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EAN : 9782072726897
424 pages
Éditeur : Gallimard (24/08/2017)

Note moyenne : 3.78/5 (sur 34 notes)
Résumé :
«De la masse qu'on formait autour de lui, "avec lui" pour ainsi dire, une main aurait pu s'extraire sans que personne, ensuite, ne soit en mesure de dire qui était au bout, quel bras et quel visage, et elle l'aurait frappé, lui, et ç'aurait été le déclencheur d'autres coups de poing, la curée, le truc pour se vider sur une victime, le bouc émissaire – que nos blessures et nos misères elles changent de camp.»

Des châteaux qui brûlent raconte la séquest... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
LeoSRoss
  12 avril 2020
– livre portant une dédicace à mon intention, offert par un ami commun habitant près du Golfe du Morbihan – lecture débutée en mer entre Saint-Malo et Jersey, terminée en août 2019 à Ischia –
Séquestration d'un ministre par les employés d'un abattoir sacrifié, raconté par de multiples voix. Celles du pouvoir et celle des ouvriers.
« Il y a des cadavres – qu'on pourrait aller palper, chauds ou froids, mais ce sont que des cadavres, si tu vois c'que j'veux dire, il n'y a pas de guerre. Il y a des cadavres, mais sans guerre, d'accord, sans lutte des classes. C'est les frappes chirurgicales dont ils parlent à la télé, qui ne font pas de morts injustes » (p. 82).
Voilà l'ambiance. C'est toute l'histoire d'une époque qui se joue là. Et c'est d'une haute écriture qu'elle est dite, cette époque. Comme tout, les sentiments et tout le reste, une certaine idée de l'empathie par exemple : « Il a senti comment j'ai frissonné mais il essaie de rester cool. Quand quelqu'un se crispe tout près de toi c'est difficile, et pour moi c'est la beauté de la vie », dit Christiane le Cléach (p.110).
Et, surgissant d'entre la littérature, des messages très clairs : « Foutre en l'air tout ça malgré la rentabilité, les voilà les casseurs : c'est les patrons, et les actionnaires qui manipulent ces mêmes patrons. Donc les salariés sont sortis de leurs gonds – faut dire que plus injuste c'était balèze » (p. 178). C'est clair et ça change des écrivains bourgeoisisants.
Ou encore, surgissant toujours, l'espoir d'une autre organisation du travail, les coopératives : « Demain il faudra tout vivre différemment. Dans une coopérative il peut y avoir un semblant de hiérarchie, des postes attribués mais tout le monde est associé, tout le monde doit être concerné de la même façon – c'est dire au maximum – par le sort de la coopérative » (p. 180).
Et voilà que tout est dit : « J'ai entendu cet ouvrier expliquer à peut-être un demi-million d'auditeurs, dont moi, qu'il était possible, légal, de briser les genoux du capitalisme, de mettre un terme à la loi du profit, à la prévalence du bénéfice sur toute question humaine », dit Fatoumata Diarra (p. 180). « La putain d'chemise », à propos de la chemise déchirée du DRH d'Air France (p. 190). Alors je me suis souvenu de ce titre en grand et en noir du journal « le Parisien » après cet évènement, le 6 octobre 2015, titre d'un abject parti-pris : « Injustifiable ».
Bertina poursuit sa radiographie des acteurs du conflit social avec la surprenante perception de la vision que pourraient avoir les CRS des manifestants : « Mais l'image d'un guerrier, l'image que tu t'en fais, ceux d'en face ils ont la même. Les CRS nous voient comme des hommes et des femmes qui vont se sacrifier. Nous allons perdre notre paye en faisant grève, nous allons perdre le peu que nous avons. Ils nous voient comme des hommes qui ne dansent pas, qui ne se marrent pas. Donc vous parlez la même langue, les CRS et toi, et tu risques pas de les surprendre » (p. 199).
Sur les syndicats, aussi sec que pertinent : « Les syndicats détestent ce qui est inhabituel. Les syndicats ne sont pas révolutionnaires, ils sont légalistes. Au bout du compte, les syndicats sont contre les initiatives » (p. 205).
L'auteur ponctue d'ailleurs à plusieurs reprises son récit de données réelles, ce qui ancre sa littérature dans la réalité des injustices : « Au début des années 70, l'écart entre le SMIC et le salaire des grands patrons était de 1 à 30. En 2015 il est de 1 à 240 » (p. 282).
Et sur les médias : « Les médias sont de droite, même quand ils sont à gauche – ils ne pensent pas que la générosité existe, ils croient qu'un groupe est toujours bête et violent » (p. 208). le début de la phrase, avant le tiret, ça pourrait être un graphe sur un mur des quartiers rupins un jour de manifestation sauvage.
Pascal Montville – le secrétaire d'État, qui vit une sorte de petit syndrome de Stockholm (p. 303 notamment) –, à propos d'une révélation de Fatou : « Il m'a fallu quelques minutes pour mesurer la puissance de ce que venait de dire Fatou, et ensuite je n'ai plus vu que ça ; on croit que certaines formes sont des impératifs inamovibles et un jour on réalise qu'on peut se débrouiller sans un patron, et sans l'actionnaire qui ne produit pas de richesse » (p. 216).
Peut-être, parfois, quelques accents par trop idéalistes, notamment concernant une certaine idée de la gauche : « On reproche l'utopie aux gens de gauche, ils ne seraient pas dans le réel. Ce renversement donne le vertige. La gauche est née de la misère, de la colère. Elle est née dans la tête de gens qui n'avaient plus rien à perdre, qui se brûlaient chaque jour au contact du monde. Elle n'a pas été calculée sur un boulier. Une insurrection c'est une réaction de survie, une métamorphose de la mort en forme de vie » (p. 217). L'idéalisme est ici, à mon humble avis, de parler de « gens de gauche ». Faut voir qui sont ces gens – c'est-à-dire ce qu'ils font –, et en voyant, souvent, on tombe de haut et on en parle plus.
Je ne me suis senti gentiment bousculé hors du récit qu'à de rares moments, par exemple par les très beaux interludes musicaux, mais dont je me suis demandé s'ils n'étaient pas de trop (p. 327, notamment).
Mais restent les belles images sur la rétine des mots, celles qui plongent le lecteur en l'esprit des narrateurs : « Je retourne près de la machine à café. J'écoute son ronronnement, mais je n'arrive pas à fabriquer le chat mental que je devrais caresser pour me détendre » (p. 219).
D'une certaine façon à une échelle réduite, mais qui pourrait préfigurer l'avenir « la révolution. Ils l'ont faite, je me le répète, ils sont en train de la faire » (p. 220), se rend compte Montville.
Et arrive la confirmation que nous sommes en affinité, avec le Bertina : une citation de la Boétie : « Ce sont des géants parce qu'on est à genoux » (p. 296). C'est comme un code ça. Par n'importe qui peut citer La Boétie.
Et voilà aussi que planent les poules : superbe scène de gallinacés qui volent au-dessus des forces de l'ordre, intuition que les prochains succès sociaux seront faits de fondamentaux des luttes des classes, combinés à de nouvelles créativités (p. 364).
Ouvrons en grand, finalement. Il y a le décalage entre celui qui va voir le monde, Punta Arenas et le Détroit de Magellan, et celui qui consomme le cirque, la Ligue 1 par exemple (p. 377). Cela raisonnait à une idée qui me travaille depuis longtemps : notre époque manque d'épique, et peut-être est-ce précisément là le facteur qui limite nos luttes sociales. Don Quichotte affronte des géants. Et précisément, il « voit des géants parce qu'il est en quête d'un combat qui aura de la gueule ». (p. 295)
Mais « […] il ne faut pas se tromper d'ennemi, il faut rendre la colère intelligente » (p. 371).
Ce livre, par la littérature, y participe avec brio.
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MasterBook
  05 mars 2018
La France d'aujourd'hui offre-t-elle à l'ouvrier une vie si différente de celle de l'esclave d'autrefois ? Derrière les apparences civilisées de la modernité, l'exploitation des travailleurs n'est-elle pas toujours aussi féroce ? Dans le modèle de « nation entreprise » en vogue actuellement, le salarié est-il encore un citoyen libre et capable d'exercer pleinement ses droits ? N'est-il toujours pas plus étroitement subordonné, aliéné, et incapable de lutter contre l'injustice, dépendant d'une entité économique toute-puissante appelée entreprise, comme l'esclave était dépendant de son maître ? Voici les problématiques qui sont présentées dans le roman Des châteaux qui brûlent.
Pascal Montville, secrétaire d'Etat est séquestré par les employés d'un abattoir placé en liquidation judiciaire. Les employés épuisés et en colère prennent alors une décision extrême, ils n'ont plus rien à perdre. Récit choral passionnant, le roman est raconté par des voix multiples. L'auteur fait résonner la totalité des points de vue sur une situation de crise, les incarne. Multiples dimensions dans lesquelles on est témoins de leurs craintes, leurs contradictions, leurs hontes, leurs pulsions de vie. L'affrontement des forces en présence donne lieu à des pouvoirs insoupçonnées. D'un optimisme à toute épreuve, Arno Bertina nous montre la puissance de l'union collective face aux inégalités de la société contemporaine.
Romancier et critique pour divers magazines, Arno Bertina nous offre une fine observation de l'actualité sociale et politique française actuelle, des défis auxquels font face les gens ordinaires, notamment la classe ouvrière. le livre décrit huit jours de la vie de la Générale Armoricaine : un abattoir placé en liquidation judiciaire. Huit jours de la vie d'hommes et de femmes qui retrouvent espoir et dignité en luttant contre les injustices. Bien qu'étant une fiction, ce récit présente avec une grande acuité les problèmes réels du monde contemporain.
Le premier mot du livre, « spontanément », caractérise les actions des protagonistes. Au cours de la lecture nous sommes témoins d'improvisations, de décisions prises à la hâte aux conséquences inattendues. Ces improvisations et cette hâte débouchent sur une situation cathartique : la prise en otage d'un secrétaire d'état, Pascal Montville, par les salariés grévistes, qui n'ont plus rien à perdre et essayent de défendre leurs droits à tout prix.
L'histoire racontée par différents personnages, permet au lecteur de comprendre le point de vue de chacun, de s'identifier, se reconnaitre et ainsi mieux imaginer les motivations et les peurs partagées par tous. L'auteur utilise un vocabulaire familier qui restitue au plus près la vie réelle, rend les personnages crédibles et le récit plus dynamique. Une grande diversité de profils, nous permet d'aller à la rencontre de personnes de la vraie vie, comme Gérard Malescese, un salarié qui dédie tout son temps au travail, Pascal Montville, un politicien ambitieux mais déçu et bien d'autres encore.
Dès les premières lignes la méfiance et le mécontentement des employés suscités par le secrétaire d'état en particulier et les hommes politiques en général transparaissent. La légèreté et l'indifférence avec laquelle ils disposent de la vie et de l'avenir de chaque individu de cette communauté les rend odieux aux yeux de tous.
Au fil de la lecture nous comprenons que Pascal Montville est un êtrepartagé, insatisfait. Ses attentes et la réalité ne correspondent pas : « J'ai réalisé que j'avais naïvement imaginé, raconte Montville, que le job venait à moi, à mes compétences ou à mes convictions, mais c'était l'inverse. Je l'avais rejoint, je me coulais dans une forme, au lieu de l'adapter à ce que je voulais ». Il finit par réaliser qu'il est lui aussi une victime de ce système. C'est la raison pour laquelle il décide à la fin du livre, lors d'une fête, de rejoindre les employés et de partager leur sort. Ce désir de s'identifier à eux, le poussera à changer la manière dont il s'habille et il ira même jusqu'à changer d'identité, il deviendra ainsi Simon-Yann Petinengo, inspirateur de la lutte…
Cet extrait du monologue de Montville témoigne de son impuissance : « Est-ce qu'on va me laisser travailler ? – Pas sûr. Est-ce qu'on veut que je travaille ? – Tant que je n'ai pas dit clairement que je ne ferai rien ». Ainsi nous comprenons que même le secrétaire d'Etat ne peut pas contrôler la situation. Il dépend des autres, il réalise leurs plans, participe aux réunions, aux rencontres, qui ont été déjà planifiées même avant son arrivée. C'est un des problèmes que pose la société actuelle : le système fonctionne, il y a des gens qui souffrent, et personne n'est jamais responsable. C'est comme si le monde était en « pilotage automatique », et que personne ne pouvait rien faire pour changer la situation.
L'auteur crée une analogie avec le Don Quichotte de Cervantes. Don Quichotte avait des visions (il voyait des géants à la place des moulins) et c'est ce qui se passe avec chacun d'entre nous : nous avons parfois des peurs irrationnelles, qui nous paralysent et qui reposent sur des illusions, des fausses interprétations. Les salariés de l'abattoir pensaient que Montville était une figure toute-puissante et inaccessible, mais ils comprendront au fil du roman, que même un secrétaire d'état est un être humain comme eux, et qu'il peut partager leurs aspirations et leur cause. Auteur d'un récit poignant et vibrant d'une lutte ouvrière, Arno Bertina nous montre qu'une résistance à la logique économique, ainsi que la mise en place d'autres alternatives sont possibles.
Lien : https://mastereditionstrasbo..
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MurmuresNumeriques
  19 décembre 2020
Peut-on être secrétaire d'état et militant ?
Quand une usine est bloquée, que se passe-t-il ?
Nous, qui vivons ces moments de révolte, qui parle de nous ?
Un peu de bonheur, ça vous dit ?
couv16285678Je suis sortie de cette lecture avec une joie forte, un sourire entendu de la connivence. Malgré la fin « ouverte ». J'aime profondément ce livre. C'est mon premier de l'auteur, je ne savais pas trop à quoi m'attendre, alors j'ai plongé de point de vue en point de vue, dans la mosaïque de cette grève. Tentant de comprendre chacun et de reconstituer le tableau de cette Générale Armoricaine (promis je ne fais pas exprès de lire des bouquins qui se passent en Bretagne, promis) avec ces milliers de poulets morts.
Pour une végétarienne ce n'est pas simple, soutenir des gens qui massacrent des animaux et broient des poussins.
Pourtant on voit dans leur propre souffrance l'impossibilité de cette vie : l'homme dont la fille affiche des posters de poussins et qui ne peut pas le tolérer m'a profondément touchée. Ils sont humains, profondément.
Alors, bien sûr, ce politicien « de gauche » pose de nombreuses questions : il est tout de même presque volontaire pour être leur détenu et les aide, sincèrement je crois. Dans ses yeux j'ai perçu la peur et l'espoir, la foi profonde dans la révolte et la fête. J'aime cet homme !
L'assistante de ce Pascal est aussi incroyable avec sa vie bancale de parisienne classique : entre les hommes et l'absence d'amour, l'engagement et l'appel du fric, le désir de pouvoir et la fatigue. Elle est saisie avec humour, elle me plaît bien cette minette !
La réflexion qu'elle est amenée à poursuivre sur Don Quichotte appuie à merveille l'aventure de son chef, tout en nous permettant de souffler en dehors de cette usine-hangar.
Le saut d'un personnage, d'un narrateur à l'autre, est très bien géré : on parvient sans problème à situer chacun et à percevoir leur liens et leurs évolutions personnelles, jusqu'à leurs déraillements. Ils sont vivants, ils déconnent, jouent et se révoltent. Chacun a son ton, sa parole, son langage plus ou moins autonome, qui fonctionnent : le contraste est bien rendu entre ces fonctionnaires de haut niveau et ces ouvriers dont la majorité n'ont pas le brevet.
Ce roman est une impro de Jazz, musique qui s'immisce dans le quotidien de l'occupation.
Elle monte comme gronde la fête (foraine ?) imminente d'un ras-le-bol total.
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SPQR
  06 septembre 2017
Arno Bertina est décidément un fin observateur de l'actualité politique et sociale française, en même temps qu'un écrivain très porté sur les aspects les plus poétiques de la vie. Sous sa plume, une grève prend donc des airs de fête générale, ou du moins de laboratoire des idées, où la tristesse n'a pas sa place.
Exit les syndica(listes), vive le collectif libre de toute pression et l'initiative individuelle. Des châteaux qui brûlent se fait ainsi porteur d'un optimisme trop rare, conviant un secrétaire d'Etat pris en otage et bientôt inspirateur de la lutte, Don Quichotte de Cervantès, le jazz d'Albert Ayler et Pierrick Pédron, dans un roman polyphonique captivant.
Le lecteur a alors droit à un véritable feu d'artifice narratif, où les personnages se suivent pour raconter ces journées de lutte dans un abattoir.
Assurément l'un des bons romans de la rentrée, et un auteur plus que jamais à suivre.
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Sovane
  22 mai 2018
Le secrétaire d'État Pascal de Montville est pris en otage par les salariés d'un abattoir. Ceux-ci espèrent éviter la fermeture de leur usine, placée en liquidation judiciaire.
Dans ce roman engagé l'écrivain Arno Bertina souligne toute la complexité de cette situation. le récit passe par le prisme des acteurs de cette séquestration forcément médiatique.

Tour à tour le ministre, sa conseillère chargée des négociations, les salariés ou les fonctionnaires de police prennent la parole. Les forces politiques et syndicales se heurtent. L'auteur souligne également l'émergence de manoeuvres souterraines pour décrédibiliser l'homme public ou l'action des salariés, dans les médias. Dans l'usine occupée, les convictions personnelles s'expriment à chaque assemblée générale mais aussi au quotidien.
Le roman se déploie sur fond de grogne sociale. Les idéaux sont en conflit avec les champs d'action, le désenchantement guette... Dans ce monde régit par les actionnaires insatiables, les notions de fatalité et d'utopie sont plus que jamais d'actualité.
Arno Bertina retrace cette occupation avec réalisme et vigueur, d'autant que l'otage n'est pas sans évoquer quelqu'un... Mais toute ressemblance avec des personnages réels ou des situations existantes ou ayant existées serait évidemment pure coïncidence, selon l'expression consacrée. L'auteur signe ici un excellent roman sous forme de fable politique.
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critiques presse (2)
LeMonde   10 novembre 2017
Un ministre est pris en otage par les salariés grévistes d’un abattoir. L’écrivain se glisse dans leur tête, avec talent.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LaCroix   15 septembre 2017
L’écriture polyphonique d’Arno Bertina transforme la séquestration d’un ministre dans un abattoir breton en opéra politique des gueux.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Citations et extraits (18) Voir plus Ajouter une citation
Charybde2Charybde2   23 septembre 2017
Au cours des trois heures qui suivirent (la fin de la matinée, le déjeuner) personne ne parla de ces articles devant Montville. Il n’eut pas d’explications, seulement le résultat : on était froids. Il s’est énervé, il a eu le sentiment que cette distance était une nouvelle étape dans le renoncement à cette révolution dont il s’était juré, la nuit précédente, qu’il ne ferait jamais le deuil. Ils s’étaient d’abord opposés à la fête, c’est-à-dire – à ses yeux – à une attitude souveraine ; ils renonçaient maintenant à la révolution elle-même, et à tout l’orgueil qu’ils pouvaient en tirer. Ils avaient d’abord abandonné la joie, ils renonçaient aussi à la fierté. Il est donc revenu à la charge et a mis encore plus d’acharnement à décrire ce qu’allait être, dans l’histoire de cette semaine, le concert, la fête, et l’effet d’un tel moment sur les consciences et sur les corps. Mais en insistant comme ça, il creusait sa tombe en quelque sorte, ou plutôt il achevait de détricoter le lien qu’il avait noué avec les salariés de La Générale au cours de la semaine ; il semblait insister sur la chose la plus futile et contestée, comme un stratège peut s’entêter à vouloir suivre un plan absurde. D’autres se montaient le bourrichon – mais comment évaluer le rôle de la fatigue accumulée dans la pertinence des avis qui s’opposaient ? – et ils n’hésitaient plus à le décrire comme un chauffeur qui nous mènerait vers le ravin. Alors quoi ?! Eh bien il faut le prendre de vitesse, ce chauffeur fou, pour qu’elle n’ait pas lieu. Quoi ?! Mais cette fête voyons ! Et plus personne ne se comprend. (Vanessa Perlotta, salariée)
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Charybde2Charybde2   23 septembre 2017
Aujourd’hui, troisième réunion – le pas décidé de Pascal Montville, en sortant de la voiture, comment l’interpréter ? C’est la troisième AG avec « l’obsédé », comme Fatou l’appelle.
– Il marche contre nous, toujours bille en tête ?
Il s’arrête, sort son téléphone. Son flic et sa conseillère lui passent légèrement devant, avant de ralentir, et il leur emboîte le pas. Avec cette façon qu’il a eue d’être pressé, il y a cinq ou six mois, de débouler dans le dossier sans d’abord nous écouter, nous découvrir, il m’a fait penser à ces chauffeurs de bus qui veulent avancer plutôt que rendre service ; ils ont vu, dans le rétroviseur, quelqu’un qui court et leur fait signe, mais ils démarrent quand même. Tenir l’horaire, ou aller même un peu plus vite – comme s’ils étaient dans le privé avec des bonifications. Quand une seule personne veut descendre, ou monter, ils s’en agacent un peu. « Pour une seule personne… » On a tous la tête pourrie. Et lui là alors, pourquoi est-il pressé ? Pour nous (il aurait compris l’urgence) ou parce qu’on reste pas longtemps ministre ? Il ne veut pas marquer l’arrêt, entendre les coups qu’on donne sur la portière parce qu’il nous assimile, inconsciemment, à ceux qu’il combat depuis dix ans, aux grands patrons, aux fonds de pension dont il parle tout le temps, aux consommateurs indifférents, et ça nous gave ! Il ne fait pas de détail : il y a un monde à renverser, la malbouffe, la surconsommation. Et là il parle aux tenants de ce monde ancien à ne pas pleurer, d’après lui. Il a devant lui des « acteurs », il dit, de cette chaîne alimentaire tordue – c’est comme ça qu’il nous appelle. Il se plante évidemment. On n’est pas l’axe de direction du bolide qui fonce dans le mur, ni même les roues crantées. On n’est rien que les crans de ces roues, ou encore moins que ça : nous sommes la graisse noire qui les enduit. On est innocents, monsieur connard ! Vous ne parlez pas aux décideurs ou aux actionnaires capables d’inventer des allers-retours avec les pays en voie de développement, mais aux petites mains ; on est les doigts qui s’agitent, sans cerveau, juste des doigts, du squelette et des tendons. On est la graisse noire des engrenages qu’on ne peut pas accuser des directions prises par le chauffeur. Dans sa tête de ministre, les deux strates sont bien collées, il nous aura entendues – certaines – parler fièrement de l’abattoir parce qu’on vend nos poulets et nos plats cuisinés dans le monde entier, et il croit qu’on est solidaires des choix de la direction, à cause de ça. Il ne voit pas que c’est le visage de notre drame, cette fierté.
– C’est le visage de notre drame, cette fierté !
Mais non, il entend pas. Quelqu’un lui parle. Je vais pas répéter ma phrase à l’identique. Un coup de griffe ça peut pas être du réchauffé. (Vanessa Perlotta, salariée, unité de conditionnement)
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Charybde2Charybde2   23 septembre 2017
– Pourquoi je fais le malin, Fatou ?
– Tu fais le malin car c’est à lui que tu parles, tu veux te le payer comme personne, le mec t’énerve, ça se sent. Qu’est-ce qui va se passer pour ta colère si tu finis par le trouver sympa ? Un mec sympa et hop c’est tout le système qu’est de nouveau sympa ? Il t’invite dans les bons restos et hop tu prends du bide ? On doit être forts ; on sait que c’est pas le plus coupable ce mec, et c’est ce qu’il représente qu’on va juger. Si on juge la personne on sera pas crédibles parce qu’il est innocent, on le sait. On va juger un innocent, ça va terrifier tout le monde et tout notre boulot ce sera de prouver qu’en fait il ne l’est pas, qu’en profondeur il ne l’est pas et qu’en le jugeant, nous, on sort de la culpabilité. Nous alors on bascule dans l’innocence. (Gérard Malescese, salarié, unité d’équarrissage)
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SPQRSPQR   22 août 2017
Dans les Tex Avery, quand un type est pourchassé, il continue de courir même après avoir dépassé le bord du canyon, alors qu'il a sous les pieds un vide immense. Il aurait pu courir encore, mais il vient de se dire "C'est impossible, ça n'existe pas" et il tombe à pic. Pour nous, pareil : on est en train de sentir le sol se dérober mais il n'y a que notre fermeté alors on continue de courir et on atteint bientôt ensemble l'autre bord du canyon, on continue. On n'est plus d'accord sur tout, certains ont peur et ça divise, on continue.
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Charybde2Charybde2   23 septembre 2017
Je n’ai plus de téléphone portable, ça y est. Ils sortent de la pièce sans me dire quel sera le cadre de cette action, ce qu’ils vont demander. Je n’imagine pas un instant que ma vie est en jeu. Ou plutôt si, justement : j’y ai pensé comme on se dresse sur la pointe des pieds par exemple, le bras tendu au maximum pour essayer d’attraper un pot de confiture placé tout en haut. Et il n’y a rien à faire, je ne suis pas assez grand. J’y ai pensé comme ça : je ne suis pas Kennedy, je ne suis pas Aldo Moro ni Lumumba. Je ne suis pas assez grand, ce serait grotesque. (Pascal Montville, secrétaire d’État)
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Vidéo de Arno Bertina
Pour clôturer en beauté la semaine de la langue française et de la Francophonie, nous vous proposons une dictée ! C'est Arno Bertina qui lit la dictée. le texte de cette dictée a été composé à partir d'un texte non publié d'Arno Bertina, tiré de son récit "L'âge de la première passe" (Verticales, 2020). Retrouvez aussi Arno Bertina dans "300 dictées d'écrivains" de la collection « Grevisse Langue française ». Bonne chance à tous
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