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Saint-Simon : Mémoires - La Pléiade ... tome 1 sur 8

Yves Coirault (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070382347
647 pages
Gallimard (01/06/1990)
4.18/5   69 notes
Résumé :
4e de couverture de l'édition Folio (Gallimard) d'août 1993 ISBN 9782070382347 :

Textes choisis, établis et présentés par Yves Coirault

"Cette princesse d'Harcourt fut une sorte de personnage qu'il est bon de faire connaître, pour faire connaître plus particulièrement une cour qui ne laissait pas d'en recevoir de pareils. Elle avait été fort belle et galante ; quoiqu'elle ne fut pas vieille, les grâces et la beauté s'étaient tournées en... >Voir plus
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L'édition de la Pléiade sur laquelle nous nous sommes appuyés comporte sept tomes d'épaisseur inégale et couvrant la période historique allant de la dernière décennie du XVIIème siècle jusqu'en 1723, date à laquelle, avec la mort de Philippe d'Orléans, le Régent, Saint-Simon décide de se retirer en ses terres.

Le premier tome évoque une décennie toute entière, de 1691, année où Saint-Simon prend son premier commandement dans l'armée, sous le maréchal D Humières, jusqu'en 1701 qui vit, selon le mémorialiste, finir "tout le bonheur du Roy." L'ensemble comporte pas mal de scènes militaires mais c'est la vie à Versailles, avec les intermèdes de Marly et de Fontainebleau, qui tient la vedette. En un cortège incroyable de vie, Saint-Simon ressuscite ce qu'il connaît du Grand Siècle, à savoir les années Maintenon, dont Louis XIV demeure toujours le centre. Mais ce n'est plus le Louis XIV fringant des grandes amours avec Melle de la Vallière, puis avec Mme de Montespan : le monarque n'a pas seulement mûri, l'homme aussi a vieilli - et pas en bien.

Très vite, le lecteur prend conscience des sentiments ambivalents que porte à ce roi si absolument royal un Saint-Simon qui l'admire pour son faste, son panache, son amour du grand et du beau mais ne peut en même temps lui pardonner d'avoir introduit la bourgeoisie aux conseils en "faisant" un Colbert et un Louvois et encore moins d'avoir tout fait pour placer ses enfants bâtards au-dessus, ou à tout le moins au même niveau, que les Princes du sang. Ce premier volume s'ouvre d'ailleurs pratiquement sur le mariage de Melle de Nantes, la dernière des filles que Louis XIV avait eues de Mme de Montespan, avec le duc de Chartres, fils de Monsieur, le duc d'Orléans, frère du roi, et d'Elizabeth-Charlotte, princesse palatine.

A partir de cet épisode, Saint-Simon prend son envol - et son style avec lui. Car ce premier tome, c'est aussi une prise de contact avec une manière d'écrire qui fait voisiner, avec une superbe indifférence, un langage archaïque, encore fixé au milieu du siècle, et un art proprement extraordinaire et des plus modernes de restituer des scènes d'un point de vue non pas historique (Saint-Simon me pardonne ! Wink ) mais indéniablement subjectif et littéraire.

Avec une humilité qui lui était plus habituelle qu'on ne le croit, Saint-Simon avouait lui-même "ne pas savoir écrire." Il est vrai que, si l'orthographe chez lui est relativement respectée, tout ce qui est accord, des verbes, des adjectifs, des pronoms, etc ..., se présente dans une débandade aussi somptueuse que fantaisiste. Pour résumer le style de son illustre prédécesseur, Chateaubriand dira : "Il écrivait à la diable pour la postérité." Et le lecteur ne peut qu'acquiescer tant l'image rend bien cette impression que l'on a très tôt d'être emporté en croupe par un Saint-Simon lancé au grand galop parmi les phrases qui n'en finissent plus de tourbillonner et les images saisissantes que l'on prend en pleine figure comme on prendrait des rafales de grand vent frais.

Saint-Simon ne savait peut-être pas écrire mais une chose est certaine : il aimait écrire et cet amour lui donne du génie. Il est d'ailleurs l'un des rares mémorialistes au monde qu'on lit aussi pour son style.

Comment rappeler tous les moments forts, tous les portraits incroyables que contient ce premier tome ? Vous en trouverez l'essentiel dans notre rubrique : "Ce Pays-Ci ou A La Découverte de Saint-Simon." Signalons cependant quelques passages qui peuvent interloquer, voire ennuyer le lecteur moderne : tous concernent soit les complexités de la généalogie, soit les distinctions du protocole, comme par exemple, presque à la fin du volume, l'explication en long et en large des différents degrés de grandesse en Espagne. A part cela, Saint-Simon reste un auteur incontournable, à lire absolument, au même titre qu'un Balzac ou un Proust, pour ne citer que ces deux grands noms de notre littérature. ;o)
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Lire Saint-Simon, ça permet de voir la Macronie autrement.
Pourquoi je dis ça moi ? Parce que j'ai parfois l'impression de vivre dans une Monarchie absolue. Pas vous ? Bruno le Maire, Ministre de l'Economie et des Finances (tout de même) a la même impression que moi. Ecoutez-le donc parler ce cher (il est forcément cher le Ministre des Finances) Ministre  sur le plateau de Public Sénat : https://www.youtube.com/watch?v=8LXTbIesqlU&t=664s Je résume un peu. Bruno le Maire voit une certaine continuité entre la Monarchie Absolue et la Vème République. Il compare le fonctionnement politique de la Cour du Roi Louis XIV et notre fonctionnement actuel. Il relève des traits culturels français, toujours présents « Chaque modèle politique a ses propres traits culturels » Il parle de la Cour et des courtisans … et il compare la colère du Roi à la colère du Président, mais il compare surtout les courtisans du Roi aux courtisans du Président. Et il nous fait comprendre qu'en France, actuellement, c'est toujours, non pas la Monarchie, certes, mais un Pouvoir Absolu. Bruno le Maire se compare ensuite à Saint-Simon et se pose comme observateur de la Cour d'Emmanuel Macron, alors même qu'il est, comme Saint-Simon, un homme de Cour. Je ne peux m'empêcher de me dire qu'il est tout de même orgueilleux de se comparer à Saint-Simon. Mais il m'est revenu en mémoire qu'il est toujours affaire d'orgueil dans les Mémoires de Saint-Simon et que Saint-Simon lui-même n'est pas exempt d'orgueil ( bien qu'il s'agisse d'un orgueil blessé).

Si vous n'êtes toujours pas convaincu par ma comparaison entre la Monarchie Absolue et la Macronie ( ce n'est pourtant pas pour rien qu'on l'appelle la Macronie, et qu'on surnomme Macron Jupiter, lui-même s'étant présenté comme un Président, je cite « Jupitérien »), vous apprécierez sans doute tous ces journalistes qui comparent cette fois-ci Macron à un autre Saint-Simon.

Ces journalistes qui lisent Saint-Simon avec le filtre des penseurs de la politique, comme Marx par exemple, qui a lu, lui, Saint-Simon, et en Français, et qui a qualifié le saint-simonisme de socialisme utopique. le saint-simonisme comme doctrine donc … On lit dans Le Figaro, je cite, que
« cette doctrine qui n'en est pas une, pourrait se résumer ( bien que Saint-Simon n'emploie pas ces termes) en une combinaison de socialisme et de libéralisme ; ou mieux encore, en la qualifiant de progressisme : un progressisme qui voit dans le développement de la science, de la technique, du commerce et de l'industrie, le moteur déterminant de l'émancipation et du bien-être universels. »
Selon les adeptes fervents de cette doctrine et selon les défenseurs du progrès (qui n'ont toujours pas compris ce qu'est le progrès, mais passons), Macron serait donc celui qui abolit l'ancien monde, au nom du progrès, justement. Mais quel ancien monde ? Quel monde ( ou quel pays, soyons modeste) cherche-t-il à détruire ? C'est la question que je poserais bien volontiers au journaliste du Figaro. Ne désirant pas particulièrement m'adresser directement à Macron.
Allez je cite encore des journalistes – au sujet du saint-simonisme et toujours de Macron – des journalistes du Figaro ou du Monde cette fois-ci, je ne sais plus, pour la forme :
« Les saint-simoniens vont être en effet les principaux acteurs de l'industrialisation de la France, de l'essor du machinisme et du développement des réseaux, réseaux de transports (canaux, chemins de fer), réseaux financiers (grande banque, crédit) et réseaux humains (urbanisation, etc ): bref, ils seront les initiateurs d'une modernisation à marche forcée poursuivie avec d'autant plus d'énergie qu'ils lui donnent une valeur à la fois économique, politique, sociale et morale (le travail est sanctifié, car lui seul permet à l'homme de s'accomplir et de se libérer). Et ce, justement, parce que le saint-simonisme ne constitue pas une doctrine au sens strict, rigide, complète et donc forcément datée et obsolète, mais bien plutôt une façon de voir, une orientation, une sensibilité. Pour Emmanuel Macron, le saint-simonisme n'est pas un modèle qu'il faudrait reproduire tel quel, en le plaquant sur le réel, mais plutôt une sorte de matrice - de la même manière que le marxisme en constituait une pour François Mitterrand dans les années 1970-1980. Dans le cas d'Emmanuel Macron, il s'agit d'une matrice peut-être inconsciente: comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, lui fait du saint-simonisme sans le savoir, ou du moins sans avoir besoin de le dire. Il ne s'agit pas d'un vernis, qui est là pour être vu tout en restant superficiel, mais au contraire d'une sorte de colonne vertébrale idéologique invisible au premier regard, mais qui éclaire de l'intérieur le «Macron profond»: celui qui se présente, avec une sincérité dont on n'a pas de raison de douter [… là je lève les yeux au ciel, mais pardon je me tais … ], comme le héraut du progressisme, le chantre du monde nouveau et de l'Europe souveraine. Ainsi est-ce en héritier du saint-simonisme qu'il opposait, le 14 septembre dernier, le camp du bien à celui du mal : l'implantation de la 5G, associée au Progrès et aux Lumières, au «modèle Amish» de la lampe à huile et aux écologistes conservateurs qui prétendent faire prévaloir la nature sur le développement économique et technologique. »

Que dire ? Sommes-nous toujours à l'ère de l'industrialisation ? Sommes-nous restés coincés au XIXème siècle ? N'avons-nous rien appris du XX ème siècle ? Pourquoi faire du travail la valeur clé de notre civilisation ? Sommes-nous marxistes en France ? Pourquoi ai-je l'impression que nous n'avons pas évolué alors même qu'il s'agirait d'évolution (technologique ou que sais-je encore?) ? Nous présenter Macron comme l'héritier de la doctrine saint-simonienne, c'est aussi, quelque part, le présenter comme l'héritier du socialisme utopique, pour reprendre les termes de Marx, et cela ne choque personne ? Enfin, n'y-a-t-il pas une certaine contradiction entre Macron, digne héritier de la doctrine saint-simonienne et Macron, Président Absolu ? La contradiction ne serait-elle qu'apparente ?

En vérité, je me demande ce que c'est, la politique. S'agit-il vraiment de la « polis », de la cité, de son organisation voire de son autogestion comme chez les Grecs Antiques ? Ou s'agit-il de l'exercice du pouvoir et de la fascination qu'ont les hommes (et les femmes) pour le pouvoir ?

PS : Oui, je note très mal Saint-Simon parce qu'à l'époque où je l'ai lu, j'ai énormément souffert de cette lecture, parce que je devais absolument tout lire. Mais je recommande tout de même cette lecture, ne serait-ce, comme je le disais au début, que pour comprendre un peu mieux la Macronie.
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Monsieur de Saint-Simon était un jeune homme bien fait de petite taille, ayant fort tôt embrassé une carrière militaire, son regard était doux, noir, pénétrant, un visage agréable que déparait à peine un nez tordu. Il avait de l'ambition, beaucoup d'esprit, des saillies plaisantes, sans toujours maîtriser son désir d'exhaustivité et, confus, il s'engageait parfois dans de longues dissertations qui, sans lui faire perdre le fil, l'emmenait loin de son sujet principal. Il lui arrivait aussi de radoter sur d'anciens faits d'armes ennuyeux. Son sens aigu de l'observation lui permettait de pénétrer toutes les arcanes de l'étiquette et les règles minutieuses de bienséance qui prévalaient à la cour. Doué d'une mémoire prodigieuse, il connaissait toutes les généalogies complexes des grandes familles européennes où se mêlaient consanguinité et bâtardise (Saint-Simon reprochait souvent à Louis XIV de favoriser ses enfants illégitimes), il avait lui-même un grand amour pour sa maison et ses parents. le souvenir de son père, fait duc par Louis XIII, lui était particulièrement cher. Il était l'unique héritier mâle de ce père qui le conçut fort âgé d'un second lit. Il fut choyé par sa mère qui prit grand soin de son éducation mais se retrouvait après la mort de son mari sans appui dans le monde. Soucieuse de l'avenir, elle craignait plus que tout une mésalliance de son fils. Heureusement, le désormais duc de Saint-Simon n'était point galant et ressentait trop la fierté de son nom pour se laisser entraîner dans une passion amoureuse qui eût été une impasse à sa carrière. Une anecdote mérite d'être relevée à ce sujet sur le prétendant un peu présomptueux qu'il fût. A la recherche du meilleur parti, il ambitionna dans un premier temps de s'introduire dans la famille du duc de Beauvilliers, s'adressa à lui pour courtiser l'une de ses filles, tenta tout pour le convaincre et, en désespoir de cause, lui avoua qu'il ne se sentait « point capable de vivre heureux avec une autre qu'avec sa fille », fille qu'il ne connaissait pas et n'avait jamais vu ! le duc de Beauvilliers, dont il resta proche, déclina poliment, et Saint-Simon se tourna alors vers la famille de Lorges et ses filles, l'aînée plutôt que la cadette, avec qui il se maria et réussit à vivre heureux, malgré tout.
Au reste, le duc de Saint-Simon n'était pas trop bavard sur sa vie intime, préférant relater celle des autres. Dans cet étrange petit monde qu'était la cour de Versailles, où tout était réglé dans les moindres détails et où la vie intime se limitait au strict minimum, les ragots allaient bon train et Saint-Simon en était friand, il les rapportait sans toujours bien les distinguer des faits. D'ailleurs, il n'était pas qu'un observateur de ce petit monde mais aussi un acteur, avec son tempérament, ses affinités et ses dégoûts, et il ne cherchait pas du tout à atteindre une impossible objectivité. Avec sa manière très particulière de brosser les portraits et les caractères, lapidairement, défauts et qualités enchevêtrés, il cherchait surtout à dévoiler les mesquineries et les petites intrigues des courtisans.
Imprégné de morale, il restait discret sur la religion, ne s'immisçant jamais dans les querelles qui agitaient la fin du dix-septième siècle, et elles étaient nombreuses, entre la petite crise religieuse de Louis XIV sous l'influence de Mme de Maintenon et du père de la Chaise son confesseur, la révocation de l'édit de Nantes, l'accession au pouvoir des protestants en Angleterre, les jansénistes, les quiétistes, les polémiques et les affrontements ne manquaient pas. Toutefois, sans bigoterie ni ostentation, il ne cachait pas sa profonde admiration pour Armand-Jean de Rancé, l'abbé de la Trappe, qui était pour lui une sorte de directeur de conscience, un homme intègre jusqu'à l'austérité. Aussi, contrairement à Louis XIV, Saint-Simon semblait éprouver de la sympathie pour les jansénistes et n'hésitait pas à dénoncer les manigances et les intrigues des jésuites.
Au niveau de la politique extérieure, cette fin de siècle était dominée par la grande rivalité de la France et du Saint-Empire. Entre la guerre de la ligue d'Augsbourg et la guerre de succession d'Espagne qui se dessinait, la paix signée par le traité de Ryswick ressemblait plutôt à une longue mais fragile trêve.
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Pour entrer dans l'univers de Saint-Simon, il n'est peut-être pas conseillé de s'acheter le premier volume de la Pléiade, et de l'ouvrir à la première page en espérant aller jusqu'à la dernière du dernier volume. Nous, lecteurs contemporains, nous n'avons peut-être plus les mêmes capacités d'attention soutenue que nos ancêtres, et le zapping est devenu une seconde nature. Il vaut mieux, pour ceux que cela concerne, se procurer un ou deux volumes d'extraits et de morceaux choisis, tels que les excellents publiés par Folio (Yves Coirault l'a composé) ou Garnier Flammarion, prendre le goût de la prose du mémorialiste, s'amuser aux anecdotes pour lesquelles il n'a pas son égal, et quand la température est prise, se lancer dans la lecture au long cours. Cette lecture n'est en rien un ennui, car si parfois la matière nous semble étrange, la langue, le souffle, le phrasé de l'auteur sont inimitables et c'est un parfait bonheur de s'entendre raconter par lui telle usurpation des bâtards du roi, telle intrigue ou telle cérémonie dont l'intérêt propre n'est pas toujours certain. le charme opère, il suffit de le laisser opérer.
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Le jeu était de chercher chez Saint-Simon (Folio tome 1) les personnages cités dans L'Echange des Princesses de Chantal Thomas. J'avais une idée toute faite de Saint-Simon, celle d'un aristocrate grincheux, envieux, d'un courtisan souffrant d'être évincé et se réfugiant dans une adoration continuelle du passé : tout était mieux avant. En fait c'est un vrai plaisir de lecture et pas seulement parce qu'on se plonge dans les potins de la Cour. La description des événements (sa mission en Espagne lorsqu'il va chercher les deux princesses), les portraits des contemporains sont d'une précision étonnante, l'analyse psychologique est très fine, la satire redoutable (c'est vrai que l'on pense à Proust qui admirait beaucoup Saint-Simon). Il est capable d'amitié et même de fidélité. C'est ce que l'on voit quand il parle du Régent, victime du pouvoir et de ceux qui l'entourent. « On a peine a comprendre à quel point ce prince était incapable de se rassembler du monde, je dis avant que l'art infernal de Mme de Maintenon et du Duc du Maine l'en eut totalement séparé, combien peu il était en lui de tenir une cour, combien avec un air désinvolte il se trouvait embarrassé et importuné du grand monde, et combien dans son particulier, et depuis dans sa solitude au milieu de la cour, quand tout le monde l'eut déserté, il se trouva destitué de toute sorte de ressource avec tant de talents qui devaient être une inépuisable d'amusements pour lui ». L'oeuvre est immense. Difficile d'en faire le tour. Il s'agit pour lui de tout raconter, de tout décrire de ce monde de déréliction destiné à passer. Tout est dit dans l'Avant-propos.
« Ecrire l'histoire de son pays et de son temps, c'est repasser dans son esprit avec beaucoup de réflexion tout ce qu'on a vu, manié, ou su d'original sans reproche, qui s'est passé sur le théâtre du monde (…) ; c'est se montrer à soi-même pied à pied le néant du monde, de ses craintes, de ses désirs, de ses espérances (…) ; c'est se convaincre du rien de tout par la courte et rapide durée de toutes ces choses, et de la vie des hommes ; c'est se rappeler un vif souvenir que nul des heureux du monde ne l'a été et que la félicité ni même la tranquillité ne peut se trouver ici-bas (…) ».
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[...] ... M. de Bryas, archevêque de Cambrai, était mort, et le Roi avait donné ce grand morceau à l'abbé de Fénelon, précepteur des enfants de France. ...

Fénelon était un homme de qualité, qui n'avait rien et qui, se sentant beaucoup d'esprit, et de cette sorte d'esprit insinuant et enchanteur, avec beaucoup de talents, de grâces et du savoir, avait aussi beaucoup d'ambition. Il avait frappé longtemps à toutes les portes, sans se les pouvoir faire ouvrir. Piqué contre les jésuites, où il s'était adressé d'abord, comme aux maîtres des grâces de son état, et rebuté de ne pouvoir prendre avec eux, il se tourna aux jansénistes, pour se dépiquer, par l'esprit et la réputation qu'il se flattait de tirer d'eux, des dons de la Fortune, qui l'avait méprisé. Il fut un temps considérable à s'initier, et parvint après à être des repas particuliers que quelques importants d'entre eux faisaient alors, une ou deux fois la semaine, chez la duchesse de Brancas. Je ne sais s'il leur parut trop fin, ou s'il espéra mieux ailleurs qu'avec gens avec qui il n'y avait à partager que des plaies ; mais peu à peu, sa liaison avec eux se refroidit, et, à force de tourner autour de Saint-Sulpice, il parvient à y en former une dont il espéra mieux.

Cette société de prêtres commençait à percer, et, d'un séminaire d'une paroisse de Paris, à s'étendre. L'ignorance, la petitesse des pratiques, le défaut de toute protection et le manque de sujets de quelque distinction en aucun genre, leur inspira une obéissance aveugle pour Rome et pour toutes ses maximes, un grand éloignement de tout ce qui passait pour jansénisme, et une dépendance des évêques qui les fit successivement désirer dans beaucoup de diocèses. Ils parurent un milieu très-utile aux prélats, qui craignaient également la cour sur les soupçons de doctrine, et la dépendance des jésuites, qui les mettaient sous leur joug dès qu'ils s'étaient insinués chez eux, ou les perdaient sans ressource : de manière que ces sulpiciens s'étendirent fort promptement.

Personne parmi eux qui pût entrer en comparaison sur rien avec l'abbé de Fénelon : de sorte qu'il trouva là de quoi primer à l'aise et se faire des protecteurs qui eussent intérêt à l'avancer pour en être protégés à leur tour. Sa piété, qui se faisait toute à tous, et sa doctrine, qu'il forma sur la leur en abjurant tout bas ce qu'il avait pu contracter d'impur parmi ceux qu'il abandonnait, les charmes, les grâces, la douceur, l'insinuation de son esprit le rendirent un ami cher à cette congrégation nouvelle, et lui y trouva ce qu'il cherchait depuis longtemps, des gens à qui se rallier, et qui pussent et voulussent le porter. En attendant les occasions, il les cultivait avec grand soin, sans toutefois être tenté de quelque chose d'aussi étroit pour ses vues que de se mettre parmi eux, et cherchait toujours à faire des connaissances et des amis. C'était un esprit coquet qui, depuis les personnes les plus puissantes jusqu'aux ouvriers et aux laquais, cherchait à être goûté et vouloir plaire, et ses talents en ce genre secondait parfaitement ses désirs. ... [...]"
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Ecrire l'histoire de son pays et de son temps, c'est repasser dans son esprit avec beaucoup de réflexion tout ce qu'on a vu, manié, ou su d'original sans reproche, qui s'est passé sur le théâtre du monde, les diverses machines, souvent les riens apparents qui ont mû les ressorts des événements qui ont eu le plus de suite, et qui en ont enfanté d'autres ; c'est se montrer à soi-même pied à pied le néant du monde, de ses craintes, de ses désirs, de ses espérances, de ses disgrâces, de ses fortunes, des ses travaux ; c'est se convaincre du rien de tout par la courte et rapide durée de toutes ces choses, et de la vie des hommes ; c'est se rappeler un vif souvenir que nul des heureux du monde ne l'a été, et que la félicité ni même la tranquillité ne peut se trouver ici-bas ; c'est mettre en évidence que, s'il était possible que cette multitude de gens de qui on fait une nécessaire mention avait pu lire dans l'avenir le succès de leurs peines, de leurs sueurs, de leurs soins, de leurs intrigues, tous, à une douzaine près tout au plus, se seraient arrêtés tout court dès l'entrée de leur vie, et auraient abandonné leurs vues et leurs plus chères prétentions ; et que, de cette douzaine encore, leur mort, qui termine le bonheur qu'ils s'étaient proposé, n'a fait qu'augmenter leurs regrets par le redoublement de leurs attaches, et rend pour eux comme non avenu tout ce à quoi ils étaient parvenus.

p.15
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"... [...] Mme de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé dans un médiocre anneau : ni derrière, ni gorge, ni menton ; fort laide, l'air toujours en peine et étonné ; avec cela une physionomie qui éclatait d'esprit et qui tenait encore plus parole. Elle savait tout : histoire, philosophie, mathématiques, langues savantes, et jamais il ne paraissait qu'elle sût mieux que parler français ; mais son parler avait une justesse, une énergie, une éloquence, une grâce jusque dans les choses les plus communes, avec ce tour unique qui n'est propre qu'aux Mortemarts.* Aimable, amusante, gaie, sérieuse, toute à tous, charmante quand elle voulait plaire, plaisante naturellement avec la dernière finesse, sans la vouloir être, et assénant aussi les ridicules à ne les jamais oublier ; glorieuse de mille choses avec un ton plaintif qui emportait la pièce ; cruellement méchante quand il lui plaisait, et fort bonne amie, polie, gracieuse, obligeante en général ; sans aucune galanterie, mais délicate sur l'esprit et amoureuse de l'esprit où elle le trouvait à son gré ; avec cela, un talent de raconter qui charmait, et, quand elle voulait faire un roman sur le champ, une source de production, de variété et d'agrément qui étonnait. Avec sa gloire, elle se croyait bien mariée par l'amitié qu'elle eut pour son mari ; elle l'étendit sur tout ce qui lui appartenait, et elle était aussi glorieuse pour lui que pour elle. Elle en recevait les réciproques et toutes sortes d'égards et de respect. [...] ..."
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Servons-nous donc des facultés qu'il a plu à Dieu de nous donner, et ne croyons pas que la charité défende de voir toutes sortes de vérités, et de juger des événements qui arrivent, et de tout ce qui en est l'accompagnement. Nous nous devons pour le moins autant de charité qu'aux autres; nous devons donc nous instruire pour n'être pas des hébétés, des stupides, des dupes continuelles. Nous ne devons pas craindre, mais chercher à connaître les hommes bons et mauvais pour n'être pas trompés, et sur un sage discernement régler notre conduite et notre commerce, puisque l'une et l'autre est nécessairement avec eux, et dans une réciproque dépendance les uns des autres. Faisons-nous un miroir de cette connaissance pour former et régler nos mœurs, fuir, éviter, abhorrer ce qui doit l'être, aimer, estimer, servir ce qui le mérite, et s'en approcher par l'imitation et par une noble ou sainte émulation. Connaissons donc tant que nous pourrons la valeur des gens et le prix des choses; la grande étude est de ne s'y pas méprendre au milieu d'un monde la plupart si soigneusement masqué; et comprenons que la connaissance est toujours bonne, mais que le bien ou le mal consistent dans l'usage que l'on en fait.
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"[...] ... Le dauphiné d'Auvergne était échu à Monsieur par la succession de Mademoiselle [la Grande Mademoiselle, duchesse de Montpensier], et aussitôt le cardinal en avait conçu une envie démesurée de l'avoir. Il en parla à Béchameil, qui était surintendant de Monsieur, au chevalier de Lorraine [grand favori et amant de Monsieur], et à tous ceux qui pouvaient avoir part à déterminer Monsieur à le lui vendre. A la fin, et à force de donner gros, le marché fut conclu, et Monsieur en parla au Roi, qui s'était chargé de son agrément comme d'une bagatelle* ; mais il fut surpris de trouver le Roi sur la négative. Monsieur insista et ne pouvait la comprendre : "Je parie, mon frère, lui dit le Roi, que c'est une nouvelle extravagance du cardinal de Bouillon qui veut faire appeler l'un de ses neveux prince-dauphin. Dégagez-vous de ce marché." Monsieur, qui avait promis et qui trouvait le marché bon, insista ; mais le Roi tint bon, et dit à Monsieur qu'il n'avait qu'à faire mander au cardinal qu'il [le Roi] ne le voulait pas.

Cette réponse lui fut écrite par le chevalier de Lorraine, de la part de Monsieur, et le pénétra de dépit. Ce nom singulier et propre à éblouir les sots dont le nombre est toujours le plus grand, et un nom que des princes du sang avaient porté, avait comblé son orgueil de joie : le refus le combla de douleur. N'osant se prendre au Roi, il répondit au chevalier de Lorraine un fatras de sottises, qu'il couronna par ajouter qu'il était d'autant plus affligé de ce que Monsieur lui manquait de parole, que cela l'empêcherait d'être désormais autant son serviteur qu'il l'avait été dans le passé. Monsieur eut plus envie de rire de cette espèce de déclaration de guerre que de s'en offenser. Le Roi d'abord la prit plus sérieusement ; mais, touché par les prières de M. de Bouillon, et plus encore par la grandeur du châtiment d'une pareille insolence, si elle était prise comme elle le méritait, il prit le parti de l'ignorer, et M. de Bouillon en fut quitte pour la honte et pour s'aller cacher une quinzaine dans sa belle maison de Saint-Martin de Pontoise, qu'il avait, depuis peu, trouvé moyen de séculariser par des échanges, et de faire de ce prieuré un bien héréditaire et patrimonial. ... [...]"
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CHAPITRES : 0:00 - Titre
M : 0:06 - MÉCHANCETÉ - Henry Becque 0:16 - MÉDECINE - Jean de Villemessant 0:28 - MÉDISANCE - Gabriel Hanotaux 0:39 - MÉNAGE - Claude Roy 0:51 - MODESTIE - Laurent de la Beaumelle 1:01 - MONDE - Comte de Oxenstiern 1:11 - MOQUERIE - Léon Brunschvicg 1:21 - MORT - Alphonse Rabbe 1:31 - MOT - Michel Balfour
N : 1:42 - NAISSANCE ET MORT - Alexandre Dumas 1:55 - NÉANT - Villiers de L'Isle-Adam
O : 2:07 - OISIVETÉ - Noctuel 2:21 - OPINION DES FEMMES - Suzanne Necker 2:41 - OPTIMISME - André Siegfried
P : 2:52 - PARAÎTRE - André Gide 3:02 - PARLER - Maurice Donnay 3:14 - PARLER SANS BUT - Oscar Comettant 3:26 - PAROLE - Pierre Dac 3:38 - PASSION - Comte de Saint-Simon 3:49 - PÈRE - Francis de Croisset 4:00 - PERFECTION DE LA FEMME - Alfred Daniel-Brunet 4:12 - PESSIMISME - Ernest Legouvé 4:24 - PEUPLE - Gustave le Bon 4:35 - PHILOSOPHIE - Georges Delaforest 4:49 - PLEURER - Malcolm de Chazal 4:57 - POSE - Jean Commerson
R : 5:16 - RAISON - Albert Samain 5:28 - RÉCEPTION - Fernand Vandérem 5:45 - RÉFLÉCHIR - Julien Benda
5:56 - Générique
RÉFÉRENCE BIBLIOGRAPHIQUE : Jean Delacour, Tout l'esprit français, Paris, Albin Michel, 1974.
IMAGES D'ILLUSTRATION : Henry Becque : https://libretheatre.fr/wp-content/uploads/2017/02/Becque_Atelier_Nadar_btv1b53123929d.jpg Jean de Villemessant : https://www.abebooks.fr/photographies/Disdéri-Hippolyte-Villemessant-journaliste-patron-Figaro/30636144148/bd#&gid=1&pid=1 Gabriel Hanotaux : https://books.openedition.org/cths/1178 Claude Roy : https://www.gettyimages.ca/detail/news-photo/french-journalist-and-writer-claude-roy-in-1949-news-photo/121508521?language=fr Laurent Angliviel de la Beaumelle : https://snl.no/Laurent_Angliviel_de_La_Beaumelle Léon Brunschvicg : https://www.imec-archives.com/archives/collection/AU/FR_145875401_P117BRN Alexandre Dumas : https://de.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Dumas_der_Ältere#/media/Datei:Nadar_-_Alexander_Dumas_père_(1802-1870)_-_Google_Art_Project_2.jpg Villiers de L'Isle-Adam : https://lesmemorables.fr/wp-content/uploads/2020/01/2-Villiers-jeune.jpg Noctuel : https://prixnathankatz.com/2018/12/08/2008-benjamin-subac-dit-noctuel/ Suzanne Necker : https://www.artcurial.com/en/lot-etienne-aubry-versailles-1745-1781-portrait-de-suzanne-necker-nee-curchod-1737-1794-huile-sur#popin-active André Siegfried : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/02/09/31001-20160209ARTFIG00272-andre-siegfried-figure-tutelaire-de-la-geographie-electorale-contemporaine.php André Gide : https://www.ledevoir.com/lire/361780/gide-et-le-moi-ferment-du-monde Maurice Donnay : https://www.agefotostock.com/age/en/details-photo/portrait-of-charles-maurice-donnay-1859-1945-french-playwright-drawing-by-louis-remy-sabattier-from-l-illustration-no-3382-december-21-1907/DAE-BA056553 Oscar Comettant : https://fr.wikipedia.org/wiki/Oscar_Comettant#/media/Fichier:Oscar_Comettant-1900.jpg Pierre Dac : https://www.humanite.fr/politique/pierre-dac/presidentielle-1965-pierre-dac-une-candidature-moelle-732525 Saint-Simon : https://www.britannica.com/biography/Henri-de-Saint-Simon Francis Wiener de
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