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EAN : 9782226441638
Éditeur : Albin Michel (19/08/2020)
3.97/5   246 notes
Résumé :
Un homme, tout juste arrivé en ville, s’effondre au milieu de la rue. Il meurt, sa langue est noire. Il est le cas zéro. La première victime de la Fièvre.

Keathing tient le journal local. Raciste, suprémaciste, c’est un vrai type du Sud qui ne digère pas la victoire des Yankees et l’affranchissement des noirs. Annie Cook est française. Elle tient un lupanar et ne pense qu’à faire de l’argent. La Fièvre va bouleverser leur vie. La ville se vide, les t... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (107) Voir plus Ajouter une critique
3,97

sur 246 notes

Fandol
  26 mars 2021
En pleine pandémie, Sébastien Spitzer m'a plongé dans une épidémie de fièvre jaune, à Memphis, dans le sud des États-Unis, en juillet 1878.
Cet écrivain que j'ai déjà beaucoup apprécié avec Ces rêves qu'on piétine puis le coeur battant du monde, confirme son grand talent avec La fièvre.
Sans ménagement, il débute avec une scène horrible d'une action du Ku-Klux-Klan durant laquelle un nom est prononcé : Keathing.
Ce Keathing est le propriétaire et rédacteur en chef du Memphis Daily, le quotidien local. Je vais le retrouver tout au long du roman dont le personnage principal est une ado de treize ans : Emmy. Malgré ses crises d'épilepsie, elle ne rêve que d'une chose : retrouver son père, Billy Evans, qui a promis de revenir pour son anniversaire : elle va avoir treize ans.
Hélas, cet homme est un escroc, un caméléon habile mais beau. Il sort de prison et Emmy, folle d'espoir, va l'attendre sur le débarcadère car un bateau arrive, le Natchez. Par malheur, la fièvre s'est déclarée à bord et va contaminer toute la ville. Les événements vont s'enchaîner et seront vite dramatiques.
Le troisième personnage important se nomme Anne Cook. Elle est la patronne du bordel, Mansion House, et son surnom, Poppy, signifie coquelicot, sa fleur préférée. Les Noirs ayant été affranchis depuis peu, le racisme fait fureur, encore et toujours. Emmy est traitée de négresse alors qu'elle est métisse. Les policiers, tous Irlandais, sont d'une brutalité incroyable avec les Noirs qui sont employés dans les champs de coton, comme avant.
Les événements se précipitent, la fièvre s'étend, l'affolement aussi. Deux médecins sont sollicités : un charlatan (Fitzgerald) et un compétent mais très âgé, le Docteur Mitchell. Tous les habitants qui le peuvent tentent de fuir la ville à bord d'un train à bestiaux mais sont accueillis à coups de fusil dans la ville voisine.
Ainsi, en contant l'évolution galopante d'une terrible épidémie dont personne ne connaît la cause, Sébastien Spitzer met en lumière les pires travers des humains comme leurs bons côtés : solidarité et dévouement contre cupidité et égoïsme. Pour être au plus juste dans son récit, il s'est abondamment documenté et a même vécu de longs mois à Memphis !
Tout cela donne un roman passionnant, émouvant, éloquent, roman auquel il ajoute une information à mettre en exergue : la découverte du médecin cubain, Juan Carlos Finlay (1833 – 1915), dont la société bien pensante s'est abondamment moquée. C'est lui qui a trouvé le responsable de cette épidémie de fièvre jaune : le moustique ! Pourtant, bien que son nom ait été proposé sept fois pour le Nobel de médecine, jamais il ne l'a obtenu.
Au cours de ma lecture, j'ai tremblé pour Emmy, été ému par le sort des habitants de Memphis. J'ai admiré le courage extraordinaire de T. Brown, ce géant noir créant une milice pour tenter de rétablir l'ordre dans la ville et la préserver des pillards. J'ai apprécié aussi l'évolution de Keathing tout en espérant qu'Anne Cook… mais je vais trop en dire et ce serait dommage de divulgâcher un roman qui fait partie de la sélection pour le Prix des Lecteurs de 2 Rives 2021, pour l'instant, mon favori.

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Cancie
  18 mars 2021
Un vrai coup de coeur pour La fièvre, troisième roman de Sébastien Spitzer, après le coeur battant du monde et Ces rêves qu'on piétine que j'avais beaucoup appréciés.
Le roman démarre avec une scène terrible où un homme est maintenu face contre terre, pour être ligoté puis pendu. Il s'agit d'un noir et ses tortionnaires font partie du Ku Klux Klan.
Rapidement, nous allons faire connaissance avec les principaux personnages du roman. Nous sommes à Memphis, début juillet 1878, et une partie de la ville s'apprête à célébrer le jour de l'Indépendance.
Emmy dont la mère est noire et aveugle est impatiente et fébrile car ce 4 juillet est aussi celui de son anniversaire, elle a treize ans. Son père Billy Evans qu'elle n'a jamais vu, va arriver par le vapeur, elle en est sûre, il le lui a promis dans la seule lettre qu'il lui a adressée en treize ans.
Quand le bateau va arriver, immense déception car les passagers commençant juste à descendre vont bientôt devoir remonter, poussés par les policiers, car un des passagers est décédé de la fièvre et le navire doit être placé en quarantaine.
Anne Cook, elle, tient la maison close, Mansion House, la plus luxueuse de la ville et a prévu un bal costumé pour ce soir.
Keathing, proche du Ku Klux Klan, patron du Memphis Daily surveille la sortie des cinq mille exemplaires du journal.
Quant à T. Brown, ce géant noir, ancien esclave, il est le chef d'orchestre de la fanfare qui s'apprête à défiler. Lui et Keathing sont bien sûr ennemis intimes.
Mais voilà qu'un repris de justice, Billy Evans, justement, vient s'écrouler en plein jour au milieu de la rue, en sortant du bordel. Ce sera le début d'une terrible épidémie, une fièvre mystérieuse que personne ne savait encore soigner, ne sachant pas non plus comment elle était transmise. Beaucoup d'habitants vont rapidement fuir la ville tandis que l'on assiste à une hécatombe et que les pillards débarquent. C'est dans ces circonstances que nos personnages vont révéler leur véritable personnalité et se comporter soit en héros, soit en lâches.
Face à cette terrible réalité, à cet événement hors du commun que représente cette épidémie meurtrière, certains vont faire preuve d'un immense courage, de solidarité et se mettre entièrement au service des malades se comportant en véritables héros, alors que d'autres, terrassés par la peur réagiront comme des lâches.
On est presque incrédule en voyant à quel point, dans ces moments critiques, leurs regards sur le monde a changé du tout au tout et souvent pour le meilleur. Comment ne pas être ébloui par l'exemplarité de certains comportements ? Et comment ne pas faire le parallèle avec la pandémie actuelle ?
Ce roman passionnant, est inspiré d'un fait historique, la fièvre jaune qui sévit en 1878, à Memphis et dévasta cette ville en quelques mois, faisant plus de cinq mille morts.
N'oublions pas que l'abolition de l'esclavage ne date que de 1865 et dans cette ville du sud des États-Unis, le racisme est encore très virulent en 1878 et Sébastien Spitzer fait remarquablement revivre cette époque. Si les noirs sont théoriquement libres, ils sont encore très loin de vivre à égalité avec les blancs, ils en restent les serviteurs.
La fièvre, ce roman dans lequel un événement de l'Histoire est rattrapé par la réalité est une magnifique leçon de courage, d'amour et de solidarité.
C'est un bouquin qui m'a véritablement emportée et bouleversée. Les personnages resteront pour moi inoubliables. Certains ont réellement existé, l'auteur dédie d'ailleurs son roman entre autres « à la mémoire de Raphaël T. Brown qui a sauvé sa ville ».
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Kittiwake
  12 septembre 2020
Le thème n'est pas nouveau, même si les événements récents lui ont conféré une actualité brulante!
Brûlante comme cette fièvre qui fait des ravages à Memphis, à la fin du dix-neuvième siècle : l'épidémie tue, et elle provoque dans son sillage les comportements de survie qui se font fi de toute considération empathique ou, au contraire inspirent des vocations de dévouement risqué. La maladie révèle le meilleur comme le pire.
C'est une petite fille qui se démarque au coeur de ce récit. Emmy, onze ans, métisse, épileptique, à la recherche du père qu'elle idéalise à l'aune du portrait flatteur que sa mère en fait. Cette quête va être profondément détournée au fil des événements, et Emmy se retrouvera avec Keathing, le blanc du Sud dans toute sa spendeur, et Anna Cook, patronne du bordel local, réaffecté au gré des besoins, au coeur de la tourmente pour tenter de sauver quelques victimes atteintes par le fléau.
C'est une superbe évocation, racontée de façon très vivante, à un rythme soutenu, qui n'est pas sans rappeler le style de Ces rêves qu'on piétine. Impossible de s'ennuyer une seconde en suivant le périple désespéré d'Emmy.
C'est aussi un document qui retrace la vie dans le Sud des EtatsUnis alors que le KKK sévit pour appliquer ses propres règles pour un simulacre de justice. Ce sont des épisodes qui font mal, et c'est d'ailleurs par une scène atroce que débute le roman. Cependant si le racisme est abordé constamment dans ces pages, il n'est est pas le thème principal. C'est plutôt une sociologie des moments de crise, et si ces comportements n'ont pas disparu avec le temps, on constate malgré tout les progrès des instances qui nous gouvernent pour limiter les dégâts.
L'auteur fait la preuve avec ce troisième roman, de ses talents de conteur qui sait traduire en un roman séduisant la somme de ses recherches bibliographiques.

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Cannetille
  24 décembre 2020
En 1878, dans un Sud américain qui n'a pas encore digéré la victoire des Yankees et l'abolition de l'esclavage, plusieurs cas de fièvre jaune sont confirmés à Memphis. Prise de panique, la population tente massivement de fuir, prenant littéralement d'assaut le dernier train en partance. Les habitants restés dans la ville désertée, désormais coupée du monde et livrée à la violence et au pillage, tâchent, avec les moyens du bord, de faire face à l'hécatombe. Tandis qu'une milice composée d'hommes noirs prend la défense des lieux, et que la maquerelle Annie Cook transforme sa maison close en hôpital, l'ardent suprémaciste blanc Keathing, patron du journal local, est amené à réviser ses convictions racistes et moralistes.

Ecrit par coïncidence juste avant la pandémie du Coronavirus qui lui donne une résonance toute particulière, ce roman s'inspire des épidémies de fièvre jaune qui, par trois fois, ont frappé la ville de Memphis dans les années 1870, alors qu'on ignorait la responsabilité du moustique dans la propagation de cette maladie mortelle. Rythmé par des phrases courtes et crépitantes, le récit est haletant. Il entraîne sans répit le lecteur dans l'impitoyable succession d'évènements à laquelle doivent faire face les personnages.

Pour ces derniers, cette terrible crise devient l'occasion de profondes transformations, Blancs et Noirs se retrouvant pour une fois à égalité face à l'adversité. Soudain, la valeur d'hommes noirs s'affiche en pleine lumière au travers de leur courage et de leur détermination, tout comme la vaillance et les qualités humaines de femmes dites de mauvaise vie – ces autres esclaves, cette fois du commerce des corps -, quand quantité de gens bien pensants, à commencer par la rigide mère supérieure du couvent de la ville, s'illustrent par leur lâche irresponsabilité.

Preuve que, souvent, seules les crises savent enfanter le changement, cette histoire qui renverse les rôles établis est une jolie démonstration de l'inanité des préjugés et de la gravité des intolérances, souvent cachées derrière des principes de morale autorisant la bonne conscience. Coup de coeur.

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Frederic524
  29 août 2020
« La Fièvre » qui vient de paraître chez Albin Michel est le troisième roman de Sébastien Spitzer. Un auteur incontournable en cette rentrée littéraire. le récit se déroule à Memphis, dans l'État du Tennessee aux États-Unis entre juillet et septembre 1878. Cette ville était la capitale du coton d'Amérique et tout passait par la Bourse du Coton érigée sur Front Street. Une épidémie de fièvre jaune décima la ville cette année là, et Sébastien Spitzer bâti son histoire autour de cet événement. En pleine pandémie de Covid19, on ne peut-être qu'impressionné par l'écho qui résonne en nous de cette épidémie, près du fleuve Mississippi, à Memphis. A cette époque, on ignorait tout du vecteur de la transmission de la maladie à savoir le moustique. Les moyens employés pour contrer la maladie sont empiriques, aussi beaucoup d'habitants choisissent de fuir la ville, l'auteur décrivant avec son talent habituel, cette confusion extraordinaire à Memphis avec par exemple la prise d'assaut du train quittant la ville, les bousculades, les morts. A Memphis, tout n'est alors que mort et désolation face à ce fléau de la fièvre jaune. La toile de fond historique est passionnante car nous sommes une dizaine d'années seulement après la fin de la terrible Guerre de Sécession (1861-1865) opposant le Nord au Sud confédérés. Car l'autre thématique très importante de « Fièvre » c'est le racisme et la question noire à Memphis où rien n'a changé pour les habitants noirs malgré le XIIIe Amendement de la Constitution Américaine de Lincoln qui abolit définitivement l'esclavage en 1865 : "Ni esclavage, ni servitude involontaire, n'existeront aux États-Unis, ni dans aucun lieu soumis à leur juridiction". Les revendications des Noirs à Memphis sur le droit de vote entraînent des violences abominables en 1866, où les quartiers noirs sont mis à sac : maisons brûlées, femmes violées et une quarantaine de personnes noirs assassinées. Malgré l'abolition, rien n'a vraiment changé pour les Noirs. La scène d'ouverture du livre plante d'ailleurs le décor et nous immerge dans l'horreur d'une exécution punitive d'un homme noir affranchi, pendu à un arbre par cinq membres du Ku Klux Klan. Les esprits sont marqués d'entrée. Sébastien Spitzer dans son roman va s'intéresser aux destins de trois personnages confrontés à cette épidémie de fièvre jaune. Parmi eux, Keathing, membre actif du KKK, dirige un journal local. Il regrette le Sud d'avant la Guerre de Sécession, raciste et esclavagiste. Il a de la haine contre tout ce qui se rapproche de près ou de loin aux idées progressistes d'alors. Sa femme est partie à New York avec ses deux enfants. Il est cocu, autant de raisons de haïr le monde. Nous retrouvons également la jeune Emmy, métisse de 13 ans qui attend le retour de prison de son père Billy coupable d'une arnaque à l'assurance. Ce qu'elle apprendra bientôt, c'est que son père, la veille de la revoir, est l'une des premières victimes de la fièvre alors qu'il passait la nuit dans un bordel dirigé par Mme Cook, Anne de son prénom, tenancière de douze filles, femme à poigne mais avec un grand coeur. La mère d'Emmy s'appelle Emilia. Elle cuisine et sert la famille James, des Blancs. Ces quelques semaines dans une ville vidée de ses habitants et abandonnés aux pilleurs, c'est le barbier des faubourgs, T. Brown et ses quelques miliciens qui vont assurer la sécurité et la subsistance des rares habitants restés. T. Brown commandait le régiment des Zouaves du temps de l'occupation yankee de la ville pendant la Guerre de Sécession. T. Brown est un ancien esclave, qui se bat depuis des années pour que ses habitants reconnaissent son statut d'homme libre. Anne Cook va transformer sa maison close en hôpital de fortune, révélant une part d'elle même qu'on ne pouvait deviner de prime abord. La jeune Emmy, Anne Cook, Keathing, T. Brown, Kerenn la prostituée au grand coeur, Fitzgerald et sa lâcheté, toute cette galerie de personnages va évoluer au cours du récit, entre compromission mais aussi espérance, pardon, émancipation, amitié, amour. Sébastien Spitzer en formidable portraitiste saisit l'instantané d'une époque, d'une ville avec ce don d'écriture toujours aussi impressionnant. « Fièvre » ne nous perd jamais, la narration est très fluide et le contexte historique rend l'ensemble passionnant à suivre. C'est une confirmation de plus du talent de cet auteur. Un des jolis romans à ne pas manquer en cette rentrée littéraire.
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critiques presse (1)
LeJournaldeQuebec   22 septembre 2020
Se basant sur des faits réels, l’écrivain français Sébastien Spitzer raconte une terrible épidémie qui a sévi il y a près de 150 ans à 2000 kilomètres d’ici.
Lire la critique sur le site : LeJournaldeQuebec
Citations et extraits (73) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   06 novembre 2020
INCIPIT
– Par pitié, laissez-moi !
Il est face contre terre, comprimé par un homme à genoux sur sa nuque. Sa pommette et son front tassent le sable du sentier. Un filet de sang dégoutte sous lui comme la poisse. Combien sont-ils ? Quatre ? Cinq ? Tous portent des toges blanches.
L’un d’eux pèse sur son dos et lui déboîte les bras, coudes aux reins, pognes au dos.
– Ahhh ! Pour l’amour de Dieu, je vous en prie. J’ai rien fait.
Un autre lui lie les chevilles si fort qu’il entrave ses artères. Son pouls bute contre le chanvre. Il a la bouche dans le sable et son cri s’y enterre parmi la bave et ce branle-bas d’effroi qui coagule. Un homme rôde en retrait, chasseur tapi dans l’ombre. C’est lui le chef de ces mauvais génies en toge qui hantent les campagnes depuis des mois maintenant, semant les cadavres, éparpillant le drame et ravivant l’idée que naître noir est une malédiction.
Quand on est né esclave, mourir est un fait comme un autre, une douleur de plus, un mauvais jour de trop. Son père l’a vécu dans sa chair. Il est mort aux champs, épuisé de fatigue. Son grand-père succomba d’une balle dans la nuque. Il avait soixante ans et souffrait de partout. Mais pas lui. Plus maintenant. Il a été affranchi. Il est devenu libre. Un homme parmi les hommes. Il a le droit de vivre et de rêver sa vie sans penser à la mort. Il s’y est habitué depuis la fin de la guerre, la victoire de Lincoln et les lois votées pour libérer les Noirs, faire taire les fouets des maîtres, les coups des contremaîtres. Libres enfin ! Quel miracle ! Il s’est mis à rêver de lundis, de l’école pour ses enfants, d’un emploi dans le commerce, de dimanches en prières et de semaines qui se ressemblent.
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Le pire des refrains s’est accroché à ses lèvres.
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Les toges blanches le relèvent. Leurs visages sont cachés. La lune cruelle éclaire la scène d’un crime en cours.
Il voit son ombre au sol, pas plus noire que leurs ombres. Ils sont cinq contre lui. Cinq juges de mauvaise foi. Cinq silhouettes masquées et un nom murmuré :
– Keathing, viens m’aider !
Son instinct prend le pouvoir. Serrer les dents. Faire le dos rond. Attendre. Se taire. Pleurer un peu, puisque ça dure. Pleurer, ça fait du bien, c’est souffrir en silence. Tenir. Tenir bon.
Très jeune, avant la guerre, son père lui avait appris à cousiner la douleur, à débecter ses rages. Il lui avait dit que s’il s’abandonnait à cette douleur comme à ces rages, il ne ferait qu’attiser le drame noir.
Rien n’y fait.
Le mauvais sort s’acharne. Seul un chien se dévoile. Tel quel. Plein de crocs enfoncés dans le muscle de sa cuisse. Il souffre. Aveuglément face à cet animal, avec des yeux de nuit noire et une haleine sauvage. Le chien cesse de grogner et lève mollement la patte sur le poteau devant. Il marque son territoire de quelques gouttes d’urine pendant que l’ancien esclave implore ses bourreaux blancs :
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
En vain.
L’un d’eux serre sa trachée pour qu’il ouvre la bouche. Il fourre deux doigts dedans. Il enfonce un chiffon plein de flotte dans sa gueule. Lui tente de résister, secoue un peu le tronc et attire le chien. Il n’entend même plus ses grognements furieux. Il a pris le même muscle et mord.
– Faut pas traîner, murmure une voix.
Soudain, tout s’atrophie. La bête a lâché prise. Une chouette froisse l’air. Un coassement annonce l’accouplement de crapauds. Son cœur bat si fort qu’il pourrait exploser. Combien de temps encore ? Combien de temps avant de mourir ?
Une corde fend l’air et cogne contre un poteau. Les nœuds de chanvre crissent sur un rondin de bois. Il compte plusieurs brassées.
– Tu vas trop loin ! dit celui qu’il a pris pour leur chef. On devait simplement lui faire peur. Pas ça !
« Ça », c’est le mot qui l’achève. « Ça », c’est l’idée qui gomme tous les « pourquoi », les « par pitié ».
– T’es pas obligé de rester là.
Une main le pousse devant. Une autre le maintient droit, debout, calé contre ce poteau transformé en potence, comme un mât d’injustice dressé devant une lune bien blanche, bien complice.
Les hommes et le chien-loup s’activent dans son dos. Comme sa jambe se dérobe, il s’adosse au poteau, jette un dernier regard vers la grande ville au loin, la vallée qui serpente et les champs qui se déclinent, noir sur noir, jusqu’au bout de l’horizon. Il les connaît par cœur, chaque pousse, chaque travée. Cette vie est un boyau d’enfer, une fosse de Babel. Il y avait cru pourtant à ces lois, à ces mots. Il ne peut plus se défendre quand ils lui passent la corde au cou, et prie.
– Notre Père qui êtes aux cieux, que Votre nom soit sanctifié. Que Votre règne arrive.
Comme il n’a plus de prise, mais juste la honte de grommeler des mots qui finissent en charpie, il se résigne. Il ferme lentement les yeux. Il prend la mesure de l’instant qui le sépare de l’éternité.
– Amen.
Une pulsation cardiaque. Encore une. Un autre battement. Le dernier ? Sa vie à rebours sature sa mémoire. Toutes ces images passées surgissent en tornade. Il voudrait effacer la douleur qui l’empêche de se remémorer le visage de cette fille, dans la cabane d’en face. Elle préférait sourire au lieu de lui répondre. Elle avait de fines hanches et des épaules si droites que tout son corps semblait en équilibre en dessous, comme le fléau d’une balance. Elle avait le front suave. Un sourire à mille dents. Des yeux bruns, grands et vifs, qui guettaient la gaieté. Il aurait pu l’aimer. Lui faire plein d’enfants. Il tremble de regret. Elle serait devenue sa nouvelle femme et ils auraient élevé une tripotée de gosses. Si seulement il avait traversé la rue entre elle et lui.
Il sent le nœud qui serre. Il va finir sa vie au bout de cette fourche fruste, dans ce cercle formé par un bout de chanvre torsadé, les pieds ballottant vaguement, scruté par les corbeaux et ses cinq bourreaux. Le rituel est en cours. Il n’y a plus rien à faire.
La corde crisse et serre. Un papier sort d’une poche. Pendant que sa langue cogne contre le bout de tissu, des mots chargés d’absurde encrassent la nuit. Ils récitent :
– Au nom des Chevaliers Immortels protecteurs de la race,
Au nom du Grand Cyclope garant de notre avenir,
Au nom de la Cause perdue et de ses humiliés,
L’Empire de l’Invisible et le Soleil Invincible t’ont condamné à mort.
La suite s’est perdue au fond de son âme.
Demain, quand Memphis s’éveillera, la ville découvrira son corps bien vertical, bien aligné. Des gens passeront devant lui et feront des commentaires, gênés ou amusés. De longues heures s’écouleront avant que l’un d’eux estime que c’en était assez, qu’on en avait assez vu des Noirs suppliciés.
On fera une prière et on citera son nom. On chantera, un peu, à voix ténue et triste, comme on chante à chaque fois pour ceux qu’on a punis parce qu’ils avaient le tort de croire que même noir on pouvait être libre. On le mettra en terre et on parlera de lui au passé, comme des autres. C’est comme ça ! C’est le Sud.
Emmy dort encore. Rabougrie dans son lit. Ses bras adolescents agrippent le balluchon qui lui sert d’oreiller. Des soubresauts remontent le long de son échine, parfois jusqu’aux épaules, bifurquent vers son visage et impriment à sa bouche d’étranges balbutiements. Elle fait des bruits de succion, bave et grogne puis replonge dans son rêve.
Le jour s’est pointé charriant les bruits de la ville. Des rires. Des pas. Le couinement d’un essieu. Les sabots d’une mule butant sur un caillou qui éclate sous ses fers.
Une brise trimbale l’odeur d’une poudre lointaine, de celles dont on faisait les balles, autrefois, pendant la guerre, quand des Bleus tuaient des Gris par centaines de milliers. Emmy était presque là, dans le ventre de sa mère. Elle attendait que la paix soit signée pour montrer le bout de son nez.
Une explosion retentit.
– Papa ? demande-t-elle en sursaut, fouillant les coins de la pièce et tombant sur sa mère qui s’approche, lentement, de sa démarche peu sûre.
– T’as encore fait une crise, ma fille chérie ?
Emmy tarde à répondre, le temps de faire le tri entre ses attentes et ses rêves, le vrai et ce qu’elle voudrait.
– Non. Pas cette fois. Je ne crois pas, en tout cas. J’ai pas mal aux épaules, dit-elle en s’étirant. Ni à la nuque. Non, maman. C’était pas une crise nerveuse. Je crois que c’était plutôt une sorte de cauchemar. Je suis en retard ?
Sa mère lève le nez et estime l’heure du jour.
– Non. Pas encore. Je n’ai pas entendu la cloche du débarcadère.
Le visage de sa mère est teinté de brun sale. Ses yeux opalescents fixent toujours leur néant, mais elle sent et entend bien mieux que les voyants. Elle le saurait déjà si son père était là. Ses sens ne la trompent pas.
Emmy frotte ses paupières comme pour chasser ses mauvais songes. Mais des images s’accrochent. Le visage d’un homme.
Un paquet de bonbons dans un sachet de papier, bombé, comme rempli d’air. Emmy tendait les mains vers le cadeau de son père. Elle allait s’en saisir, mais il a éclaté comme une de ces baudruches que les gosses du quartier gonflent et font exploser lors de chaque carnaval. Et puis tout s’évanouit. Les bonbons et son père, ses attentes bernées. Depuis le temps qu’elle attend. Elle a tout un stock d’espoirs déçus à cause de lui. Sa tête en est farcie, et parfois elle se dit que ces crises étranges, ces spasmes épileptiques sont dus à ce trop-plein de dépits, à ces désillusions qui pourrissent au fond d’elle. Comme si elle les refoulait. C’est son père. C’est comme ça. Il a toujours été celui qui trompe son monde.
Dans les rues de Memphis, la grande fête s’annonce. Une partie de la ville va bientôt célébrer le jour de l’Indépendance. La pétarade commence. Des tas de déflagrations accompagnent les rires des gamins extasiés.
Emmy se penche par la lucarne. Les commerces sont fermés. Deux hommes endimanchés longent le trottoir d’en face. Un autre les salue. Emmy cherche les enfants et, en tendant le cou, voit une femme qui rabat un pan
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hcdahlemhcdahlem   06 novembre 2020
Elle enjambe la clôture, traverse Madison et remonte vers le fleuve. Sa jupe enveloppe ses jambes et virevolte sous elle telle une méduse folle. Elle court comme les enfants, sans se soucier des regards en coin des femmes et des hommes sur ses longues cuisses fuselées. Elle court à perdre haleine, fixant les cheminées du bateau qui approche avec ses deux gaillards, l’un à la proue, l’autre à la poupe, et sa grande gueule béante comme celle d’un poisson-chat. Emmy ne cille même pas, de peur que si elle lâche sa cible des yeux elle fasse demi-tour, ou pire, disparaisse.
Ses pieds nus frappent le sable. Son cœur choque sa poitrine. Ses mains vont chercher loin devant comme si elle pouvait raccourcir la distance qui la sépare du quai. Elle a la bouche ouverte et le ventre vide depuis la veille. Légère ! Si légère ! C’est son anniversaire et son père va venir pour elle.
Des mouettes rasent le fleuve. Elles sont remontées de l’embouchure, en aval, à des centaines de miles. Il y a foule près du quai. Des dizaines de dos d’hommes et de femmes s’agglutinent.
Sur le pont du Natchez, le capitaine sonne trois coups secs. C’est le signal donné au machiniste en salle. Les deux cheminées crachent ce qui leur reste de fumée. La roue à aubes ralentit puis se cale en trouvant le point mort. L’équipage remonte les coursives. Il y a beaucoup de courant. Depuis la crue de juin, il a encore gagné et contrarie l’accostage.
Le visage barbouillé du mécanicien surgit d’un hublot de bâbord. Le navire vire lentement. Il a dépassé le pont. Sa proue pointe vers l’aval. Un sifflement retentit. Soudain, sa roue repart, mais à rebours cette fois, plus puissante, plus vaillante. Ses larges tambours brassent des mètres cubes d’eau, frappant de toutes leurs forces comme pour régler leurs comptes avec ce maudit fleuve. Les tambours cognent si fort que des éclats de racines valdinguent alentour.
Emmy en a déjà vu, des approches mal finir. L’an dernier, un triple pont bien plus gros que le Natchez a fini par le fond.
En haut de la passerelle, un matelot pivote et jette devant lui la glène de cordage. Un badaud sur le quai s’en empare et la noue. La passerelle se déploie. C’est bon ! Tout va bien. La foule s’avance. Emmy cherche sur le pont, parmi les passagers, le visage inconnu de son père, comme l’aimant cherche la paille. Elle guette l’évidence, armée de tous les indices qu’elle amasse depuis des années. Grand. Blond. Yeux clairs. Aujourd’hui la trentaine. Pourvu qu’il tienne parole.
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CancieCancie   22 avril 2021
Anne s’agenouille, les mains sur la fillette, avec l’envie de bastonner cette mère affreuse, cette sœur supérieure avec sa robe de serge, son voile et ses rangées de boutons de bois sur lesquels sont gravés un crâne et une paire d’os en croix. Comment peut-on porter la mort sur soi, autour du cou, en bandoulière ou en boutons ? La terre aspire déjà bien assez de morts comme ça. Anne ne comprend pas ces femmes qui s’appellent sœurs entre elles et qui se vouent tout entières à l’amour de Dieu le père pendant que les autres crèvent. Elle préfère ses filles qui se louent de la tête aux pieds à l’amour sans amour, pour tenter de vivre un peu.
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FandolFandol   02 avril 2021
Keathing maudit cette stupide fête nationale qui auréole l’Union et désole son pays, son Sud, avec ses usages et ses champs, dont il ne voudrait retenir que l’image parfaite du blanc du coton roi et des dos noirs qui le cueillent, comme le blanc des maisons et le noir des cahutes. Les planteurs. Les esclaves. Memphis est né ainsi. De cet antagonisme, dans l’effort et la sueur. Chacun avait son rôle. Chacun avait sa place. La ville a prospéré. Elle a pris de l’envergure depuis sa création cinquante ans plus tôt. Elle est devenue la capitale du coton d’Amérique. (page 43)
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FandolFandol   02 avril 2021
Emmy est le fruit improbable d’un vaurien et d’une femme aveugle. Elle n’est ni noire ni blanche. Ni femme ni enfant. Elle vient de quitter l’âge tendre et s’apprête à rejoindre les rives douces-amères de la féminité. Ses seins poussent à peine. Ses jambes sont des baguettes. Elle voudrait porter une robe rouge, comme elle, corsetée et légère, comme elle. Elle voudrait susciter autre chose que la rage et les coups de ceinture. Devenir quelqu’un. (page 59)
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