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Toutes les petites filles sont des princesses
Interview : Marie-Sabine Roger à propos de Loin-Confins

 

Article publié le 06/10/2020 par Nicolas Hecht

 

Quelle petite fille n'a pas un jour rêvé d'être une princesse ? C'est ce qu'offre François Mollet à sa fille, en lui racontant l'histoire de son éviction du trône de Loin-Confins par son propre frère. Car pour Tanah, François Mollet s'appelle en réalité Agapito Ier, un roi en exil qui en attendant de reprendre possession de ses terres, occupe avec sa femme et sa fille un appartement dans une petite ville lugubre, et tâche de se faire discret. Cette histoire, Tanah y croit d'abord sincèrement, avant de faire le choix d'y croire, pour protéger son père de ses délires et rêver avec lui.

 

A travers l'histoire de ce rapport père-fille, Marie-Sabine Roger interroge les forces et faiblesses d'une cellule familiale, la maladie mentale d'un proche, et célèbre l'imaginaire qui permet souvent d'affronter la vie. Si Loin-Confins est un livre plus grave que ses précédents romans, on retrouve ici la douceur et la poésie d'une autrice qui depuis plus de trente ans se consacre à l'écriture, aussi bien à destination des enfants que des adultes. On a voulu en savoir plus sur ce livre aux allures de conte et de drame, qui convoque plus qu'il n'y paraît l'intimité de Marie-Sabine Roger.

 

© Julie Balagué

 

Après Les Bracassées en 2018, vous revenez avec un sujet plus grave et poétique, entre la folie, l’imaginaire et l’amour d’un père pour sa fille. Pouvez-vous nous dire quelques mots de la genèse de ce livre ?

Ce livre est venu dans un moment particulièrement sensible pour moi. Ma mère était en fin de vie, ce qui générait beaucoup d’émotions retenues, contenues, pendant des mois. Les lecteurs le percevront peut-être, intuitivement, en arrivant à la fin du roman. Dans cette période si intense, si exigeante affectivement, il est probable qu’une part de moi ait éprouvé un besoin vital d’enfance retrouvée, de douceur, de poésie, quand l’autre part était sans cesse ramenée à une réalité abrasive, une échéance inévitable.

Loin-Confins s’est inscrit tout naturellement dans ce va-et-vient entre une mélancolie prenante, et des flamboiements lumineux. De plus en plus, je crois que certains romans nous arrivent (aux auteurs comme aux lecteurs) exactement au moment opportun. Pour moi, c’est comme si l’écriture de Loin-Confins, par une étrange alchimie, avait porté en elle une énergie parfois réparatrice, apaisante, libératoire, parfois sombre, dure, affligée. Bien sûr, je ne le savais pas avant de l’écrire, mais ce roman m’était nécessaire. Il a été nourri par différents lieux, surtout par les quelques mois pendant lesquels j’ai vécu à la Réunion, cette île d’une beauté extraordinaire, mais aussi à Madagascar, et les jours passés à Mayotte pour aller voir des proches très chers à mon cœur.

 
Alors que le livre débute comme un conte, on comprend bien vite que Tanah n’est pas vraiment une princesse, et que son père Agapito Ier n’est pas un roi en exil. Pourquoi avoir choisi de couper court rapidement à une possible mystification du lecteur, alors que Tanah et le lecteur sont dans la même situation de crédulité au début du texte avec une fiction dans la fiction ?

Je n’ai pas choisi de couper court, le roman a choisi pour moi. Il s’est construit ainsi, en « boitillant » dès les premières pages entre réel et imaginaire. Je ne savais pas où j’allais (je ne le sais jamais lorsque je commence à écrire un livre), je sentais seulement qu’il y avait un grain de sable quelque part, que cet Archipel, cet Océan Frénétique, que l’on ne peut situer sur aucune carte, se tenaient à la fois dans tous les océans du monde, et dans aucun d’entre eux et, surtout, qu’ils cachaient des abysses profonds. Ce livre n’est pas né d’un projet, il n’y a donc pas eu de ligne à suivre, ni de procédés particuliers à trouver pour amener les lectrices et les lecteurs ici ou là. Lire ce livre, c’est marcher dans mes traces, être peut-être surpris, ému, agacé ou inquiet, là où je l’ai été, précisément.


Malgré sa folie, on sent bien que le père de Tanah cherche à la protéger d’un environnement peu reluisant en leur inventant un royaume, comme pour lui prouver qu’elle mérite mieux que cette vie urbaine et très modeste. Selon vous est-ce pour ça qu’on (se) raconte des histoires : embellir ou s’échapper d’une réalité étouffante ?

Les histoires que l’on se raconte - ou que l’on nous raconte - sont autant de fenêtres ouvertes dans nos murs. Qu’elles nous fassent réfléchir, rêver, pleurer, rire, frémir, elles ont toutes cette même fonction vitale, irremplaçable : organiser la fugue hors de nous-même, nous aider à se faire la belle, à nous évader du quotidien, ne serait-ce que pour une heure. Et cela, même si notre vie nous comble. Claude Roy disait « Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Ils s’en inventent ». Les auteurs, les conteurs, sont là pour ça, c’est à la fois leur rôle et leur mission : inventer des histoires pour tous et pour chacun. Ouvrir un peu partout de nouvelles fenêtres. Et lorsque notre vie nous pèse, nous blesse, nous déçoit, l’histoire prend alors toute sa dimension de doudou précieux, de bac pour traverser le courant des épreuves. C’est un billet pour autre part.

Dans Loin-Confins, l’Archipel est aussi nécessaire au bonheur du père qu’il le deviendra à celui de sa fille. Agapito Ier croit à son royaume. Dans son esprit, il est réellement un roi trahi, spolié, il apprend réellement l’Histoire de l’Archipel à sa fille. Agapito est un vrai souverain. François Mollet, c’est autre chose. C’est un homme cultivé, sensible, fragile, étrange, perdu dans les méandres de ses délires. Mais il est probable, en effet, que le choix de cet Archipel, son exotisme tropical, sa flore foisonnante, sa faune singulière, correspondent à un besoin de chaleur, de lumière. Toute cette chaleur, cette lumière, qui manquent à cet appartement trop sombre, dans cette petite ville triste, dans un fond de vallée ombreux. L’imagination sans limite du père a bâti peu à peu - d’une façon très construite - tout un royaume ultramarin, dominé par un volcan. Ce volcan qui, au passage, évoque peut-être aussi les éruptions qui secouent le mental de cet homme, ravageant tout sur leur passage. Tanah dit que son père lui a appris le rêve comme d’autres auraient pu lui apprendre une langue étrangère. Grâce à lui, cette petite fille qui grandit solitaire dans un appartement un peu sinistre devient la future princesse d’un royaume éblouissant, qu’elle peut convoquer les jours d’ennui, de pluie, d’isolement. Quel enfant ne troquerait pas une existence morne contre la promesse d’un empire ?

 

 

Vous explorez également les rapports de force au sein de la famille, avec ces six frères (tous aux noms d’îles, comme elle) que Tanah renie, et cette mère à l’amour absent. N’est-ce pas la mère, Louise, la grande perdante de cette histoire finalement, elle qui doit supporter les hauts et les bas de son mari, contrainte au réel et aux tâches ingrates ? Ces frères, aussi, qui n’ont connu du père que ses délires ?

Tanah enfant n’aime pas sa mère, elle la trouve dure, sévère, uniquement intéressée aux choses banales du quotidien. C’est une mère distante, qui n’a jamais de gestes ni de mots d’affection. C’est une femme aigrie, qui dresse des procès constants au père, en se plaignant à ses amies, au téléphone, pendant des heures. C’est la vision de Tanah enfant. Un jugement primaire, gouverné par l’affect, sans nuance. Petite fille, elle fait le choix du père, parce qu’il lui raconte des choses merveilleuses, ne la contraint à rien, fait toujours preuve d’une patience sans bornes avec elle. Il lui donne des leçons de ciel, elle est sa seule confidente, avec elle il partage son royaume. C’est un homme touchant, poète, un conteur fabuleux. Un griot. La mère a le mauvais rôle, celui du chien de garde. À propos de ses parents, Tanah dit : « L’un enchante, l’autre désenchante. L’un permet tout et l’autre règlemente. Et, sans surprise, Tanah, comme tous les enfants, penche du côté de la séduction. Elle préfère son père, parce que c’est plus facile, et tellement plus drôle. »

Plus tard, Tanah adulte se rendra compte que, sans Louise, sa mère, la famille tout entière aurait sombré. Et que c’est son pragmatisme têtu, incroyablement dévoué à son mari, et finalement plein d’amour, qui aura maintenu le foyer à flot. Tanah rendra justice à sa mère, même si c’est trop tard. Les frères de Tanah sont tous beaucoup plus âgés qu’elle (le plus jeune avait déjà 9 ans à sa naissance). Ils ne connaissent rien des émerveillements de Loin-Confins. Ils ont grandi en des temps plus troublés par la maladie du père, ils n’ont pas du tout eu la même enfance. Car Tanah passe les premières années de sa vie dans une longue accalmie. Jusqu’au drame. Sa différence d’âge avec ses frères fait d’elle une presque fille unique. Elle n’a pas joué avec eux, ils se sont tous enfuis le plus tôt possible du foyer familial. Alors, non, mis à part avec Mohéli, qui est un doux et un tendre, elle n’a pas tissé de liens avec ses frères. Pas plus qu’ils n’ont cherché à la protéger, ni à s’occuper d’elle. 

Dans les familles au sein desquelles il y a un malade, un souffrant, tout le monde est impacté, potentiellement victime de la fragilité du plus faible. Une fois la tragédie survenue, Tanah choisit de faire de cette fragilité une force. C’est une histoire d’amour fou entre un père et sa fille, un amour que le drame qui survient aurait dû détruire, mais qui, étonnamment, s’en trouvera renforcé.

 
Loin-Confins pose aussi la question de l’éducation et de la transmission, avec des allers-retours entre l’enfance et l’âge adulte pour Tanah, qui aura elle-même deux filles. Et finalement, on voit qu’elle fait le choix de maîtriser cette folie du père, en la laissant s’exprimer raisonnablement chez ses filles. Loin du déterminisme, vous semblez optimiste en la capacité de Tanah de pouvoir élever « sainement » ses enfants – alors qu’elle-même a choisi de croire aux histoires de son père…

Après le drame, Tanah choisit de croire aux histoires de son père, sans pour autant en être dupe. Elle fabrique un songe éveillé, dans lequel elle se réfugie. C’est ce que font beaucoup d’enfants (et un grand nombre de rêveurs). Jusqu’à 9 ans elle a cru ce que lui racontait son père, car les enfants croient toujours leurs parents jusqu’à preuve du contraire. Après la découverte brutale de la réalité, ce qui était jusque là une vérité merveilleuse - et un peu inquiétante, parfois, car il est aussi question de trahisons, de meurtres, de dangers, sur Loin-Confins… - deviendra matière à se raconter des histoires.

Entre Tanah et son père, toute la différence est là. L’un subit, l’autre choisit. Elle prend conscience du fait que son père n’a jamais cherché à lui mentir, il a simplement ouvert pour elle les portes de son royaume imaginaire. Elle décide qu’Agapito Ier restera empereur, et elle entretiendra la flamme pour qu’il ne s’étiole pas, ne sombre pas dans la dépression, car c’est à Loin-Confins, et là uniquement, qu’il est libre et heureux. Ce sera une complicité très particulière, pour l’accompagner jusqu’aux dernières heures de sa vie. Afin que ce vieux roi déchu retrouve son Royaume. Une fois mère, Tanah fait confiance à la vie, elle prend le pari que l’hérédité ne se manifestera pas dans ses filles, puisque, dans sa famille originelle, Agapito était une exception.

 
Comment votre pratique a-t-elle évolué, en trente ans d’écriture ? De la littérature jeunesse aux romans pour adultes, quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre parcours d’écrivain ?

Lorsque j’ai commencé à écrire pour les adultes, ce n’était pas un abandon de la littérature jeunesse, d’ailleurs je continue à écrire des albums pour les plus petits, et j’adore ça. Et je n’ai jamais eu l’impression de mettre moins d’exigence en écrivant pour les plus jeunes. Depuis plus de trente ans que je suis publiée, j’ai essayé de rester fidèle à moi-même, en évitant autant que possible de me laisser enfermer dans un genre, ou une thématique, même si la plupart des textes que j’ai écrits parlent de gens « fragiles » au sens le plus large du terme. Pour moi, l’écriture est un bonheur toujours renouvelé et une immense liberté. Je veux pouvoir courir partout, de la littérature jeunesse à la littérature adulte, des albums aux nouvelles et des nouvelles aux romans. Je veux pouvoir satisfaire toutes mes gourmandises.

Même si - fatalement - j’écris avec ce que je suis, j’essaie de ne jamais écrire la même histoire, de ne pas aller là où on m’attend, mais là où l’histoire me mène. Loin-Confins est une rupture douce avec les livres précédemment publiés au Rouergue, puisqu’il n’est pas écrit en mode « je », et que son écriture ne va pas vers le rire, mais vers la poésie. Pour autant, ce roman s’inscrit dans la droite ligne de mon travail, mais par deux entrées différentes : c’est à la fois un roman social, dans lequel les lecteurs qui me connaissent déjà pourront me retrouver, mais c’est également un texte onirique, tissé de mots étranges et de lieux inventés, tels que ceux que j’emploie, ou que j’ai employés, dans mes albums pour les petits, et dans certains de mes romans jeunesse.

 
Votre livre paraît lors de la rentrée littéraire de l’automne 2020. Allez-vous lire certains livres à paraître en même temps que le vôtre ?

J’ai déjà lu (et aimé) Un jour ce sera vide de Hugo Lindenberg, L’Autre Rimbaud de David Le Bailly, Une bête aux aguets de Florence Seyvos, Liv Maria de Julia Kerninon, L’Affaire Vincent Lambert d’Ixchel Delaporte, (sorti au début du confinement). Ensuite je lirai Chavirer de Lola Lafon. On m’a recommandé La Géante, de Laurence Vilaine.

 

Marie-Sabine Roger à propos de ses lectures


Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

Plusieurs évidemment. Je suis vraiment « tombée » dans les livres à partir de 11-12 ans, en piochant dans la bibliothèque de mes parents. Zola, Agatha Christie, Simenon, Edgar Poe, Ray Bradbury, les nouvelles de Maupassant, Lovecraft, Robinson Crusoé de Daniel Defoe, L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson, mais aussi Raoul Follereau et son Tour du monde chez les lépreux, ou La Vie des fourmis de Maurice Maeterlinck… Je lisais tout ce qui était à ma portée (intellectuelle, mais également et surtout physique, c’est à dire à portée de main sur les étagères...).
 

Quel est le livre que vous auriez rêvé écrire ?

L’Opoponax, de Monique Wittig, pour son incroyable liberté littéraire. Zazie dans le métro, de Raymond Queneau, pour les même raisons, L’Attrape-Cœurs de J.D. Salinger, L’Arrache-Cœur de Boris Vian… Mais surtout La vie devant soi, d’Émile Ajar / Romain Gary, et Le Petit Prince, de Saint-Exupéry, deux textes que j’ai lus à des âges différents, et dont je ne me suis jamais lassée.


Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

La Chèvre de Monsieur Seguin. J’ai beaucoup pleuré.


Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Le Petit Prince, La vie devant soi, L’Assommoir.


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Je n’ai jamais lu Proust. Je ne sais pas si je dois en avoir honte. Il est dans ma PAL fantasmatique, avec un certain nombre d’autres grands textes que je me réserve pour mes dix dernières années.


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Il y en a mille. De quoi faire de très longs sautoirs… Là, je pense à deux romans, Le Nazi et le Barbier, de Edgar Hilsenrath, et La mort est mon métier, de Robert Merle. Deux façons fulgurantes d’intelligence de parler de l’innommable, par l’humour décalé chez Hilsenrath, en adoptant un point de vue d’une « banalité » glaçante chez Robert Merle.

Les trois romans de Robert McLiam Wilson : Ripley Bogle, Eureka Street, et La Douleur de Manfred. Et tous ceux dont je me souviendrai demain, et que je regretterai de ne pas avoir cités.

 
Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Aucun livre, ancien ou récent, n’a de réputation surfaite. Certains sont faits pour nous, d’autres non. Je ne comprends pas toujours pourquoi certains livres sont encensés, ou déchiquetés par la critique, et cela m’énerve ou me désole, mais je ne peux me fier qu’à mon seul point de vue. Il est forcément subjectif.


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

"Bienheureux les fêlés, car ils laissent passer la lumière" (citation attribuée à Michel Audiard, dont on trouve plusieurs versions).


Et en ce moment que lisez-vous ?

Une république lumineuse, d’Andrés Barba, chez Christian Bourgois. Je suis bien accrochée, j’y retourne.

 

 

 

Découvrez Loin-Confins de Marie-Sabine Roger, publié aux éditions du Rouergue

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