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EAN : 9782213668796
272 pages
Éditeur : Fayard (22/08/2012)

Note moyenne : 3.8/5 (sur 57 notes)
Résumé :
À quinze ans, Raymond décide qu'il sera Hemingway ou rien. Et la nouvelle, avec ses silences têtus et ses fins en lame de rasoir, son genre de prédilection. Il a des envies d'ailleurs et la vie devant lui. On est à Yakima, dans le nord-ouest des États-Unis. Autant dire nulle part. Son ambition donne le tournis à Marianne, la petite serveuse de la boutique de donuts. « C'était le truc le plus excitant que j'avais jamais entendu. Pleine d'assurance, je lui ai dit : Tu... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (26) Voir plus Ajouter une critique
Bibliozonard
  12 septembre 2013
« — Tu dis qu'on l'appelle « Ciseaux ».
— C'est un compliment. Ça veut dire qu'il a l'oeil. » (p51)

Ah Douglas !
Douglas est l'édition. Il a le sens de la repartie. Cynique et intelligible. Un pointilleux. Un lucide. Il est pire qu'un commercial. Douglas est un lion, il rugit, il a une maîtrise complète du fonctionnement du système éditorial, il a l'air prétentieux. Sans pitié, on dirait un vendeur en assurance, un financier spéculateur, un impulsif au charisme surprenant et étouffant.

« Les romans ne sont pas comme des nouvelles, ils ne se laissent pas facilement désosser. Quand je m'y colle, ils se transforment en épaves. Tantôt c'est le moteur que j'enlève par mégarde, tantôt le châssis, et tantôt les quatre pneus que je croyais inutiles. Depuis que j'édite des romans, j'ai l'impression d'habiter un cimetière de voitures. » (P127)

Une fonction qui doit être jubilatoire. Et un coupe-gorge.
Il en va de même pour celle d'écrivain.
Et de leurs femmes.
Raymond se raconte. Douglas l'éditeur se raconte. Leurs femmes se racontent aussi. Ce livre est l'étalage de leurs vies privées, leurs dépendances plus ou moins prononcées à l'alcool, leurs cohabitations chaotiques, les écarts extra conjugaux de l'un et de l'autre ; et les nouvelles. Ça en fait des attitudes à gérer… En seulement 200 pages !
Qui a besoin d'air ? Prenez Marianne par exemple. Hein pourquoi pas ?

« Mon mariage avec un écrivain alcoolique a pour conséquence deux jobs qui n'ont rien à voir, et une sensation de vertige quand je passe de l'un à l'autre » (p55)

Elle veut épargner pour reprendre des études. Son homme, Raymond, écrit et bosse à deux endroits différents. Il dépend de l'alcool comme de sa femme. Une double passion. Un choc. Il ne publie rien, même ses nouvelles ne donnent rien. Résultat, « clash » au quotidien, ils sont balancés entre amour profond, honte et désespoir. Tout en contradiction.
Chacun subit ou savoure sa propre réalité. Au détriment, souvent, de la compréhension de l'autre…
Douglas perturbe le couple. le sien aussi. Ils ouvrent les yeux. L'auteur et sa femme sont à la fois excités et effrayés par un premier pas, celui de la réussite. Ce qui fait peur, c'est le changement de la pensée quotidienne. La découverte. le couple est bousculé. Leur environnement vacille. L'éditeur doute. Suit son flair. L'auteur est son miroir. Ça va beaucoup mieux. Son ego se stabilise.

« Quand j'édite Raymond, il se produit un phénomène étrange : je vois Douglas au travers. Tous ses secrets sont les miens. Quand j'édite Raymond, je ne doute plus » (p54)

Raymond résume bien le ton du livre :

« On peut raconter une histoire d'autant points de vue qu'il y a de personnages. Ne vous demandez pas lequel est le meilleur, laissez-le s'imposer à vous. Malgré vous. » (p109)

Le côté dramatique des choses, c'est l'eau de vie de Raymond. Transformer en nouvelles. L'éditeur s'en frotte les mains, l'heure de la gloire approche… Quatre nouvelles sont incluses dans l'histoire. le lecteur découvre leur élaboration, leur critique, la naissance des idées dans un récit clair, tendre et triste.
La construction et le découpage du livre lui-même — celui que vous aurez en main ou que vous avez déjà, pas l'histoire dans l'histoire — sont d'une précision nette et très habile. La plupart des dialogues sont des monologues avec une discussion imaginaire. Un seul personnage parle et les répliques de l'interlocuteur sont inexistantes. C'est comme dans un « one man show » ou une pièce de théâtre. Prenez l'exemple de la conversation téléphonique où l'on n'entend pas la personne au bout du fil, mais le spectateur peut aisément suggérer les réponses en fonction de ce que dit l'acteur qui a le GSM en main. Un dialogue qui pousse le lecteur, le témoin, à participer à la conversation. C'est dynamique. C'est malin. Toujours dans la même perspective, un autre procédée s'active par voie de conséquence. Celui où les personnages s'adressent au lecteur, comme s'ils étaient devant une caméra et qu'ils témoignaient. Un face à face avec le lecteur sous le signe de la confidence.
La cerise sur le gâteau, car ce n'est pas tout !
Note de l'auteur :

« Ciseaux est une oeuvre de fiction. L'intrigue de ce roman est librement inspirée de la relation entre Raymond Carver et son éditeur Gordon Lish. Les propos des personnages, tout comme les quatre nouvelles insérées dans Ciseaux, sont de mon invention. »

Quelle fine frontière entre la fiction et la réalité ! Cela rappelle « Triburbia » de Karl Taro Greenfeld, publié récemment chez Philippe Rey éditions, qui a utilisé ce procédé. Celui où l'écrivain parle de son environnement, où il fait référence à son vécu personnel pour raconter une fiction dans laquelle ses personnages existent, mais sont remodelés pour ne pas citer directement l'individu concerné. Il y a aussi dans le livre de Greenfeld, un auteur qui écrit une réalité transformée, un documentaire…
L'histoire et la démarche de Michaka jouent sur ce plan. Raymond dans le livre utilise sa vie pour ses nouvelles. Il l'a transformé. Ce qui suscite des interrogations et de vives réactions dans son entourage. Michaka s'adonne au même exercice en signalant qu'il a écrit une fiction sur un personnage réel, basé sur une belle bibliographie. Délicat, mais défi audacieux. C'est peut-être aussi un clin d'oeil aux auteurs qui plagient, aux auteurs qui ne précisent pas la différence entre un roman fiction et un roman qui n'est pas catalogué en tant que fiction. Sous-entendu, tout est-il permis dans l'écriture ? Oui, mais intelligemment. Il ne s'agit pas ici de l'apologie de l'un ou de l'autre. Pensez qu'il s'agit avant tout d'un texte très bien agencé et aboutit. Un découpage minutieux. de chaque page, il y a une phrase à noter…
On peut le dire. Celui qui n'a jamais lu du Carver n'a pas à s'inquiéter. Ce n'est pas nécessaire. Une manière perspicace de mettre en avant un auteur de renom. L'ensemble est d'une légèreté, bien polie ; d'une grande facilité de lecture. C'est amusant, triste, de bons conseils pour les auteurs ainsi que pour les amoureux qui ont des projets de vie en commun.
Donne envie de lire Carver et un autre Michaka.
Raymond, Douglas, Marianne, Jeanne, Stéphane et… l'écriture. Quelle aventure !

Le 17/09: Lecture de "Ciseaux" par S. Michaka au :
Le Salon by Thé des Ecrivains, 16 rue des minimes Paris
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encoredunoir
  19 octobre 2012
Après La fille de Carnegie puis son roman pour la série Polar et Rock'n'roll, Elvis sur Seine, Stéphane Michaka quitte le roman noir pour une oeuvre moins aisément définissable, plus introspective aussi.
Roman sur la création et la relation entre l'écrivain et son éditeur mais aussi roman d'amour, Ciseaux met en scène, à peine dissimulés sous un fin vernis fictionnel, l'écrivain Raymond Carver, les deux femmes de sa vie, et son éditeur, Gordon Lish ; celui qui lui a apporté le succès en coupant ses nouvelles contre sa volonté.
Ça commence donc comme un livre non pas sur les affres de la création, puisque Raymond apparaît vite comme un écrivain assez prolifique, mais sur la relation à la fois étroite et tendue qui lie l'auteur à son éditeur. Un éditeur qui, ici, en vient à prendre tant de place dans le processus même de la création à grands coups de ses ciseaux qui réduisent le texte à la portion congrue tout en le sublimant, que, en fin de compte, il en devient le créateur au même titre que l'auteur. Cette relation ambigüe entre amitié, quête de reconnaissance, admiration et haine recluse forme un treillis passionnant et cet étrange affrontement à distance, à coup de plume, de mots faussement innocents et, bien entendu, de ciseaux, crée une certaine tension, un certain suspens.
Parallèlement, Stéphane Michaka tire un autre fil, celui de la relation entre Raymond et Marianne. Alors que Raymond, dans son face à face avec son éditeur, tend à apparaître comme une victime, Michaka vient montrer une autre facette de l'écrivain. Au sein de sa famille, avec ses enfants qui n'apparaissent jamais vraiment et semblent des fantômes – sortes d'esprits frappeurs de portefeuille – et avec la femme qui a tout sacrifié pour lui, abandonnant toute ambition et ravalant sa fierté, Raymond révèle toute l'étendue de son égoïsme. Son départ avec une autre femme, tout aussi amoureuse de lui mais qui fait aussi plus valoir son indépendance ne fait que mettre encore en relief le sacrifice de Marianne qui, au bout du compte, devient quasiment la véritable héroïne de la seconde partie du roman.
Sans pathos mais sans pour autant prendre le parti d'une description par trop clinique des turpitudes du processus d'écriture et d'édition, Stéphane Michaka réussit à rendre chacun de ses personnages, à sa manière, attachant et complexe (ou attachant parce que complexe) et l'on sent la patte de l'auteur de théâtre derrière cette pièce aussi fascinante par ce qu'elle dit que par ce qu'elle tait, jusqu'à l'ultime question : les oeuvres originales, non coupées par Douglas/Gordon Lish, auront-elles la même force ? Et, subséquemment, d'autres questions se posent : Raymond aurait-il pu percer sans lui ? Aime-t-on Carver pour ce qu'il a écrit ou pour ce que Lish a coupé ? Tout cela valait-il tant de sacrifices ?
Hommage subtil et sans concession à un écrivain de génie, Ciseaux est sans aucun doute le plus abouti et celui dans lequel Stéphane Michaka, comme écrivain et comme admirateur de Carver, a mis le plus de lui-même. Un roman fascinant.

Lien : http://www.encoredunoir.com/..
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Charybde2
  17 mars 2013
Splendide re-création de la vie de Carver, de ses deux épouses et de son éditeur surnommé "Ciseaux".
Après la remarquée "Fille de Carnegie", d'abord pièce de théâtre avant d'être adaptée en roman par ses soins en 2008, puis l'aventure "7ème arrondissement" de la journaliste Mona Cabriole chez La Tengo ("Elvis sur Seine", 2011), le troisième roman de Stéphane Michaka, fort différent des précédents, et à paraître fin août 2012 chez Fayard, est un coup de maître.
Décortiquant par le menu, en s'appuyant sur de riches sources biographiques et autobiographiques, l'incroyable rectangle "amoureux" composé par le grand nouvelliste américain Raymond Carver, ses deux épouses successives et son éditeur (surnommé, on verra pourquoi, "Ciseaux"), l'auteur nous propose une incursion à la fois puissante et accessible dans les mystères de la création littéraire.
Trouver les voix de ces quatre personnages pour écrire ces notes, ces fragments, ces lettres fictives, leur donner l'épaisseur nécessaire, inventer à bon escient : un pari redoutable et extrêmement réussi, qui nous emmène donc, à fond et de plusieurs points de vue, visiter l'alcoolisme de Carver, ses doutes, les sacrifices familiaux, l'usure de son couple avec Maryann Burk-Carver, le rôle de Gordon Lish qui le publie dans "Esquire" au prix de "coupes" si sévères que l'on peut parler de réécriture, l'influence de sa poétesse de seconde épouse, Tess Gallagher, l'aidant à discerner la part de vérité dans son style propre, moins minimaliste que la création de son éditeur...
Une histoire complexe, belle, très humaine et très intellectuelle à la fois, qui donne à la fois férocement envie de se plonger dans les nouvelles de Raymond Carver (l'édition de ses oeuvres complètes par L Olivier fournit les deux versions des textes, celles "travaillées" par Gordon Lish à la publication initiale, et celles "rétablies" de l'édition finale par Carver et par sa seconde épouse), et qui, servie par l'écriture nerveuse et aisément polyphonique de Michaka, permet d'apprécier le tragique maîtrisé de l'existence de l'écrivain, mort à cinquante ans d'un cancer alors qu'il avait maîtrisé son alcoolisme depuis plusieurs années.
Un roman qui se nourrit des arcanes mêmes de la création, tout en donnant à voir, de manière saisissante, l'étrange combativité de ces laissés pour compte qui, avec Carver, rient sardoniquement à la face de la dureté de la vie, sans jamais se laisser intimider.
"Comment cela ? Comment cela, "il ne veut pas" ? Passe-le moi. Passe-le moi, je te dis. Lorraine... Tourne le combiné vers lui. Ithaque, c'est Papa. Papa n'est pas content. Papa doit rester au travail, il va rentrer tard. C'est Maman qui va te lire "Le démon de la perversité". C'est Maman, pour une fois. Alors tu vas au lit, tu m'entends ? Ithaque, arrête tes conneries. Si tu ne vas pas au lit, Papa va rentrer et il va te couper les couilles. Quoi, Lorraine ? "On ne peut pas..." "On ne doit pas..." On n'a pas de couilles, à trois ans ? Mon fils a des... Ithaque a... D'accord, c'est toi qui gères."
"Pourquoi êtes-vous venue exactement ? Vous écrivez un mémoire. Vous allez voir un éditeur. Et vous lui demandez de définir la fiction. Je ne suis pas Dieu le Père. Juste le Capitaine des conteurs. Ce surnom n'a jamais pris, j'ignore pourquoi. Ma réputation, je la dois à mon coup de ciseaux, mon habileté à tailler dans les textes que je publie.
Mais il y a autre chose : ma façon, sous un mot, d'en découvrir un autre. Plus net, plus précis. Une incision qui libère ce que la phrase enfouissait.
Je pense que vous êtes venue pour mon esprit, et aussi pour mon corps."
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aurelieencalade
  02 août 2012
Wahou!
J'avoue peut être ne pas être à la page mais moi Raymond Carver je ne connaissais pas. Alors c'est un peu à tâton que je suis entrée dans le livre. Mais quel choc, quel force des mots. Michaka nous emmène nous entraîne avec lui!
Le récit se construit avec les nouvelles (fictionnelles) de Carver, son point de vue sur sa vie, ses sources pour écrire, ses moments d'écriture.
D'un autre côté on a Marianne (Maryann Burk-Carver, sa première femme) qui nous raconte aussi sa vie face à ce mari alcoolique, ses enfants, ses métiers, son quotidien, le soutien qu'elle témoigne à son époux qui rêve de devenir écrivain....
On a également le récit de Douglas (Gordon Lish, l'éditeur de Raymond). Il nous parle de sa manière de travailler Il est connu pour avoir amputé les nouvelles de Carver, les avoir remanié au point que l'auteur parfois ne retrouve plus son travail. D'ou son surnom de Ciseaux. Il explique sa vision de son travail d'éditeur, sa vie.
Et enfin le dernier point de vue est celui de Joanne (Tess Gallagher, la seconde femme de Carver). Ici on aborde sa rencontre avec l'auteur, la nouvelle de sa maladie et la difficulté pour elle d'apprendre à vivre avec.
Les récits se mêlent, se croisent.....Histoire d'amour , de vie, lien entre l'éditeur et l'auteur.... Tout un tas de sentiments qui ne peut laisser sans voix. Un petit trésor et un réel moment de plaisir!
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Missbouquin
  06 décembre 2012
La jaquette qui est un extrait des « coupes de Gordon Lish sur la nouvelle Débutants, de Raymond Carver ».
Le roman est en effet un bout de la vie de l'écrivain américain Raymond Carver, sous l'angle de ses relations avec son éditeur Douglas (Gordon Lish), surnommé Ciseaux car il charcute les textes qu'il reçoit. Spécialiste de la nouvelle, ce dernier joue sur la briéveté, la force de la chute de la nouvelle : « la fiction, c'est le réel avec un pas de côté. » Il donnera sa chance à Carver, mais en échange il a toute liberté sur ses manuscrits. Au fil du roman, on voit Carver défendre ses textes, mais en butte à l'alcoolisme, la pauvreté et les problèmes avec sa femme, il finit par céder et atteindre la célébrité grâce à Douglas. Au point que ce dernier en fait le chef de fil d'un nouveau mouvement : le minimalisme. Pourtant Carver lui-même affirme : « Je suis tout, sauf un minimaliste. »
Ce roman est la chronique à la fois de la célébrité de Carver mais aussi et surtout sa déchéance physique, ses ennuis matériels qui l'ont empêchés toute sa vie de s'élever. La vie de Raymond c'est « la chronique d'une ambition absurde. Promethée enchaîné à la supérette du coin. C'est moi, c'est vous, si on n'avait pas eu le choix. »
Bref, un texte très riche, alors que je n'y connaissais rien sur cet écrivain, qui m'a également permis de découvrir son oeuvre, grâce à des extraits de nouvelles inclus dans le roman. A découvrir pour les passionnés de littérature ..
Lien : http://missbouquinaix.wordpr..
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critiques presse (2)
Lexpress   08 janvier 2013
Stéphane Michaka réussit un roman choral sans jamais tomber dans l'hagiographie ou la pesanteur historique. Il parle des sacrifices liés à la création, de la solitude de l'écrivain, fait aussi l'éloge de l'ombre et du doute qui peut devenir un moteur, un piège ou une humiliation
Lire la critique sur le site : Lexpress
LeFigaro   04 décembre 2012
Un subtil roman à quatre voix inspiré de la vie mouvementée de l'écrivain Raymond Carver.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (29) Voir plus Ajouter une citation
AnnadeSandreAnnadeSandre   28 janvier 2016
[Douglas (éditeur de Raym
C'est du bourbon, vous en voulez ? Je garde une flasque dans ma poche droite. Faut pas que je me trompe : dans l'autre, c'est de l'huile pour l'épiderme. Un psoriasis qui ne me lâche pas. À droite le bourbon, à gauche l'huile à squames.
« Squame », j'adore ce mot. « Il aimait le mot, mais pas la chose. » Vous savez qui a écrit cela ? Je pourrais le dire de l'existence entière. Mais il y a le mot, vous comprenez ? Le mot pour dire : « existence », « squame » ou « désastre ». Et le mot suffit pour que je m'accroche aux choses, que j'aie envie de les aimer. Seulement donnez-moi le mot juste. Pas le mot de trop, non, ça me file de l'urticaire. Sur ma carte de visite – prenez ma carte, c'est une faveur –, on peut lire : «Directeur littéraire », et le nom du magazine. Je devrais plutôt mettre : « Urticaire littéraire ». C'est ce que me donnent dix nouvelles sur dix. Parfois, la onzième, je me penche dessus, je la retravaille,. Je ne la lâche plus jusqu'à ce qu'elle soit lisible. Je n'ai pas dit « publiable », attention. Publiable ? Une nouvelle sur cent. Une sur mille, si je m'écoutais. Seulement j'ai un magazine à sortir. Je dois accepter cette défaite. Différentes façons de tenter le coup, en attendant quelqu'un.
Une voix, vous savez ce que c'est ? Je n'en entends pas beaucoup, ces temps-ci. Mais les oreilles restent ouvertes. La baguette du sourcier. Elle est là, tendue comme jamais.
Revenons à mes étudiants. Lecture de leurs bassesses à voix haute. Verdict ? Toujours le même. QUI VOUS A DIT DE VOUS METTRE À NU? Je dois crier fort pour que ça rentre. QUI VOUS A DIT DE DÉVERSER VOTRE COEUR SUR MES GODASSES ? Votre cœur, je m'essuie dessus comme sur un paillasson. Qui vous a dit de décrire une vraie humiliation ? C'est ce que vous avez tous fait.
Vous pensez que je me contredis ? Eh bien, je me contredis. Et dans le même temps, j'ai défini la fiction : le réel avec un pas de côté. Il est où, votre pas de côté ? Je dis à mes étudiants. La sincérité, fuyez-la comme la peste.
Vous regardez mon courrier, cette pile de manuscrits. Est-ce que je les ouvre tous ? Bien sûr. Est-ce que je les lis tous ? Bien sûr que non. La première phrase me dit tout. Traduisez : si je dois lire celle d'après. Et ainsi de suite jusqu'au dernier mot, ou rien, encore, n'est décidé.
(…)
Voyons ceux de... Raymond, tiens. Qu'est-ce qu'il me raconte ? « Les sirènes des ambulances, c'est ce que je ramène de mes nuits de garde. » Raymond croit qu'il est le seul veilleur d'hôpital du pays. Pitié. Mais notez-le, notez-le dans votre petit carnet : « Les sirènes des ambulances, c'est ce que je ramène de mes nuits de garde. » Le genre de phrase qui me fait fuir avant le point.
Pov' Raymond, il ramène des sirènes.
(…)
J'ai sorti Raymond de la poubelle. Sa première phrase me démange depuis ce matin. J'ignore pourquoi. Elle n'avait l'air de rien. Ou plutôt, elle avait ce petit air de rien qui vous monte à la tête.
« Les sirènes des ambulances, c'est ce que je ramène de mes nuits de garde. » Les sirènes... Je ramène des sirènes. De mes nuits. C'est ce que je ra...je ramène des sirènes de mes nuits. Pourquoi employer plus de mots ? Raymond ramène des sirènes de ses nuits. C'est tout. On comprend.
« De minuit à 8 heures, elles se succèdent, parfois elles se mélangent, sur la chaussée à deux voies qui entoure... » Ouh là. Elles se mélangent autour de l'hôpital, point. « Dans ma guérite de veilleur, je les entends de loin, de près, et plus du tout ensuite lorsque... » Démangeaison, prurit. Prurit entre deux virgules. « Tous feux allumés mais sans bruit, elles stationnent à l'arrière, délestées d'un blessé ou d'un mort. »
Tu ne vois pas qu' « arrière » égale « relégation » égale « mort »?Soit tu choisis l'arrière, soit tu choisis la mort. Tu as trop de cœur, Raymond.
Quand elles stationnent à l'arrière, je les entends de ma guérite.
« Sur le moment, je n'y pense pas plus que ça. » Pourquoi « sur le moment » ? Tu y es, dans le moment. « Les urgences, pour moi, ce sont des bruits lointains... » – aïe, lointains, adjectif, squame – «... perçus depuis une cage en verre. »
Tout cela, hop, à la trappe. Qu'est-ce que ça donne ?
« Je ramène des sirènes de mes nuits. » À la ligne. « Elles se mélangent autour de l'hôpital. Quand elles stationnent à l'arrière, je les entends de ma guérite. Je n'y pense pas plus que ça. Les urgences sont des bruits perçus depuis une cage en verre. » À la ligne. Pas un mot de trop. Une seule virgule après l'arrière qui est la mort.
Raymond, tu commences à me plaire.
Allô, Lorraine ? C'est Douglas. M'attends pas pour dormir.
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aurelieencaladeaurelieencalade   02 août 2012
"C'est bien cela, Monsieur Douglas? C'est bien ce que vous avez envie de lire? Parce que c'est ce que j'ai essayé de faire: une nouvelle que vous avez envie de..."
COMMENT VOULEZ-VOUS QUE JE LE SACHE, CE QUE J'AI ENVIE DE LIRE?
Si je le savais, je ne serais pas éditeur. Je serais le type qui décide des programmes à la télé_ je crois que c'est un ordinateur. Il programme pour demain le succès d'avant-hier. Ce qui a marché hier, il le ressort après-demain.
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CroquignolleCroquignolle   12 mars 2016
J'ai écouté. Le silence s'instaurait dans la mélancolie et l'ivresse. J'ai pensé que nous venions d'atteindre la sérénité. Le départ de Max nous renvoyait-il à notre mortalité ? Au caractère fugitif de la vie ? A cet instant, la mort ne me semblait pas plus révoltante que l'envol d'un oiseau tirant parti de l'ouverture de sa cage.
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CroquignolleCroquignolle   12 mars 2016
Je dis à mes étudiants - j'anime un atelier d'écriture deux fois par semaine, vous devriez venir -, je leur dis : "Le truc le plus humiliant qui vous soit arrivé, celui qui vous a fait ramper plus bas que terre. Prenez une feuille de papier, et racontez-le moi." Ils ont tous le même sourire figé, à se rappeler leur première galoche, leur première fois au pieu... ECRIVEZ, NOM DE DIEU ! Ils sursautent comme vous venez de faire, et se mettent à gratter. Vous croyez qu'il se passe quoi ? Inhibition, syndrome de la page blanche ? Au contraire. Voyez comme ils étalent leur honte, comme ils se bousculent pour avouer leur dégoût d'eux-mêmes. Le confessionnal des novices. Rien que d'en parler, cela me dessèche.
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garrytopper9garrytopper9   08 décembre 2013
Il y a des sentiments que je voudrait couper des nouvelles de Ray. Des lambeaux d'amour que j'aimerais renvoyer dans le passé, dans le néant.
Est-ce que j'ai le droit de le faire ?
Est-ce qu'il m'y autorisera ?
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