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Michel Delon (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070426256
190 pages
Éditeur : Gallimard (17/09/2002)
3.35/5   597 notes
Résumé :
Les Tahitiennes sont fières de montrer leur gorge, d'exciter les désirs, de provoquer les hommes à l'amour. Elles s'offrent sans fausse pudeur aux marins européens qui débarquent d'un long périple. Dans les marges du récit que Bougainville a donné de son voyage, Diderot imagine une société en paix avec la nature, en accord avec elle-même. Mais l'arrivée des Européens avec leurs maladies physiques et surtout morales ne signifie-t-elle pas la fin de cette vie heureuse... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (34) Voir plus Ajouter une critique
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denis76
  15 septembre 2020
Diderot, qui se prénomme Denis comme moi, est un de mes philosophes favoris. Mais parfois il me déçoit. Là, non.
C'est « un dialogue dans le dialogue » qu'il nous présente, système un peu alambiqué, mais le résultat correspond à mes attentes : c'est un peu l'éloge du bon sauvage face à l'homme dit civilisé, on dirait peut-être du Rousseau.
.
L'Otaïtien questionne Bougainville : « Quel droit as-tu sur nous ? »
C'est vrai, c'est comme si tous les "conquis-cht'adore" ne se posaient pas la question !
.
Puis Diderot imagine un dialogue entre l'aumônier blanc du bateau et un des chefs Otaïtiens : Orou. Celui-ci apprend, de sa bouche, le mode de fonctionnement occidental, et lui dit :
Mais toi, tu as deux chefs qui s'opposent parfois à la Nature : le Grand Ouvrier (Dieu ) « représenté » par le prêtre, et le magistrat qui symbolise la loi. Tout cela forme une « justice arbitraire » ! Vous avez trois codes : la Nature, le code civil et le code religieux, qui doivent être en conflit, parfois, c'est compliqué !
Alors que nous n'avons qu'un chef : la Nature. le garçon porte une chaîne que son père lui enlève à l'adolescence, la fille un voile que sa mère soulève quand elle est nubile.
Et la fille choisit l'homme avec lequel elle veut aller.
Chez nous, la naissance d'un enfant est un bonheur, car ce seront des bras pour cultiver, des soldats pour nous défendre, une population pour combler le vide laissé par les épidémies, une « redevance en hommes » si nous perdons une guerre ;
Chez vous, cela semble être une soumission ! la fille-mère est honteuse, soumise à la vindicte, votre culture semble produire des méchants et des malheureux soumis à ces trois lois conflictuelles !
.
Ce livre, pour moi, se rapproche du « Discours sur la servitude volontaire », d'Etienne de la Boétie.
L'analyse de l'opposition Nature / Culture est pertinente, et toujours d'actualité au XXIè siècle, et pour moi, l'Amérindien décimé par l'homme blanc est plus sage que ce dernier, qui, imité sans doute par l'homme d'extrême orient maintenant, produit, par exemple, « le septième continent ».
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jamiK
  03 mai 2017
Deux personnages, A et B, discutent du voyage de Bougainville et tout particulièrement de son séjour à Tahiti, qui avait dû heurter l'esprit des bon chrétiens puritains de l'époque. Les moeurs sexuelles libres de cette population les amènent à une réflexion sur l'aspect artificiel ou naturel des lois. C'est un éloge de la pensée naturaliste (au sens de Rousseau) qui privilégie les lois naturelles au dépend des lois religieuses et économiques. Les principaux points abordés sont la sexualité et le mariage, le système religieux chrétien en prend pour son grade. C'est superbement anticlérical, raconté avec légèreté, et 250 ans après, c'est encore un plaisir de lire ce petit dialogue qui met une bonne claque aux idées qui circulent dans la Manif pour Tous ou chez les Salafistes ou autres curiosités rétrogrades.
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Apoapo
  06 février 2016
P - Ah ! quel bonheur de lire un texte philosophique sous forme de dialogue. Cela aiguise tellement la pensée, que de chercher l'auteur dans tel ou tel autre personnage... ça marque opportunément des pauses où cela est nécessaire, ça allège considérablement la prose...
A - Tu ne penses pas devoir au moins un mot de remerciement à Swann qui t'as fait connaître l'opus ?
P - Tu as raison. Qu'elle soit ici remerciée, car j'ai trouvé dans la lecture exactement tout ce qu'elle avait promis.
A - Et ton dithyrambe sur le genre dialogique, déjà fini ?
P - Allez ! J'y vais carrément dans l'emphase : " Ô écrivains d'aujourd'hui ! pourquoi ne pas rendre ses lettres de noblesse au genre qui permet d'exprimer le doute, le retour en arrière, la multiplicité des facettes du narrateur, une certaine éthique, pour tout dire, un regard sur le monde, surtout lorsqu'il est question de rencontre avec le "bon sauvage". Que vive le dialogue, le conte philosophique, et, tant qu'à faire, la fable animalière !..."
A - Tu n'iras pas dévoiler au premier venant que je suis l'Autruche et toi le Paon... Et puis, tu sais, le dialogue, aujourd'hui... dans cette époque si... hellénistique... de repli sur soi, de narration intérieure... le dialogue et ton obsession de l'Autre... coqueluche de savants et de présentateurs de télé...
P - Merci, tu l'as fait pour moi. Mais demandons donc au Cygne - pardon à Swann - si elle croît effectivement que l'ami Denis était au fond si libertaire voire libertin que...
A - Non, ne dis pas "que Orou le bon sauvage".
p - Pardon. J'allais dire "que B".
A - Et encore: fais attention à quand B devient légaliste : "[...] si les lois, bonnes ou mauvaises, ne sont point observées, la pire condition d'une société, il n'y a point de moeurs".
P - Ouais, et il y a aussi cette malencontreuse phrase de la fin sur la honte, le châtiment et l'ignominie, "les plus grands de tous les maux"... M'enfin, le ton est donné, surtout dans la virulence anticolonialiste du premier chapitre, Les adieux du vieillard.
A- Ah bon ? C'est ça qui te fait rebondir le plus ? Et pas le thème principal de l'essai, ce total bouleversement de l'éthique sexuelle, cette soustraction de ces "certaines actions physiques" de la sphère des "idées morales". Pourtant il y va loin, avec l'inceste et coetera... Et au nom des lois de la Nature... et en période de disette démographique, à l'évidence... et enfin, sans connaître la génétique, mais quand même...
A - Pour moi oui, carrément : d'ailleurs les fins des deux entretiens avec l'aumônier sont d'un humour accompli. Il est clair qu'il y a là de la provoc !
O - Allez, les ornithos au long cou : fini de jacasser ! La paix dans la basse-cour !
P - Qu'est-ce qu'elle est chiante, la Mère Oie !
O - Vous avez droit à une citation chacun, pour finir de caqueter.
A - ... Et conne, en plus, avec sa citation finale. Bon tu choisis laquelle, toi ?
P - Moi, ça sera tiré des paroles du Vieillard : "Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos moeurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ;" J'affirme : 'achement moderne, le coup de "respecter notre image en toi" !
A - Moi, ça sera sur l'inactivité du Tahitien : "[...] assez indolent pour que son innocence, son repos et sa félicité n'eussent rien à redouter d'un progrès trop rapide des lumières."
O - Et moi, alors, moi à qui vous donnez des noms d'oiseaux, je vais faire rire la galerie : "Le bon aumônier raconte [...] que le soir, après souper, le père et la mère l'ayant supplié de coucher avec la seconde de leurs filles [...] et qu'il s'était écrié plusieurs fois pendant la nuit 'Mais ma religion ! mais mon état !' que la troisième nuit il avait été agité des mêmes remords avec Asto, l'aînée, et que la quatrième nuit il l'avait accordée par honnêteté à la femme de son hôte."
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Nadou38
  28 mai 2017
La critique de Jamik m'avait donné très envie de lire ce petit essai de Diderot. C'est chose faite en la compagnie de mon ami jeeves_wilt qui a gentiment accepté de partager cette lecture.
J'ai trouvé intéressante cette courte lecture qui m'a donné un aperçu de la philosophie de Diderot, moi qui ne connais pas trop, je l'avoue.
A travers une discussion entre deux personnages A et B, l'auteur reprend certains passages du voyage de Bougainville, relatant en particulier l'étape à Tahiti, et s'y appuie pour dénoncer les travers de la société occidentale du 18ème.
J'ai particulièrement bien aimé le second chapitre où le narrateur est un «vieillard» tahitien qui s'adresse à Bougainville. A travers ses paroles, Diderot dénonce tout le mal qu'a engendré la venue des européens, cette pensée soi-disant "éclairante" qu'ils veulent imposer aux otaïtiens, méprisant royalement leur culture et fonctionnement communautaire, sans prendre le temps de l'étudier.
Il compare ensuite les moeurs occidentales du 18ème à celles des tahitiens. le religieux en prend pour son grade et le statut des femmes est abordé. Je n'ai pas eu l'impression que Diderot cherchait absolument à nous convaincre du modèle tahitien, mais plutôt à montrer que l'on fait fausse route, que toutes les lois civiles et religieuses du 18ème ne sont pas forcément bonnes. Il invite à réfléchir à leur réforme pour évoluer vers un modèle plus simple et naturel qui conviendrait à notre société.
Bref, des réflexions qui n'ont pas forcément de réponses, mais qui alimentent le débat et font réfléchir.
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dovalecharles
  25 octobre 2013
Résumé :
Les premiers mots que Diderot nous fait lire, résument bien son récit : « Dialogue entre A et B sur l'inconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent pas. »
Supplément au voyage de Bougainville est en effet le dialogue entre deux personnages simplement nommés A et B par l'auteur. Discutions qui a pour objet le carnet de voyage du navigateur Louis-Antoine de Bougainville, et au cours de cette échange de propos entre les deux protagonistes, B va soumettre à A un partie du récit de Bougainville peu connu, un « supplément » à son voyage en somme. Ce supplément sur lequel A et B philosophent, raconte l'arrivée d'un aumônier à Tahiti et son séjour au milieu des tahitiens. Cette aumônier va être confronter aux moeurs tahitiens et va par conséquent devoir remettre en question les principes moraux régis par les codes moraux de son dogme.
Le thème du récit.
Le supplément au voyage de Bougainville est avant tout un livre de dialogue, que ce soit le dialogue entre A et B qui permet à Diderot de souligner les raisonnements philosophiques avancées par le récit sur l'aumônier, ou les dialogues entre l'homme de foi et Orou le chef de famille tahitienne, l'auteur se sert de joutes verbales entre ses personnages afin de développer ses idées.
Une pléthore de sujet à raisonner est proposée par Diderot. Les premiers, ceux qui sautent aux yeux et ne nécessite pas de relecture entre les lignes, sont des réflexions sur la monogamie, sur le rapport de l'homme du vieux continent vis-à-vis du couple et de la procréation. L'auteur se sert des moeurs et traditions tahitiens pour critiquer les notions de morales imposées par le pouvoir ecclésiastique à propos de l'acte de procréation. IL défend l'idée selon laquelle il est contre nature de consumer l'acte d'amour avec une seule personne, et par la voie d'Orou, qualifie la société européennes de son temps comme hypocrite car elle serait sujet au même pratiques de fornication adultérinenne, mais dans le secret et l'illégalité.
Au-delà de sa critique morale sur la société de son époque on peut tirer du supplément au voyage de Bougainville la vertu offerte par le voyage. En confrontant le message de deux émetteurs et receveurs que les coutumes, moeurs, traditions et quotidiens opposent, Diderot nous démontre à qu'elle point l'on peut prendre du recul sur soi-même en se regardant d'un oeil extérieure. En voyageant dans des lieux ou les autochtones ont des modes de vie et de pensées totalement différentes des nôtres on peut prendre conscience de ce qui est naturellement attrait à l'homme et ce qui découlent de son environnement. Quand l'aumônier se raconte lui et son monde à Ourou, le tahitien déstabilise l'homme d'église et ébranle ses convictions en lui faisant part de sa vision extérieur sur les codes moraux du vieux continent. Voyager serait donc changer sa vision de soi, et de son environnement, en empruntant un regard qui reste certes subjectif, mais totalement externe à soi et donc en partie objectif quant à la remise en question qui peut en découler. Ou plus simplement aller à la rencontre de l'inconnue peut nous faire voir le connue différemment.
Le supplément au voyage de Bougainville n'est pas le genre de livre que l'on aime ou pas, le style littéraire tourne autour du dialogue, donc la substance de l'oeuvre réside dans les questions auxquelles le lecteur est confronté. On peut être en désaccord avec la vision de l'auteur mais pas ne pas méditer après lecture. Ce qui est le but du récit. On peut donc dire que c'est une réussite littéraire puisque l'oeuvre atteint son but. Diderot s'est servie d'un dialogue fictif entre deux personnages autours d'un récit semi fictif pour critiquer son époque et pousser son auditoire à se poser des questions. Objectif atteint.
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Citations et extraits (55) Voir plus Ajouter une citation
Erik35Erik35   28 avril 2020
Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manque-t-il à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie, mais permets à des êtes sensés de s'arrêter, lorsqu'il n'auraient à obtenir de la continuité de leurs pénibles efforts que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler, quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras. Laisse-nous reposer ; ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques.
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VACHARDTUAPIEDVACHARDTUAPIED   11 avril 2013
A – Cette superbe voûte étoilée sous laquelle nous revînmes hier et qui semblait nous garantir un beau jour, ne nous a pas tenu parole1.

B – Qu'en savez-vous ?

A – Le brouillard est si épais qu'il nous dérobe la vue des arbres voisins.

B – Il est vrai ; mais si ce brouillard qui ne reste dans la partie inférieure de l'atmosphère que parce qu'elle est suffisamment chargée d'humidité, retombe sur la terre ?

A – Mais si au contraire il traverse l'éponge, s'élève et gagne la région supérieure où l'air est moins dense et peut, comme disent les chimistes, n'être pas saturé ?

B – Il faut attendre.

A – En attendant, que faites-vous ?

B – Je lis.

A – Toujours ce Voyage de Bougainville2 ?

B – Toujours.

A – Je n'entends rien à cet homme-là. L'étude des mathématiques qui suppose une vie sédentaire a rempli le temps de ses jeunes années ; et voilà qu'il passe subitement d'une condition méditative et retirée au métier actif, pénible, errant et dissipé de voyageur3.

B – Nullement ; si le vaisseau n'est qu'une maison flottante, et si vous considérez le navigateur qui traverse des espaces immenses, resserré et immobile dans une enceinte assez étroite, vous le verrez faisant le tour du globe sur une planche, comme vous et moi le tour de l'univers sur notre parquet.

A – Une autre bizarrerie apparente, c'est la contradiction du caractère de l'homme et de son entreprise. Bougainville a le goût des amusements de la société. Il aime les femmes, les spectacles, les repas délicats. Il se prête au tourbillon du monde d'aussi bonne grâce qu'aux inconstances de l'élément sur lequel il a été ballotté. Il est aimable et gai. C'est un véritable Français, lesté d'un bord d'un Traité de calcul différentiel et intégral, et de l'autre d'un Voyage autour du globe.

B – Il fait comme tout le monde : il se dissipe après s'être appliqué, et s'applique après s'être dissipé.

A – Que pensez-vous de son Voyage ?

B – Autant que j'en puis juger sur une lecture assez superficielle, j'en rapporterais l'avantage à trois points principaux. Une meilleure connaissance de notre vieux domicile et de ses habitants ; plus de sûreté sur des mers qu'il a parcourues la sonde à la main ; et plus de correction dans nos cartes géographiques. Bougainville est parti avec les lumières nécessaires et les qualités propres à ses vues : de la philosophie, du courage, de la véracité, un coup d'œil prompt qui saisit les choses et abrège le temps des observations ; de la circonspection, de la patience, le désir de voir, de s'éclairer et d'instruire, la science du calcul, des mécaniques, de la géométrie, de l'astronomie, et une teinture suffisante d'histoire naturelle.
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PartempsPartemps   04 novembre 2020
LES ADIEUX DU VIEILLARD.

Il était père d’une famille nombreuse. À l’arrivée des Européens, il laissa tomber des regards de dédain sur eux, sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni curiosité [1]. Ils l’abordèrent ; il leur tourna le dos, se retira dans sa cabane. Son silence et son souci ne décelaient que trop sa pensée : il gémissait en lui-même sur les beaux jours de son pays éclipsés. Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s’attachaient à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s’avança d’un air sévère, et dit :

« Pleurez, malheureux Taïtiens ! pleurez ; mais que ce soit de l’arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l’autre, vous enchaîner, vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu’eux. Mais je me console ; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. Taïtiens ! mes amis ! vous auriez un moyen d’échapper à un funeste avenir ; mais j’aimerais mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu’ils s’éloignent, et qu’ils vivent. »

Puis s’adressant à Bougainville, il ajouta : « Et toi, chef des brigands qui t’obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d’effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n’es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-Là, dis-nous à tous, comme tu me l’as dit à moi, ce qu’ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Taïtien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Taïti, qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et qu’est-ce que cela fait ? Lorsqu’on t’a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t’es récrié, tu t’es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n’es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l’être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Taïtien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute, le Taïtien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton vaisseau ? t’avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t’avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu’y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu’où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s’arrêter, lorsqu’ils n’auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l’étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières, la moindre qu’il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes ; vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c’est le mien ; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul ; je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d’une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre, et j’ai quatre-vingt-dix ans passés. Malheur à cette île ! malheur aux Taïtiens présents, et à tous les Taïtiens à venir, du jour où tu nous as visités ! Nous ne connaissions qu’une maladie, celle à laquelle l’homme, l’animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse, et tu nous en as apporté une autre ; tu as infecté notre sang. Il nous faudra peut-être exterminer de nos propres mains nos filles, nos femmes, nos enfants ; ceux qui ont approché tes femmes ; celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trempés du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres ; ou nos enfants, condamnés à nourrir et à perpétuer le mal que tu as donné aux pères et aux mères et qu’ils transmettront à jamais à leurs descendants. Malheureux ! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les funestes caresses des tiens, ou des meurtres que nous commettrons pour en arrêter le poison. Tu parles de crimes ! as-tu l’idée d’un plus grand crime que le tien ? Quel est chez toi le châtiment de celui qui tue son voisin ? la mort par le fer : quel est chez toi le châtiment du lâche qui l’empoisonne ? la mort par le feu : compare ton forfait à ce dernier ; et dis-nous, empoisonneur de nations, le supplice que tu mérites ? Il n’y a qu’un moment, la jeune Taïtienne s’abandonnait aux transports, aux embrassements du jeune Taïtien ; attendait avec impatience que sa mère (autorisée par l’âge nubile) relevât son voile, et mît sa gorge à nu. Elle était fière d’exciter les désirs, et d’arrêter les regards amoureux de l’inconnu, de ses parents, de son frère ; elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d’un cercle d’innocents Taïtiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses de celui que son jeune cœur et la voix secrète de ses sens lui désignaient. L’idée de crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si douces, sont accompagnées de remords et d’effroi. Cet homme noir, qui est près de toi, qui m’écoute, a parlé à nos garçons ; je ne sais ce qu’il a dit à nos filles ; mais nos garçons hésitent ; mais nos filles rougissent. Enfonce-toi, si tu veux, dans la forêt obscure avec la compagne perverse de tes plaisirs ; mais accorde aux bons et simples Taïtiens de se reproduire sans honte, à la face du ciel et au grand jour. Quel sentiment plus honnête et plus grand pourrais-tu mettre à la place de celui que nous leur avons inspiré, et qui les anime ? Ils pensent que le moment d’enrichir la nation et la famille d’un nouveau citoyen est venu, et ils s’en glorifient. Ils mangent pour vivre et pour croître : ils croissent pour multiplier, et ils n’y trouvent ni vice, ni honte. Écoute la suite de tes forfaits. À peine t’es-tu montré parmi eux, qu’ils sont devenus voleurs. À peine es-tu descendu dans notre terre, qu’elle a fumé de sang. Ce Taïtien qui courut à ta rencontre, qui t’accueillit, qui te reçut en criant : Taïo ! ami, ami ; vous l’avez tué. Et pourquoi l’avez-vous tué ? parce qu’il avait été séduit par l’éclat de tes petits œufs de serpents [2]. Il te donnait ses fruits ; il t’offrait sa femme et sa fille ; il te cédait sa cabane : et tu l’as tué pour une poignée de ces grains, qu’il avait pris sans te le demander [3]. Et ce peuple ? Au bruit de ton arme meurtrière, la terreur s’est emparée de lui ; et il s’est enfui dans la montagne. Mais crois qu’il n’aurait pas tardé d’en descendre ; crois qu’en un instant, sans moi, nous périssiez tous. Eh ! pourquoi les ai-je apaisés ? pourquoi les ai-je contenus ? pourquoi les contiens-je encore dans ce moment ? Je l’ignore ; car tu ne mérites aucun sentiment de pitié ; car tu as une âme féroce qui ne l’éprouva jamais. Tu t’es promené, toi et les liens, dans notre île ; tu as été respecté ; tu as joui de tout ; tu n’as trouvé sur ton chemin ni barrière, ni refus : on t’invitait ; tu t’asseyais ; on étalait devant toi l’abondance du pays. As-tu voulu des jeunes filles ? excepté celles qui n’ont pas encore le privilège de montrer leur visage et leur gorge, les mères t’ont présenté les autres toutes nues ; te voilà possesseur de la tendre victime du devoir hospitalier ; on a jonché, pour elle et pour toi, la terre de feuilles et de fleurs ; les musiciens ont accordé leurs instruments ; rien n’a troublé la douceur, ni gêné la liberté de tes caresses ni des siennes. On a chanté l’hymne, l’hymne qui t’exhortait à être homme, qui exhortait notre enfant à être femme, et femme complaisante et voluptueuse. On a dansé autour de votre couche ; et c’est au sortir des bras de cette femme, après avoir éprouvé sur son sein la plus douce ivresse, que tu as tué son frère, son ami, son père, peut-être.
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PartempsPartemps   04 novembre 2020
L’AUMÔNIER.
Je mentirais si je te l’assurais.

OROU.
La femme, qui a juré de n’appartenir qu’à son mari, ne se donne-t-elle point à un autre ?

L’AUMÔNIER.
Rien de plus commun.

OROU.
Tes législateurs sévissent ou ne sévissent pas : s’ils sévissent, ce sont des bêtes féroces qui battent la nature ; s’ils ne sévissent pas, ce sont des imbéciles qui ont exposé au mépris leur autorité par une défense inutile.

L’AUMÔNIER.
Les coupables, qui échappent à la sévérité des lois, sont châtiés par le blâme général.

OROU.
C’est-à-dire que la justice s’exerce par le défaut de sens commun de toute la nation ; et que c’est la folie de l’opinion qui supplée aux lois.

L’AUMÔNIER.
La fille déshonorée ne trouve plus de mari.

OROU.
Déshonorée ! et pourquoi ?

L’AUMÔNIER.
La femme infidèle est plus ou moins méprisée.

OROU.
Méprisée ! et pourquoi ?

L’AUMÔNIER.
Le jeune homme s’appelle un lâche séducteur.

OROU.
Un lâche ! un séducteur ! et pourquoi ?

L’AUMÔNIER.
Le père, la mère et l’enfant sont désolés. L’époux volage est un libertin : l’époux trahi partage la honte de sa femme.

OROU.
Quel monstrueux tissu d’extravagances tu m’exposes là ! et encore tu ne dis pas tout : car aussitôt qu’on s’est permis de disposer à son gré des idées de justice et de propriété ; d’ôter ou de donner un caractère arbitraire aux choses ; d’unir aux actions ou d’en séparer le bien et le mal, sans consulter que le caprice, on se blâme, on s’accuse, on se suspecte, on se tyrannise, on est envieux, on est jaloux, on se trompe, on s’afflige, on se cache, on dissimule, on s’épie, on se surprend, on se querelle, on ment ; les filles en imposent à leurs parents ; les maris à leurs femmes ; les femmes à leurs maris ; des filles, oui, je n’en doute pas, des filles étoufferont leurs enfants ; des pères soupçonneux mépriseront et négligeront les leurs ; des mères s’en sépareront et les abandonneront à la merci du sort ; et le crime et la débauche se montreront sous toutes sortes de formes. Je sais tout cela, comme si j’avais vécu parmi vous. Cela est, parce que cela doit être ; et ta société, dont votre chef vous vante le bel ordre, ne sera qu’un ramas d’hypocrites, qui foulent secrètement aux pieds les lois ; ou d’infortunés, qui sont eux-mêmes les instruments de leurs supplices, en s’y soumettant ; ou d’imbéciles, en qui le préjugé a tout à fait étouffé la voix de la nature ; ou d’êtres mal organisés, en qui la nature ne réclame pas ses droits.

L’AUMÔNIER.
Cela ressemble. Mais vous ne vous mariez donc point ?

OROU.
Nous nous marions.

L’AUMÔNIER.
Qu’est-ce que votre mariage ?

OROU.
Le consentement d’habiter une même cabane, et de coucher dans le même lit, tant que nous nous y trouverons bien.

L’AUMÔNIER.
Et lorsque vous vous y trouvez mal ?

OROU.
Nous nous séparons.

L’AUMÔNIER.
Que deviennent vos enfants ?

OROU.
Ô étranger ! ta dernière question achève de me déceler la profonde misère de ton pays. Sache, mon ami, qu’ici la naissance d’un enfant est toujours un bonheur, et sa mort un sujet de regrets et de larmes. Un enfant est un bien précieux, parce qu’il doit devenir un homme ; aussi, en avons-nous un tout autre soin que de nos plantes et de nos animaux. Un enfant qui naît, occasionne la joie domestique et publique : c’est un accroissement de fortune pour la cabane, et de force pour la nation : ce sont des bras et des mains de plus dans Taïti ; nous voyons en lui un agriculteur, un pêcheur, un chasseur, un soldat, un époux, un père. En repassant de la cabane de son mari dans celle de ses parents, une femme emmène avec elle les enfants qu’elle avait apportés en dot : on partage ceux qui sont nés pendant la cohabitation commune ; et l’on compense, autant qu’il est possible, les mâles par les femelles, en sorte qu’il reste à chacun à peu près un nombre égal de filles et de garçons.

L’AUMÔNIER.
Mais les enfants sont longtemps à charge avant que de rendre service.

OROU.
Nous destinons à leur entretien et à la subsistance des vieillards, une sixième partie de tous les fruits du pays ; ce tribut les suit partout. Ainsi tu vois que plus la famille du Taïtien est nombreuse, plus il est riche.

L’AUMÔNIER.
Une sixième partie !

OROU.
Oui ; c’est un moyen sûr d’encourager la population, et d’intéresser au respect de la vieillesse et à la conservation des enfants.

L’AUMÔNIER.
Vos époux se reprennent-ils quelquefois ?

OROU.
Très-souvent ; cependant la durée la plus courte d’un mariage est d’une lune à l’autre.

L’AUMÔNIER.
À moins que la femme ne soit grosse ; alors la cohabitation est au moins de neuf mois ?

OROU.
Tu te trompes ; la paternité, comme le tribut, suit l’enfant partout.

L’AUMÔNIER.
Tu m’as parlé d’enfants qu’une femme apporte en dot à son mari.

OROU.
Assurément. Voilà ma fille aînée qui a trois enfants ; ils marchent ; ils sont sains ; ils sont beaux ; ils promettent d’être forts : lorsqu’il lui prendra fantaisie de se marier, elle les emmènera ; ils sont les siens : son mari les recevra avec joie, et sa femme ne lui en serait que plus agréable, si elle était enceinte d’un quatrième.

L’AUMÔNIER.
De lui ?

OROU.
De lui, ou d’un autre. Plus nos filles ont d’enfants, plus elles sont recherchées ; plus nos garçons sont vigoureux et forts, plus ils sont riches : aussi, autant nous sommes attentifs à préserver les unes des approches de l’homme, les autres du commerce de la femme, avant l’âge de fécondité ; autant nous les exhortons à produire, lorsque les garçons sont pubères et les filles nubiles. Tu ne saurais croire l’importance du service que tu auras rendu à ma fille Thia, si tu lui as fait un enfant. Sa mère ne lui dira plus à chaque lune : Mais, Thia, à quoi penses-tu donc ? Tu ne deviens point grosse ; tu as dix-neuf ans ; tu devrais avoir déjà deux enfants, et tu n’en as point. Quel est celui qui se chargera de toi ? Si tu perds ainsi tes jeunes ans, que feras-tu dans ta vieillesse ? Thia, il faut que tu aies quelque défaut qui éloigne de toi les hommes. Corrige-toi, mon enfant : à ton âge, j’avais été trois fois mère.

L’AUMÔNIER.
Quelles précautions prenez-vous pour garder vos filles et vos garçons adolescents ?

OROU.
C’est l’objet principal de l’éducation domestique et le point le plus important des mœurs publiques. Nos garçons, jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, deux ou trois ans au delà de la puberté, restent couverts d’une longue tunique, et les reins ceints d’une petite chaîne. Avant que d’être nubiles, nos filles n’oseraient sortir sans un voile blanc. Ôter sa chaîne, lever son voile, sont des fautes qui se commettent rarement, parce que nous leur en apprenons de bonne heure les fâcheuses conséquences. Mais au moment où le mâle a pris toute sa force, où les symptômes virils ont de la continuité, et où l’effusion fréquente et la qualité de la liqueur séminale nous rassurent ; au moment où la jeune fille se fane, s’ennuie, est d’une maturité propre à concevoir des désirs, à en inspirer et à les satisfaire avec utilité, le père détache la chaîne à son fils et lui coupe l’ongle du doigt du milieu de la main droite. La mère relève le voile de sa fille. L’un peut solliciter une femme, et en être sollicité ; l’autre, se promener publiquement le visage découvert et la gorge nue, accepter ou refuser les caresses d’un homme. On indique seulement d’avance, au garçon les filles, à la fille les garçons, qu’ils doivent préférer. C’est une grande fête que le jour de l’émancipation d’une fille ou d’un garçon. Si c’est une fille, la veille, les jeunes garçons se rassemblent autour de la cabane, et l’air retentit pendant toute la nuit du chant des voix et du son des instruments. Le jour, elle est conduite par son père et par sa mère dans une enceinte où l’on danse et où l’on fait l’exercice du saut, de la lutte et de la course. On déploie l’homme nu devant elle, sous toutes les faces et dans toutes les attitudes. Si c’est un garçon, ce sont les jeunes filles qui font en sa présence les frais et les honneurs de la fête et exposent à ses regards la femme nue, sans réserve et sans secret. Le reste de la cérémonie s’achève sur un lit de feuilles, comme tu l’as vu à ta descente parmi nous. À la chute du jour, la fille rentre dans la cabane de ses parents, ou passe dans la cabane de celui dont elle a fait choix, et y reste tant qu’elle s’y plaît.
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PartempsPartemps   04 novembre 2020
L’AUMÔNIER.
Ainsi cette fête est ou n’est point un jour de mariage ?

OROU.
Tu l’as dit…

— A. Qu’est-ce que je vois là en marge ?

B. C’est une note, où le bon aumônier dit que les préceptes des parents sur le choix des garçons et des filles étaient pleins de bon sens et d’observations très-fines et très-utiles ; mais qu’il a supprimé ce catéchisme, qui aurait paru à des gens aussi corrompus et aussi superficiels que nous, d’une licence impardonnable ; ajoutant toutefois que ce n’était pas sans regret qu’il avait retranché des détails où l’on aurait vu, premièrement, jusqu’où une nation, qui s’occupe sans cesse d’un objet important, peut être conduite dans ses recherches, sans les secours de la physique et de l’anatomie ; secondement, la différence des idées de la beauté dans une contrée où l’on rapporte les formes au plaisir d’un moment, et chez un peuple où elles sont appréciées d’après une utilité plus constante. Là, pour être belle, on exige un teint éclatant, un grand front, de grands yeux, les traits fins et délicats, une taille légère, une petite bouche, de petites mains, un petit pied… Ici, presque aucun de ces éléments n’entre en calcul. La femme sur laquelle les regards s’attachent et que le désir poursuit, est celle qui promet beaucoup d’enfants (la femme du cardinal d’Ossat), et qui les promet actifs, intelligents, courageux, sains et robustes. Il n’y a presque rien de commun entre la Vénus d’Athènes et celle de Taïti ; l’une est Vénus galante, l’autre est Vénus féconde. Une Taïtienne disait un jour avec mépris à une autre femme du pays : « Tu es belle, mais tu fais de laids enfants ; je suis laide, mais je fais de beaux enfants, et c’est moi que les hommes préfèrent. »

Après cette note de l’aumônier, Orou continue :

OROU.
L’heureux moment pour une jeune fille et pour ses parents, que celui où sa grossesse est constatée ! Elle se lève ; elle accourt ; elle jette ses bras autour du cou de sa mère et de son père ; c’est avec des transports d’une joie mutuelle, qu’elle leur annonce et qu’ils apprennent cet événement. Maman ! mon papa ! embrassez-moi ; je suis grosse ! — Est-il bien vrai ? — Très-vrai. — Et de qui l’êtes-vous ? — Je le suis d’un tel…

L’AUMÔNIER.
Comment peut-elle nommer le père de son enfant ?

OROU.
Pourquoi veux-tu qu’elle l’ignore ? Il en est de la durée de nos amours comme de celle de nos mariages ; elle est au moins d’une lune à la lune suivante.

L’AUMÔNIER.
Et cette règle est bien scrupuleusement observée ?

OROU.
Tu vas en juger. D’abord, l’intervalle de deux lunes n’est pas long ; mais lorsque deux pères ont une prétention bien fondée à la formation d’un enfant, il n’appartient plus à sa mère.

L’AUMÔNIER.
À qui appartient-il donc ?

OROU.
À celui des deux à qui il lui plaît de le donner ; voilà tout son privilège : et un enfant étant par lui-même un objet d’intérêt et de richesse, tu conçois que, parmi nous, les libertines sont rares, et que les jeunes garçons s’en éloignent.

L’AUMÔNIER.
Vous avez donc aussi vos libertines ? J’en suis bien aise.

OROU.
Nous en avons même de plus d’une sorte : mais tu m’écartes de mon sujet. Lorsqu’une de nos filles est grosse, si le père de l’enfant est un jeune homme beau, bien fait, brave, intelligent et laborieux, l’espérance que l’enfant héritera des vertus de son père renouvelle l’allégresse. Notre enfant n’a honte que d’un mauvais choix. Tu dois concevoir quel prix nous attachons à la santé, à la beauté, à la force, à l’industrie, au courage ; tu dois concevoir comment, sans que nous nous en mêlions, les prérogatives du sang doivent s’éterniser parmi nous. Toi qui as parcouru diverses contrées, dis-moi si tu as remarqué dans aucune autant de beaux hommes et autant de belles femmes que dans Taïti ! Regarde-moi : comment me trouves-tu ? Eh bien ! il y a dix mille hommes ici plus grands, aussi robustes ; mais pas un plus brave que moi ; aussi les mères me désignent-elles souvent à leurs filles.

L’AUMÔNIER.
Mais de tous ces enfants que tu peux avoir faits hors de ta cabane, que t’en revient-il ?

OROU.
Le quatrième, mâle ou femelle. Il s’est établi parmi nous une circulation d’hommes, de femmes et d’enfants, ou de bras de tout âge et de toute fonction, qui est bien d’une autre importance que celle de vos denrées qui n’en sont que le produit.

L’AUMÔNIER.
Je le conçois. Qu’est-ce que c’est que ces voiles noirs que j’ai rencontrés quelquefois.

OROU.
Le signe de la stérilité, vice de naissance, ou suite de l’âge avancé. Celle qui quitte ce voile et se mêle avec les hommes, est une libertine, celui qui relève ce voile et s’approche de la femme stérile, est un libertin.

L’AUMÔNIER.
Et ces voiles gris ?

OROU.
Le signe de la maladie périodique. Celle qui quitte ce voile, et se mêle avec les hommes, est une libertine ; celui qui le relève, et s’approche de la femme malade, est un libertin.

L’AUMÔNIER.
Avez-vous des châtiments pour ce libertinage ?

OROU.
Point d’autre que le blâme.

L’AUMÔNIER.
Un père peut-il coucher avec sa fille, une mère avec son fils, un frère avec sa sœur, un mari avec la femme d’un autre ?

OROU.
Pourquoi non ?

L’AUMÔNIER.
Passe pour la fornication ; mais l’inceste, mais l’adultère !

OROU.
Qu’est-ce que tu veux dire avec tes mots, fornication, inceste, adultère ?

L’AUMÔNIER.
Des crimes, des crimes énormes, pour l’un desquels on brûle dans mon pays.

OROU.
Qu’on brûle ou qu’on ne brûle pas dans ton pays, peu m’importe. Mais tu n’accuseras pas les mœurs d’Europe par celles de Taïti, ni par conséquent les mœurs de Taïti par celles de ton pays : il nous faut une règle plus sûre ; et quelle sera cette règle ? En connais-tu une autre que le bien général et l’utilité particulière ? À présent, dis-moi ce que ton crime inceste a de contraire à ces deux fins de nos actions ? Tu te trompes, mon ami, si tu crois qu’une loi une fois publiée, un mot ignominieux inventé, un supplice décerné, tout est dit. Réponds-moi donc, qu’entends-tu par inceste ?

L’AUMÔNIER.
Mais un inceste…

OROU.
Un inceste ?… Y a-t-il longtemps que ton grand ouvrier sans tête, sans mains et sans outils, a fait le monde ?

L’AUMÔNIER.
Non.

OROU.
Fit-il toute l’espèce humaine à la fois ?

L’AUMÔNIER.
Non. Il créa seulement une femme et un homme.

OROU.
Eurent-ils des enfants ?

L’AUMÔNIER.
Assurément.

OROU.
Supposons que ces deux premiers parents n’aient eu que des filles, et que leur mère soit morte la première ; ou qu’ils n’aient eu que des garçons, et que la femme ait perdu son mari.

L’AUMÔNIER.
Tu m’embarrasses ; mais tu as beau dire, l’inceste est un crime abominable, et parlons d’autre chose.

OROU.
Cela te plaît à dire ; je me tais, moi, tant que tu ne m’auras pas dit ce que c’est que le crime abominable inceste.

L’AUMÔNIER.
Eh bien ! je t’accorde que peut-être l’inceste ne blesse en rien la nature ; mais ne suffit-il pas qu’il menace la constitution politique ? Que deviendraient la sûreté d’un chef et la tranquillité d’un Etat, si toute une nation composée de plusieurs millions d’hommes, se trouvait rassemblée autour d’une cinquantaine de pères de famille.

OROU.
Le pis-aller, c’est qu’où il n’y a qu’une grande société, il y en aurait cinquante petites, plus de bonheur et un crime de moins.

L’AUMÔNIER.
Je crois cependant que, même ici, un fils couche rarement avec sa mère.

OROU.
À moins qu’il n’ait beaucoup de respect pour elle, et une tendresse qui lui fasse oublier la disparité d’âge, et préférer une femme de quarante ans à une fille de dix-neuf.

L’AUMÔNIER.
Et le commerce des pères avec leurs filles ?

OROU.
Guère plus fréquent, à moins que la fille ne soit laide et peu recherchée. Si son père l’aime, il s’occupe à lui préparer sa dot en enfants.

L’AUMÔNIER.
Cela me fait imaginer que le sort des femmes que la nature a disgraciées ne doit pas être heureux dans Taïti.

OROU.
Cela me prouve que tu n’as pas une haute opinion de la générosité de nos jeunes gens.

L’AUMÔNIER.
Pour les unions de frères et de sœurs, je ne doute pas qu’elles ne soient très-communes.

OROU.
Et très-approuvées.

L’AUMÔNIER.
À t’entendre, cette passion, qui produit tant de crimes et de maux dans nos contrées, serait ici tout à fait innocente.
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Exposition "Tempêtes et naufrages, de Vernet à Courbet" Musée de la Vie Romantique
Le musée de la Vie romantique invite à découvrir une thématique emblématique et fascinante de la première moitié du XIXe siècle et l'une des plus puissantes sources d'inspiration de l'univers romantique : les tempêtes et les naufrages. La mer, par sa démesure et sa violence, fait écho aux tourments intérieurs des artistes qui s'emparent des motifs de coups de vents, de nuages menaçants, de vagues se brisant sur des récifs, de navires en perdition et de personnages en danger afin de créer de véritables mises en scène sublimes et dramatiques. Ce véritable spectacle des éléments déchaînés dévoile aussi toute une palette de sentiments exacerbés comme la terreur, le courage ou l'admiration devant la force et la beauté de la nature. À travers une sélection d'une soixantaine d'oeuvres – peintures, dessins, estampes, manuscrits – de plus de trente artistes des XVIIIe et XIXe siècles, cette exposition embarque le visiteur dans un récit vivant et illustré de la tempête maritime, depuis le déchaînement des éléments jusqu'aux conséquences souvent dramatiques du naufrage et de la perte avant le retour au calme en mer et sur terre. Grâce à une scénographie immersive, le parcours s'organise en trois parties chrono-thématiques, correspondant aux trois espaces du musée dévolus aux expositions temporaires : Aux sources de la représentation de la tempête – le spectacle de la tempête en pleine mer, au coeur du romantisme – Après la tempête : épaves et naufragés. Au côté de tableaux et dessins de Joseph Vernet, Joseph Mallord William Turner, Théodore Géricault, Théodore Gudin, Eugène Isabey, Eugène Boudin ou Gustave Courbet, résonnent les écrits tempétueux de René Diderot, Henri Bernardin de Saint-Pierre, Alphonse de Lamartine, Victor Hugo et Jules Michelet ainsi que les créations musicales de Ludwig van Beethoven, Franz Liszt ou Richard Wagner. En écho aux oeuvres présentées, une sélection de textes littéraires avec la voix de Guillaume Gallienne de la Comédie-Française et une bande sonore élaborée par la Médiathèque musicale de Paris viennent compléter le parcours. Cette exposition s'accompagne également d'une riche programmation culturelle, d'animations et de dispositifs de médiation comme un voyage olfactif conté, un parcours de visite pour les enfants, des visites guidées et des ateliers thématiques qui inviteront le public du musée de la Vie romantique à explorer cet imaginaire de la tempête à la fois effrayant et sublime.
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