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Jerzy Lisowski (Traducteur)
EAN : 9782070393893
226 pages
Gallimard (30/11/-1)
3.95/5   121 notes
Résumé :
« Encore une remarque, même si elle me fait soupçonner de mégalomanie. Et si La pornographie était une tentative pour renouveler l'érotisme polonais ?... Une tentative pour retrouver un érotisme qui correspondrait davantage à notre sort et à notre histoire récente - faite de viols, d'esclavage, de luttes de chiots -, une descente vers les obscurs confins de la conscience et du corps ? Je suis de plus en plus porté à présenter les thèmes qui me paraissent les plus co... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (12) Voir plus Ajouter une critique
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N'y aurait-il pas des relents de “Chaud-derrière” De Laclos dans ce très étrange roman, au parfum de scandale, de Witold Gombrowicz ?

En effet, l'écrivain polonais semble nous pondre au milieu du XXème siècle un récit libertin façon XVIIIe siècle : le quatuor, avec les deux ingénus, et les deux personnages plus âgés qui se jouent de leur jeunesse et de leur inexpérience et les utilisent avec un certain sadisme (le terme arrive à brûle pour point) comme moyen pour assouvir leurs fins érotiques, perverses presque pasoliniennes. Libre-arbitre pour les maîtres et déterminisme implacable pour les objets de leurs fantasmes.
Néanmoins, de façon très subtile certes, les deux jeunes gens ne font pas le même effet au narrateur et son complice, le jeune homme est plus fascinant pour nos deux compères tordus, sans doute cet attrait est la trace littéraire (et volontaire) de l'homosexualité de Gombrowicz lui-même.

Du reste, cette objectivation des êtres, cette jouissance par procuration et dans la manipulation, ce plaisir dans la dégradation, la destruction des liens amoureux sont inhérents à ce courant libertino-littéraire, c'est toujours la défaite d'Eros sur Thanatos, loin d'une sensualité solaire, égale, heureuse et franche.

Toutefois, comme son nom ne l'indique pas, il n'est absolument pas question d'obscénité dans le roman, rien de plus que que l'émoi causé par la nuque du jeune homme dans les premières pages.

Gombrowicz aime à se mettre en scène comme personnage et narrateur de sa propre histoire, loin pourtant du courant de l'auto-fiction, son désir de “tester” son roman en le vivant de l'intérieur, comme un personnage sera aussi la cause d'un accueil mitigé en Pologne. En effet, les passages relatifs à la Résistance passent mal pour les polonais qui savent que Gombrowicz, le vrai, vivait en ce temps-là en Argentine, bien loin des calamités qui s'abattaient sur ses concitoyens, notion - la citoyenneté - au demeurant très secondaire, voire reniée par l'auteur.

Qu'est ce donc que ce singulier roman, une métaphore du sort de la Pologne, jouet entre les mains des dictateurs russe et des allemand de l'époque ? Ou bien est-ce le roman d'une vieillesse qui se déteste et qui cherche à exister, à fusionner dans la jeunesse, comme deux aimants qui s'attirent (du moins le suppose t-il…) et s'opposent à la fois ?

Toujours est-il que le style de Gombrowicz y est pour beaucoup dans le plaisir de la lecture. L'auteur souhaitait rendre accessible son oeuvre, comme dans un “roman de province”, l'intrigue glisse sans anicroches ni platitude, juste ce qu'il faut d'exigence dans le style pour nous permettre d'appréhender les thèmes très alambiqués du livre.

Gombrowicz s'interroge d'ailleurs sur ses partis pris stylistiques : “ai-je raison de penser que plus la littérature est téméraire et d'un accès difficile, plus elle devrait retourner vers des formes anciennes, faciles, auxquelles les lecteurs se sont habitués ?”

Mille fois oui Witold ! Et vous, qu'en pensez-vous ?
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En Pologne pendant la seconde guerre mondiale, Frédéric et Witold, réunis presque à contre-gré dans la méfiance et le dégoût, vont passer plusieurs semaines ensemble à la campagne chez leur ami Hippolyte, un résistant déserteur. Ils rencontreront également un jeune homme (Karol) et une jeune femme (Hiena) autour desquels se cristalliseront leurs pulsions érotiques ambivalentes. L'imagination qu'ils investissent à constituer ce couple fantasmé mêle la grandeur presque épurée des sentiments aux délires les plus érotiques. La pornographie sert simplement à décrire la résultante suivante : tous les gestes et toutes les conversations apparemment les plus anodins n'ont pas d'autre but que le fantasme de réunion sexuelle. Frédéric et Witold, malgré leur dégoût et leur mutisme réciproque, finiront cependant par nourrir une excitation respective et la mise au plan de leurs petits projets pornographiques leur permettra d'entamer une correspondance effrayante : le média de communication virtuel devient la seule trace d'authenticité et de réalité dans ce jeu de relations. le couple homosexuel des adultes se noue dans l'asservissement du couple des jeunes campagnards, supposés innocents, soupçonnés ponctuellement d'impureté, et l'excitation des adultes croît à mesure que les plus jeunes sont dominés, asservis par leur obéissance aux plans secrètement concoctés par leurs manipulateurs.


Witold Gombrowizc, dans un entretien avec Dominique de Roux, parle ainsi de l'intrigue de la Pornographie :


« Nous, Frédéric et moi, deux messieurs d'un certain âge, nous apercevons un jeune couple, une fille et un garçon, qui semblent être faits l'un pour l'autre, soudés l'un à l'autre par un sex-appeal réciproque qui saute aux yeux. Mais eux, c'est comme s'ils ne s'en apercevaient pas, cela se noie pour ainsi dire dans leur juvénile inaptitude à l'accomplissement (la maladresse propre à leur âge).
Nous, les vieux, cela nous excite, nous voudrions que le charme prît corps. Et, avec précaution, en sauvant les apparences, nous nous mettons à les aider. Mais nos efforts n'aboutissent à rien. »


Et dans son journal, il écrivait : « le « physique » m'était nécessaire, indispensable même, comme contrepoids à la métaphysique. D'ailleurs la métaphysique appelle la chair. Je ne crois pas en une philosophie non érotique. Je ne fais pas confiance à la pensée quand elle se délivre du sexe. »


Et pourtant, le paradoxe de la Pornographie c'est de ne présenter, justement, aucune allusion directe au sexe. S'il n'avait été question que de cela, peut-être le livre se serait-il appelé l'Erotique. Mais ici, ce qui met mal à l'aise et ce qui excite, c'est la manipulation, la domination, l'humiliation et la récupération du sexe pour masquer le dégoût que la vie semble parfois éprouver pour certains individus. Et même comme cela, le verbe reste simple, jamais cru ni explicite. le lecteur lui-même est obligé de devenir complice pour prendre conscience du caractère pornographique de ce jeu à quatre. Witold Gombrowicz ne réfléchit pas au dilemme classique sur la dualité entre l'âme et le corps. Il sait qu'il y a des cerveaux, et qu'il y a des corps. Frédéric et Wttold sont les vieux cerveaux qui essaient de se connecter aux jeunes corps de Karol et d'Henia pour produire l'érection.


« Et, comme si la mesure n'était pas encore comble, cette idée délirante, sortie tout droit de l'asile de fous, dégénérée et sauvage, cette idée répugnante d'intellectuel, exhala, comme un buisson en fleurs, une odeur entêtante, divine, oui, à la vérité elle était sublime ! »


Une lecture politique de ce roman pourrait également nous amener à considérer la pornographie comme traduction des sordides petits intérêts personnels, ceux-ci qui s'échelonnent jusqu'au paroxysme à cause de la décadence mégalomaniaque de quelques-uns qui ont injustement reçu le pouvoir, ainsi que nous le laisse à penser ce petit message griffonné par Frédéric à Wttold : « Il faut collaborer à l'action clandestine de Hippo. Sans révéler que notre action clandestine vise un autre but. Faites comme si vous étiez plongé jusqu'au cou dans la lutte nationale, dans l'action de l'A.K., dans le dilemme Pologne-Allemagne, comme s'il ne s'agissait que de cela…quand en fait il ne s'agit que de faire en sorte que : HENIA AVEC KAROL ». Pensée pornographique ultime : rien d'autre n'est vrai que la pornographie. On s'en délecte avec dégoût.
Lien : http://colimasson.blogspot.f..
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Witold Gombrowicz fait partie de ces auteurs Galonnés que la plupart d'entre nous connaît de nom sans avoir véritablement approché sa littérature. Avec Faulkner, Dostoïevski, Cioran, Musil, il fait partie de ces monuments de la littérature qui font référence mais que nous hésitons à lire parce que justement, la référence fait peur. Il y a une connotation « Classique », un à priori lié certainement parfois au manque de confiance qui nous habite, mais aussi un aspect « sacré » dont nous avons beaucoup de mal à nous emparer.

Witold Gombrowicz a inspiré bon nombre d'auteurs bien connus, et parmi eux, Milan Kundera. Ce dernier citait bien volontiers et pêle-mêle Tandis que j'agonise, de Faulkner, Ferdydurke de Gombrowicz et L'homme sans qualités de Musil comme ses trois ouvrages fondateurs. Tout un programme à priori apparenté à l'Ulysse de Joyce, La recherche de Proust… J'ai pour ma part tenté un jour de lire celui de Joyce, j'ai cru que j'allais m'évanouir tellement mon cerveau avait de mal à établir des connections entre ce que je lisais et ce que cela signifiait. Hum. Je n'étais peut-être pas dans de bonnes conditions. Proust, pour le moment, je n'ai lu que le premier tome. Les autres m'attendent… mais ils ne sont pas perdus, ils ne sont jamais loin de moi. Lol.

Revenons à ce cher Witold. Je viens d'achever la lecture de la pornographie. Un collègue assez porté sur les allusions sexuelles me faisait remarquer, en lisant le titre de l'ouvrage, que je n'avais pas une tête à lire des cochonneries. Pfff… Mais il ne s'agit pas d'un ouvrage pornographique !!! ou…. Ou alors il s'agit d'une pornographie autrement plus intellectuelle que ces vilains jeux de quilles que nous téléchargeons par erreur lorsque nous recherchons le bon vieux Blanche neige de Walt Disney.

Witold Gombrowicz est né en 1904 en Pologne. Il était donc Polonais, mais aimait bien notre pays, où il est mort (à Nice) en 1969. Hum. Il publie en France Mémoires du temps de l'immaturité et Ferdydurke. La pornographie est publié en 1960. Gombrowicz s'intéresse à la Philosophie (L'existentialisme), les rapports entre les personnes (qu'il développe et étudie dans ses oeuvres) et cultive l'anti-nationalisme. Hum. Mais parlons du roman :

Witold, le personnage (l'auteur joue ici son rôle) fait la connaissance de Frédéric. Ensemble, ils vont faire la connaissance de deux jeunes gens : la fille d'un ami, Hénia, qui est déjà promise à un avocat mature, Albert. Puis il y a l'aide du père d'Hénia, Karol. Ces deux jeunes gens sont environ du même âge, et dès que Frédéric et Witold les rencontrent (précisons que Witold et Frédéric, deux hommes d'âge mûr, ne se connaissent pas plus que ça), ils éveillent chez leurs ainés un curieux désir : celui de les voir s'accoupler. Bon. Expliquons.

Nous avons deux nuques aussi juvéniles et lisses l'une que l'autre. Deux jeunes gens, auxquelles elles appartiennent, qui sont aussi espiègles l'un que l'autre. Et à côté, nous avons deux pervers intellectuels qui s'ennuient visiblement et sont habités par la même obsession. Les deux jeunes gens finissent par se rendre compte de l'excitation des deux matures (le sont-ils vraiment, matures, ces deux-la ?) et entrent dans le jeu : ainsi, ils flirtent volontiers avec eux en se prêtant à des mises en scène somme toute très chastes (écraser un ver de terre unique en même temps, avec leurs deux pieds réunis sur le ver de terre…, se vautrer dans l'herbe, sans se toucher, mais en prenant soin de dénuder chacun une jambe…), des mises en scène donc auxquelles les deux hommes assistent mi-voyeurs, mi-falsificateurs.

Mais ces quatre personnages ne sont pas seuls, et bientôt, ils vont se retrouver dans un théâtre plus… sanglant, bien malgré eux au départ. Cependant, Frédéric est là pour veiller à la maîtrise de l'oeuvre !

L'écriture de Gombrowicz rappelle le burlesque de Diderot, dans Jacques le Fataliste, l'absurde de Kafka, et la précision des auteurs du XIXème siècle. Witold (le narrateur) semble aussi perdu que K dans le procès. Frédéric est aussi hilarant que le Jacques de Diderot. Certaines scènes familiales sont dignes d'un Balzac.

Enfin, si vous vous attendez à lire un livre ennuyeux, trop intello, difficile à lire : vous vous trompez. Il se lit remarquablement vite et bien. L'auteur offre une aisance de lecture parfaite étant donné les relations plutôt… complexes qui sont établies entre les personnages. Ma scène préférée ?....

… celle du ver de terre bien sûr !


Lien : http://lethee.over-blog.com/..
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La précédente critique par Lethee est très bien écrite, argumentée et enrichissante ( pour qui veut commencer à lire Gombrowicz ).
Pour ma part, j'aimerais axer ma critique davantage sur " La Pornographie ".

Gombrowicz traite souvent les problèmes existentiels de façon légère mais c'est par pure provocation, donc souvent mal compris.
Le titre peut, déjà en lui-même, être mal interprété. Or, l'essence du roman est simplement qu'un fou, dans le désordre de la dernière guerre mondiale, pousse des êtres pieux et raisonnables à se livrer à tous leurs instincts.

L'érotisme est au centre de cette oeuvre, un érotisme parent de celui de Georges Bataille : introduire le sacré dans les débordements charnels !

Ce livre traite deux thèmes chers à Gombrowicz : la forme comme seule réalité de notre existence et l'immaturité ( qui crée un climat de désordre, de cruauté, et de mesquinerie entre les hommes... )

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Un ouvrage très dérangeant. Je ne m'y suis jamais senti à l'aise et paradoxalement j'ai pris plaisir à le lire.
Récit très riche, qu'on pourrait rapprocher d'une sorte de roman philosophique existentialiste car le nerf du récit est le tourment du personnage principal. Un tourment dans sa compréhension du monde, souvent décalée, mais également dans la méconnaissance de la place qu'il doit ou devrait occuper.
Il existe un deuxième pan dans le récit (en fait il en existe plusieurs mais je dégage les deux qui m'ont principalement intéressés), qui est une sorte d'expérience esthétique de l'amour, ou de l'eros pour être précis, qui prend place dans le jeu malsain des deux protagonistes principaux à manipuler deux personnes afin qu'elles tombent amoureuses. Il y a donc une expérimentation esthétique dans le jeu de séduction, de manipulation du sentiment, et aussi un dilemme morale qui s'expose dans le rôle que tiennent chacun et dans le sens même de la manipulation.
Je conçois que cela paraisse confus mais c'est un livre dont la critique est peu aisée.
Le style est très agréable mais indéfinissable, j'avais l'impression qu'un ami me racontait une histoire qu'il aurait lui-même vécue. Peut être que l'implication que met Gombrowicz, la projection de sa personne dans sa narration y est pour quelque chose. Je n'ai pas su dire pourquoi j'avais moins aimé la deuxième partie de l'oeuvre même après relecture, peut être un sentiment de confusion.

Objectivement, c'est une très belle oeuvre qui possède toutes les qualités qu'on peut attendre d'un bon roman. Il faut juste aimer soutenir un malaise persistant. Moi j'ai aimé.
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Citations et extraits (40) Voir plus Ajouter une citation
Tout cela ne dura que quelques secondes. Il ne se passa rien d’ailleurs : nous nous tenions tous quatre comme figés. Frédéric dit, en désignant du doigt à Karol le pantalon un peu trop long du garçon, qui traînait par terre :
― Dites donc, il faudrait retrousser les jambes.
― C’est vrai, dit Karol.
Il se pencha. Frédéric dit :
― Une seconde.
Visiblement, ce qu’il avait à dire ne venait pas tout seul. Il se détourna un peu pour ne pas leur faire face et regardant droit devant lui, d’une voix enrouée mais distincte, dit :
― Non, attendez. Elle peut le faire, elle.
Il répéta :
― Elle peut le faire, elle.
L’impudeur de cette exigence - c’était comme de pénétrer en eux par effraction - recelait l’aveu : c’est cette excitation que j’attends de vous, faites-le, c’est ce que je veux, ce que je désire... Il les introduisait ainsi dans la dimension de notre désir, du désir que nous avions d’eux, l’espace d’une seconde leur silence en frémit. Ce qui suivit fut à ce point simple et facile, oui, « facile » que la tête m’en tourna, comme si un abîme s’ouvrait brusquement sous mes pas. Elle ne dit rien. Mais, s’étant penchée jusqu’à terre, elle releva les jambes du pantalon. Lui n’avait même pas bougé ; le silence de leurs corps était absolu.
Me frappa soudain avec une force angoissée la nudité étrange de cette cour de ferme, avec les timons des charrettes à ridelles pointant vers le ciel, l’abreuvoir fendu, la grange récemment couverte de chaume frais, tache claire sur le fond brunâtre du sol battu et du bois entassé.
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« Il priait » aux yeux des autres et à ses yeux mêmes, mais sa prière n’était qu’un paravent destiné à cacher l’immensité de sa non-prière… c’était donc un acte d’expulsion, un acte « excentrique » qui nous projetait au-dehors de cette église dans l’espace infini de la non-foi absolue, un acte négatif, l’acte même de la négation.
[…]
A vrai dire c’était comme si une main avait retiré à cette messe sa substance et son contenu –et le prêtre continuait de se démener, de s’agenouiller, de passer d’un côté de l’autel à l’autre, et les enfants de chœur faisaient sonner leurs clochettes, et des volutes de fumée montaient de l’encensoir, mais tout le contenu s’en échappait comme le gaz d’un ballon crevé, et la messe devint toute flasque dans sa terrible impuissance… pendante… incapable de procréer ! Et cette privation de contenu était un meurtre perpétré en marge, en dehors de nous, en dehors de la messe, par le moyen d’un commentaire muet mais meurtrier d’une personne de l’assistance.
[…]
Le processus qui se déroulait devant mes yeux dénudait la réalité in crudo… il commençait par anéantir le salut et de ce fait rien ne pouvait plus sauver toutes ces gueules d’abrutis, nauséabondes, dépouillées maintenant de tout style et offertes toutes crues, comme de bas morceaux de viande à l’étal d’une boucherie. Ce n’était plus « le peuple », ce n’étaient plus « les paysans » ni même « des hommes », c’étaient des créatures telles quelles… telles quelles… et leur saleté naturelle s’était vue subitement amputée de la grâce. Mais à l’anarchie de cette foule fauve aux milles têtes correspondait, non moins arrogante, l’impudeur de nos propres visages qui cessèrent d’être « intelligents », ou « cultivés », ou « délicats » et devinrent comme des caricatures privées de leur modèle, soudain telles qu’en elles-mêmes et nues comme des postérieurs ! Et ces deux explosions de difformité, la seigneuriale et la paysanne, se rejoignaient dans le geste du prêtre qui célébrait…. Quoi ? Rien… Ce n’est pas tout cependant.
L’église n’était plus une église. L’espace y avait fait irruption, mais un espace cosmique déjà et noir, et cela ne se passait même plus sur terre, ou plutôt la terre se transforma en une planète suspendue dans le vide de l’univers, le cosmos fit sentir sa présence toute proche, nous étions en plein dedans. Au point que la lumière vacillante des cierges et même la lumière du jour, qui nous parvenait à travers les vitraux, devinrent noires comme de l’encre. Nous n’étions donc plus à l’église, ni dans ce village, ni sur la terre, mais –conformément à la réalité, oui, conformément à la vérité –quelque part dans le cosmos, suspendus avec nos cierges et notre lumière, et c’est là-bas, dans l’espace infini, que nous manigancions ces choses étranges avec nous et entre nous, semblables à des singes qui grimaceraient dans le vide.
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La cocasserie sinistre de la situation était due surtout au fait que nous étions comme un couple d’amants déçus dans leurs espoirs et repoussés par un autre couple d’amants ; notre embrasement, notre exaltation suprême nous n’avions pas de quoi les assouvir et ils circulaient maintenant entre nous, de l’un à l’autre… il ne nous restait rien ni personne hors nous-mêmes, et, en dépit de notre répugnance, il nous fallait bien être ensemble dans cette sensualité que nous avions déchaînée et qui nous transportait.
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Frédéric dis-je, voûté, chétif, incurvé, en binocles, la bouche nerveuse agitée de tics, les mains dans les poches –le type même de l’intellectuel à la campagne… Cependant, dans ce contraste, le paysage n’était plus victorieux, les arbres perdaient de leur assurance, le ciel semblait mitigé, la vache n’offrait plus la résistance prévue, la toute-éternité de la campagne semblait maintenant troublée, incertaine, entamée… et Frédéric, oui, Frédéric, paraissait maintenant plus réel que l’herbe. Plus réel ? Pensée fatigante, inquiétante, sale pour tout dire, un peu hystérique aussi, et même provocante, envahissante, destructrice… et je me demandais d’où elle me venait, cette pensée, de Frédéric, ou bien de la guerre, de la révolution, de l’occupation… ou de l’un et de l’autre, des deux ?
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Non, vraiment, c'était insupportable ! Rien, rien de rien ! Rien que ma pornographie pour se repaître d’eux ? Et ma fureur provoquée par cette imbécillité innommable - ce petit morveux qui ne comprend rien, cette oie idiote - car je ne trouvais pas d'autre explication que l'imbécillité pour qu'il n'y eût rien, rien, vraiment rien entre eux ! ... Ah s'ils avaient eu deux ou trois années de plus ! Mais Karol était assis dans son coin, avec sa lanterne, avec ses pieds et ses mains de gamin, et n'avait rien d'autre à faire que de réparer sa lanterne, tout occupé à son travail, serrant les vis - et tant pis si l'air autour frissonner de désir, d'adoration, tant pis si le plus grand bonheur se cachait dans ce Dieu adolescent !... lui, il serrait les vis. Et Hénia, sommeillant à table, les bras ennuyés... Rien ! Ce n'était pas croyable !
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Vidéo de Witold Gombrowicz
Witold Gombrowicz : Entretiens avec Gilbert Maurice Duprez (1967 / France Culture). Diffusion sur France Culture du 14 au 20 janvier 1970. Photographie : L'écrivain polonais Witold Gombrowicz (1904-1969), portrait daté de 1967. - Sophie Bassouls/Sygma/Sygma via Getty Images. Ces entretiens avec le grand écrivain polonais, disparu en 1969, ont été enregistrés en 1967 et diffusés pour la première fois du 14 au 20 janvier 1970. Witold Gombrowicz a enregistré cette série d'entretiens avec Gilbert Maurice Duprez en juin 1967 alors qu'il venait de se voir décerner le prix international de littérature "Formentor". Plutôt que d'y voir une tentative d'exégèse de son œuvre par lui-même, il faut plutôt considérer ces entretiens comme une suite d'esquisses en vue d'un autoportrait que l'on pourrait intituler : Witold Gombrowicz par Witold Gombrowicz. L'écrivain polonais est mort en 1969 des suites d'une grave affection cardiaque. Gombrowicz n’a jamais pu jouir pleinement du succès de son œuvre, notamment à l’étranger. C’est en France, grâce notamment au vif succès des représentations du "Mariage" au théâtre Récamier en 1964 et de "Yvonne Princesse de Bourgogne" au théâtre de France en 1965, que son œuvre trouve l’un des retentissements les plus rapides. Polonais mais antipatriote visant une forme d’universalité humaine, il était important pour Gombrowicz que son œuvre dépasse les frontières de son pays. Witold Gombrowicz : « Mon histoire est celle-ci : j'ai quitté la Pologne en 1939, après j'ai passé vingt-trois ans en Argentine, puis après une année à Berlin je me suis établi ici, à Vence, à cause de ma santé qui n'est pas très bonne. Exilé ? Oui, premièrement je suis un exilé politique à cause du régime communiste en Pologne, mais aussi dans un sens spirituel. C'est-à-dire que je veux être un écrivain universel et dépasser ma situation particulière de Polonais, même je ne voudrais pas être un écrivain européen. Ma philosophie est de dépasser la nation. Je suis dans un certain sens un antipatriote. » Grâce à ces entretiens, enregistrés en juin 1967, soit un an et demi avant sa mort, on découvre un Gombrowicz certes fatigué, à la voix enrouée, mais toujours plein de la vivacité intellectuelle et de cette lucidité presque déconcertante qui irrigue son œuvre. Posant un regard critique sur la société et notre façon d’être au monde, on y découvre un Gombrowicz qui exècre beaucoup de ses contemporains et la littérature moderne en général, déclarant la guerre à Joyce ou au nouveau roman, dont la forme trop complexe brouille toute possibilité d’une vraie expérience de lecture. Ces enregistrements sont des ressources rares et précieuses qui permettent aux auditeurs et auditrices d’entrevoir les mouvements intimes de l’un des esprits les plus excentriques et fascinants de la littérature européenne du XXe siècle.
Source : France Culture
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