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EAN : 9782266192316
64 pages
Pocket (04/06/2009)
  Existe en édition audio
4.14/5   258 notes
Résumé :
A son existence maudite de voyant, de voyou, de météore, Une saison en enfer semblait lancer un dernier adieu. La fête était finie. Avec les Illuminations, Rimbaud, à vingt ans, écrit le dernier acte de son " opéra fabuleux ", le plus énigmatique. En fixant ses délires et ses vertiges, il ouvre les portes de l'inconscient et de l'inconnaissable, il transfigure ses visions, invente le surréalisme, les villes du futur, prophétise l'ère atomique. Les dernières lueurs ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (19) Voir plus Ajouter une critique
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Ce recueil de poésies en prose — l'un des plus célèbres de l'un des plus célèbres représentants de la poésie française — est-il une gigantesque mystification (à tout le moins un gros, gros, gros malentendu) ? Et si tout ça c'était du flan ? Que devrions-nous en penser ?

Question : Les illuminations ont-elles été écrites par Arthur Rimbaud ? Certains poèmes (plutôt minoritaires en nombre) semblent effectivement de lui mais d'autres (la majorité en fait) semblent avoir été écrits par quelqu'un d'autre. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Eddie Breuil dans son étude troublante (et remarquable) publiée chez Honoré Champion ayant pour titre " du Nouveau chez Rimbaud ".

Le jeu de mot, certes, était facile mais ce qui me paraît intéressant, c'est qu'il semble bien que le véritable auteur principal des Illuminations soit plutôt Germain Nouveau, auteur considéré comme " mineur ". Quel effroi ! Si la légende est fausse, cela brise beaucoup de nos rêves de lecteurs ! Si l'on apprend ensuite que la sélection de poèmes et l'attribution des titres sont le fait principalement de Paul Verlaine et de l'éditeur, cela casse encore un peu plus le mythe Rimbaud. (Mais ce n'est pas la seule fois que l'histoire recolorie les vérités à sa façon, que ce soit en art comme en beaucoup d'autres disciplines…)

Les éléments qu'apporte Eddie Breuil sont selon moi très convaincants et donnent également un côté plus " prosaïque " aux poèmes (telle inspiration factuelle chez Germain Nouveau qui, assortie d'une coquille de copie ou d'un titre ad hoc de Verlaine, décuple le " pouvoir " poétique des textes.)

Bon, Ok ! D'accord ! me direz-vous, mais de tout cela on s'en fiche, le principal est que la poésie nous transporte, nous fleurisse, nous surprenne et nous rajeunisse, n'est-il pas ? Eh bien, là encore, mes pauvres amis, quel ennui pour moi, quel ennui ! Si la poésie consiste à aligner des choses absconses les unes derrière les autres, alors, oui, indubitablement, on a affaire ici à un expert. À ce compte-là, Nostradamus doit d'urgence être réhabilité comme l'un de nos plus grands poètes de tous les temps.

Or, voyez-vous, pour moi, la poésie ce n'est pas cela. Certes, qu'il y ait une part de mystère, d'indétermination, de polysémie, de message à caractère double ou triple, que sais-je, cela fait partie du contrat poétique et je l'accepte, et je l'exige même. Mais la poésie, c'est aussi, c'est surtout une musique, un agencement particulier des mots qui fait vibrer leurs sonorités les uns avec les autres, tels les instruments d'un orchestre symphonique. Et par delà la musique, c'est l'émotion suscitée qui m'intéresse dans la poésie.

C'est cette musique, cette partition que j'aime chez Corneille, chez Racine — chez Bossuet, même ! — et bien entendu chez les anciens tel Malherbe, tel Du Bellay ou chez les frais devanciers de Rimbaud : les Lamartine, les Hugo, les Baudelaire, les Verlaine. C'est encore vrai chez les suiveurs, Valéry, Apollinaire, Éluard et… (Oui, c'est bon, c'est bon, arrête ton Char !)

Or, de cette musique, ici, à mes oreilles, point. (J'ai le même problème avec Stéphane Mallarmé.) du mystère, oui, à la pelle, mais de la musique, néant, de l'émotion, néant, du plaisir, néant. Et quant au sens, des exégètes pompeux nous expliquent, conjectures et tuyaux de poêle à l'appui, que sans doute Rimbaud à voulu dire ceci, en référence à cela, par le truchement de truc et selon l'interprétation de Machin, expert en branlettes furtives les soirs de déprimes dans les sombres locaux de son université. (J'ai lu les notes de l'édition de Louis Forestier, ç'en est presque comique tellement on peut dire tout et son contraire.)

Oui, car, j'incline à me laisser convaincre par la démonstration d'Eddie Breuil. Et s'il est plus que probable qu'Arthur Rimbaud soit effectivement l'auteur d'un poème comme Vagabonds, il semble également très probable que celui qui vient juste après, à savoir le 2ème poème intitulé (par qui ?) Villes, soit du pur Germain Nouveau. Et quand lesdits exégètes vous affirment que tel et tel mot ou situation fait écho sous la plume de Rimbaud à un poème d'Une Saison en enfer, cela me fait (intérieurement) doucement rigoler.

Le titre même du recueil, qui est l'oeuvre de Verlaine et qui possède une puissance poétique phénoménale, quand on l'interprète au niveau de l'individu, perd de sa superbe si on comprend qu'il est bêtement matériel et que sa raison d'être est livrée dans le poème Phrases : « Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l'air […] J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaines d'or d'étoile à étoile, et je danse. […] Pendant que les fonds publics s'écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages. » (Et pour le coup, celui-ci pourrait bien être de Germain Nouveau…)

Toutefois, gardez bien à l'esprit que ceci n'est que mon avis, c'est-à-dire pas grand-chose et que cela ne me semble pas une raison suffisante pour bouder ce recueil si vous vous sentez des appétences pour ce type d'expression poétique. Peut-être même que certaines et certains ne l'aimeront que mieux sachant qu'il s'agit d'une sorte de grand fatras, d'un ouvrage à 6 mains (au moins, 8 si l'on rajoute l'éditeur qui n'a sûrement pas compté pour rien dans la forme définitive que nous lui connaissons !). À lire, à relire ou à éviter, avec ou sans cet éclairage " Nouveau ".
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Je m'étais juré de ne pas écrire la moindre critique sur Rimbaud, mais le billet de Nastasia me fait revenir sur ma décision. J'ai ajouté des commentaires, peut-être trop et je m'en excuse, mais sans révéler la vérité vraie : comment serait-ce possible ? Il faudrait aller trop loin en Rimbaldie pour me faire comprendre, et faire comprendre les secrets que partagent les rimbaldiens.
Accéder à Rimbaud est une initiation, un voyage de toute une vie. On le commence tôt. L'adolescente littéraire est attirée par le parfum de liberté et de rébellion qui se dégage du magnifique visage immortalisé par Carjat. Puis on grandit, on relit, on étudie, on entre dans un immense univers aux couleurs bleu, vert et or, et feu et noir de l'enfer. On entend une voix, de plus en plus reconnaissable entre toutes, une voix nue et unique. Un être se matérialise, d'une présence quasi hallucinatoire. Un grand maître, un génie dont la parole se répand jusqu'aux confins de l'esprit. Rimbaud n'est pas un auteur comme les autres, c'est un compagnon de route, un ami, un confident, un amant. Il vous soutient dans les moments de souffrance, sa voix est là, à votre oreille, murmure ou cri, pour aller à l'essentiel. Il a fait toutes les expériences, il a connu toute la douleur du monde, il a cherché une langue universelle pour que l'humanité partage son cri et son murmure. Il a compris, à seize ans, l'enfermement des esprits dans la norme, la religion, la morale. Il a compris que les mots étaient les geôliers et que, pour être libre, il fallait détruire les anciens pour en réinventer de nouveaux. Il a voulu aller au-delà des perceptions normées, libérer les sens et les corps, pour concevoir un monde plus vaste, un univers immense à la mesure des possibilités de l'intelligence humaine. Il a cru avoir échoué : c'est une Saison en Enfer. En réalité, il a réussi. Ce sont les Illuminations, cette éblouissante série de visions dont le but est de faire emprunter à l'esprit des chemins de traverse, vers un horizon infini. Il faut plonger dans l'inconcevable mélange des couleurs et des sensations, des idées folles et révoltées, comme dans un bain purificateur, pour décrasser son cerveau de la grammaire habituelle du langage et du sens ordinaire des mots. C'est l'accomplissement du projet de voyance et de l'alchimie du verbe élaboré antérieurement. Dans les Illuminations, la voix de Rimbaud est la plus pure, d'une beauté surnaturelle, et elle résonne et elle danse dans mon esprit comme un autre moi-même, plus intelligente, plus lucide et plus libre.
Comment un tel miracle est-il possible ? Rimbaud est extrêmement jeune, il est extrême en tous points. Il y a cru. Il a cru qu'il changerait la vie et que le monde s'éveillerait au son de sa voix, et il a tout donné, sa santé physique, mentale. Lui, l'exceptionnel élève du lycée de Charleville, il a sacrifié son avenir, toutes ses chances d'une vie normale, d'une brillante réussite, pour son ambition poétique, métaphysique. Et il a déchanté. le monde ne s'est pas incliné devant son pouvoir et sa sagesse. le monde est indécrottable. Rimbaud a tout laissé tomber et il est parti, définitivement.
Enfin presque. Car voilà le grand secret du génie de Rimbaud. Pour nous, les rimbaldiens, Rimbaud est vivant. Comme je l'ai dit, il a tout sacrifié, et cette voix totalement authentique, sincère, libre, sans aucune possibilité de compromis ou de retraite, sans filet, sans issue, est une voix unique en littérature, douée du pouvoir d'être plus vivante qu'aucune autre-pour ceux qui parviennent à l'entendre. Ils sont assez nombreux, les rimbaldiens. Certains sont de célèbres auteurs constamment hantés (Verlaine, Claudel, les surréalistes), d'autres n'ont rien écrit mais connaissent parfaitement sa voix. Je peux placer ici cette magnifique phrase d'Yves Bonnefoy, dans son essai sur Rimbaud, et qui résume parfaitement le sentiment du rimbaldien : " c'est même lui, ce génie violent, insensé, qui pour beaucoup de ceux qui l'approchent est debout devant eux et parle."
Tel est le secret de la poésie rimbaldienne : c'est qu'elle est Rimbaud lui-même. Et nous l'aimons, lui, comme s'il était présent avec nous. Je n'éprouve cela pour aucun autre auteur.
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Toute première rencontre avec Rimbaud (eh oui à plus de cinquante ans !), excusez ma naïveté dans le domaine …. Et brandissant cette naïveté comme un bouclier, je vais d'emblée jeter un pavé dans la mare : Rimbaud a-t-il tenté de tuer la poésie avec ce recueil ? Je dis Rimbaud mais cela pourrait être un autre … car j'ai vu, dans certaines critiques, que la paternité de Rimbaud pour (certains de) ces poèmes était contestée.

Le moins que l'on puisse dire c'est que ces poèmes en prose (et là je vous épargne le débat sur poèmes en prose versus prose poétique) ne ressemblent en rien à la poésie de l'époque : pas d'unité du thème (ou des thèmes) qui rassemblerait les poèmes du recueil, si ce n'est cette volonté de rompre avec ce qui existait jusque-là, pas d'interlocuteur fixe, pas de « nobles sentiments », aucun des thèmes classiques en poésie traités ici, comme un amour malheureux, l'angoisse de la mort, la vacuité de l'existence, … Pire, Rimbaud affiche clairement son rejet du lyrisme, du romantisme et aussi de la vulgarité des sentiments « ordinaires » (par exemple rejet d'une certaine générosité dans le « conte » ou encore le poème « nocturne vulgaire »). Non, basta de tout cela, et Rimbaud écrit et hurle : ‘quel ennui, l'heure du « cher corps » et « cher coeur » '. « Assez vu », nous dit un Rimbaud assoiffé de renouveau (« soldes » entre autre) et pris d'une envie de renverser les conventions établies (« déluge », « mouvements », …)

Les poèmes ne se soldent pas par une leçon, un sens, ou même un thème évident. Non ici les poèmes forment une suite successive, discontinue et somme toute assez incohérente de fragments, de rêveries, ou même d'hallucinations. Ils sont propices à mille interprétations ou à aucune, car c'est le danger d'une telle poésie.

Mais peut-être s'agit-il plus de faire vivre au lecteur une expérience ? On lit, on relit, on pose le livre, puis on reprend le poème. On croit alors le comprendre, mais toujours il y a la clausule abrupte, déstabilisante et souvent négative. Par exemple : « il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse ». Ou le magnifique « la musique savante manque à notre désir ». On en perd son latin, on en sort dépité, désorienté, dérouté. Lecture perturbante et exigeante.

Et que dire de la forme de ces poèmes : phrases sans verbe (une pensée pour un de mes anciens prof de français qui visiblement n'avait pas lu Rimbaud) ou sans structure, néologismes inventés par l'auteur, mots anglais et allemands parsemés ci et là, tirets et parenthèses intempestifs et j'en passe. Rimbaud joue et revendique une grande liberté. La probable fameuse licence poétique, me direz-vous.

Et ces poèmes, alors ? Inclassables … Tantôt mystiques, prophétiques (par exemple le sombre « Je vois la suite ! Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu'est mon départ auprès de la stupeur qui vous attend ? »), voire complétement hermétiques . Certains me font penser aux koans du bouddhisme zen de la tradition Rinzaï (veillées, dévotion, h). D'autres sont truffés de références bibliques (vagabond, …) ou mythologiques (bottom, antique). D'autres encore, par leur simplicité et une certaine naïveté, ressemblent plus à des contes, des histoires qu'un enfant écrirait, si ce n'était une fois de plus ces clausules assassines … Et quand il a «embrassé l'aube d'été », quand « une fleur [lui] dit son nom », « quand il dénonce l'aube au coq », Rimbaud a des allures de petit prince, celui de Saint Ex, je trouve.

Mais c'est aussi une poésie descriptive qui dit le mouvement et le spectacle des villes modernes et monstrueuses, riches en nouveautés et en dramaturgie, tout comme chez Emile Verhaeren. Mais Rimbaud va plus loin en déconstruisant l'espace, en déstructurant le paysage, un peu à la façon des peintres cubistes. D'autres peintres viennent d'ailleurs à l'esprit comme Ensor (le poème « parade » par exemple), Munch ou même Van Gogh, avec les courbes de ses ciels et de ses champs. Ce n'est pas tout : la poésie de Rimbaud m'a fait penser, de nouveau en toute naïveté, aux bijoux de Wolfers (un bijoutier belge Art Nouveau) – notamment le très beau poème Fleurs - ou aux entrelacs des balcons des maisons Horta.

Et puis Rimbaud est aussi le roi des associations incongrus (préfigurant peut-être les surréalistes, je pense de nouveau à une artiste belge, Marianne van Hirtum) et des oxymores. En veux-tu en voilà : les gouffres d'azur, les puits de feu, le bonheur insupportable, les herbages d'acier et d'émeraude, le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques et la sublime rose d'eau.

Alors, Rimbaud a-t-il tenté de tuer la poésie ?Peut-être a-t-il simplement voulu s'en moquer. Rimbaud, trublion et bad boy du XIXème siècle. Un véritable équilibriste qui aimait les risques :

« J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaines d'or d'étoiles à étoiles, et je danse. »

Il restera pour moi l'enfant terrible de la poésie française. Un enfant un peu triste parce qu'extrêmement lucide. Un enfant qui se réfugie dans ses rêveries et ses divagations poétiques, peuplées d'êtres imaginaires qui avancent en pagaille et dont Rimbaud nous dit « j'ai seul la clef de cette parade sauvage» …
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Les illuminations

Les Illuminations sont devenues au fil du temps mon oeuvre préférée de Rimbaud et sans nul doute, de toute la poésie.

Et pourtant, quand j'étais adolescent ce sont, comme pour beaucoup, je crois, les premiers poèmes pleins de cette extraordinaire fraicheur juvénile : Sensation, Première soirée, Roman, Ma bohème, Au Cabaret Vert, ...et les saisissants Ophélie, le Dormeur du Val, qui m'ont d'abord attiré. Puis ce fut la révélation de ce texte halluciné et plein de feu qu'est Une Saison en Enfer.

Le recueil Les illuminations me paraissait alors plus difficile, plus obscur, sauf quelques poèmes comme le merveilleux texte Aube.
Mais, avec le temps, j'ai apprivoisé ce monde magique et ses énigmes. Maintenant, il m'accompagne quasi quotidiennement. Et donc, chère lectrice ou lecteur de ma petite critique, si tu n'as pas lu ce recueil, ou si tu as été rebuté par une première lecture, mon but est de te dire: il faut que tu t'accroches, une merveille t'attend, mais elle se mérite.

Dans ce cheminement vers la beauté, la lecture des ouvrages de références, ceux de Bruno Claisse, Pierre Brunel, Antoine Fongaro, Michel Murat, celle du site internet remarquable d'Alain Bardel, m'ont beaucoup aidé et accompagné.
Mais c'est surtout la mémorisation de la quasi totalité de ces poèmes, appris par coeur un par un, et leur déclamation à haute voix, qui m'a fait saisir le miracle de leur construction, pour certains, leur puissance évocatrice, et pour d'autres leur profondeur philosophique.

Apprendre un poème des Illuminations et le déclamer, c'est gravir progressivement une montagne. Au début du chemin, vous n'êtes qu'enfermé entre quelques arbres, et puis bientôt voilà que des petites rivières, des prairies semées d'animaux, des villages s'offrent à votre vue, Et puis, chemin faisant, de plus en plus de beaux points de vue apparaissent. Et enfin, arrivé au sommet, c'est un immense paysage avec son infinité de beautés que vous contemplez, et vous ne vous lassez pas de toutes ces vues.
Et chaque fois que vous récitez ce poème, ces vues changeront selon votre humeur et le temps qui aura passé. Et vous pourrez dire comme ce cher Arthur : « Je sais aujourd'hui saluer la beauté. »

Quelle étrange histoire que celle de ce recueil. En 1875, Rimbaud remet à Verlaine un ensemble de feuilles numérotées de 1 à 24, et quelques unes non paginées. Puis, bien plus tard, en 1895, on retrouvera 5 autres poèmes. En 1886, c'est à l'initiative de Verlaine que sont publiés, avec les dernières oeuvres en vers du poète, 41 des 48 poèmes, avec un titre donné par Verlaine, et un sous-titre « Painted Plates »(Gravures Colorées). On ne sait pas si c'était l'idée du titre était de Rimbaud, celui-ci s'étant volontairement retiré de l'activité poétique depuis 1875. D'ailleurs, les poèmes furent publiés sans lui avoir demandé son avis!

Une des grandes originalités de l'écriture poétique des Illuminations, si elle est comparée aux Poèmes en Prose du Maître Baudelaire, c'est la grande diversité des formes employées, et la construction résolument « moderne », fondatrice de ce que sera la poésie du 20ème siècle. Alors que chez Baudelaire, c'est le récit poétique qui prédomine largement, Rimbaud va déployer de multiples formes : le récit en prose de Vagabonds, Ouvriers, tous ceux des Villes, par exemple, la description poétique de Ponts, Fleurs, Mystique, Ornières, mais surtout les poèmes alinéaires, avec des reprises et des parallélismes, comme Métropolitain, Barbare, Conte, Génie, Soir historique, Nocturne, Aube etc.., ceux utilisant systématiquement l'anaphore comme Dévotion, Enfance III et IV, Solde,…aussi des ruptures du discours, utilisant l'asyndète, dont Angoisse est le plus bel exemple.
Et enfin, le vers libre dont Rimbaud est le créateur, dans les deux poèmes Marine et Mouvement.

Il y a aussi chez Rimbaud, des essais formels très remarquables tel celui de créer des poèmes très courts, dans le merveilleux Phrases, comme celui-ci, « J'ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse » avec une scansion extraordinaire et surtout les deux derniers mots lancés comme un cri. Un poème magnifiquement mis en musique par Britten, et les deux derniers mots chantés dans un suraigu vertigineux.
Une autre caractéristique de ces poèmes, c'est leur variations de rythme, tantôt doux et calme comme dans Antique, Fleurs, Les Ponts, Mystique, tantôt et c'est très souvent le cas, leur rythme ardent, énergique, quasi explosif, impérieux, impulsif, leur caractère scandé, si caractéristique du tempérament de Rimbaud, et souligné par Aragon, Char, Eluard, Valéry et tant d'autres.
Et puis il y a leur musicalité que l'on apprécie en déclamant à haute voix, dont un exemple emblématique est le poème Antique et ses incroyables sonorités, allitérations, mais on retrouve cela dans bien d'autres… .

Mais surtout, il faut le dire haut et fort, Rimbaud forge ici de la façon la plus complète et la plus aboutie ce nouveau langage poétique qu'il théorisait déjà alors qu'il avait à peine 17 ans dans sa célèbre lettre à Paul Demeny.
C'est-à-dire une poétique dans lequel le langage ne soit pas un langage de communication, mais soit centré sur le message esthétique, joue sur son propre code, en quelque sorte soit à l'état pur la 6ème fonction du langage de Jakobson, la fonction poétique.
Cette approche qui diffère complètement de l'approche des poètes romantiques ou parnassiens, est celle que l'on trouve chez Lautréamont, Mallarmé, et presque tous les poètes du 20 ème siècle.
Cela implique que le sens ne s'offre pas de façon immédiate, mais que les mots soient employés pour les sons qu'ils provoquent, les images qu'ils évoquent, leurs correspondances, leurs multiple sens etc..
Et donc, bien entendu, ce n'est pas accessible au lecteur ou à la lectrice distrait(e), ou à ceux qui recherchent les mots doux, les belles images,.
Mais cependant, chez Rimbaud, à la différence de Mallarmé, et c'est en quelque sorte pour lui une contradiction insoluble, une impasse, cet hermétisme du langage va de pair avec une volonté de changer la vie, une lutte contre le conformisme, qui transparait, pour peu que l'on prenne le temps de bien les lire, dans de nombreux poèmes : Après le Déluge, Départ, Génie, Barbare, Soir historique, pour n'en citer que quelque uns.

Classer ces poèmes et dégager une structure à ce recueil n'est pas simple.

Les plus simples à définir sont :
- d'une part les merveilleuses descriptions quasi picturales, impressionnistes, qui méritent le qualificatif de « painted plates » donné par Verlaine : le merveilleux poème Les Ponts, un paysage où Rimbaud va glisser des connotations colorées et musicales, les poèmes Fleurs, Mystique, Marine, Ornières
- d'autre part les récits à connotation autobiographique plus ou moins explicite, dont les poèmes d'Enfance, Vagabonds, Ouvriers, Vies, le magnifique Départ, qui donne en quelques phrases cet impérieux appel vers l'aventure, Angoisse, encore un superbe poème, cette fois de la lutte contre « cette chienne de vie », et aussi certains avec une signification érotique cryptée tels Bottom, Dévotion.

Pour le reste, je tente ici un classement personnel, bien critiquable sans doute.

D'abord les poèmes dans lesquels Rimbaud évoque à nouveau son projet poétique et sa recherche de l'absolu, certains désabusés, avouant l'échec de l'entreprise, tels Conte, poème d'une incroyable beauté formelle, et rempli d'un jeu d'oxymores, et sur le temps des verbes absolument époustouflant, ou le magnifique Solde, qui est considéré actuellement comme le dernier du recueil. Mais il y en a toujours d'autres proposant à nouveau le but « prométhéen », tels Soir Historique ou Jeunesse. Chez Rimbaud, cet impulsif toujours en mouvement, on trouve, depuis le Bateau Ivre, la volonté impérieuse d'aller vers le large, et le retour désabusé au port.

Il y a ceux d''orientation philosophique, ou politique, celui qui est le prologue du recueil : , Après le déluge, qui évoque l'échec de la Commune mais l'espoir d‘un printemps, révolutionnaire, et un des derniers, Génie qui célèbre le génie de l'humanité débarrassée des vieilles croyances. Mais ce sont aussi tous les textes très critiques de la modernité, la fièvre des explorations dans Mouvement, et tous ces poèmes qui mettent en avant la misère des villes. (Ville, Villes, Métropolitain).

Enfin, et ce sont peut-être les plus beaux, les poèmes oniriques voire apocalyptiques : le célébrissime Aube, Antique, avec sa fin à la signification érotique, Being Beautous, dont le sens érotique n'échappe pas non plus à un lecteur un peu attentif, aussi Nocturne Vulgaire, Matinée d'ivresse, et enfin, Barbare, pour moi le plus beau par sa construction et sa puissance évocatrice.

En conclusion, ce (trop) long commentaire n'atteindra sans doute pas son but, mais tant pis, j'aurais essayé.
Chère lectrice, cher lecteur, retenez au moins cette invite du grand poète Yves Bonnefoy : « il faut absolument lire Arthur Rimbaud », et j'espère que vous y trouverez, comme moi, grâce à lui, un émerveillement de chaque jour.
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Que ce soit pour ce recueil comme pour l'ensemble de son oeuvre, que dire sur Rimbaud ? Que dire de cette vie qui semble flamber sans retour... Toutes les études, les livres, les thèses et autres pourront-ils un jour l'approcher au plus près de l'homme, du poète, de l'écrivain, du fantasme qu'il représenta et représente sûrement encore pour certains...
René Char a écrit un très beau texte sur lui. le voici :
"Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !
Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.
Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi."
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critiques presse (1)
LeMonde
25 juin 2021
L'auteur des « Illuminations » continue de fasciner, pour le meilleur comme pour le pire.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (105) Voir plus Ajouter une citation
Génie

Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été — lui qui a purifié les boissons et les aliments — lui qui est le charme des lieux fuyant et le délice surhumain des stations. — Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.
Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, — lui qui nous aime pour sa vie infinie...
Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa Promesse, sonne : "Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré !"
Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce pêché : car c'est fait, lui étant, et étant aimé.
Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action.
Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers !
Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.
Son jour ! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
Ô Lui et nous ! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
Ô monde ! — et le chant clair des malheurs nouveaux !
Il nous a connus tous et nous a tous aimés, sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, — ses souffles — son corps, — son jour.
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Ce sont des villes ! C'est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes.
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Qu’on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux avec du ciment en relief – très loin sous terre.

Je m’accoude à la table, la lampe éclaire très vivement ces journaux que je suis idiot de relire, ces livres sans intérêt.

À une distance énorme au-dessus de mon salon souterrain, les maisons s‘implantent, les brumes s’assemblent. La boue est rouge ou noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin !

Moins haut, sont des égouts. Aux côtés, rien que l’épaisseur du globe. Peut-être les gouffres d’azur, des puits de feu. C’est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.

Aux heures d’amertume je m’imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maitre du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?
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Aussitôt que l'idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l'arc-en-ciel à travers la toile de l'araignée.
Oh ! les pierres précieuses qui se cachaient, − les fleurs qui regardaient déjà.
Dans la grande rue sale les étals se dressèrent, et l'on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.
Le sang coula, chez Barbe-Bleue, − aux abattoirs, − dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.
Les castors bâtirent. Les "mazagrans" fumèrent dans les estaminets.
Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.
Une porte claqua, et sur la place du hameau, l'enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l'éclatante giboulée.
Madame*** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.
Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, − et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le printemps.
− Sourds, étang, − Écume, roule sur le pont, et par dessus les bois; − draps noirs et orgues, − éclairs et tonnerres − montez et roulez; − Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.
Car depuis qu'ils se sont dissipés, − oh les pierres précieuses s'enfouissant, et les fleurs ouvertes ! − c'est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.
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Les Ponts
Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d'autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d'autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d'hymnes publics ? L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. - Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.
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Vidéo de Arthur Rimbaud
Arthur RIMBAUD – Les curiosités du cimetière de Charleville (DOCUMENTAIRE, 2006) Un documentaire intitulé "Praline" réalisé par Jean-Hugues Berrou en 2006.
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