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Françoise Wuilmart (Traducteur)
EAN : 9782742753239
209 pages
Actes Sud (07/02/2005)
4.48/5   22 notes
Résumé :

Comment " penser " Auschwitz quand on en réchappa ? Que faire du ressentiment ? L'esprit peut-il sortir indemne de la confrontation avec l'univers concentrationnaire ? La foi est-elle indispensable à l'âme révoltée ? En 1943, Jean Améry fut torturé par la Gestapo pour son activité dans la Résistance belge, puis déporté à Auschwitz parce que juif. Au long des pages de cet Essai pour surmonter l'in... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (6) Voir plus Ajouter une critique


Les témoignages et récits , oeuvres en tous genres ,sur cette blessure de l'humanité, sont nombreux , et ne le seront jamais assez.
Cet essai de Jean Améry se distingue de la littérature sur les camps par une approche philosophique , dans une mise à distance de son vécu de détenu à Auschwitz , pour en faire ressortir l'insurmontable par une réflexion purement intellectuelle .
Je n'aurais pas la prétention d'en faire un résumé , ni une synthèse . du reste rien n'est réductible de chaque mot cliniquement pesé pour tenter d'être au plus juste de son "expérience" de sa condition concentrationnaire derrière laquelle le désespoir et l'arrachement à la vie crient dans le silence du monde .
Alors oui , Jean AMERY , juif parmi les juifs à Auschwitz .
Mais pas que . Juif intellectuel sceptique .De là ,à réfléchir sur le pouvoir de la pensée comme force ou faiblesse dans ce monde déshumanisé . Il en conclut :

"Le détenu non entrainé à l'exercice de l'esprit acceptait toutes ces choses sans trop sourciller , avec la même égalité d'humeur que celles que trahisaient déjà avant des réflexions comme " "Il faut bien qu'il y ait des pauvres et des riches " ou bien : "Il y aura toujours des guerres " . Il en prenait connaissance , il s'y faisait et dans le meilleur des cas il en triomphait .Mais l'intellectuel se révoltait devant l'impuissance de la pensée , car au début il s'en remettait encore à cette sagesse folle et rebelle selon laquelle "Ce qui n'a pas le droit d'exister ne peut exister . Mais au début seulement . "


Alors oui Jean Amery juif intellectuel parmi les juifs.
Mais pas que . Juif intellectuel agnostique .
Contrairement à ces camarades de camps s'en remettant à une foi divine ou une idéologie , il est bien évident que sa solitude et son absence de perspective d'avenir en l'au-delà ou terrestre constitue une faiblesse supplémentaire .

"Je ne voulais pas être au nombre de mes camarades croyants , mais j'aurais aimé être comme eux : inébranlable , tranquille , fort .Ce que j'ai cru comprendre m'est apparu de plus en plus comme une certitude : l'homme croyant au sens le plus large du terme , que la foi qui l'anime soit métaphysique ou fondée sur une immanence , se dépasse lui-même . Il n'est pas prisonnier de son individualité , il fait partie d'un continuum spirituel que rien n'interrompt à Auschwitz .Il est à la fois plus éloigné et plus proche que l'incroyant .Plus éloigné puisque dans son attitude essentiellement finaliste il laisse à gauche les contenus donnés de cette réalité et fixe les yeux sur un avenir rapproché ou lointain ; plus proche de la réalité , il l'est parce qu'il ne se laisse jamais surmonter par les faits qui le concernent , ce qui lui laisse le loisir d'agir énergiquement sur eux .Pour le non croyant , la réalité est dans le pire des cas , une violence à laquelle il se rend , dans le meilleur des cas un sujet d'analyse . Pour le croyant elle est une argile qu'il modèle , un problème qu'il résout ."

Alors oui Jean Améry , juif intellectuel agnostique .
Mais pas que . de culture allemande .
Et de cette spécificité , imaginons ce que peut ressentir tel homme , de se sentir spolié de cette base identitaire pour , comble de l'ironie , s'afficher ostensiblement dans l'outrance du nazisme , se réclamant de celle-ci .
Alors oui Jean Améry , juif intellectuel agnostique de culture allemande .
Mais pas que . Exilé aussi .
Arraché à cette terre natale :

" Il faut avoir une terre à soi pour ne pas en avoir besoin , de la même manière que la pensée doit posséder les structures de la logique formelle pour en franchir les limites et accéder aux domaines plus fertiles de l'esprit ."

Et que dire de la condition de juif qui n'est juif que par le sang . Sans aucune connection avec la culture juive et qui se retrouve marqué dans sa chair par cette identité qu'il ne reconnait pas ! Voilà qui me rappelle Imre Kertesz qui affirmait être devenu juif à Auschwitz.. Jean Améry , lui , est devenu juif en 1935 découvrant dans un journal les lois de Nuremberg.

De là vivre le paradoxe de "la nécessité et l'impossibilité d'être juif
".

Jean Amery , juif parmi les juifs , sceptique , agnostique , juif par hasard .
Mais au delà : un homme .
Qu'est ce qui définit l'homme ?
Que se passe-t-il lorsque celui ci est soumis à la torture ?
Perte de dignité ? Il faudrait se mettre d'accord sur ce qu'on y met derrière .
Vivre l'insoutenable dans sa chair ...Mais qu'est ce que l'insoutenable ? Peut-on se le représenter sans l'expérience ? :
"Sa chair se réalise totalement dans son autonégation "
"c'est seulement dans la torture que la coincidence de l'homme et de sa chair devient totale" .

Il établira aussi une distinction très nette entre le martyr et le torturé .
De ce vécu il écrira 22 ans plus tard :


"c'était donc fini".Une bonne fois pour toutes . Mais ce n'est toujours pas fini .Je pendouille toujours , 22 ans après , suspendus au bout de mes bras disloqués , à un mètre du sol , le souffle court , et je m'accuse ".

Jean Améry , plaie béante , revendiquant son droit au ressentiment comme une forme de protestation intime , personnelle face à "l'oeuvre cicatrisante et immorale du temps .
Jean Améry accusant le peuple allemand pour la faute collective qui devrait , selon lui , être vécue , inscrite dans la descendance , culpabilité inhérente . le pardon est pour lui inconcevable .

« Les ressentiments sont là pour que le crime devienne une réalité morale aux yeux du criminel lui-même, pour que le malfaiteur soit impliqué dans la vérité de son forfait. »
Que l'on ne prenne que ce qui fait honneur à sa culture , son peuple pour se construire et que l'on efface la crasse de celle-ci , c'est ce manque de probité que Jean Améry dénonce .

Jean Améry s'est donné la mort en 1978.

Qu'écrire de plus ...Sinon que Par delà le crime et le châtiment me semble une oeuvre incontournable , essentielle , première pour qui s'intéresse à l'histoire , à aujourd'hui , à l'universel , à sa condition d'homme .
...............................
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Comment étais-je naïf pour penser qu'avec « Si c'est un homme » de Primo Levi, le livre définitif sur l'holocauste a été écrit ? Que la partie la plus essentielle de cette expérience terrible et unique a été présenté ? Ce livre de Jean Améry a complètement détruit mon jugement intuitif. Et je ne veux pas dire que l'auteur a décrit plus justement les horreurs d'Auschwitz et autres enfers ? Non, Améry parle même de façon limitée de ses expériences de camp. Sa contribution unique, d'autre part, est son auto-analyse lucide de ce que cette expérience a fait pour lui, et fait encore après 20 ans, comment elle vit en lui et en est venue à définir son identité. J'ai été particulièrement touchée par la manière authentique dont il exprime ses sentiments, très conscient de leur "déraisonnable" contenu (son ressentiment persistant envers les Allemands, par exemple), mais s'y accrochant et revendiquant le droit de s'y accrocher. En plus, Améry est assez lucide pour voir que l'expérience de l'Holocauste "sera ensevelie sous la formule 'un âge barbare'" avec tant d'autres méfaits de l'humanité moderne, et c'est bien ce qui s'est passé. Je sais que cela semble étrange, comme s'il y aurait une hiérarchie dans les témoignages sur l'Holocauste, mais avec ce livre, Améry a largement éclipsé d'autres compagnons d'infortune comme Elie Wiesel et Victor Frankl.
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Une lecture extrêmement difficile qui réclame une attention exceptionnelle. À ne lire que dans un moment de disponibilité absolue.
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Essai sur la tentative de « survie » après Auschwitz, et après les 13 années de règne d'Hitler,de 1933 à 1945.
Traité en 5 chapitres, il nous emmène dans sa réflexion sur ce qui l'a conduit à une forme de désespérance de l'humain et de sa déchirure « de la nécessité et de l'impossibilité d'être juif. »
Un intense travail d'intellectuel qui nous oblige et nous permet d'entrer en réflexion et en analyse. Une seule lecture est insuffisante pour en appréhender pleinement l'étude.
Il s'est suicidé à 66 ans, comme Primo Lévi.
Lien : https://www.babelio.com/conf..
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Livre important qui donne à réfléchir et à méditer sur l'horreur des années hitlériennes .
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Citations et extraits (7) Voir plus Ajouter une citation
J'ai déjà fait allusion à la faillite ou encore l'absence d'écho qui était le lot des réminiscences et des associations esthétiques. Dans la plupart des cas elles n'apportaient donc aucune consolation, très souvent elles n'éveillaient plus que souffrances ou sarcasmes ; plus généralement encore elles s'étiolaient dans un sentiment générale de parfaite indifférence.
Pourtant il y avait des exceptions : quand on était envahi par une certaine ivresse. Je me rappelle par exemple ce jour où un garde-malade de l'infirmerie me donna une assiette de semoule sucrée que je dévorai goulûment, ce qui eut pour effet de transporter mon esprit dans un état d'euphorie exceptionnel. Empli d'une profonde émotion je me mis d'abord à réfléchir au phénomène de la bonté humaine. Cette pensée s'associa à l'image du brave Joachim Ziemssen de La montagne magique de Thomas Mann. Et tout à coup ma conscience fut envahie de manière chaotique et jusqu'à ras bord de contenus de livres, de fragments de musique et d'idées philosophiques que je voulais absolument considérer comme miennes. Un impétueux désir intellectuel s'empara de moi, et il allait de pair avec un sentiment aigu d'autocompassion qui me fit monter les larmes aux yeux. Il ne dura d'ailleurs que quelques minutes. Pourtant dans une strate de ma conscience demeurée limpide, j'étais parfaitement conscient du caractère suspect de ce sursaut intellectuel. C'était un véritable état d'ivresse dont l'origine était physique. [...] Comme toutes les ivresses, celles-ci se soldaient par un sentiment terne et vaseux de vide et de honte. Elles étaient profondément inauthentiques, la valeur de l'esprit ne se conforte guère dans de tels états. Pourtant la représentation esthétique et tout son cortège n'occupe qu'un espace exigu dans la grande maison spirituelle de l'intellectuel, et ce n'est pas le plus important. Plus essentielle est la pensée analytique : c'est d'elle qu'on peut attendre qu'elle soit à la fois un soutien et un guide sur les chemins de l'horreur.
Mais ici aussi je n'ai jamais pu dresser que des bilans décevants. Au camp et tout spécialement à Auschwitz, la pensée rationnelle et analytique n'était d'aucune aide et elle conduisait tout droit à la tragique dialectique de l'autodestruction.
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Pour Georges Bataille le sadisme ne doit pas être compris au sens de pathologie sexuelle mais plutôt de psychologie existentielle, et sous cet angle-ci il se profile comme négation radicale de l'autre, comme refus d'en reconnaître à la fois le principe social et le principe de réalité. Un monde où triomphent le martyre, la destruction et la mort ne peut subsister, c'est évident. Mais le sadique ne se soucie guère de la perpétuation du monde. Au contraire : il veut abolir le monde, et par la négation de son prochain, qui pour lui aussi est « l'enfer » dans un sens bien particulier, il veut réaliser sa propre souveraineté totale. Le prochain est réduit à l'état de corps, de chair, processus par lequel il se retrouve déjà au bord du gouffre de la mort ; et dans le pire des cas il finit par basculer par dessus la frontière létale dans le néant. De la sorte le tortionnaire assassin réalise sa propre corporalité meurtrière mais sans qu'il lui faille s'y perdre totalement comme le supplicié : il peut mettre un terme au supplice comme bon lui semble. Le cri de douleur et le cri de mort poussés par l'autre lui appartiennent, il règne en maître absolu sur la chair et l'esprit, la vie et la mort. De la sorte la torture opère un renversement total du monde social où nous ne pouvons vivre que si nous accordons la vie au prochain, refrénant le désir d’expansion de notre Moi, et allégeons ses souffrances. Au contraire de l'univers de la torture où l'homme n'existe que du fait même qu'il brise l'autre et peut contempler sa ruine. Une simple petite pression de la main prolongée par son instrument suffit pour transformer l'autre – y compris sa tête qui peut abriter ou non Kant et Hegel et toutes les neuf symphonies et le monde comme volonté et comme représentation – en goret qui s'égosille sur le chemin de l'abattoir. Le bourreau peut même, quand c'est finit, quand il a réalisé son expansion dans le corps d'autrui et a éteint ce qui était l'esprit de l'autre, il peut même se mettre à fumer une cigarette ou prendre son petit-déjeuner ou, s'il en a l'envie, retourner au monde comme volonté et comme représentation.
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A Auschwitz, l'esprit n'était que lui-même, et ne trouvait aucune occasion de se rattacher à une structure sociale aussi précaire, aussi camouflée fût-elle. Ainsi donc, l'intellectuel s'y retrouvait-il seul avec son esprit qui n'était rien d'autre qu' une pure et simple conscience dépourvue de toute possibilité de se conforter ou de s'endurcir au contact d'une réalité sociale. (...)
Dans un tel cas l'esprit perdait d'un coup sa qualité fondamentale : la transcendance.
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Une problématique particulière en rapport avec la fonction ou l'absence de fonction sociale de l'esprit se posait pour l'intellectuel juif qui avait à son actif un bagage culturel allemand. Quoi que ce soit qu'il invoquât, cela ne lui appartenait plus, c'était la propriété de l'ennemi. Beethoven. Mais à Berlin il était joué sous la direction de Furtwängler, et Furtwängler était une éminente personnalité du Troisième Reich. Le Völkischer Beobatcher publiait des articles sur Novalis, et ils n'étaient pas toujours si bêtes que ça. Nietzsche appartenait non seulement à Hitler, ce sur quoi on aurait encore pu passer, mais aussi au poète pronazi Ernst Bertram ; lui, il le comprenait.
[...]
C'est à la même époque, je crois, qu'aux USA Thomas Mann a dit : "La culture allemande est là où je suis." Un détenu juif-allemand d'Auschwitz n'aurait jamais pu risquer une affirmation aussi téméraire, quand bien même il aurait été un Thomas Mann. Il ne pouvait prétendre que la culture allemande fut son bien propre parce que sa revendication n'avait aucune justification sociale.
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Un intellectuel, au sens où je voudrais qu'on l'entende ici, est un homme qui vit au sein d'un système de références intellectuelles, cette épithète étant prise dans son sens le plus large. L'espace associatif de l'intellectuel est considérablement plus humaniste et surtout axé sur les lettres. Sa conscience esthétique est richement fournie. Ses penchants et ses aptitudes le poussent à des raisonnements abstraits. A toute occasion il peut puiser dans l'histoire des idées pour élaborer ses propres associations conceptuelles.
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Videos de Jean Améry (4) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Jean Améry
Catherine Perret - L'enseignement de la torture, réflexions sur Jean Améry .Catherine Perret vous présente son ouvrage "L'enseignement de la torture, réflexions sur Jean Améry" aux éditions du Seuil. http://www.mollat.com/livres/perret-catherine-enseignement-torture-9782021082128.html Notes de Musique : "Smoke" by mo-seph (http://www.mo-seph.com/)
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