenne : 4.16/5 (sur 245 notes)
Résumé :
Dans les rues de Caire, Gohar, ex-philosophe devenu mendiant, sillonne avec nonchalance les ruelles de la ville et croise des figures pittoresques et exemplaires.

Dans ce petit peuple où un manchot, cul-de-jatte, subit les crises de jalousie de sa compagne, on rencontre aussi Yeghen, vendeur hachisch, laid et heureux et Set Amina, la mère maquerelle.


Il y a aussi Nour et Dine, un policier homosexuel, autoritaire, mais très vi... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (35) Voir plus Ajouter une critique
berni_29
  22 juin 2019
Mendiants et orgueilleux est un roman d'Albert Cossery, écrivain égyptien de langue française, né au Caire en 1913 et qui vécut une grande partie de sa vie à Paris, du côté de Saint-Germain-des-Prés.
J'en avais entendu parler depuis longtemps, bien avant sa mort. Il y a quelques temps de cela, la médiathèque de ma commune a mis quelques auteurs méditerranéens en lumière, dont ce livre sous sa réédition, aux éditions Joëlle Losfeld. La lecture de ce roman fut pour moi un vrai bonheur.
Un meurtre a eu lieu dans un quartier pauvre du Caire, celui d'une jeune prostituée Arnaba... Un policier homosexuel et autoritaire Nour El Dine, est dépêché sur les lieux pour enquêter. Son chemin va très vite rencontrer celui de Gohar, un ancien professeur d'université devenu mendiant par choix philosophique, ce dernier devient très vite le suspect principal, et pour cause, puisque c'est lui qui a assassiné la jeune fille, poussé dans son acte par la nécessité de se procurer de l'argent à cause de sa dépendance au haschich. C'est là toute l'intrigue. Je vous en révèle le coupable puisqu'on l'apprend dès les premières lignes et que l'intrigue de l'histoire n'est pas importante. D'ailleurs, à force de côtoyer ce personnage insolite qu'est Gohar, le policier finit par abandonner purement et simplement l'enquête.
Non ici ce roman est plutôt prétexte à se délecter d'autres choses et je m'en suis délecté : les histoires, les parcours, les descriptions des personnages, leur manière touchante et pittoresque de vouloir former une sorte de communauté solidaire, généreuse, détachée des préoccupations du monde. Ce sont tous des personnages hauts en couleur, quelques mendiants auxquels l'auteur donne toutes leurs lettres de noblesse.
Raconter ce livre, c'est aussi raconter la rue, ses bruits, ses parfums, ses chants, sa misère et sa joie.
Ici le bruit de la rue arrive sur la page comme au bord d'une fenêtre ouverte.
Chaque chapitre du livre est unique, on dirait que chacun d'entre eux a été écrit un peu comme un conte, ce livre est une succession de petits contes qui pourraient se lire chacun à part.
Bien sûr, il y a quelques liens qui tissent une continuité et Gohar fait partie de ce lien.
La rue est une révolte. Ici devenir mendiant c'est résister à un monde qui est mal fait et cela en devient un art de vivre. C'est le refus d'un monde qu'ils ne veulent pas, celui des nantis, des ambitieux, ceux qui exploitent les autres ; c'est un renoncement à ce monde. Toute l'histoire de ce roman tient à cela.
Gohar, le personnage principal, gît dans un dénuement extrême, dormant sur des piles de journaux, vivant dans une chambre sommaire, avec pour unique mobilier une chaise.
Mais Gohar est devenu mendiant parce qu'il le voulait. C'est un professeur qui a commencé à avoir honte de son enseignement. Pour cela, il a renoncé à avoir une existence sociale.
D'ailleurs, le titre pose d'emblée ce message comme un acte très fort, une manière d'affirmer une présence sur cette terre : comment être Prince sans la richesse et sans le titre. C'est l'élégance des pauvres.
Non seulement, Albert Cossery nous met en lumière l'ordinaire silence des écrasés, des oubliés, mais il nous montre que la misère n'est pas un obstacle en soi, que l'orgueil n'est pas l'apanage des riches.
Ici c'est l'orgueil de ne rien posséder, ne pas avoir envie de posséder. c'est une revendication comme un cri de joie, c'est être libre.
Ne pas se compromettre avec ce monde où il faut travailler.
Travailler c'est être soumis à l'exploitation de quelqu'un, c'est se compromettre avec ce qu'il y a de plus mauvais dans le monde.
À chaque page, il y a le plaisir et le luxe de dire qu'on ne travaille pas, le goût de bien vivre.
C'est le personnage de Gohar qui porte toute la philosophie attenante à cette condition humaine et ce désir de vivre en marge de la société.
Ne rien faire, c'est ainsi qu'on vit comme un Prince.
Mais ces oisifs n'en demeurent pas moins des penseurs, des philosophes... Leur misère est à la fois une sagesse et une révolte.
Lors d'une interview, un journaliste demandait à Albert Cossery ce qui avait inspiré les personnages de ses romans. Il avoua alors que tous ces personnages existaient réellement, il n'avait même pas eu l'envie de leur changer de nom de peur de les dépouiller de leur identité...
Un écrivain est quelqu'un qui a l'art de ne rien inventer, il observe autour de lui, s'inspire de la rue, de personnages existants qu'il connaît peut-être. S'il faut cependant lui reconnaître un art c'est celui de savoir poser une passerelle entre la rue et la page du livre qu'il écrit et guider ces personnages un à un vers l'histoire qu'il est en train d'écrire.
Mendiants et orgueilleux, c'est aussi une histoire d'hommes. Les femmes sont peu présentes. Quelques femmes croisent le texte, elles apparaissent, disparaissent, réapparaissent.
lci ce sont avant tout des histoires d'hommes. Des histoires d'amours blessés où les hommes sont présents et se consolent entre eux. Il y a cette amitié qui apaise, ce sont des joyeux drilles qui se fréquentent, ils iraient jusqu'à donner leur vie pour l'un des autres membres du groupe si celui-ci était malheureux ou en danger, on sent l'amour à fleur de peau, le désir d'aimer et être aimé, franchir le gué, ne serait-ce que pour cela...
J'ai découvert dans l'écriture d'Albert Cossery une langue très belle, c'est une langue de l'exil et du souvenir. Il y a de la poésie à chaque page de ce récit. Et de la générosité aussi.
Albert Cossery confiait lors d'une interview à la radio : « Je n'ai pas besoin d'être riche pour attester de ma présence sur cette terre ; même sans le sceau, je suis un Prince. »
C'est l'ode du peuple d'en bas, des miséreux, des laissés-pour compte. Peut-être pour cela aussi ce livre demeure universel et actuel et n'a pas pris une ride.
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ODP31
  14 août 2019
Je suis ravi de faire la connaissance de la prose langoureuse d'Albert Cossery.
Dans "Mendiants et Orgueilleux", paru en 1955, le meurtre d'une prostituée dérange à peine la douce torpeur des quartiers les plus pauvres du Caire et de ses habitants, aussi pittoresques que pauvres.
Dans ce roman, l'enquête fait de la figuration, vague arrière-plan d'une toile débordante de vie où les personnages phagocytent l'espace.
Il y a Gohar, intellectuel qui a abandonné sa charge universitaire pour mener une vie de mendiant. Un philosophe du dénuement qui ne veut plus être complice d'une société qui prive les hommes de leur liberté. Impossible d'exercer une quelconque pression sur ceux qui n'ont plus rien. Gohar, qui vit dans un « démeublé » et dort sur un tas de journaux, sanctuarise sa quiétude en mâchant du haschich. Tel un philosophe grec, il tient des audiences au gré de ses flâneries dans les rues du Caire.
Son dealer, Yéghen, est son premier disciple. La nature l'a paré d'un visage disgracieux mais il n'est pas rancunier et savoure chaque instant de sa vie.
Son voisin, un manchot, cul de jatte, vient se réfugier chez lui pour se protéger des crises de jalousie de son épouse.
El Kordi est un fonctionnaire, révolutionnaire frustré, amoureux d'une prostituée, prêt à s'accuser du meurtre pour la cause des misérables, et dont le chef a volé la plume « sous le fallacieux prétexte qu'elle se rouillait par manque d'usage ».
Il y a aussi Nour El dine, policier homosexuel chargé de l'enquête, fasciné et contaminé par ce biotope si fier de sa marginalité.
Poète de l'oisiveté, l'empathie d'Albert Cossery pour ses personnages est contagieuse et je suis tombé sous le charme de ses phrases qui s'écoulent au rythme d'un sablier. Miracle de fluidité, ce texte chasse l'ennui par une dérision permanente. Aussi exquis qu'une sieste dans un hamac, bercée par une brise légère.
Dandy parisien né au Caire en 1913, mort en 2008 à l'âge de 95 ans, Albert Cossery vécut comme il a écrit, comme ce qu'il a écrit.
Comme son grand-père et son père avant lui, il ne travailla jamais vraiment, traversa la vie avec nonchalance et consacra son oeuvre aux intouchables... pour les rendre touchants.
Seul bémol à ce concert de louanges, le peu de place et de considérations faites aux femmes dans le roman.
Je finirai ce billet par la première strophe de la chanson éponyme Mendiants et orgueilleux de Georges Moustaki, écrite pour un film tiré du roman :
A regarder le monde s'agiter et paraître
En habit d'imposture et de supercherie
On peut être mendiant et orgueilleux de l'être
Porter ses guenilles sans en être appauvri.
Vous ne perdrez pas votre temps à lire ce roman. Ne serait-ce que pour profiter pleinement du temps qui passe.
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Bartleby
  23 juin 2008
http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/2007/11/le-souk-du-caire-albert-cossery.html
Extrait :
De nombreux critiques sur le net se posent la question de l'utilité de leurs textes. Je crois qu'il n'y en a qu'une : faire découvrir par de modestes billets des auteurs qui nous sont chers. S'il arrivait que mes textes fassent lire ne serait-ce qu'un livre, alors tout cela n'aura pas été vain. En tout cas, c'est grâce à deux articles d'Untel (ici et là) que j'ai découvert cet écrivain égyptien né au Caire en 1913 et vivant actuellement à Paris dont je n'avais jamais entendu parler : Albert Cossery.
Mendiants et orgueilleux, dont l'action se déroule au Caire, est considéré comme l'un de ses meilleurs livres. Il a été adapté deux fois au cinéma.
Le début du livre fait immédiatement penser à l'un des meilleurs textes du Plume de Michaux : Gohar qui dort sur des journaux à même le sol est réveillé par l'inondation de sa misérable chambre. Rien de grave, alors il se rendort, espérant qu'une intervention surnaturelle veuille bien mettre fin à tout cela. Les dieux ne se manifestent hélas pas, les eaux continuent de monter et Gohar est alors obligé de se lever et d'aller s'assoir sur sa chaise, l'unique meuble de son logement. La thèse sous-jacente au roman est ainsi donnée : celui qui ne possède rien est libre, heureux, parce qu'il n'a rien à perdre. le dénuement est le secret de la sagesse :
« Un instant il resta pensif, regardant sa couche ravagée et hors d'usage. Les vieux journaux qui lui servaient de matelas étaient complètement submergés ; ils commençaient déjà à flotter au ras du sol. La vision du désastre lui plut à cause de simplicité primitive. Là où il n'y avait rien, la tempête se déchaînait en vain. L'invulnérabilité de Gohar était dans ce dénuement total ; il n'offrait aucune prise aux dévastations. »
La pauvreté est à la fois une sagesse et une révolte. Une sagesse puisque ce sont le désir d'acquisition et la crainte de la perdre qui nous rendent seuls malheureux. Celui qui ne veut rien, ne possède rien échappe donc nécessairement au malheur. Une révolte également parce que Gohar n'a que du mépris pour cette société qui trouve son accomplissement dans le travail, l'exploitation de l'autre, le désir d'accumulation, etc. le meilleur moyen de combattre les salauds n'est pas la lutte politique comme le croit son ami El Kordi, jeune idéaliste naïf, car c'est encore une manière de participer au système, mais de se retirer totalement du jeu social. C'est ce que tente de lui expliquer le vieux sage :
« Gohar éleva la voix pour répondre.
- Je n'ai jamais nié l'existence des salauds, mon fils !
- Mais tu les acceptes. Tu ne fais rien pour les combattre.
- Mon silence n'est pas une acceptation. Je les combats plus efficacement que toi.
- de quelle manière ?
- Par la non-coopération, dit Gohar. Je refuse tout simplement de collaborer à cette immense duperie.
- Mais tout un peuple ne peut se permettre cette attitude négative. Ils sont obligés de travailler pour vivre. Comment peuvent-ils ne pas collaborer ?
- Qu'ils deviennent tous des mendiants. Ne suis-je pas moi-même un mendiant ? Quand nous aurons un pays où le peuple sera uniquement composé de mendiants, tu verras ce que deviendra cette superbe domination. Elle tombera en poussière. Crois-moi. »
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Lybertaire
  06 janvier 2013

La possession matérielle fait-elle la richesse du coeur ? Rend-t-elle l'être humain digne et respectable ? Vivre dans la misère n'autorise pas la dignité ni la joie ; seuls la contrition et le travail acharné, soumis aux lois des dominants, correspondent à l'attitude attendue du pauvre. Engagés dans une immense entreprise de démoralisation, les bourgeois sèment une morale bien pensante à laquelle les pauvres s'accrochent, espérant un jour atteindre les sommets où paissent les bourgeois.
La misère s'immisce dans les derniers recoins de l'être, comme si l'état de dénuement absolu devenait le seul caractère identitaire de l'humain habité. La misère, venin contagieux, apporte avec elle le sérieux et l'obéissance, là où vivait auparavant l'allégresse de vivre, en toute simplicité.
Mais dans le quartier le plus pauvre du Caire, au début du xxe siècle, l'allégresse, l'insouciance règnent dans le coeur des hommes et des femmes qui, chaque jour, se rencontrent sur les places et les établissements mal famés et sordides – aux yeux de la morale bourgeoise. Ils n'ont rien, rien à perdre ; à l'opposé du quartier indigène où les rues, ordonnées et tristes, mettent en scène une « foule mécanisée – dont toute la vie véritable était exclue ».
Gohar ne possède rien, il n'est rien qu'un mendiant. Mais ça n'a pas toujours été le cas. Ce vieux monsieur, autrefois enseignant de philosophie respecté qui logeait dans les quartiers riches, a tout quitté pour vivre dans le plus grand dénuement. Son bonheur, c'est sa chambre meublée d'une chaise et de quelques journaux en guise de lit ; c'est sa liberté de pensée arrachée au gouvernement totalitariste ; ce sont les doses quotidiennes de cannabis qui, si elles l'éloignent du monde moderne, angoissé et fou, le rapproche du coeur des hommes. Il ne court pas après la fortune et le progrès, il marche paisiblement à contresens. Ne rien posséder, n'avoir que sa propre vie à protéger, n'est-ce pas un luxe ?
Au Café des Miroirs, il y rencontre tout un peuple de travailleurs à la semaine et de mendiants libres et dignes. Nour El Dine, l'improbable collaborateur au monde des bourgeois, le policier chargé d'une enquête pour le meurtre d'une prostituée, abuse de sa position supérieure au sein de la société. El Kordi, l'idéaliste, fonctionnaire au ministère, est enlisé dans une routine bureaucratique, stupide et vaine, alors qu'il rêve du soulèvement du peuple égyptien opprimé par des dirigeants tyranniques. Mais sitôt en compagnie d'une jeune femme, il oublie ses velléités de justice sociale. Yéghen, ce « monstre d'optimisme », l'exact opposé de El Kordi, qui, au lieu d'essayer de penser à sauver le monde, apporte une aide concrète à son ami Gohar…
Albert Cossery aime ses personnages, et ça se ressent. Ce n'est pas l'intrigue qui alimente le plaisir de lire, mais l'intensité, le naturel et la simplicité de chaque personnage. Cette oeuvre est remarquablement transparente : tout comme chez Jean Mecquert (publié dans la même collection), les idées sont revêtues de personnages, et non l'inverse. Chacun porte en soi des valeurs, des idées, et s'entrechoque aux autres ; ils sont hauts en couleur, improbables mais espérés, et forgés par tant d'idéalisme qu'on les fait siens dès les premières pages...
La suite de la critique sur mon blog :
http://www.bibliolingus.fr/mendiants-et-orgueilleux-albert-cossery-a80136594
Lien : http://www.bibliolingus.fr/m..
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JimmyCz
  05 mars 2014
L'histoire ne m'a pas intéressé plus que cela car elle est secondaire selon moi dans cette oeuvre. Les péripéties s'enchaînent de manière quasi-absurde sans fil chronologique précis ni concordance entre les différents événements. J'ajouterais même que l'élément perturbateur arrive comme une cheveu sur la soupe et cela m'a d'ailleurs rappelé Sukkwan Island au niveau de l'effet de surprise. Récit très bien mis en scène par le fait de suivre plusieurs personnages à la première personne et ce, successivement. Il n y a pas de liant hormis les personnages qui se connaissent. du coup c'est un effet agréable car on est transporté d'un point de vue à un autre sans jamais trouver cela compliqué et dérangeant. Ajoutons à cela une fin magnifique avec un dialogue entre Gohar et Nour El Dine qui restera vraiment gravé dans mes souvenirs de par sa précision dans les mots et la clarté des arguments et des sentiments.
Les personnages sont vraiment le coeur de ce roman. Ce sont des personnalités très travaillées avec des descriptions de leurs pensées et de leur caractère très précises voire minutieuses. Nous ne faisons pas que suivre ces personnages, nous finissons par les connaître réellement, à nous prendre d'affection ou de dédain pour eux. Il est rare que des livres ayant d'aussi nombreux passages de description des troubles d'un personnage et de sa façon d'être ne laissent de place à l'ennui dans certains passages. Là ce n'est jamais le cas et c'est un peu logique, dés le début cela nous est annoncé : les personnages ne sont présentés que par leur manière de réfléchir et ce à la première personne donc si l'on accroche les dix premières pages alors le reste sera d'une grande fluidité également.
il est agréable de constater leurs nuances et surtout leurs défauts, leurs failles. Elles sont énervantes mais l'on se prend de compassion et même d'estime par la façon qu'ils ont de les assumer et presque de les revendiquer. Il ne s'agit pas d'un orgueil déplacé mais d'un sentiment de révolte paisible qui a pour cause leur marginalisation extrême.
Le style est magnifique, non par le vocabulaire qui même s'il est riche reste simple ce que j'apprécie personnellement mais surtout par le rythme des phrases. C'est un rythme tranquille, reposant, agréable à suivre, continuellement paisible ce qui contraste avec le manque liant entre les événements.
Les dialogues sont plein d'une emphase qui fait sourire et qui m'a rappelé certains dialogues platoniciens avec moult courbettes et compliments. Les interrogations du policiers font elles-mêmes penser à l'ironie socratique où Gohar serait le meilleur des sophistes sans allusion péjorative.
Un ouvrage superbe que j'avais envie de relire dés que je l'eus fini. Je pense d'ailleurs que je le referais dans quelque temps pour y découvrir de nouvelles choses.
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Citations et extraits (43) Voir plus Ajouter une citation
tulisquoitulisquoi   06 avril 2011
- Dieu est grand ! répondit le mendiant. Mais qu’importe les affaires. Il y a tant de joie dans l’existence. Tu ne connais pas l’histoire des élections ?
- Non, je ne lis jamais les journaux.
- Celle-là n’était pas dans les journaux. C’est quelqu’un qui me l’a racontée.
- Alors je t’écoute.
- Eh bien ! Cela s’est passé il y a quelque temps dans un petit village de Basse-Égypte, pendant les élections pour le maire. Quand les employés du gouvernement ouvrirent les ruines, ils s’aperçurent que la majorité des bulletins de vote portaient le nom de Barghout. Les employés du gouvernement ne connaissaient pas ce nom-là ; il n’était sur la liste d’aucun parti. Affolés, ils allèrent aux renseignements et furent sidérés d’apprendre que Barghout était le nom d’un âne très estimé pour sa sagesse dans tout le village. Presque tous les habitants avaient voté pour lui. Qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?

Gohar respira avec allégresse ; il était ravi. « Ils sont ignorants et illettrés, pensa-t-il, pourtant ils viennent de faire la chose la plus intelligente que le monde ait connue depuis qu’il y a des élections. » Le comportement de ces paysans perdus au fond de leur village était le témoignage réconfortant sans lequel la vie deviendrait impossible. Gohar était anéanti d’admiration. La nature de sa joie était si pénétrante qu’il resta un moment épouvanté à regarder le mendiant. Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques pas d’eux, fureta du bec à la recherche de quelque pourriture, ne trouva rien et reprit son vol.

- Admirable ! s’exclama Gohar. Et comment se termine l’histoire ?
- Certainement il ne fut pas élu. Tu penses bien, un âne à quatre pattes ! Ce qu’ils voulaient, en haut lieu, c’était un âne à deux pattes.
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YantchikYantchik   27 mai 2011
Yéghen se réveilla en poussant un cri perçant. Un froid intense régnait dans la chambre. Il fit un geste pour ramener à lui l’édredon, mais à sa grande surprise il découvrit que celui-ci avait disparu. La stupéfaction lui coupa le souffle : il n’arrivait pas à comprendre ce qu’était devenu l’édredon. De toutes ses forces, il se mit à appeler l’hôtelier.
Un temps infini passa, mais personne ne répondit. Yéghen haletait, assis dans le lit, les bras croisés sur la poitrine pour se préserver du froid. Il allait appeler de nouveau, lorsque la porte s’ouvrit et que l’hôtelier apparut dans l’embrasure, tenant à la main une lampe à pétrole. Il s’avança d’un pas prudent, un doigt sur la bouche.
- Où est l’édredon ? s’écria Yéghen. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
- Ce n’est rien, chuchota l’hôtelier. Je suis en train d’endormir un client avec. Dès qu’il sera endormi, je te le rapporterai, sur mon honneur ! Seulement, je t’en conjure, ne fais pas de scandale.
Yéghen réalisa alors que c’était arrivé pendant son sommeil. L’hôtelier était venu dans sa chambre, l’avait débarrassé de l’édredon, pour le donner à un nouveau client. Il était complètement ahuri par ces procédés fantastiques.
- Vous n’avez qu’un seul édredon pour tout l’hôtel, demanda-t-il ?
- Oh non ! dit l’hôtelier toujours à voix basse. C’est un hôtel de premier ordre ; nous avons trois édredons. Mais nous avons aussi beaucoup de clients.
- Je comprends, dit Yéghen. Qu’allons-nous faire ? J’ai froid, moi. Et je tiens à dormir. Je veux l’édredon.
- C’est l’affaire d’un instant, dit l’hôtelier. Sur mon honneur, je te le rapporte tout de suite. Le client à qui je l’ai donné était très fatigué ; il dormait debout. Il doit être tout à fait endormi maintenant. Ne bouge pas ! Je vais voir. Et ne crie pas surtout.
L’hôtelier sortit sur la pointe des pieds, emportant la lampe. Yéghen demeura dans l’obscurité, grelottant de froid. Il entendit l’hôtelier ouvrir une porte à côté de la sienne ; c’était là sans doute la chambre du nouveau client. Yéghen se prit à murmurer : « Pourvu qu’il se soit endormi. Mon Dieu ! fais qu’il se soit endormi. »
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annelyonannelyon   26 août 2018
Quand il était en proie à un noir ennui, comme en ce moment, il imaginait facilement la misère du peuple et l'effroyable oppression dont il était victime; il se plaisait alors à rêver d'une révolution brutale et sanglante. Mais, une fois sorti dans la rue et mêlé à la foule, la misère du peuple devenait un mythe, une abstraction, perdait toute sa virulence de matière explosive. Il se sentait tout attiré par les détails pittoresques de cette misère, par la grandeur de son humour intarissable, et il en oubliait du coup sa mission salvatrice. Par un mystère inexplicable, il trouvait dans ce peuple misérable une faculté de joie si intense, une volonté si évidente de bonheur et de sécurité, qu'il en arrivait à penser qu'il était le seul homme infortuné sur terre. Où était donc le malheur? ou étaient les ravages de l'oppression? On eut dit que toutes ces images qu'il se forgeait au sujet de cette misère reculaient dans le néant comme des phantasmes engendrés par le sommeil. El Kordi devait s'efforcer pour y découvrir l'élément pitoyable indispensable à sa révolte. Là où il aurait dû s'attrister et refouler ses larmes, un immense rire le secouait. Tour cela n'était pas sérieux. El Kordi aurait voulu un peuple à sa mesure . triste et animé de passions vengeresses. Mais où le trouver?
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Alice_Alice_   10 octobre 2017
De sa place il contemplait distraitement ses affreux collègues et croyait voir partout les chaînes de l'esclavage. Cette contrainte de quelques heures par jour imposée à sa liberté le rendait extrêmement sensible à la douleur des masses opprimées de l'univers. Il remua sur sa chaise en poussant un soupir bruyant. Certains des esclaves, occupés à travailler sérieusement, relevèrent la tête et lui jetèrent un regard plein d'incompréhension. El Kordi répondit à ces regards attristés par une sorte de moue agressive. Il les méprisait tous. Ce n'était pas avec cette piètre engeance qu'on ferait la révolution. Ils étaient là depuis des années - combien d'années, personne n'aurait su le dire -, enracinés à leur place, couverts de poussière, avec leurs visages momifiés. Un véritable musée des horreurs. À la pensée qu'il serait peut-être un jour comme eux, El Kordi frissonna et voulut partir tout de suite. Puis il se dit que ce n'était pas encore une heure décente pour s'en aller, et il resta tranquillement à s'ennuyer.
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GabySenseiGabySensei   11 juillet 2011
- Maître, dit Yéghen, je veux te faire une confidence.
- J'écoute.
- Eh bien! Tel que tu me vois, je suis en pleine aventure sentimentale.
- Mes félicitations! Quelle est l'heureuse élue?
- C'est une fille qui n'est pas comme les autres.
- Je t'arrête là, dit Gohar. Qu'est-ce que c'est une fille qui n'est pas comme les autres? Mon cher Yéghen, je te connaissais plus de discernement.
- Je voulais dire que ce n'est pas une putain.
- C'est une bourgeoise?
- Oui, sans doute la fille d'un fonctionnaire.
- Oh! L'horrible chose! Tu es amoureux d'elle?
- Tu me prends pour El Kordi. Maître je ne suis pas un enfant.
- El Kordi non plus n'est pas un enfant, dit Gohar. Crois-moi, tu le méconnais. Il est simplement sous l'influence de toute une littérature européenne qui prétend faire de la femme le centre d'un mystère. El Kordi s'ingénie à croire que la femme est un être pensant; son besoin de justice le pousse à la défendre en tant qu'individu social. Mais au fond il n'y croit pas. Tout ce qu'il demande à la femme c'est de coucher avec lui. Et encore, la plupart du temps sans payer, parce qu'il est pauvre.
- Mais dans mon cas le but est différent. Je ne cherche pas à coucher avec elle.
- Un amour platonique! C'est encore plus grave.
(P91)
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