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EAN : 9782070369393
275 pages
Éditeur : Gallimard (05/01/1973)
3.72/5   392 notes
Résumé :
Un concert fracassant envahit la rue. \" Les pompiers \", pensai-je. Arezki n'avait pas bougé. Les voitures devaient se suivre, le hurlement s'amplifia, se prolongea sinistrement et s'arrêta sous la fenêtre. Arezki me lâcha. Je venais de comprendre. La police. Je commençai à trembler. Je n'avais pas peur mais je tremblais tout de même. Je n'arrêtais plus de trembler : ; les sirènes, les freins, le bruit sec des portières et le froid, - je le sentais maintenant - le ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (41) Voir plus Ajouter une critique
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sur 392 notes
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Ptitgateau
  30 mars 2020
Elise a-telle songé à se marier, à avoir des enfants, à vivre une vie de femme épanouie, la vraie vie ? Sans doute, mais la vie elle, en a décidé autrement. Elle naît avant la seconde guerre mondiale, elle est élevée à Bordeaux avec son frère, par sa grand-mère dont elle prendra soin, subit la guerre qui oblige les familles citadines à se protéger des bombardements, puis devient la grande soeur protectrice, la mère pour ce frère instable qu'elle soutient contre vents et marée et pour qui elle se sacrifiera.
Discrète fleurette tapie dans la pelouse, elle porte le monde, véritable ange gardien, elle tente de devenir la conscience de son frère. Et puis elle rencontre l'amour…
Claire Etcherelli dans ce roman très bien documenté, décrit avec justesse, le climat de la France durant la guerre d'Algérie, guerre rejetée par une bonne partie des Français, elle dénonce le racisme ambiant, emmène le lecteur en usine pour qu'il se mêle à la dure réalité du travail à la chaîne sous-payé, confié à des émigres qui savent qu'ils seront renvoyés au pays s'il ne sont pas en mesure de fournir une fiche de paie aux policiers, qu'il se confronte à l'injustice des cadres qu'il se mette dans la peau de l'immigré algérien victime des rafles, monnaie courante en ces années.

Le personnage d'Elise est ambigu : libérée par certains aspects de sa personnalité, elle se laisse bercer par Arezki, malgré la xénophobie de nombreuses personnes qu'elle côtoie. Toutefois elle se montre dépendante des exigences de son frère qu'elle entretient, obligée à un travail difficile faute d'avoir pu étudier, soumise à un destin qui l'oblige à renoncer à cette vraie vie pour se consacrer à ce personnage militant, infidèle, perturbateur, et lui vouer l'amour inconditionnel d'une grande soeur.

Elise ou la vraie vie n'est pas un roman des plus réjouissants, mais on y rencontre beaucoup de beauté, beaucoup de passion, et l'attachement à Elise ainsi que la belle plume de l'auteur subsistent après la lecture. C'est sans nul doute ce qui restera en moi de ce livre.
Lien : https://1001ptitgateau.blogs..
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Krout
  18 août 2016
J'ai raté l'entrée dans ce livre comme l'on peut manquer d'un rien d'attraper l'autobus, paradoxalement pour cause de précipitation. Du coup pendant une cinquantaine de pages, cette désagréable impression de courir derrière avec l'espoir ténu d'enfin agripper le marche-pied. Et toujours cette phrase qui trotte lancinante dans ma tête : "Ne pas penser. Ne pas reprendre les dernières phrases de la dernière conversation, les mots que la séparation ..." p.8 Ô phrase si souvent ressassée, hélas, qu'elle n'a pu m'alerter ; tout le récit est un énorme flashback : Elise remâche sa vie .
J'ai pris conscience de toute l'importance d'une telle construction dans le Chardonneret de Donna Tartt, car tout prend alors une autre dimension.
Ici, j'ai eu sur le début l'impression que le livre me rejetait, que je n'avais pas ma place dans ce monde âpre de douleur et pauvreté, c'est écrit petit, le texte me paraît dense, tout est gris. Il m'a fallu lutter et lutter encore : "Rien jamais ne nous était donné. Il fallait tout arracher." p.208 Où me raccrocher dans ce Paris, à l'opposé du strass, des paillettes et du rêve ? Paris que je ne connais pas. Et comment rentrer dans ce monde ouvrier si fermé, si peu côtoyé ? Sentiment total d'exclusion, alors faute d'être dans la tête d'Elise, si fraternelle, je me rapproche de Lucien. Pourtant c'est un salaud, il fuit ; pire, il se fuit. Même lui, avec ses élans enflammés et soudains, sa démangeaison de convaincre sur le terrain, me semble lointain. Ma lucidité me force à admettre que je suis rejeté en périphérie tel ce sociologue bourgeois révolutionnaire en chambre dont je préfère oublier jusqu'au prénom.
Mais revenons à Lucien. Qui pense aujourd'hui en regardant les jeux olympiques à tous ces enfants laissés sur le banc ?
- Tu comprends, mon ami - mon Ami !?- tu n'es pas sélectionné, aujourd'hui.
- Et demain ?
- Mais on - On !? - a besoin de toi, pour ... porter les bouteilles d'eau, encourager et aider celui qui est sur le terrain.
Comble de l'ignominie ! Qui dira les affres d'une amitié bafouée ? Exclusion qui vous trace un destin : la révolte. Permanente, viscérale, le rejet d'être rejeté ! Cantonné, ne ris pas, dans le rôle du perdant, à vie. N'empêche je continue à penser que c'est quand même un salaud. De belles phrases, de beaux slogans, de grandes idées dans l'absolu mais dans tout cela que deviennent Marie-Louise, sa femme et la petite Marie, sa fille, délaissées, spoliées au profit d'Anna rencontrée au Parti qu'il accepte comme maîtresse. Et sa grand-mère qu'il laisse tomber comme une vieille chaussette et Elise vite remisée au Foyer ? Oui mais Elise, en tant que soeur, est prête à tout lui pardonner. Des petits mots, des petits gestes, les lectures du soir, l'attention inquiète, l'admiration aveugle, par petites touches successives Claire Etcherelli fait apparaître ce lien fusionnel, fort, inconditionnel.
Ah, que je les envie toutes ces âmes généreuses et spontanées qui elles peuvent s'illusionner le temps de leur lecture devenir Elise. Car au-delà de la misère, au-delà de l'épuisement physique de l'abrutissant travail à la chaîne, au-delà des races, des regards désapprobateurs, des on-dit, des persifflages, au-delà des conflits, de la guerre même, Elise découvre au quotidien ce qu'il y a de beau à l'usine dans Arezki, cet étranger, cet Algérien pourchassé. Elise c'est une présence active : c'est celle qui a le geste qu'il faut au moment où il faut, la parole qui touche, le sourire qui réchauffe, l'aide secrète, simplement Elise écoute son coeur.
Elise vit et revit la rencontre de l'amour de sa vie. Elle repense à tous ces petits gestes, tous les émois de deux coeurs qui se cherchent, s'éloignent, se rapprochent et s'apprivoisent. Il en faut du courage à Elise, à Arezki, que leurs cultures et leurs nations en guerre séparent. Après bien des conversations et des déambulations dans ce Paris inquiet, peu à peu ils se trouvent... jusqu'à finalement fusionner dans cet éclair qui vient illuminer leur nuit noire et chargée de si lourds nuages. "Je connus le plaisir de donner du plaisir" p.247. Douce fois perdre pied en un élan rythmé.^^ Ca doit être cela la vraie vie. Exclusion, Inclusion, battements du coeur... la vie.
Amour cruel qui fait les amours éternels : Elise et Arezki c'est Juliette et Roméo sans chanson ni mandoline ! Le livre se termine sur le glas d'un autre Alexandrin qui sonne comme une incantation "Je me retire en moi mais je n'y mourrai pas." La même ultime déchirure scelle la pureté de cet amour longtemps façonné comme un diamant qui brillera dans la nuit des temps.
Des phrases simples font rejaillir le réel, des dialogues rythmés par la cadence de la chaîne ou qui prennent vie en dehors de l'usine. Belle écriture que celle de Claire Echerelli, forte, engagée ou aussi sensible, fine, à l'écoute et qui fait si bien émerger tout ce qui est tu. Toute la puissance du non-dit m'a heurtée de plein fouet pour me retrouver brutalement embarqué... dans cet autobus vers un univers que je ne connais pas. La vie qu'est-ce que c'est ? Alors la vraie vie, que pourrais-je vous en dire ? Je peux par contre vous dire que dans le titre le ou est inclusif, comme Elise ou encore la vraie vie. Et comme elle se raconte si bien ...
PS. Un petit cadeau sur le sujet par la voix d'une autre grande dame ... pour garder un lien
https://www.youtube.com/watch?v=GM1u72MNLuI
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Kittiwake
  08 août 2020
1958. A Bordeaux, Elise mène une vie morne auprès de sa mère, en tentant de compenser les frasques de son frère, Lucien, jeune écervelé rêvant d'un autrement et ailleurs qui tomberait du ciel. La donne change lorsque sa petite amie du moment se retrouve enceinte de ses oeuvres. le couple s'installe dans la maison familiale, subsistant sur les maigres revenus d'Elise. La vraie vie est un rêve fumeux et intangible.
Mais quand Lucien abandonne femme et enfant pour partir à Paris avec sa maitresse, il réussit a convaincre Elise de le suivre. L'argent est un éternel problème pour ces jeunes qui se bercent d'illusions et Elise se fait embaucher à la chaine dans une usine de construction de voitures, où elle rencontre Arezki, un ouvrier algérien.

Le roman est paru en 1967, assez peu de temps après cette période que l'histoire n'a pas voulu assimiler à une guerre, la masquant sous le vocable vague d' « événements». Malgré tout, les relations tendues de la population française vis à vis des émigrés d'alors, les rafles, les arrestations et les vérifications incessantes, sont particulièrement bien évoquées. de même on participe avec Elise à ce quotidien abrutissant et épuisant qui ne laisse guère de temps, après de nombreuses heures à suivre la cadence, pour rêver d'une autre vie. Décevante et débilitante, la vraie vie!
J'ai beaucoup aimé le réalisme des portraits des personnages, bien mis en valeur par une très belle écriture.
C'est le témoignage d'une époque qui avait défini les cibles de sa haine, sans savoir que des décennies plus tard, d'autres migrants viendraient endosser le costume du rejet de la différence.
Lien : https://kittylamouette.blogs..
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Ambages
  25 juillet 2016
« Vie manquée. Mort dérisoire. »
Elise attend la « vraie vie », loin de son petit monde étriqué. « Comme elle était douce, celle d'avant, la vie un peu floue, loin de la vérité sordide. Elle était simple, animale, riche en imaginations. Je disais ''un jour...'' et cela me suffisait. »
Elise raconte.
Elle quitte sa province et se retrouve à Paris avec son frère qu'elle aurait suivi au bout du monde, quoi qu'il fasse. Elle travaille à la chaine pour contrôler l'assemblage de voitures. « Mortel réveil, porte De Choisy. Une odeur d'usine avant même d'y pénétrer. Trois minutes de vestiaire et des heures de chaîne. »
Dans cette usine où son frère l'a fait embaucher comme lui, elle découvre le monde ouvrier, les contremaîtres qui surveillent les cadences, le bruit et la puanteur de l'essence et des peintures de carrosseries, les pieds meurtris et la fatigue du soir qui vous plombe, une fois rentrer dans ce foyer où il n'est même plus possible de trouver la force pour se laver.
C'est aussi le lieu où des ouvriers ne croient plus vraiment à la révolte et où le règne du chacun pour soi grandit à mesure que la chaîne avance un cran plus vite, malgré les manifestations. L'usine des grandes villes, le lieu où les ''arabes'' sont utilisés comme une main d'oeuvre peu onéreuse et peu rebelle car sans fiche de paye, la rafle de 22H dans les rues de Paris, se paye chère pour les « crouillats ».
Elise rencontre.
Arezki travaille dans cette usine et tout va changer dans la vie d'Elise. « Mutilée par ma vie rabougrie, par ma passion fraternelle et les horizons bornés, ma sensualité bien vivante, et qui n'avait trouvé pour s'exprimer que ces contemplations nocturnes et les joies mystiques du renoncement, éclata à la chaleur de cette amitié secrète. »
« La paix, c'était avant. Maintenant, l'orage tant désiré descendait en moi. »
Elise respire.
Des thés chauds partagés dans des bistrots parisiens aux promenades dans tous les quartiers de Paris, Elise et Arezki se touchent, se frôlent, s'apprivoisent. Reste l'embarras si bien décrit par Elise, la gêne qu'elle ressent : être avec un homme, algérien. Et l'incompréhension face à la prudence de cet homme qui sait le prix d'être né ''étranger'' et qu'elle découvrira avec lui, quand des policiers viennent fouiller l'immeuble, la chambre où ils s'étaient retrouvés, seuls au moins une fois.
Elise reste ?
La vraie vie est parfois plus difficile qu'on ne le pense...
« Et moi, ce soir, je me sens et je sens l'existence de cette ville, au-delà d'Arezki mais à travers lui, polie par l'ombre qui s'ouvre devant nous. »
Elise ou la vraie vie, un roman inoubliable. Une écriture magnifique. Claire Etcherelli a une sensibilité qui me touche infiniment et une acuité dans ses propos très fine. Une vision du monde que je trouve très juste et fidèle, où personne n'est blanc ou noir. L'auteur possède une compréhension aigüe des relations interpersonnelles et des relations au sein de la société de cette époque. Elle donne la parole à une Elise très honnête, y compris envers elle-même. Il y a tant de thèmes intéressants dans ce roman. C'est un instantané de la société française pendant la guerre d'Algérie doublé d'un magnifique roman d'amour.
Oui les paroles d'Elise sont profession de foi. Il n'y a pas un mot, pas une ligne, pas une pensée qui ne me fasse pas réfléchir. Et la dernière phrase que je trouve si belle : « Je me retire en moi mais je n'y mourrai pas. »
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hcdahlem
  18 août 2020
L'amour impossible de la Bordelaise et de l'Algérien
Prix Femina 1967, «Élise ou la vraie vie» n'a pas pris une ride. Ce beau et fort roman de Claire Etcherelli est certes ancré dans le conflit algérien, mais cette histoire d'amour contrarié est aussi universelle que celle de Roméo et Juliette.
Comme c'est le cas de nombreux grands livres, Élise ou la vraie vie peut se lire à différents niveaux qui viennent se compléter et donner à l'oeuvre sa force et sa densité. Commençons par l'arrière-fond historique. Nous sommes au moment de la Guerre d'Algérie qui, entre 1954 et 1962, a embrasé les deux côtés de la Méditerranée. Car si les autorités françaises de l'époque ont longtemps ne pas voulu parler de Guerre, les tensions croissantes et surtout l'exportation du conflit dans la métropole ont installé un climat de peur et poussé à des exactions et à des rafles dans les milieux nationalistes algériens. Entre le Front de libération nationale (FLN) et l'Organisation armée secrète (OAS), il n'y aura très vite aucune possibilité de dialogue, mais une liste de morts que ne va cesser de s'allonger et laisser, comme avec les cadavres retirés du Métro Charonne, une trainée sanglante et peu glorieuse.
C'est donc dans ce contexte qu'Élise Letellier décide de quitter Bordeaux pour «monter à Paris». Dans la capitale, elle rejoint son frère Lucien et accepte de travailler chez Citroën avec lui. Ici foin de misérabilisme, la dure condition du travail à la chaîne est décrite simplement, sans faire dans l'emphase, mais en soulignant aussi les difficultés de la cohabitation avec les immigrés appelés en renfort pour compléter une main d'oeuvre alors difficile à trouver. Parmi ces derniers Élise croise le regard d'Arezki l'Algérien. Leur histoire d'amour aura ce côté tragique et universel des grandes passions contrariées et, pour ceux qui comme moi ont vu l'adaptation au cinéma de Michel Drach avant de lire le livre, les yeux de Marie-Josée Nat. Si le contexte les pousse à garder leur liaison secrète, ils ne peuvent fermer les yeux devant le racisme qui gangrène la France d'alors. Et la xénophobie qui continue à faire des ravages de nos jours, y compris dans les rangs de la police qui fait alors la chasse aux «Nordaf» sans discernement, persuadés que leur couleur de peau est déjà la preuve de leur crime.
Comme le souligne la romancière Anaïs Llobet, qui garde ce roman comme un talisman, c'est «avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots» que Claire Etcherelli parvient à donner une puissance inégalée à son roman. Sur les pas d'Élise et d'Arezki, on ne peut qu'être saisi par l'émotion et partagé ces sentiments d'injustice, d'impuissance et de révolte qu'ils vivent alors dans leur chair. Jusqu'à cet épilogue qui ne peut qu'être tragique.

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Citations et extraits (33) Voir plus Ajouter une citation
MahonMahon   12 juin 2021
Le papier le plus précieux, le laissez-passer, le sauf conduit c'était la fiche de paye. Sans elle restait close la porte noire du fourgon. Sans elle commençait le long supplice de l interrogation, des coups, et le renvoi vers le douar d origine, en réalité centre de triage où l'on triait si bien que nombre de suspects n'en sortirent jamais.
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MahonMahon   12 juin 2021
Tout en parlant, il appuyait l'orifice de son arme sur le ventre d Arezki. L'autre, du bout des doigts tira sur l élastique et le slip descendit. Quand tu es arrivé en France, comment étais-tu habillé ? Tu avais pas ton turban ? Avec des poux dessus ? Tu es bien ici, tu manges, tu te paies de belles chemises, tu plaies aux femmes. Tiens le voilà ton pantalon.
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hcdahlemhcdahlem   18 août 2020
À six heures, il reste encore un peu de jour, mais les lampadaires des boulevards brûlent déjà. J'avance lentement, respirant à fond l'air de la rue comme pour y retrouver une vague odeur de mer. Je vais rentrer, m'étendre, glisser le traversin sous mes chevilles. Me coucher... J'achèterai n'importe quoi, des fruits, du pain, et le journal. Il y a déjà trente personnes devant moi qui attendent le même autobus. Certains ne s'arrêtent pas, d'autres prennent deux voyageurs et repartent. Quand je serai dans le refuge, je pourrai m'adosser, ce sera moins fatigant. Sur la plate-forme de l'autobus, coincée entre des hommes, je ne vois que des vestes, des épaules, et je me laisse un peu aller contre les dos moelleux. Les secousses de l'autobus me font penser à la chaîne. On avance à son rythme. J'ai mal aux jambes, au dos, à la tête. Mon corps est devenu immense, ma tête énorme, mes jambes démesurées et mon cerveau minuscule. Deux étages encore et voici le lit. Je me délivre de mes vêtements. C'est bon. Se laver, ai-je toujours dit à Lucien, ça délasse, ça tonifie, ça débarbouille l'âme. Pourtant, ce soir, je cède au premier désir, me coucher. Je me laverai tout à l'heure. Allongée, je souffre moins des jambes. Je les regarde, et je vois sous la peau de petits tressaillements nerveux. Je laisse tomber le journal et je vois mes bas, leur talon noir qui me rappelle le roulement de la chaîne. Demain, je les laverai. Ce soir, j'ai trop mal. Et sommeil.
Et puis je me réveille, la lumière brûle, je suis sur le lit ; à côté de moi sont restées deux peaux de bananes. Je ne dormirai plus. En somnolant, je rêverai que je suis sur la chaîne ; j'entendrai le bruit des moteurs, je sentirai dans mes jambes le tremblement de la fatigue, j'imaginerai que je trébuche, que je dérape et je m'éveillerai en sursaut.
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hcdahlemhcdahlem   18 août 2020
« La pendule de la porte de Choisy marquait la demie. Arezki était déjà dans la file, mais un peu à l’écart. J’allai vers lui. Il me fit un signe. Je compris et me plaçai derrière lui sans mot dire. Lucien arriva. Il ne me vit pas et je fis semblant de ne pas le voir. Il alluma une cigarette, et comme il tenait l’allumette près de son visage, j’en saisis le profil desséché, noir de barbe, osseux.
Nous montâmes dans la même fournée. Impossible de reculer, il m’aurait vue. J’allai vers l’avant, prenant soin de ne pas me retourner. Arezki m’ignora. À la Porte de Vincennes où beaucoup de gens descendirent, je me rapprochai de lui. Il me demanda où je désirais descendre afin que nous puissions marcher un peu. Je dis : « A la Porte de Montreuil. » J’avais repéré les soirs précédents une rue grouillante où, me semblait-il, nous nous perdrions aisément.
Il descendit et je le suivis. Lucien m’avait-il vue ? Cette supposition me gêna. Nous traversâmes, et, contemplant deux cafés mitoyens, Arezki demanda :
— On boit un thé chaud ?
— Si vous voulez.
Il y avait beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Les banquettes semblaient toutes occupées. Arezki s’avança dans la deuxième salle. Je l’attendis près du comptoir. Quelques consommateurs me dévisagèrent, je sentais leurs yeux et je devinais leurs pensées. Arezki réapparut. En le regardant s’avancer, j’eus un choc. Mon Dieu, qu’il avait l’air arabe !… Certains, à la chaîne, pouvaient prêter à confusion avec leur peau claire et leurs cheveux châtains. Ce soir-là, Arezki ne portait pas de chemise mais un tricot noir ou marron qui l’assombrissait davantage. Une panique me saisit. J’aurais voulu être dehors, dans la foule de la rue.
— Pas de place. Ça ne fait rien, nous allons boire au comptoir. Venez là.
Il me poussa dans l’angle.
— Un thé ?
— Oui.
— Moi aussi.
Un garçon nous servit prestement. Je soufflai sur ma tasse pour avaler plus vite. Dans la glace, derrière le percolateur, je vis un homme coiffé de la casquette des employés du métro qui me dévisageait. Il se tourna vers son voisin qui repliait un journal.
— Moi, dit-il, très fort, j’y foutrais une bombe atomique sur l’Algérie.
Il me regarda de nouveau, l’air satisfait. Son voisin n’était pas d’accord. Il préconisait :
— …foutre tous les ratons qui sont en France dans des camps.
J’eus peur qu’Arezki réagît. Je le regardai à la dérobée, il restait calme, apparemment.
— Il paraît qu’on va nous mettre en équipes, me dit-il.
Sa voix était assurée. Il tenait l’information de Gilles et m’en détailla les avantages et les inconvénients. Je me détendis. Je lui posai beaucoup de questions, et, pendant qu’il y répondait, j’écoutais ce que les gens disaient autour de nous. Et j’eus l’impression qu’en me répondant, il suivait la conversation des autres.
Quand je passai devant lui pour sortir, l’homme qui voulait lancer une bombe atomique fit un pas vers moi. Par chance, Arezki me précédait. Il ne vit rien. Je m’écartai sans protester et le retrouvai dehors avec la sensation d’avoir échappé à un péril.
La rue d’Avron s’étendait, scintillante à l’infini. Pendant quelques minutes, les étalages nous absorbèrent.
— Alors, me demanda-t-il ironiquement, comment allez-vous ?
— Mais je vais bien.
— Vous aviez l’air malheureuse ces derniers jours. Vous n’avez pas été malade ? »
Tu peux badiner, Arezki. Tu es là. Ce soir, je n’évoque pas ton visage. C’est bien toi, présent. […] C’est un moment privilégié, suspendu irréellement au-dessus de nos vies comme le sont les guirlandes accrochées dans cette rue. Ne parler que pour dire des phrases légères qui nous feront sourire.
— Il faut m’excuser pour ces derniers jours, j’étais occupé. Des parents sont arrivés chez moi.
— J’ai cru que vous étiez fâché. Vous ne me disiez ni bonjour ni bonsoir.
Il proteste. Il m’adressait un signe de tête chaque matin. Et puis, est-ce si important ? Il faudrait, dit-il, choisir un jour, un endroit fixes pour nous rencontrer.
J’approuve. Les boutiques s’espacent, la rue d’Avron scintille moins, et là-bas, devant nous, elle est sombre, à peine éclairée. Nous traversons. Arezki tient mon bras, puis passe le sien derrière moi et pose sa main sur mon épaule.
— Je suis assez occupé ces jours-ci. Mais le lundi, par exemple… Votre frère est monté derrière nous. Vous l’avez vu ?
— Je l’ai vu.
— Élise, dit-il, si on se disait tu ?
Je lui répondis que je vais essayer, mais que je crains de ne pas savoir.
— Le seul homme que je peux tutoyer est Lucien.
— C’est ça, dit-il moqueusement, elle va encore me parler de son frère…
Pendant notre première promenade, je ne lui ai, remarque-t-il, parlé que de Lucien.
— Je me suis demandé si tu étais vraiment sa sœur. Où pourrions-nous nous retrouver lundi prochain ?
— Mais je ne connais pas Paris.
— Ce quartier n’est pas bon, déclare-t-il.
Et il me fait faire demi-tour. Nous remontons vers les lumières.
— Choisissez vous-même et vous me le direz lundi matin.
— Où ? à la chaîne devant les autres ?
— Pourquoi pas ? Les autres se parlent. Gilles me parle, Daubat.…
— Tu oublies que je suis un Algérien.
— Oui, je l’oublie.
Arezki me serre, me secoue.
— Répète. C’est vrai ? Tu l’oublies ?
Ses yeux me fouillent.
—Oui, mais vous le savez bien. Je ne peux pas être raciste.
— Ça, je le sais. Je pensais plutôt, au contraire, à cause de Lucien et des gens comme ça, que c’était un peu l’exotisme, le mystère. Il y a un an…
Nous reprenons notre marche et il me tient à nouveau par l’épaule.
— … j’ai connu une femme. Je l’ai… oui, aimée. Elle lisait tous les jours dans son journal un feuilleton en images, ça s’appelait « La passion du Maure ». Et ça lui était monté à la tête. Elle mêlait ça avec les souvenirs de son père qui avait été clandestin pendant la guerre contre les Allemands. » p. 155-159
« On s'occupait beaucoup de moi. J'avais quarante-cinq minutes à attendre. Je pris une rue transversale, au hasard. Elle aboutissait à un grand terrain vague au fond duquel s'élevaient plusieurs immeubles neufs.
À huit heures moins le quart, je revins au bureau d'embauche. Quelques hommes, des étrangers pour la plupart, attendaient déjà. Ils me regardèrent curieusement. À huit heures, un gardien à casquette ouvrit la porte et la referma vivement derrière lui.
– Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il à l'un des hommes qui s'appuyaient contre le mur.
– Pour l'embauche.
– II n'y a pas d'embauche, dit-il en secouant la tête. Rien.
– Ah oui ?
Sceptique, l'homme ne bougea pas.
– On n'embauche pas, répéta le gardien.
Les hommes remuèrent un peu les jambes, mais restèrent devant la porte.
– C'est marqué sur le journal, dit quelqu'un.
Le gardien s'approcha et lui cria dans la figure :
– Tu sais lire, écrire, compter ?
Ils commencèrent à s'écarter de la porte, lentement, comme à regret. L'un d'eux parlait, en arabe sans doute, et le nom Citroën revenait souvent. Alors, ils se dispersèrent et franchirent le portail.
– C'est pour quoi ? questionna le gardien en se tournant vers moi.
Il me regarda des cheveux aux chaussures.
– Je dois m'inscrire. Monsieur Gilles...
– C'est pour l'embauche ?
– Oui, dis-je intimidée.
– Allez-y.
Et il m'ouvrit la porte vitrée.
Dans le bureau, quatre femmes écrivaient. Je fus interrogée : j'expliquai. Une des femmes téléphona, me fit asseoir et je commençai à remplir les papiers qu'elle me tendit.
– Vous savez que ce n'est pas pour les bureaux, dit-elle, quand elle lut ma fiche.
– Oui, oui.
– Bien. Vous sortez, vous traversez la rue, c'est la porte en face marquée " Service social ", deuxième étage, contrôle médical pour la visite.
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KroutKrout   16 août 2016
... par les vitres de l'autobus, suivre la descente du brouillard. [...] J'avais cinquante minutes d'irréalité. Je m'enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de bonheur qui n'est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d'usine avant même d'y pénétrer. Trois minutes de vestiaires et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste...
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