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EAN : 9782757892756
408 pages
Points (14/01/2022)
2.9/5   46 notes
Résumé :
Milos vit sa jeunesse, ses études de paléontologie et ses amours à Antibes, sous l’emprise de deux peintres mythiques, Pablo Picasso et Nicolas de Staël, réunis au musée Picasso, dans le château érigé face à la Méditerranée.

Picasso a connu à Antibes des moments paradisiaques avec la jeune Françoise Gilot, alors que Nicolas de Staël se suicidera en sautant de la terrasse de son atelier, à deux pas du musée. Ces deux destins opposés – la tragédie préco... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (36) Voir plus Ajouter une critique
2,9

sur 46 notes

Fandol
  31 décembre 2020
Ça foisonne, ça pullule, ça déborde… Patrick Grainville que je lis pour la première fois, s'est déchaîné, réalisant une peu ordinaire avalanche littéraire avec Les yeux de Milos.
En fait, si Milos s'exprime beaucoup en étant le porte-parole de l'auteur, c'est la peinture la vedette du roman et avant tout, Pablo Picasso.
Les yeux de Milos sont d'un bleu si profond, si unique que le pauvre garçon est obligé de les cacher derrière des lunettes noires car, en plus, le soleil le fait beaucoup souffrir. Zoé, sa toute première amoureuse, n'a pas eu d'autre idée que de lui jeter une poignée de sable au visage, déclenchant d'atroces douleurs. Suite à cette agression, le garçon doit changer d'école, à Antibes où il habite, et c'est Marine, sa nouvelle petite amoureuse qui entre dans sa vie.
À ce moment précis du récit, je crois être lancé dans une histoire familiale. Mais c'est alors que la peinture et les peintres entrent en scène. L'auteur commence à parler du musée Picasso d'Antibes puis de Nicolas de Staël qui s'est suicidé, dans cette même ville, en se jetant du haut d'une terrasse surplombant la mer, le 16 mars 1955. Il avait 41 ans.
Ces deux grands artistes sont alors les deux stars du roman avec, quand même, un net avantage à celui qui a vu le jour à Málaga, en 1881. Bien sûr, il y a l'abbé Breuil en « vedette anglaise », ce passionné de préhistoire qui inspire beaucoup Milos travaillant au Musée de l'Homme à Paris puis effectuant des recherches ou visitant des lieux préhistoriques mythiques un peu partout dans le monde.
Enfin, l'amour et le sexe sont omniprésents avec des scènes souvent torrides, Patrick Grainville démontrant un talent certain pour exciter son lecteur. Hélas, avec les femmes de la vie de Milos, le drame est toujours imminent après des mois de fol amour.
Imbriquez tout cela avec les femmes de Picasso que je renonce à citer et vous obtenez un récit souvent lassant fait de beaucoup de répétitions, de redites. L'histoire de Milos devient vite accessoire même si l'auteur sait la relancer habilement de temps à autre.
Le tableau de la jaquette – portrait de Marie-Thérèse Walter, 1937, Musée Picasso à Paris – mis à part, j'ai été souvent frustré de ne pas avoir à portée de main le catalogue des oeuvres évoquées, parfois disséquées. Qu'elles soient de Pablo Picasso, de Nicolas de Staël ou d'un autre – beaucoup d'artistes sont cités - les oeuvres d'art déferlent et donnent envie de les voir ou de les revoir.
Au style soyeux, précieux parfois, des première pages, a succédé une écriture percutante, très crue, nommant les organes sexuels par leur nom – vulve arrive largement en tête devant couilles et trou du cul… -, suivant l'oeuvre de celui qui s'éteignit à Mougins en 1973, à 91 ans. de plus, les mises au point politiques ou sociétales de l'auteur sont toujours bien senties.
Si Les yeux de Milos n'est pas une biographie de Picasso, le roman s'en rapproche beaucoup. L'auteur termine d'ailleurs par un rêve extraordinaire conté par Milos. Il retrace un enterrement fantastique du plus grand artiste du XXe siècle, une fresque formidable, pleine de surprises et de scènes surréalistes vraiment réussies.
Avec Les yeux de Milos, Patrick Grainville a réussi un grand roman mais, à mon avis, il a voulu plaquer trop de choses, mettre en scène beaucoup trop de personnages et de lieux divers. C'est à la fois la richesse et le trop-plein du roman. Si, tout ce qu'il apporte dans son récit vise un même but, cela a embrouillé ma lecture, la rendant parfois pénible, ce que je regrette, tant le talent d'écriture de l'auteur est certain. En tout cas, je remercie Babelio et les éditions du Seuil pour cette belle découverte.

Lien : http://notre-jardin-des-livr..
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ODP31
  20 janvier 2021
Pensum coquin.
Mes paupières sont lourdes, oscillent et cillent entre hypnose et gros roupillon. C'est beau la mer à travers les yeux d'artistes, la méditerranée attirent autant les peintres que les retraités, mais à la longue, comme dit Benabar, cela doit quand même être un peu chiant d'être une mouette.
Deux semaines pour venir à bout de ce roman de Patrick Grainville. L'impression que ma montre retardait après chaque page. J'avais déjà failli sauter de la « Falaise des fous », son précédent livre. Amères impressions. Et bien la transhumance de l'académicien sur la côte d'azur m'a valu une bonne insolation. Pas de bronzette sur la serviette. Musée le matin, expo le midi et sites archéologiques le soir. A l'ombre du guide vert.
Pour autant, Patrick Grainville prouve encore dans ce roman qu'il reste un incroyable écrivain de scènes de sexe. Il métaphorise bien la chose. Si l'époque est au minimalisme, à la phrase stringuée, notre académicien très vert verse toujours dans l'opulence charnelle, pas d'économie d'énergie ou de mots. Ces passages, nombreux, ont le mérite de tirer le lecteur que je suis de sa somnolence face à tant d'érudition.
Obsédé aussi d'art, chaque phrase savante de Patrick Grainville interroge la création artistique à travers les destins opposés du Minotaure Picasso et du romantique suicidaire Nicolas de Staël, les deux commandeurs de cette oeuvre exigeante. La fureur de peindre réunit les deux artistes mais pendant que l'un capte la lumière, l'autre la reflète.
Le récit suit Milos, prénom d'héros mythologique ou de guide sur une ile grecque, et ses amours contrariés. le jeune homme est un Apollon insatisfait chronique, apprenti paléontologue qui cache sous ses lunettes de soleil des yeux d'un bleu absolu qui charment et terrorisent toutes les femmes. Les bras m'en tombent, pourrait commenter les Vénus de Milos, prénommées ici Marine, Samantha ou Vivie. Overdose d'états d'âmes qui ont saboté mon plaisir de lecture, Caliméro agaçant qui ne choisit jamais son camp, slalomant entre l'ombre et la lumière, la vie et la mort, l'euphorie et le désespoir. Toujours à se plaindre, à geindre entre deux gémissements érotiques qui le maintiennent à la vie.
Milos vit à Antibes et raconte le Château Grimaldi, bâti sur l'ancienne acropole de la Ville grecque d'Antipolis devenu le musée Picasso. C'est l'occasion de remonter le temps, de suivre le destin de Pablo P, génie narcissique qui vampirisa les femmes de sa vie et de ressentir l'insatisfaction chronique de Nicolas de Stael, cet écorché vif qui fit le grand saut sur les remparts de la ville. Grainville décrit les oeuvres majeures des deux peintres comme les poètes racontent les rêves. C'est plus charnel que figuratif.
Milos suit ensuite les traces de l'abbé Breuil, le prêtre préhistorien, Champollion de la grotte de Lascaux, jusqu'en Namibie, fasciné par l'art pariétal et nos ancêtres les tagueurs de grottes. Sauvageons.
Il séjourne aussi à Paris et à Londres, pour fuir ses chagrins d'amour et pour se perdre dans les plus grands musées.
Roman au style baroque sauvé par ses siestes crapuleuses mais au propos trop répétitif à mes yeux, moins bleus que ceux de Milos mais devenus vitreux par ennui. Merci quand même à Babelio pour cette masse critique car je sors de cette lecture avec une meilleure compréhension de certaines oeuvres majeures, de « Guernica » à « la Pisseuse », « des Footballeurs » au « Concert ».
Habité, Je me sens capable de repeindre... la girafe.
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berni_29
  30 décembre 2020
C'est un portrait de Marie-Thérèse Walter peinte en 1937 par Picasso qui orne la première de couverture de ce dernier roman de Patrick Grainville.
Les yeux de Milos est ma première incursion dans l'univers de cet écrivain.
Aux premières pages inondées du soleil de la Méditerranée, j'ai découvert ce personnage de Milos qui grandit dans une sorte d'enfance baignée dans l'art.
Nous sommes à Antibes. Milos grandit, devient un jeune homme, étudie la paléontologie. Milos a cette particularité de posséder un regard envoûtant, d'un bleu mystérieux, quasi surnaturel, qu'il cache derrière des lunettes épaisses.
Bleu lumineux, bleu excessif, bleu perdu qui résonne avec le bleu de la mer, le bleu du ciel au-dessus de la Méditerranée.
Découvrant les gestes d'amour, et les sentiments peut-être, tour à tour par son amie Marine et son amante Samantha, Milos entrevoit à travers l'érotisme que suscitent ces deux rencontres, un chemin d'apprentissage non seulement pour mieux comprendre l'art, mais creusant un peu plus loin vers l'origine de l'Homme, puisque tel est le sujet qu'étudie Milos, et peut-être plus largement en quête du mystère de l'être.
C'est Samantha qui va l'initier à la découverte de Picasso, elle écrit un essai sur l'artiste. Derrière le génie du grand artiste, elle soulève devant les yeux bleus de Milos le rideau scintillant et montre un spectacle bien moins reluisant : un "nabot grotesque", un sorcier, un ogre, un chaman, un Minotaure, un tueur en série...
Le lieu, Antibes, mais aussi la rencontre avec Samantha, femme expérimentée en amour, érudite en art, sont l'occasion pour Milos de rendre visite aux deux peintres fantômes que sont Pablo Picasso et Nicolas de Staël, visiter aussi d'autres territoires plus intimes... Deux peintres, deux artistes antithétiques, qui n'ont rien en commun sauf ce lieu géographique qui les unit un moment donné et désormais un autre lieu, un musée,- tiens donc dénommé Musée Picasso, dans le château érigé face à la Méditerranée, qui expose notamment le Concert, dernière oeuvre inachevée de Nicolas de Staël et La Joie de vivre de Picasso.
Ce roman initiatique réhabilite la mémoire de Nicolas de Staël ; Milos et son amie Marine vont sur ses traces, cherchent à entendre les démons intérieurs qui l'ont dévoré, rencontrent celui qui l'a vu peut-être pour la dernière fois...
L'écriture de Patrick Grainville est flamboyante, elle est solaire, charnelle, exigeante aussi ; elle affolera sans doute les âmes les plus chastes, mais éveillera la curiosité et le désir d'autres lecteurs, le désir d'en savoir plus...
Cela dit, le sexe écrit de cette manière si échevelée, si follement incandescente, rend toutes images vaines...
Les pages promènent l'idée de l'amour et de la mort tout au long du récit dans une quête, à force de chercher, qui s'avère ressembler à la recherche du sens même de la vie...
À ce moment-là, Picasso vivait à Antibes des moments paradisiaques avec la jeune Françoise Gilot, alors que Nicolas de Staël, esseulé, ne parvenait pas à achever son ultime oeuvre, le Concert , en proie au doute, enjambant son corps par-dessus le vide depuis la terrasse de son atelier. Ces deux destins opposés – la tragédie précoce d'un côté, la longévité triomphante de l'autre – obsèdent Milos. Il veut comprendre. Il met brusquement sa vie et,- notamment sa vie amoureuse, sous l'emprise de ces deux artistes mythiques. Tout le récit, tissé de chassés-croisés, se tient à cette recherche, comme une quête parfois douloureuse, dont certains n'en reviendront pas indemnes...
Au premier abord, on pourrait croire que les personnages principaux s'appellent Milos, Myriam, Loïc, Zoé, Marine, Samantha, Jeanne ou Vivie... Et puis brusquement, d'autres personnages surgissent comme des fantômes, faisant revenir l'été 1937 à la Garoupe, tout près de là, tout près de sa maison de Mougins. Alors d'autres noms viennent : Dora Maar, Nusch la femme de Paul Éluard, Ady Finelin, Man Ray qui les photographie dans des poses lascives et libertines, les saisissant dans cet amour libre...
D'autres femmes peuplent ce livre : Marie-Thérèse Walter, Françoise Gilot, Geneviève Laporte, Jacqueline Roque, icônes brûlées au soleil du dieu artiste et vampire... J'en oublie forcément.
C'est un livre envahi de fantômes. Des fantômes féminins au destin tragique pour certaines... Pas une ne semble en avoir réchappé, même celles encore vivantes... Il semble qu'elles aient fait comme Nicolas de Staël, enjamber un parapet pour se perdre dans le vide, tandis qu'un "nabot grotesque", adorateur de soleil, de sexe et de corridas, qui leur avait fait croire au rêve et à la gloire, et peut-être même à l'amour tant qu'à faire, "mufle à faire peur", continuait de barbouiller dans son antre de manière frénétique.
Même Samantha se laisse doucement prendre dans la nasse du génie cannibale... "Je suis le Minotaure d'un été de bonheur, l'été de Guernica".
Été 1937 à la Garoupe, ce fut l'été qui suivit Guernica. On assimile à tort la dimension sacrée de ce tableau au personnage de Pablo Picasso. Oui c'est bien Picasso qui a peint ce tableau entré dans la postérité. Mais Picasso était loin d'être un humanitaire, il n'avait rien d'un militant, ni d'un partisan. Encore moins d'un rebelle. Il ne pensait pas. Il peignait de manière convulsive. Il baisait. Il vivait dans la joie. Il prenait le soleil. Il ne pensait qu'à lui. Malgré ses accointances avec le régime nazi, tandis que ses proches le priaient d'intervenir, il ne fit rien pour sauver son ami le poète quimpérois Max Jacob qui mourut à Drancy dans d'horribles souffrances, se contentant d'ironiser, en lançant cette blague que "Max était un malin, qu'il filerait à travers les barreaux"...
Le texte de Patrick Grainville est érudit. Il est nourri de sources historiques très riches et d'anecdotes foisonnantes. Il remet en abyme au travers des yeux de Milos les deux fantômes d'un lieu, aux destins contraires.
C'est le regard de Milos qui se voile et se dévoile à travers ses yeux particuliers, de manière hallucinante. S'aveugle aussi à la lumière du désir, posant ses yeux sur la courbe des femmes qu'il étreint, sur des Vénus impudiques et rieuses, sur le ciel de Méditerranée ou de Deauville dont la lumière est aussi éblouissante, mais d'un éclat différent...
Le regard de Milos, c'est un regard hors du commun, qui suscite tour à tour amours et inimitiés. Dans cette quête effrénée, Milos a l'impression de perdre ses amours, les unes après les autres...
J'ai aimé les pérégrinations de Milos et de Marine pour suivre et découvrir en Namibie les traces de l'abbé Breuil, surnommé le « pape de la Préhistoire ». Ce fut pour moi ici une magnifique découverte.
Ce roman est l'aventure d'un regard...
Au bord de la nuit, ce texte m'a bousculé dans ses folles et riches digressions, tandis que certains personnages sombrent dans l'obscurité.
Au printemps 1955, à Antibes, Nicolas de Staël s'est suicidé, précisément un seize mars, tandis qu'à quelques lieux de là, Pablo Picasso peignait sans doute ce jour-là dans une joie totalement débridée, insouciante, avachi dans son art et sa personne.
Au final, je me suis attaché aux personnages qui émergent du second plan, fantômes d'un passé encore récent : Dora Maar, Marie-Thérèse Walter, Françoise Gilot, Jacqueline Roque...
Les yeux de Milos m'ont fait entrevoir l'insondable de l'art, Éros et Thanatos, tenter de comprendre ce qui ne peut être compris, le mystère du génie, "l'injustice fabuleuse"...
Je remercie Babelio à l'occasion de son opération Masse Critique ainsi que les éditions du Seuil, pour m'avoir permis ces rencontres multiples.
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fanfanouche24
  30 janvier 2021
En dépit des lignes qui vont suivre, mes sincères remerciements aux éditions du Seuil et à Babelio, pour l'envoi du dernier ouvrage de Patrick Grainville… Roman, où l'art a une nouvelle fois une place prépondérante et dynamique dans la narration.. .
Toutefois, je suis affligée de devoir exprimer « réserves, résistances et exaspération certaines » en dépit de tous les efforts déployés ! Au secours monsieur Pennac … me viennent avec soulagement Les droits imprescriptibles du lecteur que vous avez eu la très bonne idée de nous proposer dans « Comme un roman » … et je m'y accroche, ce jour, avec force, pour tenter d'exprimer au plus près les raisons possibles de mon abandon, aux 3/4 de l'ouvrage !!
« 1. le droit de ne pas lire.
2. le droit de sauter des pages.
3. le droit de ne pas finir un livre. (…) «
Ce n'est pas faute d'avoir désespérément persévéré, car tout semblait réuni pour me passionner : Deux figures mythiques de l'Histoire de l'Art, les couleurs de la méditerranée, certains lieux familiers, l'évocation d'une personnalité érudite et atypique de l'histoire de l'archéologie…Tout cela nous offre des passages flamboyants et des plus enrichissants, pour tous les curieux d'Histoire de l'Art !
Je reviens « au pitch »… et au fil de mon cheminement de lecture, lecture en montagnes russes :
Milos, jeune homme d'une très grande beauté, au regard bleu aussi extraordinaire que perturbant vit sa jeunesse, ses études d'archéologie et ses passions amoureuses sous le ciel de la Méditerranée, à Antibes, avec les figures tutélaires de deux peintres, Pablo Picasso et Nicolas de Staël ; Deux artistes qui ont hanté, vécu, peint dans ces paysages méditerranéens aussi inspirants que destructeurs, pour l'un!
Ainsi dans cette dernière fiction : deux artistes : Picasso et Nicolas de Staël, à Antibes, deux destins aux antipodes … Ces créateurs mythiques, vus, appréhendés par des personnages du présent. Milos, notre personnage central se forme pour devenir archéologue…Il aime Marine, entretient une passion charnelle avec Samantha, femme plus âgée, obsédée par l'oeuvre et la personnalité de Picasso…Mais « le bellâtre » est dans le mal-être, l'indécision, une sorte d'incapacité à vivre…dans une frénésie sexuelle, sensuelle, qui à contrario, finissent par le rendre mortifère…et de plus en plus désincarné ( par excès, justement de carnation !!)
Les scènes sexuelles surabondent… s'intégrant parfaitement dans un premier temps : sensualité aussi torride que cette ambiance méditerranéenne, que cet ogre amoureux, Picasso. le sexe et la mort, se mêlant… à juste raison…

La réticence , l'ennui exaspéré, ne tiennent pas à une censure primaire mais à une sur-sur abondance de ces descriptions, finissant par lasser, affadir , nous coupant brusquement et trop souvent dans le récit, lui , dynamique et enrichissant des existences de « nos artistes », dont le troisième larron : l' archéologue, l'abbé Breuil et ses innombrables aventures, pérégrinations…ayant capté, eux, toute ma curiosité !
Des multiples éléments lucides et finement analysés comme cette idolâtrie générale et obsessionnelle envers Picasso, dont notre auteur n'est pas totalement exempté, lui-même, même si il apporte de nombreuses analyses de cette idolâtrie universelle, « horripilante » :
« Elle avait vu, à Arles, le vieux photographe, Lucien Clergue, qui ne parlait que de son ami Picasso, des photos qu'il avait prises de lui, des conférences qu'il donnait sur lui. Sans citer tous les autres biographes, historiens de l'art, conservateurs de tous les pays captés, scotchés, engloutis et digérés dans l'oeil du cyclone, ses arcanes cannibalesques. (...) Vénérer ou décapiter le Totem. Etre ou ne pas être, à travers lui. l'Ogre de vie. (p. 45) »
Remarques acides et lucides sur le monde mercantile de l'art, l'obséquiosité ou l'indifférence des marchands, selon les modes…la création artistique et ses affres, les questions existentielles, la sensibilité exacerbée des créateurs, des chercheurs…L'omniprésence de la mort, du mal de vivre, du « Pourquoi vivre »…peindre, inventer, imaginer, pour conjurer les doutes, la peur, le désespoir, le vide…
.« - L'Etreinte- [Picasso ] de 1972, la dernière. Car il nous faut tous mourir, prolétaires et milliardaires. Amoureux. Névrosés ou pas . Pfft ! La dimension métaphysique des chefs-d'oeuvre est la plus essentielle. (p. 329)”
Des passages flamboyants, magnifiques pour camper ces artistes aux personnalités si contrastées… Picasso et Nicolas de Staël : le Jour et la Nuit ; la Lumière et les ténèbres, etc.
« N'empêche que sa peinture "dégénérée", selon les canons de l'esthétique hitlérienne, fait de Picasso l'artiste de la liberté, il rafle la mise. L'éternel embusqué de génie à résisté dans sa peinture. Pas de vagues dans sa destinée politique. L'art exige de la tranquillité... Calme et volupté. Qui lui jetterait la pierre, qui oserait ? Il ne sera jamais un héros, un Thésée, mais le Minotaure, la star de son dédale. Un monstre de flamboyance noire, de gaieté égoïste et cannibale. le roi des étés de Mougins et de Juan-les-Pins. Une gargouille discrète de Paris occupé. Un vampire en retrait, collé au plafond de son grenier. Un ogre planqué dans sa caverne, attendant que ça passe. « (p. 190)
Un aveu: j'ai , depuis bien longtemps, et malgré moi, des résistances quant au style et à l'atmosphère de l'univers de cet écrivain. En fait, j'ai éprouvé à chaque essai de lecture, des résistances aussi fortes que les éloges majoritaires de son lectorat, totalement justifiées pour un style foisonnant, prodigue, flamboyant… Ce qui , justement, me bloque pour ma part. L'impression de manquer d'air, de m'asphyxier, au fur et à mesure de la lecture !
J'espérais dépasser, avec ce nouveau roman, aux abords et thématiques des plus attractifs, cette difficulté. Un style magnifique, exubérant, en feu d'artifice…qui au fil, dévore de façon difficilement explicable mon espace de « lecteur »… Comme une raréfaction progressive de l'air !...
Appréciation des plus subjectives, arbitraires, que je me dois d'exprimer, au vu de ma lecture , qui fut d'une lenteur incompréhensible, inhabituelle. Je « tente » d'assumer cette appréciation à contre-courant, mais le regrette cependant ; j'aurais préféré être emportée sans réserve par ce roman, qui a plus d'un titre, regorge de qualités ,d'érudition.. et d'attraits!!
Le positif de cette lecture fut que je me suis plongée plus avant dans l'oeuvre et le parcours de Nicolas de Staël (que je méconnaissais) ainsi qu'une curiosité éveillée pour des recherches complémentaires sur l'abbé-archéologue, Breuil , dont je ne connaissais les prospections que dans les grandes lignes!
Un enrichissement certain pour tout passionné d'Histoire de l'Art, comme d'archéologie et questionnements sur les débuts de l'espèce humaine.....
Je ne résiste pas à citer cette phrase magnifique qui clôt le roman et remet au centre, l'esprit créatif de l'Humain :
"J'aime quand tu inventes. Inventer nous revêt de pourpre et d'or". (p. 342)
Alors ne vous focalisez surtout pas sur ces lignes, et l'aléatoire de toute « critique » et faites-vous votre opinion par vous-même !.
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ninachevalier
  13 janvier 2021

Ceux qui ont lu Falaise de fous de Patrick Grainville ont déjà été séduits par son écriture flamboyante et connaissent son goût pour la peinture, la mer et les mots, «  ses seules armoiries ».
Dans ce roman on change de cadre, on quitte la Normandie pour la côte d'Azur, Antibes, cette ville dominée par le château Grimaldi, qui abrite le Musée Picasso, et où on peut admirer des sculptures de Germaine Richier.Sa terrasse ouverte offre une vue panoramique sur « La corne d'abondance de la Méditerranée qui dégorge sa jarre de lumière ». Éblouis, nous sommes, aveuglés même par ce « bleu de démiurge, bleu de Cyclades... ». Quoi de plus naturel de s'intéresser aux sommités de sa ville natale pour les protagonistes du roman.
L'Académicien met en scène Milos qui doit son prénom à une île des Cyclades où sa mère Myriam a vécu sa première aventure amoureuse initiatique. le titre met en exergue les yeux du protagoniste, car à 10 ans, il était considéré comme « un phénomène » à cause de ses yeux bleus d'une beauté absolue, de son regard foudroyant «  d'un bleu royal, d'azur irréel « qui «  happait l'attention ».
On suit sa scolarité, il est placé en établissement privé à la suite d'une agression. Excellent élève.
Le bac en poche, il s'oriente vers des études d'archéologie et de paléontologie. Marine choisit des études d'anglais.
Beaucoup de mystère quant à l'impact de son regard, à son port de lunettes fumées. Il prend conscience de son rayonnement lors d'une chute/glissade et croise le sourire d'une douceur angélique de Marine dont il tombe amoureux.Marine qui devra s'accommoder d'être «flanquée de ce mystère d'homme masqué » ou parfois se résoudre à porter elle-même un masque.
Milos est présenté par sa mère comme doté d' un caractère intempestif, susceptible. Les séances de psy sont un échec.
On accompagne le jeune couple dans ses baignades, dans ses promenades et visites au château Grimaldi, au fort. Lieux associés aux deux peintres que Patrick Grainville évoque en les opposant : Picasso ( 1881- 1973 ) , «  nain et trapu, chauve, narcissique , des yeux injectés d'une énergie frénétique », Nicolas de Staël (1913-1955), grand, très beau, «  fort comme un batelier ».
Pour Milos, ils forment « une figure double, antagoniste et presque sacrée, inhérente à Antibes ».
Selon les connaissances du lecteur sur ces artistes, ce roman lui permet d'approfondir leur biographie et de mieux cerner leur oeuvre, leur style. La curiosité est éveillée par les descriptions minutieuses, évocatrices de certains tableaux. Celui qui est omniprésent, c'est Guernica, cet été 37 , alors que la guerre gronde en Espagne. Un été où Picasso convie plusieurs couples célèbres dont Eluard, adepte de l'échangisme pour un pique-nique sur l'île Sainte-Marguerite.Roland Penrose et Dora Maar immortalisent la bande, Picasso réalise des portraits de Nusch , l'égérie des surréalistes.

Le coeur de Milos, aux lunettes d'aveugle, est écartelé entre deux femmes, l'amie d'enfance Marine et Samantha, amie de sa mère. Samantha, qui a rédigé une thèse d'histoire de l'art sur Picasso, nous dévoile une facette peu sympathique du Minotaure, amateur de femmes, au nombre pantagruélique de maîtresses . Elle cherche à débusquer une histoire secrète sur cet « Andalou ithyphallique ». Elle relate ses frasques, « les cages dorées de ces héros de la libido ». C'est une galerie d'inconnues qu'elle a rassemblée dans un album qu'elle commente à Milos. Elle présente Picasso comme « un monstre, un démiurge, un vampire tentaculaire, mais aussi comme un génie ». Génie dans la cruauté, note le narrateur. On croise ses épouses et ses amantes et Muses les plus célèbres : Dora Maar qui partage «  le grand Pan » avec la sensuelle Marie-Thérèse. La couverture du roman représente le portrait de Marie-Thérèse Walter que l'on peut voir au Musée Picasso de Paris.
Le mouvement #metoo aurait eu de quoi réagir quant aux différences d'âge (70 ans pour lui , 20 , 19 ans pour elles). Femmes que le prédateur irrévérencieux a souvent broyées, poussées au suicide.
Milos, qui se soumet aux désirs sexuels de Samantha a peur de perdre Marine ! Celle-ci, fatiguée par les incartades de son amant, le somme de choisir et décide d'aller enseigner Outre -Manche.
Son job au musée de l'Homme, lui permet de découvrir où Picasso et Nicolas de Staël ont vécu et peint et où ils sont exposés. «  La tour Eiffel lui fait du bien », tout comme la Vénus de Lespugne.
L'éloignement de Marine avait d'abord provoqué chez Milos un grand tsunami,mélancolie, dépression. Mais très vite il se laissera envoûter par Vivie , «  Minoenne de charme », qui le blessera gravement par jalousie une fois Marine revenue vers son cher Milos.
Certains peuvent être mal à l'aise devant la pléthore de scènes d'alcôve. Patrick Grainville n'a-t-il pas été catalogué comme «  l'Académicien le plus priapique » par les critiques du Masque et la Plume ?!
Le romancier excelle dans la peinture /la poétique des paysages. : « La corne d'abondance de la Méditerranée dégorgeait sa jarre de lumière ». Il y a des lieux où on aimerait se poser, comme sur la terrasse ouverte du château Grimaldi. Pour Serge Joncour « il y a des paysages qui sont comme des visages, à peine on les découvre qu'on s'y reconnaît. »
Suivre Milos sur les traces des peintres, «  Pic et Nic », c'est s'éloigner d'Antibes pour faire halte à la plage de Garoupe, à Mougins, à Vallauris, Nice, passer par Paris. Milos et Marine enquêtent pour connaître le lieu exact où Nicolas de Staël a peint Concert, l'ultime tableau avant son suicide.
Ils nous embarquent à Londres, dans les musées de la capitale comme la Tate Britain et le colossal British Museum , se prélassent dans St James's park , longent la Tamise et partagent leur bonheur. Nouvel éblouissement devant les toiles de Turner, «  le roi des peintres modernes » aux « paysages hallucinatoires ».
En tant que futur archéologue Milos explore le Périgord, les grottes, s'envole jusqu'en Namibie sur les traces de l'abbé Breuil pour voir « l'archive brute de la fresque de la Dame Blanche » dont il relate le mythe,il participe également à des fouilles à Monaco. En Espagne, il visite Altamira.

Dans cet ouvrage qui sent bon le midi s'exhalent des odeurs citronnées, de menthe, d'eucalyptus.
Pour profiter pleinement de ce roman foisonnant, truffé de descriptions de tableaux de deux maîtres, des lieux qu'ils ont fréquentés, il est vivement conseillé de se procurer des livres sur les oeuvres des deux peintres, afin de les voir de visu et de faire une escapade en images à Antibes et dans les autres lieux évoqués. Si vous nourrissez , comme Milos et Marine, « une fringale d'échappées, d'espace, d'extases inédites », vous serez comblés. Ils nous entraînent même à Java !
L'auteur multiplie les références artistiques, mythologiques et littéraires , il glisse du Baudelaire ( Ordre et beauté luxe calme et volupté ») et du F.Scott Fitzgerald ( « Tendre est la nuit »).
Le récit se termine par le rêve «  farfelu » et délirant de Milos, qu'il a consigné « pour le fixer ».
Patrick Grainville signe un roman érudit où sont déclinés les portraits et destins de Picasso et de Nicolas de Staël de façon chorale, où se mêlent érotisme et lyrisme, servi par une langue recherchée et une écriture riche. Beaucoup de phrases nominales.Profusion de couleurs. Prodigieux.Lumineux !
On connaît le bleu Klein, il y a maintenant le bleu « séraphique » de Milos et le bleu De Staël !
Une invitation à déambuler dans les Musées. Un appel urgent à les voir nous ouvrir leurs portes !

Last not least, un immense merci à Babelio et aux éditions du Seuil pour m'avoir permis de m'évader, de m'immerger dans les tableaux de «  Pic et Nic » et d'accompagner Milos dans ses multiples pérégrinations, ainsi que Marine, «  thérapeute de son errant hypersensible ».
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critiques presse (5)
LeMonde   01 mars 2021
L'écrivain cherche la vérité de son personnage, qui à Antibes fascine les femmes de son regard, « si clair, si lumineux ».
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LeSoir   18 janvier 2021
«Les yeux de Milos», son nouveau roman, plonge dans le bleu de ce regard pour mieux parler des deux artistes.

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Bibliobs   15 janvier 2021
« Les Yeux de Milos » suit un couple d’Antibes sous l’emprise des deux peintres. Un formidable voyage dans le temps et l’espace.
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LaCroix   15 janvier 2021
Le nouvel Immortel se lance, avec fougue, dans les années de chassés-croisés entre Picasso et Nicolas de Staël.


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LeFigaro   07 janvier 2021
Un roman foisonnant sur la création, le regard et le désir.
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Citations et extraits (109) Voir plus Ajouter une citation
FandolFandol   06 février 2021
Il avait peint le tableau (Guernica) au printemps, juste après le bombardement de la ville, en pleine guerre civile. La tuerie continuait, son pays était détruit, martyrisé. Et lui, monstrueux comme toujours, loin de s’engager dans les Brigades internationales, passait son été de plaisir à Mougins, Antibes, Juan-les-Pins. Il se baignait chez nous, ici, il baisait, sculptait des galets ou des bois flottés. Nusch venait poser pour lui, dans sa chambre, avec la bénédiction d’Éluard. Les pas légers de Nusch. L’été du fascisme et de la mort fut sans doute le plus bel été de sa vie. (page 30)
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hcdahlemhcdahlem   11 janvier 2021
INCIPIT
Quand il naquit, Milos, comme tous les bébés du monde, était aveugle. Ses yeux semblaient encore englués dans l’océan du placenta maternel. Un paradis si profond qu’il ne nécessitait aucun regard, aucune curiosité, aucune question. Myriam, sa mère, déclarait pourtant avec aplomb qu’il la regardait. Loïc, le père, la corrigeait avec tendresse en lui expliquant que son fils ne la voyait pas mais tournait sa tête vers elle, vers son odeur. Cette histoire d’odeur, Myriam la connaissait mais elle lui semblait trop exclusivement animale. Et elle avait la conviction intime que son fils la regardait par miracle.
Pendant ses premières années, Milos posséda des yeux de couleur indéfinie, un peu bleutés comme ceux de sa mère. Mais vers les 10 ans une mutation s’opéra, et les iris du garçon devinrent plus bleus. En une année, ils changèrent profondément, le bleu s’épura, s’intensifia, si clair, si lumineux, qu’il happait l’attention, attirait sur Milos l’émerveillement. Celui-ci fut rapidement gêné par son regard extraordinaire. Le bleu de la beauté absolue et de la folie. Il était désormais l’objet d’une sidération si répétitive qu’elle faisait de lui une sorte de phénomène, oui, de monstre. Milos était précoce, déjà la préadolescence sourdait en lui, et il aurait tant aimé qu’on ne voie pas ces métamorphoses. Il désirait rester caché mais ses yeux le désignaient, l’exhibaient jusqu’à la honte. Myriam tentait de minimiser ce drame qu’elle attribuait à la timidité du jeune âge. Loïc en riait. Mais une scène bientôt expulsa violemment Milos de l’enfance et le précipita dans le cataclysme de la cruauté.

Il s’agissait d’une gamine d’Antibes, où la famille habitait. Elle avait coutume de jouer avec Milos. Elle était sa petite amoureuse. Milos était subjugué par ses impulsions, ses caprices et ses audaces. Mais il la redoutait un peu. Zoé adorait bander les yeux de ses camarades dans une sorte de colin-maillard de son cru. Milos se prêtait à cette volonté avec un mélange d’inquiétude et d’apaisement quand il sentait son regard sombrer dans la nuit et que la petite fille tournoyait autour de lui, le touchait, esquissait des gestes malicieux. Il avait un peu peur mais il était excité par cette présence d’un fantôme tourbillonnant, exigeant. Il entendait Zoé pousser ses rires de petite sorcière inventive. Il attendait.
Un jour, elle réunit autour de son ami les autres enfants qui partageaient le rite. Soudain, elle arracha avec violence le masque de Milos et, dans une attitude de voyeurisme si exaspéré qu’il s’en souviendrait toute sa vie, elle le regarda comme elle ne l’avait jamais fait, avec une expression de folie écarquillée, de frénésie. Tout son corps était tendu en avant, galvanisé, tandis qu’elle le sondait, le fouillait, le dévorait des yeux avec une boulimie hystérique. Une mimique vicieuse remplissait ses prunelles qu’elle dardait sur Milos comme sur une bête indicible. Ils étaient sur la plage, éloignés des adultes. Tout à coup, Zoé se pencha, saisit une poignée de sable crissant et la jeta au visage de Milos, en plein dans les yeux.
Loïc et Myriam rencontrèrent les parents de Zoé. Ces derniers réprouvèrent le geste de leur fille mais en minimisèrent la portée. Elle était si jeune ! Un mot malheureux échappa à Myriam, qui suggéra que Zoé était un peu perverse. Aussitôt les parents firent front devant ce qualificatif qu’ils trouvaient tout à fait inapproprié. On se quitta sur ce malentendu. Quelques jours après Zoé passa devant la maison de Milos en espérant qu’il l’apercevrait. En effet, il cueillait des fleurs dans le jardin avec sa mère et vit son amie. Zoé ralentit le pas et les regarda. Myriam entraîna son fils à l’intérieur de la maison. Il n’était pas question de se réconcilier avec cette fillette dangereuse qui risquait un jour de recommencer. Milos se retrouva derrière une baie vitrée par où il voyait la petite fille qui l’attendait. Il se sentit prisonnier de sa mère mais gardait un vif ressentiment envers Zoé. Toutefois l’attente têtue de cette dernière, sa perplexité, son expression d’incrédulité le troublaient, le tourmentaient. Il aurait voulu savoir s’expliquer avec elle. Mais il se sentait impuissant, incapable de trancher entre son amie et sa mère. Il resta ainsi embusqué derrière sa fenêtre tandis que la petite fille le scrutait, l’œil sombre, à travers la grille du jardin. Milos fut longtemps hanté par ce regard fixe et ténébreux qui semblait condamner sa lâcheté. Alors que c’était Zoé la coupable.

L’enfant commença de souffrir des yeux. Ce fut une série de symptômes inflammatoires qu’on attribua d’abord aux grains de sable. Myriam lui administrait en vain des gouttes de collyre, qu’il fallut arrêter car elles devenaient elles aussi irritantes à la longue. Finalement, Milos fut équipé de lunettes fumées qui dissimulaient l’éclat surnaturel de ses iris. Elles le protégeaient aussi d’une lumière dont il ne supportait plus l’agression. C’était le soleil qui lui faisait mal, lui faisait peur. Le soleil sur les vagues éblouissantes de la Méditerranée immense. Il refusa d’aller à la plage. Sa mère pourtant essayait de l’emmener avec elle pour éviter une rupture radicale avec le monde extérieur. Mais derrière ses lunettes la mer était terne, comme émoussée, le ciel blanchi. C’était un monde aveuglé, désamorcé de son charme, de sa violence crue.
L’école se mua pour le garçon en supplice. Car il y croisait Zoé, qui gardait avec lui une distance stricte. Comme si une ligne invisible lui interdisait d’approcher – c’était sans doute un ordre de la famille et des maîtres. Cependant souvent, de loin, elle continuait de le scruter du même regard d’incompréhension noire telle une malédiction. Les autres enfants révélaient une pareille suspicion avec la lame de leurs yeux glissée par en dessous. On le changea d’école. Il fut placé dans le privé.
Milos devint un excellent élève. Un après-midi d’hiver, il neigea. Les flocons étaient rares à Antibes et les enfants en profitèrent pour jouer tout leur saoul dans la cour de récréation, improviser de longues glissades. Milos dérapa sur une plaque de neige verglacée et tomba. Sa chute décrocha les lunettes de ses yeux. Il était à genoux, plongé en plein désarroi. La fille qui partageait le jeu surprit l’émouvant, le merveilleux regard piégé comme en flagrant délit de rayonnement. Milos mesura l’impact du bleu précieux sur le visage de sa camarade. Une expression un peu ivre, un peu hagarde, l’envahissait. Elle semblait faire face à une apparition, au surgissement d’un animal, d’un joyau fabuleux. Mais elle se ressaisit vite et lui adressa un sourire d’une angélique douceur en lui tendant d’un air désarmé les lunettes tombées dans la neige. Elle s’appelait Marine et elle devint sa petite amoureuse.
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AlzieAlzie   14 janvier 2021
L'immensité, on ne peut pas l'imaginer. Il faut la voir se déployer en une succession d'infinis. On sait que derrière la montagne il y a une vallée de rocaille où se dresse une nouvelle montagne mauve. Et si l'on vole vers l'ouest s'ouvre le désert du Namib. Des enfilades de dunes rousses et dorées. A l'est, le Kalahari sans limites.
A Antibes, la mer, seule, semble sans horizons. Mais c'est particulier. C'est fluide, tout bleu. Le vide lumineux. Ce n'est pas la matière tellurique. L'écorce cabossée de la terre rugueuse. Ce Hoggar barbare. L'infini matériel est plus vertigineux, plus bouleversant que l'infini fluide. Car subsistent des repères qui scandent le déroulement fantastique et donnent une échelle. L'au-delà est toujours marqué par un jalon lointain, roc massif, barre, surplomb violine, crête sanglante tel un poignard dressé qui, lui-même, signale des étendues solides nouvelles. Alors on sent la démesure. Tout s'ouvre. L'échine terrestre est la promesse d'une fuite sans fin à travers le corps de la planète. La chaleur est fixe. Une masse ardente. On est dedans. C'est de la matière aussi. Torride. Le ciel brut de bleu.
Un pays pour Nicolas de Staël, dirent Marine et Milos. Il y aurait peint des bleus, des rouges, des sédiments superposés, sans nuances intermédiaires. Dunes ocres et azur dessus. Front d'un plateau violet et strate jaune. Abrupts de couleurs, bloc à bloc. Sa grande période victorieuse.
L'aventure d'un paysage neuf sans bornes peut-elle sauver de la mort ? [...]

(p. 84 - 85)
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FandolFandol   07 février 2021
Madrid est assiégé. C’est Guernica chaque jour. Les escadrilles franquistes, la fameuse légion Condor allemande cherchent à reprendre le village de Brunete qui a été conquis par les républicains. Bombardements continus. L’aviation gronde et frappe par vagues. Gerda Taro est là. Une belle jeune femme passionnée. Une photographe. Une Dora d’amour guerrière. L’amante de Robert Capa. Ils sont au cœur de la bataille révolutionnaire. Pour photographier la vérité. (page 64)
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FandolFandol   12 février 2021
Fin octobre 1961, c’est la fiesta pour les 80 ans du chaman. Quelques jours seulement après la tuerie parisienne des manifestants algériens venus protester pacifiquement des banlieues, à l’appel du FLN. Années furieuses. On retrouve les corps dans la Seine. Des immolés obscurs. Sans Guernica. Sans l’Allégorie offerte à l’éternité. De Gaulle se tait. Papon, le scélérat des rafles antisémites de Bordeaux, devenu préfet, a frappé. Papon, le pape sanglant.
Picasso roule en Cadillac encadré de motards dans les rues de Vallauris. (pages 224-225)
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