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ISBN : 2844120318
Éditeur : Joëlle Losfeld (12/10/1999)

Note moyenne : 4.16/5 (sur 224 notes)
Résumé :
Dans les rues de Caire, Gohar, ex-philosophe devenu mendiant, sillonne avec nonchalance les ruelles de la ville et croise des figures pittoresques et exemplaires.

Dans ce petit peuple où un manchot, cul-de-jatte, subit les crises de jalousie de sa compagne, on rencontre aussi Yeghen, vendeur hachisch, laid et heureux et Set Amina, la mère maquerelle.


Il y a aussi Nour et Dine, un policier homosexuel, autoritaire, mais très vi... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (30) Voir plus Ajouter une critique
DanD
  17 juin 2018
Le Caire. Une ville divisee en quartiers pratiquement etanches. La ville europeenne et d'autres beaux quartiers sont terra incognita pour le petit peuple, qui vit retranche dans un environnement delabre et insalubre. C'est dans ce décor qu'Albert Cossery place ses personnages: Gohar, un intellectuel desabuse qui a abandonne une chaire d'universite pour vivre dans un denuement qu'il idealise; ceux qui se veulent ses disciples: Yeghen, un petit dealer de hashish et El Kordi, un fonctionnaire qui met son point d'honneur a ne rien faire, strictement rien, par haine de l'administration qui l'emploie et de la societe en general. Face a eux Cossery place un inspecteur de police, Nour el Dine, qui vit mal son homosexualite et finit destabilise. Ce sont les quatre piliers du livre, parfaitement rendus dans leur psychologie.
La misere circule dans les pages a travers d'etroites ruelles, des drogues, des ramasseurs professionnels de megots, des enfants aux yeux pleins de mouches. Leur precarite ne les rend pas malheureux, leur joie de vivre explose a la face du lecteur.
Gohar est un personage inoubliable, un maitre qui frequente les bordels pour y pratiquer la litterature, ecrivant les lettres des prostituees. Son addiction au hashish le fait rever a un voyage en Syrie, pays de cocagne ou on peut cultiver l'herbe a loisir, selon la rumeur populaire. Nour el Dine, l'inspecteur, hait la mediocrite des crimes qu'il enquete et reve d'un criminel intelligent a qui se mesurer. Son addiction a lui, les jeunes ephebes, ne lui procure que souffrance. Plutot que comme des marginaux, les personages doivent etre vus comme des reveurs sur qui la decadence n'a pas de prise. Ils assument leur tragedie, leur abjection, avec optimisme. Ce sont des survivants. C'est la vie meme qui importe, pas les choses de la vie, pas ses deboires. La strategie de vie de Gohar et de ses disciples se decline sous forme d'oisivete (pas forcement de paresse), ce qui permet de sentir et de ressentir le monde plus pleinement. Cela entraine une derision sans bornes face a la societe "bien-pensante" et aux pouvoirs etablis, qu'ils voient comme hypocrites et surtout ridicules. La dérision, cet instrument de non-violence et de plaisir, poursuit un double objectif: primo, elle prend le sens d'une attitude contestatrice et de remise en cause de l'ordre politique et social établi. Secundo, c'est un moyen d'affirmation de soi et de développement personnel qui permet à ces individus de rire de tout, de se détacher du monde matériel, de se distraire, d'être soi-même et de vivre libres. de rompre avec la domination, les hypocrisies, les leurres, les faux semblants.
N'allons pas croire que leur vie est un long fleuve tranquille. Tout n'est pas parfait. Gohar, un jour que sa drogue tarde a arriver, commet un crime, gratuit, que lui-meme ne comprend pas, mais qu'il accepte, comme il accepte l'idee de se faire arreter et emprisonner. C'est une des facettes de la vie. Je ne raconterai pas le denouement, quoiqu'en fait cela n'ait aucune importance: ce livre n'est pas un polar.
Est-ce qu'a travers ses personnages Cossery nous transmet sa propre philosophie de vie? Il faut croire que oui, des qu'on sait quelque chose de lui. C'est un egyptien qui a beaucoup bourlingue avant de se fixer definitivement en France. Plus exactement a Paris. Plus exactement a Saint Germain des Pres, dans un petit hotel, La Louisiane, ou il a passé les derniers 55 ans de sa vie. Sans jamais rien posseder, rien avoir, a part ses nombreux costards. Sans jamais quitter le quartier. Il sortait tous les jours, tire a quatre epingles, vers 1ou 2 heures de l'apres-midi, prenait son aperitif au café de Flore, dejeunait chez Lipp, et faisait sa digestion aux jardins du Luxembourg. Une vraie legende: un mélange de dandy et de revolutionnaire, de moine et de satyre, ses deux seules occupations etant l'ecriture et la conquete de femmes, vivant du peu que lui rapportaient ses livres et surtout de l'aide de ses amis.
Il a peu ecrit. Moins d'une dizaine de courts livres. Il se targait de ne produire que deux pages par semaine. A sa mort, on l'a salue comme "prince de la paresse". Je crois quant a moi que ce titre nobiliaire donne une fausse image de lui. Deux pages, d'accord, mais quelles pages! Forgees a la main (Il ecrivait en effet a la main, ne sachant pas utiliser ou ne possedant pas de machine a ecrire), ciselees dans tous ses details. Et si l'on croit la rumeur qui le dit avoir "conquis" pres de 2000 femmes, quand on sait le temps, la perseverance, l'energie qu'il faut deployer pour en seduire une seule, la derniere qualite qu'on peut lui attributer c'est la pareses. Il croyait plutot en l'oisivete, comme affirmation d'un certain anarchisme de bon aloi.

Le jour de sa mort, les gens de l'hotel monterent voir pourquoi il n'etait pas descendu de sa chambre. Ils le trouverent etendu par terre, entierement couvert par un drap. Un paresseux, sentant l'heure de ses adieux, n'aurait pas pris la peine de descendre du lit et de se couvrir d'un linceul a la mode arabe. Non. C'etait un homme por qui l'oisivete etait un art, une forme de civilisation. Un dandy raffine, un anarchiste qui rejetait l'idee meme de possession. Et un grand auteur. Auteur de haute couture, quoique ses livres soient d'une accessibilite de prêt-a-porter.
Je ne peux qu'inciter a le lire.
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Bartleby
  23 juin 2008
http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/2007/11/le-souk-du-caire-albert-cossery.html
Extrait :
De nombreux critiques sur le net se posent la question de l'utilité de leurs textes. Je crois qu'il n'y en a qu'une : faire découvrir par de modestes billets des auteurs qui nous sont chers. S'il arrivait que mes textes fassent lire ne serait-ce qu'un livre, alors tout cela n'aura pas été vain. En tout cas, c'est grâce à deux articles d'Untel (ici et là) que j'ai découvert cet écrivain égyptien né au Caire en 1913 et vivant actuellement à Paris dont je n'avais jamais entendu parler : Albert Cossery.
Mendiants et orgueilleux, dont l'action se déroule au Caire, est considéré comme l'un de ses meilleurs livres. Il a été adapté deux fois au cinéma.
Le début du livre fait immédiatement penser à l'un des meilleurs textes du Plume de Michaux : Gohar qui dort sur des journaux à même le sol est réveillé par l'inondation de sa misérable chambre. Rien de grave, alors il se rendort, espérant qu'une intervention surnaturelle veuille bien mettre fin à tout cela. Les dieux ne se manifestent hélas pas, les eaux continuent de monter et Gohar est alors obligé de se lever et d'aller s'assoir sur sa chaise, l'unique meuble de son logement. La thèse sous-jacente au roman est ainsi donnée : celui qui ne possède rien est libre, heureux, parce qu'il n'a rien à perdre. le dénuement est le secret de la sagesse :
« Un instant il resta pensif, regardant sa couche ravagée et hors d'usage. Les vieux journaux qui lui servaient de matelas étaient complètement submergés ; ils commençaient déjà à flotter au ras du sol. La vision du désastre lui plut à cause de simplicité primitive. Là où il n'y avait rien, la tempête se déchaînait en vain. L'invulnérabilité de Gohar était dans ce dénuement total ; il n'offrait aucune prise aux dévastations. »
La pauvreté est à la fois une sagesse et une révolte. Une sagesse puisque ce sont le désir d'acquisition et la crainte de la perdre qui nous rendent seuls malheureux. Celui qui ne veut rien, ne possède rien échappe donc nécessairement au malheur. Une révolte également parce que Gohar n'a que du mépris pour cette société qui trouve son accomplissement dans le travail, l'exploitation de l'autre, le désir d'accumulation, etc. le meilleur moyen de combattre les salauds n'est pas la lutte politique comme le croit son ami El Kordi, jeune idéaliste naïf, car c'est encore une manière de participer au système, mais de se retirer totalement du jeu social. C'est ce que tente de lui expliquer le vieux sage :
« Gohar éleva la voix pour répondre.
- Je n'ai jamais nié l'existence des salauds, mon fils !
- Mais tu les acceptes. Tu ne fais rien pour les combattre.
- Mon silence n'est pas une acceptation. Je les combats plus efficacement que toi.
- de quelle manière ?
- Par la non-coopération, dit Gohar. Je refuse tout simplement de collaborer à cette immense duperie.
- Mais tout un peuple ne peut se permettre cette attitude négative. Ils sont obligés de travailler pour vivre. Comment peuvent-ils ne pas collaborer ?
- Qu'ils deviennent tous des mendiants. Ne suis-je pas moi-même un mendiant ? Quand nous aurons un pays où le peuple sera uniquement composé de mendiants, tu verras ce que deviendra cette superbe domination. Elle tombera en poussière. Crois-moi. »
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Lybertaire
  06 janvier 2013

La possession matérielle fait-elle la richesse du coeur ? Rend-t-elle l'être humain digne et respectable ? Vivre dans la misère n'autorise pas la dignité ni la joie ; seuls la contrition et le travail acharné, soumis aux lois des dominants, correspondent à l'attitude attendue du pauvre. Engagés dans une immense entreprise de démoralisation, les bourgeois sèment une morale bien pensante à laquelle les pauvres s'accrochent, espérant un jour atteindre les sommets où paissent les bourgeois.
La misère s'immisce dans les derniers recoins de l'être, comme si l'état de dénuement absolu devenait le seul caractère identitaire de l'humain habité. La misère, venin contagieux, apporte avec elle le sérieux et l'obéissance, là où vivait auparavant l'allégresse de vivre, en toute simplicité.
Mais dans le quartier le plus pauvre du Caire, au début du xxe siècle, l'allégresse, l'insouciance règnent dans le coeur des hommes et des femmes qui, chaque jour, se rencontrent sur les places et les établissements mal famés et sordides – aux yeux de la morale bourgeoise. Ils n'ont rien, rien à perdre ; à l'opposé du quartier indigène où les rues, ordonnées et tristes, mettent en scène une « foule mécanisée – dont toute la vie véritable était exclue ».
Gohar ne possède rien, il n'est rien qu'un mendiant. Mais ça n'a pas toujours été le cas. Ce vieux monsieur, autrefois enseignant de philosophie respecté qui logeait dans les quartiers riches, a tout quitté pour vivre dans le plus grand dénuement. Son bonheur, c'est sa chambre meublée d'une chaise et de quelques journaux en guise de lit ; c'est sa liberté de pensée arrachée au gouvernement totalitariste ; ce sont les doses quotidiennes de cannabis qui, si elles l'éloignent du monde moderne, angoissé et fou, le rapproche du coeur des hommes. Il ne court pas après la fortune et le progrès, il marche paisiblement à contresens. Ne rien posséder, n'avoir que sa propre vie à protéger, n'est-ce pas un luxe ?
Au Café des Miroirs, il y rencontre tout un peuple de travailleurs à la semaine et de mendiants libres et dignes. Nour El Dine, l'improbable collaborateur au monde des bourgeois, le policier chargé d'une enquête pour le meurtre d'une prostituée, abuse de sa position supérieure au sein de la société. El Kordi, l'idéaliste, fonctionnaire au ministère, est enlisé dans une routine bureaucratique, stupide et vaine, alors qu'il rêve du soulèvement du peuple égyptien opprimé par des dirigeants tyranniques. Mais sitôt en compagnie d'une jeune femme, il oublie ses velléités de justice sociale. Yéghen, ce « monstre d'optimisme », l'exact opposé de El Kordi, qui, au lieu d'essayer de penser à sauver le monde, apporte une aide concrète à son ami Gohar…
Albert Cossery aime ses personnages, et ça se ressent. Ce n'est pas l'intrigue qui alimente le plaisir de lire, mais l'intensité, le naturel et la simplicité de chaque personnage. Cette oeuvre est remarquablement transparente : tout comme chez Jean Mecquert (publié dans la même collection), les idées sont revêtues de personnages, et non l'inverse. Chacun porte en soi des valeurs, des idées, et s'entrechoque aux autres ; ils sont hauts en couleur, improbables mais espérés, et forgés par tant d'idéalisme qu'on les fait siens dès les premières pages...
La suite de la critique sur mon blog :
http://www.bibliolingus.fr/mendiants-et-orgueilleux-albert-cossery-a80136594
Lien : http://www.bibliolingus.fr/m..
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JimmyCz
  05 mars 2014
L'histoire ne m'a pas intéressé plus que cela car elle est secondaire selon moi dans cette oeuvre. Les péripéties s'enchaînent de manière quasi-absurde sans fil chronologique précis ni concordance entre les différents événements. J'ajouterais même que l'élément perturbateur arrive comme une cheveu sur la soupe et cela m'a d'ailleurs rappelé Sukkwan Island au niveau de l'effet de surprise. Récit très bien mis en scène par le fait de suivre plusieurs personnages à la première personne et ce, successivement. Il n y a pas de liant hormis les personnages qui se connaissent. du coup c'est un effet agréable car on est transporté d'un point de vue à un autre sans jamais trouver cela compliqué et dérangeant. Ajoutons à cela une fin magnifique avec un dialogue entre Gohar et Nour El Dine qui restera vraiment gravé dans mes souvenirs de par sa précision dans les mots et la clarté des arguments et des sentiments.
Les personnages sont vraiment le coeur de ce roman. Ce sont des personnalités très travaillées avec des descriptions de leurs pensées et de leur caractère très précises voire minutieuses. Nous ne faisons pas que suivre ces personnages, nous finissons par les connaître réellement, à nous prendre d'affection ou de dédain pour eux. Il est rare que des livres ayant d'aussi nombreux passages de description des troubles d'un personnage et de sa façon d'être ne laissent de place à l'ennui dans certains passages. Là ce n'est jamais le cas et c'est un peu logique, dés le début cela nous est annoncé : les personnages ne sont présentés que par leur manière de réfléchir et ce à la première personne donc si l'on accroche les dix premières pages alors le reste sera d'une grande fluidité également.
il est agréable de constater leurs nuances et surtout leurs défauts, leurs failles. Elles sont énervantes mais l'on se prend de compassion et même d'estime par la façon qu'ils ont de les assumer et presque de les revendiquer. Il ne s'agit pas d'un orgueil déplacé mais d'un sentiment de révolte paisible qui a pour cause leur marginalisation extrême.
Le style est magnifique, non par le vocabulaire qui même s'il est riche reste simple ce que j'apprécie personnellement mais surtout par le rythme des phrases. C'est un rythme tranquille, reposant, agréable à suivre, continuellement paisible ce qui contraste avec le manque liant entre les événements.
Les dialogues sont plein d'une emphase qui fait sourire et qui m'a rappelé certains dialogues platoniciens avec moult courbettes et compliments. Les interrogations du policiers font elles-mêmes penser à l'ironie socratique où Gohar serait le meilleur des sophistes sans allusion péjorative.
Un ouvrage superbe que j'avais envie de relire dés que je l'eus fini. Je pense d'ailleurs que je le referais dans quelque temps pour y découvrir de nouvelles choses.
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Ingannmic
  24 février 2014
Avec "Mendiants et orgueilleux", Albert Cossery nous introduit dans une cour des miracles peuplée de personnages hauts en couleur, à la fois misérables et magnifiques.
Gohar a laissé derrière lui son existence confortable de professeur d'histoire et de littérature pour vivre dans le dénuement le plus total, entre les murs d'une chambre minuscule d'un quartier populaire du Caire. Détaché de toute contingence matérielle, il est ravi de son choix, qui lui permet d'être enfin immergé dans ce qu'il considère comme la vraie vie, au contact d'individus souvent presque aussi démunis que lui, mais que leur énergie et leur joie de vivre rendent riches de trésors inquantifiables. Son unique rêve est désormais de partir vivre en Syrie, éden où il pourra s'adonner sans entrave à sa dépendance au haschich. En attendant, c'est le truculent Yéghen, pauvre diable d'une incroyable laideur, qui le pourvoit charitablement en cannabis.
On rencontre également dans ces pages un fonctionnaire aussi prompt à embrasser des causes humanistes qu'à les oublier, face au prosaïsme de la réalité, un policier que sa passion pour la beauté de certains jeunes hommes pousse à s'humilier devant un prétentieux fils de notable, un cul-de-jatte dont le succès auprès des femmes rend l'épouse maladivement jalouse...
Le monde dépeint par Albert Cossery grouille, de bruits, d'odeurs, de mouvements. Il en chante la gaieté et l'insouciance, vante les vertus de ceux qui savent ne pas se prendre au sérieux, loue la liberté que confère le détachement des biens matériels et de l'ambition sociale, mais aussi de toute idéologie.
Il rend ainsi un bel hommage à la vie, à son "absurde facilité". En plantant son récit au coeur des rues miséreuses du Caire, il nous montre comment elle jaillit avec d'autant plus de force et de générosité qu'elle se manifeste dans des détails a priori insignifiants, qu'elle s'exprime au travers de choses simples.
L'écriture à la fois précise et légère de l'auteur, les situations cocasses, la sagesse malicieuse des réparties de ses héros, qui dotent son roman d'une facture théâtrale, font de la lecture de "Mendiants et orgueilleux" un véritable moment de plaisir !
Lien : http://bookin-ingannmic.blog..
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Citations et extraits (38) Voir plus Ajouter une citation
tulisquoitulisquoi   06 avril 2011
- Dieu est grand ! répondit le mendiant. Mais qu’importe les affaires. Il y a tant de joie dans l’existence. Tu ne connais pas l’histoire des élections ?
- Non, je ne lis jamais les journaux.
- Celle-là n’était pas dans les journaux. C’est quelqu’un qui me l’a racontée.
- Alors je t’écoute.
- Eh bien ! Cela s’est passé il y a quelque temps dans un petit village de Basse-Égypte, pendant les élections pour le maire. Quand les employés du gouvernement ouvrirent les ruines, ils s’aperçurent que la majorité des bulletins de vote portaient le nom de Barghout. Les employés du gouvernement ne connaissaient pas ce nom-là ; il n’était sur la liste d’aucun parti. Affolés, ils allèrent aux renseignements et furent sidérés d’apprendre que Barghout était le nom d’un âne très estimé pour sa sagesse dans tout le village. Presque tous les habitants avaient voté pour lui. Qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?

Gohar respira avec allégresse ; il était ravi. « Ils sont ignorants et illettrés, pensa-t-il, pourtant ils viennent de faire la chose la plus intelligente que le monde ait connue depuis qu’il y a des élections. » Le comportement de ces paysans perdus au fond de leur village était le témoignage réconfortant sans lequel la vie deviendrait impossible. Gohar était anéanti d’admiration. La nature de sa joie était si pénétrante qu’il resta un moment épouvanté à regarder le mendiant. Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques pas d’eux, fureta du bec à la recherche de quelque pourriture, ne trouva rien et reprit son vol.

- Admirable ! s’exclama Gohar. Et comment se termine l’histoire ?
- Certainement il ne fut pas élu. Tu penses bien, un âne à quatre pattes ! Ce qu’ils voulaient, en haut lieu, c’était un âne à deux pattes.
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YantchikYantchik   27 mai 2011
Yéghen se réveilla en poussant un cri perçant. Un froid intense régnait dans la chambre. Il fit un geste pour ramener à lui l’édredon, mais à sa grande surprise il découvrit que celui-ci avait disparu. La stupéfaction lui coupa le souffle : il n’arrivait pas à comprendre ce qu’était devenu l’édredon. De toutes ses forces, il se mit à appeler l’hôtelier.
Un temps infini passa, mais personne ne répondit. Yéghen haletait, assis dans le lit, les bras croisés sur la poitrine pour se préserver du froid. Il allait appeler de nouveau, lorsque la porte s’ouvrit et que l’hôtelier apparut dans l’embrasure, tenant à la main une lampe à pétrole. Il s’avança d’un pas prudent, un doigt sur la bouche.
- Où est l’édredon ? s’écria Yéghen. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
- Ce n’est rien, chuchota l’hôtelier. Je suis en train d’endormir un client avec. Dès qu’il sera endormi, je te le rapporterai, sur mon honneur ! Seulement, je t’en conjure, ne fais pas de scandale.
Yéghen réalisa alors que c’était arrivé pendant son sommeil. L’hôtelier était venu dans sa chambre, l’avait débarrassé de l’édredon, pour le donner à un nouveau client. Il était complètement ahuri par ces procédés fantastiques.
- Vous n’avez qu’un seul édredon pour tout l’hôtel, demanda-t-il ?
- Oh non ! dit l’hôtelier toujours à voix basse. C’est un hôtel de premier ordre ; nous avons trois édredons. Mais nous avons aussi beaucoup de clients.
- Je comprends, dit Yéghen. Qu’allons-nous faire ? J’ai froid, moi. Et je tiens à dormir. Je veux l’édredon.
- C’est l’affaire d’un instant, dit l’hôtelier. Sur mon honneur, je te le rapporte tout de suite. Le client à qui je l’ai donné était très fatigué ; il dormait debout. Il doit être tout à fait endormi maintenant. Ne bouge pas ! Je vais voir. Et ne crie pas surtout.
L’hôtelier sortit sur la pointe des pieds, emportant la lampe. Yéghen demeura dans l’obscurité, grelottant de froid. Il entendit l’hôtelier ouvrir une porte à côté de la sienne ; c’était là sans doute la chambre du nouveau client. Yéghen se prit à murmurer : « Pourvu qu’il se soit endormi. Mon Dieu ! fais qu’il se soit endormi. »
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Alice_Alice_   10 octobre 2017
De sa place il contemplait distraitement ses affreux collègues et croyait voir partout les chaînes de l'esclavage. Cette contrainte de quelques heures par jour imposée à sa liberté le rendait extrêmement sensible à la douleur des masses opprimées de l'univers. Il remua sur sa chaise en poussant un soupir bruyant. Certains des esclaves, occupés à travailler sérieusement, relevèrent la tête et lui jetèrent un regard plein d'incompréhension. El Kordi répondit à ces regards attristés par une sorte de moue agressive. Il les méprisait tous. Ce n'était pas avec cette piètre engeance qu'on ferait la révolution. Ils étaient là depuis des années - combien d'années, personne n'aurait su le dire -, enracinés à leur place, couverts de poussière, avec leurs visages momifiés. Un véritable musée des horreurs. À la pensée qu'il serait peut-être un jour comme eux, El Kordi frissonna et voulut partir tout de suite. Puis il se dit que ce n'était pas encore une heure décente pour s'en aller, et il resta tranquillement à s'ennuyer.
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amontionamontion   26 août 2018
Quand il était en proie à un noir ennui, comme en ce moment, il imaginait facilement la misère du peuple et l'effroyable oppression dont il était victime; il se plaisait alors à rêver d'une révolution brutale et sanglante. Mais, une fois sorti dans la rue et mêlé à la foule, la misère du peuple devenait un mythe, une abstraction, perdait toute sa virulence de matière explosive. Il se sentait tout attiré par les détails pittoresques de cette misère, par la grandeur de son humour intarissable, et il en oubliait du coup sa mission salvatrice. Par un mystère inexplicable, il trouvait dans ce peuple misérable une faculté de joie si intense, une volonté si évidente de bonheur et de sécurité, qu'il en arrivait à penser qu'il était le seul homme infortuné sur terre. Où était donc le malheur? ou étaient les ravages de l'oppression? On eut dit que toutes ces images qu'il se forgeait au sujet de cette misère reculaient dans le néant comme des phantasmes engendrés par le sommeil. El Kordi devait s'efforcer pour y découvrir l'élément pitoyable indispensable à sa révolte. Là où il aurait dû s'attrister et refouler ses larmes, un immense rire le secouait. Tour cela n'était pas sérieux. El Kordi aurait voulu un peuple à sa mesure . triste et animé de passions vengeresses. Mais où le trouver?
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GabySenseiGabySensei   11 juillet 2011
- Maître, dit Yéghen, je veux te faire une confidence.
- J'écoute.
- Eh bien! Tel que tu me vois, je suis en pleine aventure sentimentale.
- Mes félicitations! Quelle est l'heureuse élue?
- C'est une fille qui n'est pas comme les autres.
- Je t'arrête là, dit Gohar. Qu'est-ce que c'est une fille qui n'est pas comme les autres? Mon cher Yéghen, je te connaissais plus de discernement.
- Je voulais dire que ce n'est pas une putain.
- C'est une bourgeoise?
- Oui, sans doute la fille d'un fonctionnaire.
- Oh! L'horrible chose! Tu es amoureux d'elle?
- Tu me prends pour El Kordi. Maître je ne suis pas un enfant.
- El Kordi non plus n'est pas un enfant, dit Gohar. Crois-moi, tu le méconnais. Il est simplement sous l'influence de toute une littérature européenne qui prétend faire de la femme le centre d'un mystère. El Kordi s'ingénie à croire que la femme est un être pensant; son besoin de justice le pousse à la défendre en tant qu'individu social. Mais au fond il n'y croit pas. Tout ce qu'il demande à la femme c'est de coucher avec lui. Et encore, la plupart du temps sans payer, parce qu'il est pauvre.
- Mais dans mon cas le but est différent. Je ne cherche pas à coucher avec elle.
- Un amour platonique! C'est encore plus grave.
(P91)
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