AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestions
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures

Alain Keruzoré (Traducteur)Anne-Marie Geninet (Traducteur)
ISBN : 274360056X
Éditeur : Payot et Rivages (09/03/2004)

Note moyenne : 3.8/5 (sur 79 notes)
Résumé :
Les secrets de famille peuvent-ils disparaître sans laisser de traces ? Peut-on souffrir d'un passé que l'on ignore ? Peut-on l'ignorer tout à fait ?

Juan n'a aucune raison de se poser ces questions : interprète de talent, jeune marié heureux, il est le jeune homme sans histoire.

Et pourtant, son voyage de noce avec Luisa lui laisse un goût amer, le sentiment que quelque chose est en train de basculer. Comme si, sans qu'il puisse se l... >Voir plus
Acheter ce livre sur

AmazonFnacRakutenLeslibraires.frMomox
Critiques, Analyses et Avis (13) Voir plus Ajouter une critique
Sachenka
  28 février 2017
Début choc : Teresa Aguilera, une jeune mariée de retour de son voyage de noces à Cuba, s'enlève la vie lors d'un repas de famille. Ranz s'en remettra (après tout, il a perdu déjà sa première épouse dans des circonstances nébuleuses quelques années auparavant) et trouvera le réconfort dans les bras de Juana, sa belle-soeur, déjà mère du jeune Juan. Cinq pages. C'est tout et, en même temps, suffisant pour accrocher, laisser le lecteur en plan avec une intrigue ahurissante et des questions en suspens… Toutefois, Javier Marias ne nous donne pas de réponses. du moins, pas tout de suite. Il laisse planer le mystère, nous en propose plus. En effet, plusieurs décennies plus tard, Juan épouse Luisa. Lors de son propre voyage de noces à Cuba (l'histoire se répète ?), il est témoin d'un drôle d'événement : en pleine nuit, alors qu'il est appuyé sur son balcon de sa chambre d'hôtel, une dame dans la rue le prend à partie, l'invective. Après un certain temps, il se rend compte qu'elle s'adresse à un type dans la chambre d'à côté. Toute cette scène est assez surréelle, elle donne le ton. Étrangeté. Malaise. Lyrisme. Tous les ingrédient que l'auteur utilise à souhait.
Malaise, oui. À commencer par les propos de son beau-père Ranz lors du mariage de Juan. « Eh bien, te voilà marié. Et maintenant ? » Cette question indiscrète et inapropriée fait tout de même écho à une incertitude (pour ne pas dire crainte) chez le jeune homme. Mais il y a pire : lors du voyage de noces des jeunes mariés, je me suis demandé si Juan aimait réellement Luisa. Puis on entre dans la vie de couple de Juan et Luisa. Tous les deux traducteurs, pris par leur métier, voyageant régulièrement. La génèse de ce couple. Les débuts de leur relation. C'est un peu ça, Un coeur si blanc. Et puis il y a ce passé de Ranz qui le travaille, qui le hante. Il a perdu ses deux premières épouses. Y a-t-il un lien ? Marias est une brute, il ne laisse pas de répit au lecteur qui doit ramer fort pour trouver un sens à tout cela. Certains ne feront que se laisser emporter et attendre le dénouement. C'est aussi une tactique. À vous de choisir.
Un coeur si blanc, c'est beaucoup de considérations psychologiques-philosophiques sur le mariage. Peut-être un peu trop, qu'en sais-je ? Certains détesteront pour cette raison (et je peux les comprendre) mais, moi, j'ai adoré précisément pour cela. Et aussi pour la longueur des phrase. On n'est pas chez Proust mais c'est tout comme. Et, au-delà de la longueur des phrases elles-mêmes, il y a les idées. Parfois, on se demande où l'auteur veut nous amener avec ses digressions et circonlocutions, et c'est à la toute fin d'un paragraphe qu'on saisit cette idée secondaire (ou tertiaires !) qui se déroule à l'infini. En d'autres mots, Javier Marias a un style qui ne laisse personne indifférent. Un seul bémol : toute cette histoire avec la collègue et ex-fiancée de Juan, Berta (lors d'un contrat pour lequel il doit s'installer à New York un certain temps et pendant lequel on perd Luisa). Non pas qu'il se passe quelque chose entre eux deux, non, mais elle s'inscrit sur des réseaux de rencontres et s'intéresse à un type qui a répondu à son annonce. Cette histoire est très bizarre. Digression, oui. Complètement à côté, non : il y a un lien avec l'amour, le mariage, les relations de couple, mais ça ajoutait du mystère inutle à une histoire qui en contenait déjà beaucoup.
Pour en revenir à l'intrigue, à la toute fin, Juan et Luisa apprennent certaines informations sur son beau-père, sur ce qui est arrivé à ses deux premières épouses. Mais veulent-ils seulement le savoir. Un coeur si blanc… blanc, innocent. Vraiment ? C'est une allusion à Shakespeare et sa pièce Macbeth. D'abord, le titre lui-même, Un coeur si blanc, y fait référence. Ce coeur, il s'agit bien sûr de celui de lady Macbeth. Mais est-ce une erreur de traduction, l'auteur demande. le blanc fait habituellement référence à l'innocence mais il ne saurait être question de cela… Lost in translation ? Une autre référence de la pièce, cette citation « so brainsickly of things » Tout ces jeux de mots, ces questionnement,s ces considérations… Bref, Javier Marias nous propose une oeuvre aux intrigues bien imbriquées, complexes et saisissantes qu'il faut se donner le temps et la patience de lire. Si ça ne fonctionne pas à une première lecture, mettez le bouquin de côté un (long) moment puis retournez-y plus tard.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          552
Lazlo23
  09 août 2018
Au centre d'"Un coeur si blanc", il y a un malaise.
Celui qu'éprouve Juan, le narrateur, au moment d'épouser la belle Luisa dont il est follement épris. S'agit-il seulement de la crainte tardive d'un célibataire endurci qui voit sa liberté menacée par le mariage ou bien de quelque chose de plus profond, lié entre autres au mystérieux suicide de sa tante maternelle, quelques années avant sa naissance ?
Cela aurait-il un rapport avec une phrase ambiguë prononcée par son père, le jour de ses noces ?
Tout cela à la fois, bien sûr, et le talent de Javier Marías va consister à mener de front un certain nombre d'histoires, apparemment indépendantes les unes des autres, et à les faire converger vers un bouquet final, et vers une vérité dont le pauvre Juan se serait peut-être bien passé.
Décrit par son auteur comme un livre "sur le secret et sa possible nécessité, sur le mariage , l'assassinat, la manipulation, sur le soupçon, sur le dire et le taire...", "Un coeur si blanc" est un roman virtuose, qui vous happe dès les premiers mots et ne vous laisse pas respirer avant le point final.
Cela est d'abord dû à la qualité du style de Javier Marías, un style fait de longues phrases extrêmement travaillées et de nombreuses répétitions qui donnent à sa prose une dimension incantatoire et hypnotique. A titre d'exemple, voici l'incipit du roman :
"Je n'ai pas voulu savoir, mais j'ai su que l'une des enfants, qui désormais ne l'était plus et revenait à peine de son voyage de noces, entra dans la salle de bain, ôta son soutien-gorge et chercha le coeur du bout du pistolet de son père, attablé dans la salle à manger avec une partie de la famille et trois invités."
Le charme de ce livre tient également à la manière dont, comme chez Proust, chaque personnage y est individualisé par sa psychologie, mais aussi par son langage, voire sa gestuelle, qu'il s'agisse des personnages principaux ou des personnages secondaires, comme la solitaire Berta ou Custardoy, l'inquiétant ami d'enfance.
Signalons enfin qu'au moment de sa publication, en 1991, "Un coeur si blanc" a été lu comme une métaphore de la Transition, cette période de l'histoire contemporaine de l'Espagne au cours de laquelle le passage vers la démocratie s'est fait au prix d'un silence assourdissant sur les compromissions et sur les crimes de la dictature franquiste. De celle-ci, le père de Juan, un expert reconnu en peinture ancienne, est un digne représentant, lui qui a su prospérer dans l'ombre des pires régimes politiques (ceux de Franco et de Batista, en l'occurrence...)
Une lecture que je recommande vivement, cela va sans dire.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          2411
Pirouette0001
  27 août 2015
C'est du tout grand Marìas que cet opus, sinon le meilleur. Je pense relire 'Comme les amours' pour me déterminer. Mais c'est véritablement une de ses oeuvres majeures.
Tous les thèmes chers à l'auteur y sont présents et le titre est une nouvelle fois une référence à une oeuvre de Shakespeare. Nous quittons Richard III auquel se référait 'Demain dans la bataille, pense à moi' pour arriver à Macbeth, à la scène où celui-ci revient chez Lady Macbeth, au coeur si blanc, lui raconter qu'il vient de tuer Duncan.
Le livre débute par le suicide d'une jeune mariée à son retour de voyage de noces, mais nous conte surtout l'histoire de Juan, le fils d'un mariage ultérieur de l'époux devenu veuf, qui est interprète et vient à son tour de se marier et en est angoissé. Cela permet à l'auteur moult digressions sur l'innocence, l'amour, jusqu'où est-on prêt à aller pour ce sentiment.
Tout y est donc et surtout, avant tout, le style de Marìas que, personnellement, j'adore. Un très très gros coup de coeur.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          261
araucaria
  27 décembre 2014
Un roman un peu trop psychologique à mon goût et qui offre des longueurs et pas assez d'action. Je l'ai lu sans trop de passion et ne l'apprécie que moyennement. Ce livre ne me laissera pas un souvenir impérissable.
Commenter  J’apprécie          290
Christw
  29 juillet 2015
[Traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet et Alain Kéruzoré, avec l'aide de l'auteur.]
Je suis venu vers ce titre de Javier Marías après avoir apprécié "Littérature et fantôme", sur lequel je reviendrai plus tard, le temps d'acquérir le livre pour le consulter à l'aise. Il y a dans ce dernier recueil d'écrits variés de l'auteur espagnol une réflexion sur le titre "Un coeur si blanc". Dans Macbeth, acte II scène II, Lady Macbeth, les mains tâchées de sang, alors qu'elle a instigué le meurtre de Duncan et collaboré à le maquiller, dit à son époux assassin : "Mes mains sont de la couleur des vôtres ; mais j'ai honte d'avoir conservé un coeur si blanc"[1]. Car ce n'est pas elle qui a commis l'acte. En traducteur avisé – c'est une facette de ses compétences littéraires –, Marías se demande si white/blanc ne pourrait pas ici être traduit par pâle, selon l'hypothèse que Shakespeare aurait voulu insinuer le sens de lâcheté plutôt que l'innocence. Retenons l'idée d'instigation, délibérée ou pas, qui incite sans commettre, centrale dans le récit qui nous occupe.
"Une instigation n'est rien d'autre que des mots, des mots sans maître que l'on peut traduire, qui se répètent de bouche en bouche, de langue en langue et de siècle en siècle."
Le roman débute par la description extérieure, objective, méticuleuse, d'une scène (lire ici) qui retentira jusqu'au bout de l'histoire. Teresa Aguilera, de retour de voyage de noces, quitte la table chez son père et gagne la salle de bain pour se suicider. Face au miroir du lavabo, elle ôte son soutien-gorge pour viser le coeur et se tire une balle dans le sein. le père, la jeune soeur Juana et les convives accourent, les aliments du repas encore en bouche. le corps sans vie est éclaboussé de sang et de l'eau de l'évier. On sonne : le frère et le mari, Ranz, surviennent et découvrent le drame.
Dès le paragraphe suivant, bien des années plus tard, le narrateur Juan se manifeste : il est le fils de Ranz, qui a fini par épouser la soeur cadette Juana après le suicide de Teresa. Juan est tout jeune marié à la brillante Luisa.
Tout cela annonce-t-il un mélodrame des plus intenses ? Détrompez-vous. L'intensité est bien là, souterraine, on va le voir, mais le couple pimpant Juan/Luisa ne connaîtra aucun déboire jusqu'à la fin de la narration : ce ne sont pas les histoires arrivées à d'autres qui ternissent les coeurs si blancs. L'intrigue naît lorsque Juan apprend que son père aurait eu, non pas deux, mais trois épouses et que Teresa serait la seconde à connaître une fin dramatique, au point qu'on s'inquiéta beaucoup, en évoquant Barbe-Bleue, pour la future mère de Juan lors de ses noces. Qui était la première femme que lui a cachée son père ? Que lui est-il arrivé ? Et pourquoi Teresa a-t-elle mis fin à ses jours ? Là intervient l'exceptionnelle maîtrise de Marias pour nous tenir en haleine. le roman est loin de reposer sur cette seule énigme, il y a beaucoup plus qui en fait l'essentiel, les digressions, l'art de ce Proust espagnol – ils ne sont pas vraiment comparables – qui, minutieux, gratte le détail avec un narrateur qui se scrute, démonte les sentiments et irrite le lecteur impatient lorsqu'une parenthèse s'ouvre au moment crucial. Pour ma part, il ne m'a jamais ennuyé et se lit en gourmet.
Des doutes s'insinuent dans le coeur de Juan qui, lors de voyages qui l'éloignent de sa femme, est confronté à plusieurs situations "amoureuses" où interviennent des protagonistes différents, sans lien apparent, scènes qui se superposent et se répondent au fil du récit (les scènes de balcon notamment), témoignant d'une construction inventive en leitmotivs. Dans les circonstances évoquées, le narrateur se trouve systématiquement dans un rôle passif d'observateur discret, épiant et écoutant sans être vu, cela jusqu'à la scène finale où Ranz se confie à Luisa, confidences que Juan entendra par une porte entrouverte.
[...]
"Un coeur si blanc" est un livre riche et mémorable. Il devrait me conduire vers d'autres lectures de l'auteur espagnol souvent pressenti comme candidat de choix au prix Nobel de littérature.
Article complet sur Marque-pages (lien ci-dessous).

Lien : http://christianwery.blogspo..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          140

critiques presse (1)
Telerama   11 janvier 2017
Sexe, mensonges et postfranquisme. L'enquête envoûtante d'un faux ingénu dans le Madrid de la Movida.
Lire la critique sur le site : Telerama
Citations et extraits (17) Voir plus Ajouter une citation
araucariaaraucaria   26 décembre 2014
"Chaque fois que j'attends une réponse, je suis terrifiée à l'idée qu'il n'y en ait pas mais tout autant à l'idée qu'elle arrive. En général, tout finit en désastre, mais tant que les choses n'ont pas eu lieu, j'ai une impression de clarté absolue, de possibilités infinies. Je me sens comme à quinze ans, le scepticisme ne m'atteint pas, c'est drôle. Je ne peux m'empêcher d'espérer. La plupart des types que je rencontre après sont indignes, des types répugnants, parfois je finis quand même par sortir et aller dîner avec eux et même au-delà uniquement parce qu'ils ont été précédés de l'attente et des lettres, sinon, je ne traverserais même pas la rue en leur compagnie. Je suppose qu'ils en ont autant à mon service."
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          220
SachenkaSachenka   20 février 2017
Le problème majeur et le plus courant au début d'un mariage raisonnablement conventionnel c'est que, malgré sa fragilité de nos jours et les facilités qu'on les contractants pour défaire leurs liens, il soit généralement inévitable de ressentir un sentiment désagréable d'aboutissement, et donc de point final, ou, plus exactement (puisque les jours s'écoulent imperturbables, à l'infini), que le moment est venu de se consacrer à autre chose. Je sais bien que ce sentiment est pernicieux et erroné, et que y succomber ou en tenir compte est la principale cause d'échec de tant de mariages prometteurs, à peine commencent-ils à exister.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          220
SachenkaSachenka   22 février 2017
Parfois, j'ai le sentiment que rien de ce qui arrive n'arrive vraiment, parce que rien n'arrive sans interruption, rien ne perdure, ne persiste, ne se rappelle constamment, et même la plus monotone et routinière des existence s'annule et se nie elle-même dans son apparente répétition, au point que rien ni personne n'a jamais été le même auparavant, et la faible roue du monde est mue par des sans-mémoire qui entendent, voient et savent ce qui n'est pas dit et n'a pas lieu, est inconnaissable et invérifiable.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          240
WolandWoland   25 avril 2009
[...] ... Et ma hâte venait de ce que j'avais conscience que ce que je n'entendais pas maintenant, je ne l'entendrai jamais ; il n'y aurait pas de répétition, comme quand on écoute une bande magnétique ou que l'on voit une vidéo et que l'on peut revenir en arrière, chaque chuchotement non appréhendé, non compris, se perdrait à jamais. C'est l'inconvénient de tout événement non enregistré, ou pire, ni su ni vu ni entendu, car il n'y a plus aucun moyen de le restituer. Le jour où nous n'étions pas ensemble ne nous verra jamais réunis, ce qu'on allait nous dire au téléphone que nous n'avons pas décroché ne sera jamais dit, pas la même chose et pas dans le même esprit ; et tout sera légèrement différent ou radicalement, faute d'avoir osé répondre, par indécision. Mais même si nous étions ensemble ce jour-là, si nous étions à la maison quand on a appelé, ou si nous nous sommes décidés à répondre en faisant taire nos craintes, et en oubliant le risque, rien de tout cela ne se répétera, et viendra le moment où avoir été ensemble équivaudra à ne pas l'avoir été, avoir décroché le téléphone à ne l'avoir pas fait, et s'être décidé à répondre à s'être tu. Même les choses les plus ineffaçables ont leur temps, comme celles qui ne laissent pas de traces ou n'ont pas lieu, et si le sachant nous les notons, les enregistrons ou les filmons, si nous multiplions les aide-mémoire, en essayant même de remplacer ce qui est arrivé par les notes prises, l'enregistrement ou l'image de ce qui s'est passé, en sorte que ce qui arrive réellement depuis le début soit ce qui a été noté, enregistré ou filmé et rien d'autre, même dans ce perfectionnement infini de la répétition nous aurons perdu le temps pendant lequel les choses ont vraiment eu lieu (même si c'est le temps de l'enregistrement) ; ... [...]
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          60
Alice_Alice_   05 avril 2015
C'est sans doute pour cela que je me marie demain, à cause du quotidien, parce que c'est logique aussi et que je ne l'ai jamais fait, les choses les plus décisives se font par pure logique et par curiosité ou, ce qui revient au même, parce qu'elles sont irrémédiables. Les pas que l'on fait un soir au hasard et sans but finissent par mener à une situation irrémédiable au bout d'un certain temps, ou de l'avenir abstrait, et face à elle nous nous demandons parfois en une illusion incrédule : "Et si je n'étais pas entré dans ce bar? Si je n'étais pas allé à cette soirée? Si je n'avais pas répondu au téléphone tel mardi? Si je n'avais pas accepté de travailler ce lundi-là?" Nous nous le demandons ingénument, croyant pour un instant (rien qu'un instant) qu'alors nous n'aurions pas connu Luisa et que nous ne serions pas devant une situation irrémédiable et logique, dont par là même nous sommes incapables de savoir si nous la voulons ou si elle nous terrifie, il nous est impossible de savoir si nous voulons ce qu'il nous a semblé vouloir jusqu'à ce jour. Et pourtant nous faisons la connaissance de Luisa, il est naïf de se poser de telles questions parce qu'il en va ainsi de tout, naître dépend d'un geste de hasard, d'une phrase prononcée par un inconnu à l'autre bout du monde, de l'interprétation d'un geste, d'une main sur l'épaule, d'un chuchotement qui aurait pu ne pas être. Chaque pas, chaque mot, en n'importe quelle circonstance (dans l'hésitation ou la détermination, dans la sincérité ou le mensonge) a des répercussions inimaginables qui touchent ceux qui ne nous connaissent pas ni ne le cherchent, ceux qui ne sont pas nés ou ignorent qu'ils auront à souffrir de nous, et elles deviennent littéralement une question de vie ou de mort, tant de vies et de morts ont leur mystérieuse origine dans ce que personne ne remarque et dont personne ne se souvient, dans cette bière que nous avons décidé de prendre après nous être demandé si nous en avions le temps, dans la bonne humeur qui nous fit nous montrer sympathiques envers la personne que l'on venait de nous présenter, ignorant qu'elle venait d'injurier ou de blesser quelqu'un, dans le gâteau que nous nous sommes arrêtés d'acheter en allant déjeuner chez nos parents et que finalement nous n'avons pas pris, dans l'application que nous avons mise à écouter une voix même si ce qu'elle disait n'avait guère d'importance pour nous, dans l'appel téléphonique que nous avons malgré tout risqué, dans notre désir de rester chez nous que nous n'avons pas satisfait. Sortir, parler, et faire, bouger, regarder, entendre et être perçu, expose en permanence, et le fait de se renfermer, de se taire et de rester tranquille ne nous mets pas à l'abri des conséquences de ces actes, des situations logiques et irrémédiables, de ce qui aujourd'hui est imminent et que nous n'attendions pas il y a à peine un an, quatre ou dix ou cent, ou même hier. Je suis en train de penser que demain j'épouse Luisa, mais il est cinq heures et c'est déjà aujourd'hui que je me marie.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          30
Video de Javier Marías (6) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Javier Marías
Javier Marias parle de son livre 'Comme les amours' au festival Passa Porta en 2012.
>Littérature (Belles-lettres)>Littérature espagnole et portugaise>Romans, contes, nouvelles (822)
autres livres classés : littérature espagnoleVoir plus
Acheter ce livre sur

AmazonFnacRakutenLeslibraires.frMomox





Quiz Voir plus

Littérature espagnole au cinéma

Qui est le fameux Capitan Alatriste d'Arturo Pérez-Reverte, dans un film d'Agustín Díaz Yanes sorti en 2006?

Vincent Perez
Olivier Martinez
Viggo Mortensen

10 questions
49 lecteurs ont répondu
Thèmes : cinema , espagne , littérature espagnoleCréer un quiz sur ce livre
.. ..