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EAN : 9782070769766
1104 pages
Éditeur : Gallimard (04/04/2001)
3.6/5   15 notes
Résumé :
Inévitable, inénarrable Sollers. Ce tome II fait suite au premier volet, La Guerre du goût. À tel point que, renversant le titre à défaut de l'idole de la NRF, on est tenté d'y pointer un récurrent "goût de la guerre". En polémiste accompli, Sollers y pourfend il est vrai les convenances de tous ordres. Célèbre la solitude de l'artiste comme il enfonce à son acmé le clou du nombrilisme. Les t... >Voir plus
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Citations et extraits (46) Voir plus Ajouter une citation
PartempsPartemps   09 octobre 2021
[..] si de l’athée (rires) il y a, il faudrait que se produise en lui un dépassement de l’esprit de vengeance. Lequel est, comme dit Nietzsche, un ressentiment de la volonté contre le temps et son « il était ». Nier Dieu serait probant, si on ne sentait pas que l’objet nié l’est par ressentiment ou vengeance. Il faudrait donc que ledit athée soit parvenu à une pleine et entière appropriation de toute la « théicité », si je puis dire. Sans quoi, à chaque instant, on pourra constater qu’il y a une fuite dans le système et qui ne tient qu’à une position de subjectivation. Faites entrer un athée et qu’il réponde calmement, en termes d’appropriation et de dépassement, par conséquent, de la métaphysique dans son ensemble, y compris de la théologie. À cette condition, on pourrait formuler enfin la question de l’athéisme, mais le mot lui-même ne conviendrait plus. Ce serait une de ces vieilleries de l’Histoire, une de ces fausses fenêtres par rapport à une autre fausse fenêtre, petite fenêtre par rapport à une grande fenêtre. C’est-à-dire la position de la réitération d’une négation, qui n’empêche pas, c’est le moins qu’on puisse dire, les différents théismes de prospérer.
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PartempsPartemps   27 juin 2021
Le génie chinois

Voici un livre daté de Hongkong, juin 1968, et cette date, déjà, vous intrigue. Il est publié à Bruxelles en 1970, et il reparaît ces jours-ci, c’est-à-dire qu’il paraît enfin. Son titre est plus qu’étrange : « les Propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère ». Le traducteur et le commentateur de ce classique chinois ? Pierre Ryckmans. Son nom est connu des spécialistes, mais qui est-ce ? Mais oui, il s’agit du célèbre Simon Leys, dont on a beaucoup parlé autrefois, pour son démontage critique de la Révolution culturelle chinoise. Alors, Ryckmans ou Leys ? Les deux, mais surtout Ryckmans. Le problème n’est d’ailleurs pas là, mais dans l’extraordinaire travail que représente ce livre passionnant à lire. C’est un chef-d’oeuvre, il vous le faut absolument dans votre bibliothèque, c’est votre fraîcheur pour tous les étés, vous en sortirez transformé [6].

Adieu, adieu, festivals, cinéma, télé, polars, romans fabriqués, biennales sinistres, verbosités creuses, agitation politique, clichés, calculs, marchandisation du visible, falsification des sens, expositions déprimantes, laideur à tous les étages. Vous voulez de la beauté et de la vérité. Vous entrez donc dans le mystère éclairant chinois qui ne se laisse ni dissoudre ni abattre. Sous la Chine, désormais en expansion folle, la Chine millénaire active. Le moine-peintre dont il est ici question est un des plus grands penseurs et artistes de tous les temps. Le barbare, en vous, fait la moue ? On pourrait être penseur et artiste en même temps ? Hé oui, il y a de quoi désespérer les philosophes occidentaux dans les siècles des siècles.

Shitao (1641-1720) est donc ce génie, contemporain (on croit rêver) de Louis XIV. Son nom veut dire « vague de pierre », mais il s’est donné à lui-même plusieurs surnoms, dont celui de « Moine Citrouille-Amère », et à la fin de sa vie celui de « Disciple de la Grande Pureté ». Il est d’ascendance impériale, il a failli être pris et exécuté dans son enfance, il a été caché dans des monastères taoïstes ou bouddhistes, et il est donc, indissolublement, calligraphie, peintre, poète et penseur. Voici son style : « La peinture émane de l’intellect, qu’il s’agisse de la beauté des monts, fleuves, personnages et choses, ou qu’il s’agisse de l’essence et du caractère des oiseaux, des bêtes, des herbes et des arbres, ou qu’il s’agisse des mesures et proportions des viviers, des pavillons, des édifices et des esplanades, on n’en pourra pénétrer les raisons ni épuiser les aspects variés, si, en fin de compte, on ne possède pas cette mesure immense de l’Unique Trait de Pinceau. »

Vous êtes tellement infecté d’images et aveuglé par elles que vous pensez, tout naturellement, que la peinture en est une, et que, vaille que vaille, elle imite ou reflète la réalité (quand ce n’est pas, désormais, les embarras psychiques du peintre). Or Shitao vous dit, et montre, tout le contraire : avant l’existence de toutes choses, il y a un unique trait de pinceau, à partir duquel tout existe vraiment en se révélant. Ce n’est pas une idée mais une force qui a sa source dans le coeur. Voici mon encre, voici mon pinceau, et mon poignet, libre et vide, ma main déliée, mon esprit détaché, qui, comme dans le néant, sans forcer, opèrent d’instinct, sans savoir comment, vont me conduire à la « suprême simplicité ». La nature a quelque chose d’unique à me dire : ses métamorphoses, son élan, son souffle, son allégresse à travers montagnes et fleuves. Vous pensez à Cézanne, vous avez raison, et aussi à Picasso disant : « Il ne s’agit pas d’imiter la nature, mais de travailler comme elle. » Arrêtez donc de prendre des photos ou de croire filmer l’infilmable. Arrêtez de bavarder et de jouer des rôles, respirez, écoutez. Peu à peu, vous voici devenu sans règles : « Il a été dit que l’homme parfait est sans règles. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas de règles, mais que sa règle est celle de l’absence de règles, ce qui constitue la règle suprême. » La qualité essentielle est donc la « réceptivité », car il suffit d’éliminer la « poussière » et la vulgarité pour que ce qui doit être dit (en poésie), ou montré (en peinture), le soit immédiatement, comme par miracle. « Je laisse les choses suivre les ténèbres des choses, et la poussière se commettre avec la poussière, ainsi mon coeur est sans trouble, et quand le coeur est sans trouble, la peinture peut naître. » Le plus étonnant est l’effet « moral » d’une telle expérience, ce qu’un autre Chinois appelle superbement « un large et éclatant souffle de rectitude ».

Vous voulez être intelligent et clair ? C’est très simple : « La stupidité une fois éliminée, naît l’intelligence ; la vulgarité une fois balayée, la limpidité devient parfaite. » Mais attention : « Pour éliminer la vulgarité, il n’y a qu’un moyen : s’adonner intensivement à l’étude et à la lecture, et ainsi, des livres, s’élèvera un courant spirituel ascendant. » J’observe, je lis, je médite, je calligraphie, je chante, je peins : si ma peinture est correcte, elle sera un accomplissement de la Nature, car on peut être capable, merveilleux et même divin, le plus haut degré sera toujours d’être naturel. Je connais à fond la technique (par exemple celle de la « pointe cachée »), je pénètre les rochers, les falaises, et me coule aisément dans la mer, mais le but est d’apparaître sans commencement ni fin, d’un bloc, et, finalement, « sans traces ». J’évite la raideur, mais aussi la préciosité, de ceux qui ont le pinceau sans avoir l’encre, ou l’encre sans avoir le pinceau (cela fait beaucoup de monde, comme le prouve, chaque année, le déluge de la rentrée littéraire). Ecoutez ça : ma peinture sera là où elle doit être si elle semble provenir d’une « émanation naturelle et nécessaire du papier ». La grande peinture, aussi allusive soit-elle (voyez les splendides oeuvres de Shitao), est un don du ciel. Parfois, elle n’a l’air de rien : c’est l’air lui-même. Il suffira que je reste dans une sobriété disponible (mais ça peut aussi marcher avec du vin), dans un détachement supérieur, une élégante nonchalance, un naturel fantasque et souverain, une distance lointaine, un silence immobile, une noble oisiveté. Bref, je suis dépourvu d’intentions, et les mutations m’accompagnent. J’en arrive toujours à deux conclusions : « L’océan de l’encre embrasse et porte, la montagne du pinceau s’érige et domine. » Ecoulement et embrassement : une fois ces deux dimensions réunies, on est proche de la perfection (comme dans la vie, en somme). Attention encore : « L’origine est céleste, l’accomplissement est humain. » Celui qui considèrerait seulement le cours des âges, en oubliant que le mérite n’en revient pas aux hommes mais au Ciel, se tromperait lourdement (comme on le vérifie sans cesse). Le don céleste, tout est là : « Par l’Un, maîtriser la multiplicité ; à partir de la multiplicité, maîtriser l’Un. » En définitive, et tant pis pour le marché de l’Art, on pourrait dire que l’oeuvre véritable, celle « qui se fonde sur sa propre substance », ne comporte plus ni montagne, ni eau, ni pinceau, ni encre, ni anciens, ni modernes, ni saints. Elle est une réalité intérieure au monde. « A l’image de la machine régulière du cosmos, l’homme de bien oeuvre par lui-même sans relâche. » De temps en temps, ce dernier peut avoir un « caprice inspiré ». Ou même faire sentir l’irrésistible manifestation du talent : « la pointe qui dépasse ». Avis, quand même, au roseau pensant : « Celui qui ne pourrait oeuvrer qu’à partir de la montagne et non à partir de l’eau serait comme englouti au milieu de l’océan sans connaître le rivage, ou encore serait comme la rive qui ignore l’existence de l’océan. Aussi l’homme intelligent connaît-il la rive en même temps qu’il se laisse entraîner au fil de l’eau ; il écoute les sources et se complaît au bord de l’eau. »

Voilà ce qui se passait réellement en Chine, vers la France, en mai 1968. Bruit et fureur ? Sans doute, mais aussi hauteur, largeur, profondeur, grandeur. A nous de devenir davantage chinois pour comprendre.
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PartempsPartemps   16 juillet 2021
4
Parfois, il est à Honfleur, Mallarmé, avec sa femme et sa fille, il envoie des crabes à Méry. Il appelle sa femme « Madame Mallarmé ». Il écrit de Valvins :

Paris, vois-tu, c’est toi et la musique.
Ou encore : « Demain, j’ai un visiteur, un jeune poète » (il s’agit de Paul Valéry). Le voilà encore à Oxford, pour une conférence fameuse. Il se traite avec une distance ironique, stricte. S’il a failli mourir en tombant sous un train, il dit simplement :

Ce qui m’embête, est que j’ai crié Oh ! la ! la ! mais non par peur, je m’en rends compte, pour donner une dernière fois de la voix.
Le dandysme de Mallarmé est sans affectation, terrible, héroïque. Tous ces billets, ces quatrains, ces enveloppes rédigées en vers pour le facteur (« Villa des Arts, près l’avenue / De Clichy, peint Monsieur Renoir / Qui devant une épaule nue / Broie autre chose que du noir »), sont des signaux de maîtrise enjouée, victorieuse de l’illusion sociale ; une manière de surplomber le « chahut de la vaste incompréhension humaine ». Huysmans, dans une méchante note de carnet, prétend que Méry Laurent trouvait Mallarmé sale, et qu’elle ne lui a jamais accordé ses faveurs. Voilà qui est peu en rapport avec ce que l’auteur du Coup de dés écrit à son « petit Paon » : « Moi qui ne hais que la saleté et le bruit. » Mallarmé, l’anarchiste, touchait Méry d’une façon inimaginable pour ces messieurs du XIXe siècle (ce sont d’ailleurs les mêmes aujourd’hui). Il est bien question d’une « frigidité qui se fond en un rire de fleurir ivre ». Ou bien : « Si tu veux nous nous aimerons/Avec la bouche sans le dire. » Méry captait-elle ces messages ? Oui, c’est bien une langue secrète en plein jour.

VOIR AUSSI
Balzac honoré
Mallarmé est un écrivain engagé. Zola, dans l’affaire Dreyfus, a accompli un « acte admirable ». Mais il y a plus essentiel : l’affaire du Balzac de Rodin.

Le Rodin, vu spacieusement et à loisir, me manque beaucoup... Une oeuvre grandiose et éternelle, tu sais, en son abrupte sévérité.
Et, le 14 mai 1898, une des dernières lettres à Méry :

La goujaterie des Gens-de-Lettres envers Rodin est parfaite ; je n’en décolère pas ou ressens une honte, encore que je sois si peu un d’entre eux. Ah ! les seigneurs à tant la ligne devant l’évidence du génie qui ne leur doit jamais être qu’une mystification.
Mallarmé montre rarement son indignation par rapport à l’atroce médiocrité de ses contemporains. Ici, c’est le cas. C’était, il est vrai, l’époque où le seul langage de contestation, parfois, était celui de la bombe.
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PartempsPartemps   27 juin 2021
« Tout inutile qu’elle soit,
ma voix n’en survivra pas moins dans ces pages. »

Il n’y a, me semble-t-il, dans l’oeuvre monumentale de Simon Leys rassemblée aujourd’hui sous le titre Essais sur la Chine, qu’une erreur, d’ailleurs secondaire et cocasse, celle qui met sur le même plan, à deux ou trois reprises, l’auteur de ces lignes et des personnages aussi considérables que Nixon, Kissinger ou Alain Peyrefitte. Je rougis de cette promotion injustifiée due à mon « maoïsme » de jeunesse, sur lequel je me suis expliqué cent fois en vain (mais il faudrait refaire chaque année son autocritique, on le sait). Trente ans ont passé, et la question reste fondamentale. Disons-le donc simplement : Leys avait raison, il continue d’avoir raison, c’est un analyste et un écrivain de premier ordre, ses livres et articles sont une montagne de vérités précises, on va d’ailleurs le louer pour mieux s’en débarrasser, ce qui n’est pas mon cas, curieux paradoxe.

L’ironie des temps veut qu’on rencontre partout, maintenant, des gens qui vous parlent d’emblée, avec beaucoup d’assurance, de « l’imposture maoïste ». On les pousse un peu, et on s’aperçoit qu’ils ne connaissent rien de la Chine, ni ancienne ni moderne. Mieux : ils ne veulent visiblement rien en savoir. Il y a plus d’un quart de siècle, cette attitude me semblait grotesque. J’ai donc fait quelques efforts pour attirer l’attention sur cette énorme question. Echec complet : rien ne passe, ça n’intéresse personne, ou presque. L’écriture chinoise, l’espace et le temps chinois, la pensée et la poésie chinoises que je ressens immédiatement de l’intérieur, restent, pour mes interlocuteurs, une décoration exotique. Cette insensibilité, cet aveuglement, sont pathologiques, et Leys, dans tous ses écrits, y revient constamment. Il y voit, lui, il sait lire. Il a donc été dans la position du déchiffreur immunisé contre la propagande totalitaire, interprète des lignes et des silences entre les lignes, observateur impassible du grand jeu de masques du communisme chinois. Ce dernier est toujours là, mais dans quel état : celui du cynisme policier technique, conforté par des démocraties affairistes malgré le massacre à ciel ouvert de Tiananmen en 1989.

La Chine sera-t-elle, un jour, vraiment démocratique ? Sans doute, mais quand ? Leys écrit :

Il ne fait aucun doute qu’à long terme les Chinois sauront finalement avaler, digérer et totalement transformer le communisme peut-être en conserveront-ils le nom par une sorte de conservatisme purement formel et quelque peu ironique.
Le processus est en cours, mais il faut sans cesse y revenir, insister, et répéter, par exemple, le nom de Wei Jingsheng [3], dont Leys écrit justement :

Deng Xiaoping et ses comparses voudraient bien pouvoir maudire la révolution culturelle de façon globale et définitive car c’est elle qui a marqué la fin de leur univers politique. Mais, dans leur haine même, ils nous signalent involontairement une vérité : sans cette expérience préalable de la révolution culturelle, jamais le mouvement démocratique n’aurait pu se développer avec autant de vigueur et avec autant d’ampleur. D’ailleurs, Wei Jingsheng, qui devait s’illustrer comme l’un des porte-parole les plus courageux, les plus lucides et les plus éloquents du " printemps de Pékin ", avait été, dix ans auparavant, un chef de gardes rouges : il ne s’agit pas là d’une coïncidence [4]


La « Révolution culturelle », quel roman ! Les Habits neufs du président Mao ; Ombres chinoises ; Images brisées ; La Forêt en feu ; L’Humeur, l’honneur, l’horreur sont la description minutieuse de ce mouvement ahurissant et sanglant, chef-d’oeuvre d’intrigues, de téléguidages et de manipulations en tous genres. La façon dont Mao s’y est pris pour reconquérir le pouvoir au milieu des années 60, les ruses et les finesses du jeu, l’ambition impériale de ce formidable acteur qu’il faut bien qualifier de stratège génial, le choc des slogans, l’organisation des désordres, le recours à l’anarchie provisoire, tout cela est, pour longtemps, une passionnante leçon d’histoire vécue en direct par Leys. La galerie des personnages, subtils ou odieux, leurs contorsions et leurs convulsions, leurs délires (l’ambition théâtrale de Jiang Jing, les louvoiements de renard de Zhou Enlai), disent la profondeur du poison totalitaire saisi par ses effets dévastateurs. La Chine a montré la Chose. Et la Chose, vérifiant la vision d’Orwell, est toujours plus viscérale qu’on ne le croit. Hitler et Staline, dans cette mise en scène, font presque figure d’amateurs ; ils n’ont pas su, en quelque sorte, diviser leur monstruosité pour mieux l’exposer. Mao se dresse contre le système, y met le feu, et, finalement, le renforce.

La démonstration est faite qu’il n’y a pas de solution interne au système, lequel, écrit Leys, « opère une sélection à rebours : il pénalise la décence, l’intelligence et la sincérité, en même temps qu’il récompense et promeut toutes les inclinations les plus basses : flagornerie, duplicité, paresse intellectuelle, opportunisme, lâcheté morale, délation, trahison ». Soudain, devant une telle phrase, on se frotte les yeux. N’évoque-t-elle pas, en grossissant simplement le phénomène, quelque chose qui a tendance à se produire partout et toujours ? Le « communisme » ne serait-il que la pente durcie de l’humain ? Autrement dit, du subjectivisme absolutisé ? Deux et deux font six, dit le tyran. Deux et deux font cinq, dit le tyran modéré. A l’individu héroïque qui rappellerait, à ses risques et périls, que deux et deux font quatre, des policiers disent : « Vous ne voudriez tout de même pas qu’on revienne à l’époque où deux et deux faisaient six ! » Ainsi va la pression hallucinée du mensonge. « La vérité, écrit Leys, par sa nature même, est laide, sauvage et cruelle ; elle jette le trouble, elle fait peur, elle tue... » Propos de moraliste sans âge, de poète radical (toutes les interventions de Leys sur la littérature sont d’une grande justesse). Constatation nietzschéenne : la vérité, pour l’être humain, n’est supportable qu’à petites doses, et c’est ce que signifie la formule chinoise de la « malédiction de l’homme qui peut apercevoir des petits poissons au fond de l’océan ». Ne regardez pas si bas, dit la société, je suis si fragile ! Ne perturbez pas mes ordinateurs !

Avec une belle insolence, sur la couverture de ses Essais sur la Chine, Simon Leys a reproduit, en chinois, un poème de Lu Xun [5] daté de 1933 :

M’étant mêlé d’écrire, j’ai été puni de mon impudence ;
Rebelle aux modes, j’ai offensé la mentalité de mon époque.
Les calomnies accumulées peuvent bien avoir raison de ma carcasse ;
Tout inutile qu’elle soit, ma voix n’en survivra pas moins dans ces pages.
Voilà le style de Leys : nerveux, caustique, émouvant, « voltairisé » quand il faut, il est sans cesse en relation avec une tradition vivante, et c’est pourquoi il est si moderne. On sent en lui une foi étrange, un recueillement physique capable de faire silence avant de parler. Erudit, jamais ennuyeux. Savant, capteur de détails. Son pessimisme rayonne d’espoir, sa violence n’est jamais mesquine. Il y a là une respiration impassible, ouverte à plus grand qu’elle. Comme en calligraphie, donc, une musique visible. Quand on aime la Chine, on sait d’où elle vient.
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PartempsPartemps   19 juillet 2021
2/
Ce fusil de Rimbaud, le voici photographié, contre toute attente, dans un cliché de groupe à Sheick-Othman, sorte d’oasis non loin d’Aden. On est dans une belle propriété aujourd’hui en ruine, six personnages coloniaux sont rassemblés avant le déjeuner sur un perron. L’un deux détonne aussitôt par son attitude : c’est Rimbaud. Événement surréaliste : au moment même où on se trompait de "maison" à son sujet, une photo inconnue, la seule prise par on ne sait qui, resurgit comme pour se moquer de toutes les animations culturelles. Les cinq coloniaux sont très contents d’être photographiés, ils posent, ils friment, il s’exhibent avec leurs armes comme au retour d’une chasse. Le sixième est dans une étrange rigidité : en blanc, la main droite posée sur le canon de son fusil (comme s’il s’agissait d’une canne, mais, contrairement à ce qu’on peut lire aujourd’hui dans La quinzaine littéraire, ce n’est pas une canne), la main gauche ramenée sur la poitrine, dans un geste qui évoque l’égrènement (argent, chapelet). Le regard fuit l’objectif. Rimbaud dit muettement quelque chose. D’abord : je n’ai rien de commun avec ces zozos. Ensuite, quoi ? Le maintien est pacifique, en retrait, concentré, presque liturgique. On dirait un officiant se présentant à l’autel avec un encensoir invisible. Drôle de message voulu, drôle de message entre lui et le négatif. On pense à cette phrase d’une de ses lettres :

Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par minute.
Et aussi :

On massacre, en effet, et on pille pas mal dans ces parages... Je jouis du reste, dans le pays et sur la route, d’une certaine considération due à mes procédés humains. Je n’ai jamais fait de mal à personne. Au contraire, je fais un peu de bien quand j’en trouve l’occasion, et c’est mon seul plaisir.
On pense encore à cette déclaration adressée à la litanie du malheur humain comme à la propagande doloriste à la mode dans les pays riches :

Ceux qui répètent à chaque instant que la vie est dure devraient passer quelque temps par ici apprendre la philosophie.
Déjà, dans Une saison :

La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère.
On ne tue pas, on ne massacre pas, on ne pille pas. Les poètes sont gentils, mais ils ne font pas le poids, il leur manque un fusil, en quelque sorte. Verlaine adore sans doute Rimbaud, mais ne voit dans un premier temps que des "choses charmantes" dans les Illuminations. Finalement, c’est Alfred Bardey l’employeur, qui a le mieux observé ce passant considérable :

Sa charité, discrète et large, fut probablement une des bien rares choses qu’il fit sans ricaner ou crier à l’écoeurement."
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