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EAN : 9782378801540
193 pages
Éditeur : L' Iconoclaste (19/08/2020)
3.85/5   591 notes
Résumé :
Liv Maria est la fille d’une insulaire bretonne taiseuse, et d’un norvégien aimant lui raconter les histoires de ses romanciers préférés. Entourée de l’amour de ses parents et de ses oncles elle a vécu sur l’ile natale de sa mère dans un milieu protégé avec une douce quiétude et une certaine liberté jusqu’à « l’événement » qui lui fera quitter le cocon familial. Arrivée à Berlin comme jeune fille au pair, elle va vivre une histoire d’amour forte qui se terminera con... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (203) Voir plus Ajouter une critique
3,85

sur 591 notes
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Kirzy
  19 août 2020
°°° Rentrée littéraire 2020 #1 °°°
Voilà un très beau roman qui comblera les amateurs de portrait de femme subtil. Julia Kerninon pose un regard singulier sur l'intime et le banal du quotidien pour en extraire toute la complexité de la vie d'une femme, de la naissance à sa quarantaine.
Avec un remarquable art de la concision et de l'ellipse temporelle, elle dit à merveille comment une femme peut endosser différentes identités au cours d'une vie, comment ces facettes se superposent pour cohabiter, parfois avec une certaine sérénité, parfois dans l'antagonisme.
« Cette densité, l'épaisseur nouvelle des journées, voilà ce qui l'avait surprise. Elle se sentait un peu comme un scaphandrier, avec des semelles de plomb ; huit kilos, collés au sol marin, contemplant des merveilles inaccessibles aux yeux des terriens. Jamais auparavant elle n'avait eu à ce point la certitude d'avoir fait un choix. Autrefois, elle avait toujours su au fond qu'elle pouvait partir, et même si elle ne l'avait jamais fait facilement, elle l'avait fait plusieurs fois. La nuit, quand Flynn lui faisait l'amour dans le silence du sommeil de leurs enfants, elle ne parvenait pas à se dégager de cette vision de son propre corps comme un territoire déchiré entre plusieurs nations, avec la cicatrice de son opération, les traces de feutres des petits sur ses doigts, les marques de brûlaure de la cuisine. Et dans tout ça, moi. »
C'est assez fascinant de voir l'aisance avec laquelle l'auteur fait partager l'intériorité de Liv Maria, sur plusieurs époques, dans plusieurs pays, découvrant l'amour et le désir, traversant des histoires d'amour sans savoir laquelle sera la dernière, devenant mère. L'écriture douce et vive de Julia Kerninon accompagne avec élégance et évidence ce parcours à la fois faillible et complet, explorant dans toute sa complexité la palette des émotions traversées.
Malgré la force de vie de Liv Maria, malgré sa liberté, on sent rapidement que cet insaisissable mille-feuilles d'identités est prêt à vaciller. Et il vacille. le twist catalyseur m'a gêné au départ, le scénario reposant sur un énorme jeu du hasard auquel j'ai eu du mal à croire. Mais peu importe, on embarque avec Liv Maria dans sa tentative de se détacher de ses souvenirs, de se défaire de ce passé devenu secret inavouable, qui la happe malgré elle. Ce terrible caprice de la vie apporte une dimension de tragédie grecque à la Sophocle et fait monter en puissance la tension jusqu'au point final, superbe et radical, pour résoudre le dilemme moral initial.
Une très belle découverte que cette auteure talentueuse et sensible.
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Cancie
  24 janvier 2021
Liv Maria, ce roman nous conte la vie d'une enfant née deux ans après que Thure Christensen, marin de commerce, embarqué à Bergen et ayant fait escale dans la ville bretonne face à l'île, ait rencontré Mado, dans le café-restaurant-épicerie de la famille Tonnerre, jusqu'à sa quarantaine. Née sur l'île au printemps 1970, « Ses jeunes parents l'avaient appelée Liv, un prénom qui signifie « vie » en norvégien, et Maria, parce que c'était la tradition insulaire de donner aux garçons comme aux filles le nom de la Madone pour les protéger de la noyade. »
Liv Maria, enfant unique, à qui sa mère apprend la dureté et le silence, devient très tôt une lectrice grâce à son père. Les quatre frères de sa mère, ses oncles donc, tous célibataires, lui apprennent, eux la pêche et même la conduite, dès l'âge de 14 ans, lui permettant ainsi de transporter tous ceux qui le voulaient d'un bout à l'autre de l'île bretonne. Une vie libre et heureuse jusqu'au soir, dans l'année de ses dix-sept ans, où elle est victime d'une agression sexuelle. Sa mère l'envoie alors à Berlin chez sa tante. L'adolescente déracinée découvre alors l'amour, auprès de Fergus, son professeur d'anglais, un Irlandais marié et père de famille, exilé le temps d'un été. Une fois reparti, elle n'aura plus de nouvelles, mais c'est sans compter sur le destin… Car la suite de sa vie sera moins sereine. Elle sera parsemée de drames, d'aventures et de multiples péripéties.
Dans les pas de Liv Maria, nous voyageons beaucoup et découvrons Berlin, le Chili, l'Irlande sans oublier cette île bretonne d'où elle part mais où elle revient à plusieurs reprises. Plus qu'un déplacement physique, c'est surtout le voyage intérieur de cette femme éprise de liberté qu'il nous est donné de suivre. Ce récit haletant nous permet de découvrir une femme multiple, à la fois forte et fragile, une femme honnête, pleine de contradictions toujours poussée par cette soif de liberté et la difficulté à concilier identité, féminité et liberté. C'est un portrait de femme, subtil, aux dimensions philosophiques que nous croque avec un immense talent Julia Kerninon, dans lequel les livres et la littérature ont une place prépondérante.
Le dilemme moral auquel se trouve confronté l'héroïne relève quasiment de la tragédie et est traité superbement par cette jeune auteure que je ne connaissais pas encore et qui en est pourtant à son cinquième roman !
Je viens de le découvrir car il fait partie des huit livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs des 2 rives 2021.

Lien : http://notre-jardin-des-livr..
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Fandol
  14 février 2021
Liv Maria, de Julia Kerninon, me laisse une impression bizarre, bilan d'une lecture qui ne m'a jamais convaincu. L'histoire de cette jeune fille devenue femme aurait pu s'emballer davantage, aller bien plus loin dans certains épisodes au lieu d'accumuler une série de situations plus ou moins crédibles.
Tout avait bien commencé pourtant sur cette île bretonne jamais nommée, reliée à la côte par un ferry. Un Norvégien, Thure Christensen, marin dans le commerce, avait épousé la cafetière du lieu, Mado Tonnerre dont les quatre frères vivent tout près. Liv qui signifie vie, est née en 1970 et, grâce à son père qui lui lisait Jack London, Faulkner, Beckett, elle s'éveille très vite à la littérature. Par contre, sa mère est dure, ce qui ne l'empêche pas de prononcer des mots d'amour, quand même.
Le roman est donc bien lancé avec des informations intéressantes sur le livre et le bois. Quand je lis qu'à quatorze ans, Liv Maria conduit sur les routes et chemins de l'île, je suis un peu surpris mais pourquoi pas ? À dix-sept ans, elle est agressée sexuellement par un ignoble individu alors qu'elle conduit, de nuit. Elle échappe de peu au pire. Sans délai, sa mère, au lieu de s'en prendre à l'agresseur, l'envoie à Berlin, où vit Bettina, la soeur de Thure.
Difficile d'imaginer le choc émotionnel pour cette jeune fille qui s'épanouissait en toute liberté sur son île, au moment où elle se retrouve, en 1987, dans une grande ville pas encore réunifiée. Comme c'est l'été, elle s'inscrit à des cours d'anglais donnés par Fergus, un prof irlandais qui lui parle aussi de Faulkner, la séduit. Liv Maria tombe follement amoureuse de cet homme déjà marié et père de trois enfants.
Le noeud du drame est là et je n'en dirai pas beaucoup plus. Simplement que l'été terminé, Fergus rentre en Irlande, promet beaucoup et ne donne plus signe de vie. Les parents de Liv Maria s'étant tués en voiture, elle rentre sur son île, reprend le café, monte un gîte pour les touristes puis part soudain pour le Chili.
Arrivé dans cette partie, je n'adhère plus à l'histoire. Trop d'invraisemblances inutiles pour prouver les grands talents de Liv Maria qui monte des affaires, les fait prospérer, aime des hommes et enfin rencontre, hasard incroyable, un jeune Irlandais, Flynn, qui voyage. Il a vingt-quatre ans, elle quelques années de plus : c'est l'amour fou. Liv Maria est enceinte. Ils se marient et rentrent en Irlande et, vous qui n'avez peut-être pas lu ce roman, commencez à deviner le noeud de l'intrigue…
La suite va poser énormément de questions sur l'identité, sur la vie passé qu'il faut assumer ou non. Julia Kerninon, je le reconnais, pose là de véritables questions de fond, laisse planer de terribles interrogations, met en scène des soi-disant amis du couple vraiment odieux, laissant présager, au fil des pages, une issue irrémédiable.
Au cours de ma lecture, j'ai donc alterné le bon et moins bon, la passion et la lassitude sans parler de certains développements pédagogiques pas toujours utiles comme la leçon d'anglais ou l'inventaire d'une librairie…
Liv Maria, livre faisant partie de la sélection du Prix des Lecteurs des 2 Rives 2021, met en scène une héroïne au talent fou. Hélas, la vie a été très cruelle avec elle, même si elle lui a permis de vivre de merveilleux moments, ce qui est un peu le cas de beaucoup d'êtres humains.

Lien : http://notre-jardin-des-livr..
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Ladybirdy
  24 octobre 2020
Liv Maria dessine le portrait d'une femme qui recherche la liberté au prix des barreaux qui la musellent tant et plus.
Portrait d'une femme qui grandit dans l'amour de ses parents, d'un père qui lui donnera en héritage la passion des livres. Quand surgit un drame dans son adolescence, la voilà envoyée à Berlin où elle se découvrira à la fois orpheline des siens et nouvellement amoureuse.
On suit Liv Maria dans toutes ses tentatives de s'élancer au plus près de la liberté, affranchie des uns et des autres, mais toujours cloisonnée par de multiples secrets qui la façonneront année après année.
J'ai lu ce roman avec beaucoup de plaisir en ayant eu la chique coupée d'arriver à la fin alors que je m'attendais à une bonne cinquantaine de pages en plus.
Je reste avec mes questions sur cette mystérieuse Liv Maria, sur ses lendemains et la vie qu'elle se sera finalement choisie et une impression que ce roman aurait mérité d'être fouillé, creusé, approfondi, émotionnellement plus parlant.
Mais quand on est frustré d'arriver à la fin, c'est tout de même le résultat d'une bonne lecture qui m'aura happée et questionnée sur cette femme aux poignets d'or.
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Kittiwake
  14 septembre 2020
Liv Maria est une îlienne, avec ce que cela comporte de singularité, et de force sereine, atout qui disparait avec l'immersion sur le continent. C'est un événement traumatisant qui conduit la jeune fille à l'exil, hébergée par une parente à Berlin. La candeur de ses dix-sept ans en fera une proie facile pour le séduisant professeur irlandais lui aussi loin de sa patrie et de sa famille, à savoir femme et enfants…
Mille autres vies attendent la jeune femme, avant que le destin et la rencontre d'un homme la conduise sur une nouvelle île, en Irlande, où le passé resurgira de façon inattendue.

J'ai beaucoup aimé le portrait évolutif de cette femme, que les coups du destin arment d'une cuirasse en apparence invincible. de la jeune fille à la femme mûre, le trait commun est la propension à se mentir, à l'abri derrière des oeillères que l'amour semble être la seule force capable d'écarter.
Il semble qu'il soit plus facile de se tromper soi-même que de se cacher indéfiniment derrière une infinité d'alibis, au risque de tout dévoiler dans une moment de faiblesse.
Une île bretonne, Berlin, le Mexique, l'Irlande, c'est aussi le livre d'un voyage qui ressemble fort à une fuite. le voyage serait-il le remède au refus de son passé?
J'ai également beaucoup apprécié le style de la narration qui donne au personnage une réalité au delà du romanesque et la rend terriblement humaine dans ses fragilités et sa densité.

Lien : https://kittylamouette.blogs..
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critiques presse (6)
Actualitte   26 avril 2021
Liv Maria de Julia Kerninon fait partie des 5 titres sélectionnés pour le Prix des Libraires 2021.
Lire la critique sur le site : Actualitte
LeSoir   23 novembre 2020
«Liv Maria», le dernier roman de Julia Kerninon, est l'itinéraire mouvementé d'une femme qui se veut libre mais qui est marquée par un secret qu'elle juge inavouable.


Lire la critique sur le site : LeSoir
LaPresse   23 novembre 2020
Julia Kerninon a un don. Celui d'aller creuser au plus profond d'un personnage tout en racontant sa vie, toutes ses vies, en 200 pages à peine.
Lire la critique sur le site : LaPresse
Actualitte   09 novembre 2020
Dans les pas de Liv Maria, l’auteure nous fait naviguer entre liberté, identité et féminité, se demandant comment rester une femme libre lorsque l’on a tant vécu, lorsque l’on devient épouse et mère.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Bibliobs   22 octobre 2020
L'autrice d'« Une activité respectable » bâtit ici le destin fabuleusement tragique d'une héroïne victime d'une agression sexuelle à 17 ans, orpheline de parents et finalement ancrée dans une histoire de famille paisible en Irlande.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LeFigaro   08 octobre 2020
L'histoire de cette femme vaillante et sensuelle, courageuse et honnête.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (144) Voir plus Ajouter une citation
Marine1608Marine1608   19 juillet 2021
Mais le contraire d'oublier, Liv Maria, ce n'est pas se souvenir - c'est apprendre.
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Cath_perrinCath_perrin   13 juillet 2021
 C’est difficile d’expliquer pourquoi un mariage ne fonctionne pas, pourquoi deux personnes qui se sont pourtant aimées peuvent en arriver à se sentir si mal dans la même maison, dans la même pièce. Comment la magie disparaît. Comment un paysage qui nous a autrefois semblé inépuisable devient aussi ridicule que le papier peint d’une maison qu’on déteste.
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IleauxtresorsIleauxtresors   19 septembre 2020
Son père était un lecteur et il avait fait de sa fille unique une lectrice. Sa mère lui apprendrait la dureté et le silence, ses oncles lui apprendraient la pêche et la conduite, mais d’emblée, le plus tôt possible, son père lui avait appris à lire. Le soir, il venait s’asseoir au bord de son lit pour lui lire L’amour de la vie, une nouvelle de Jack London, quand elle n’avait pas encore dix ans. London, Faulkner, Beckett, Hardy, c’était le genre d’histoires qu’il lui lisait, qu’il voulait porter à sa connaissance, à elle, une petite fille. Sa sélection brassait indifféremment livres pour enfants et livres pour adultes, si bien qu’il ne sembla jamais à Liv Maria qu’il existait de réelle frontière, non pas seulement entre ces catégories littéraires, mais entre ces deux états. Les contes de Grimm étaient très cruels, après tout, alors que Samuel Beckett, l’austère, le pessimiste dramaturge Beckett, avait écrit des pages si émouvantes sur les biscuits, dans Murphy, des pages dont le père de Liv Maria avait pressenti avec justesse qu’elles parleraient à un enfant. Parce que leur problématique – dans quel ordre manger les petits gâteaux, et pourquoi, et ce qu’impliquerait le changement, résonnait avec sa vie quotidienne.
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hcdahlemhcdahlem   01 septembre 2020
INCIPIT
Mes parents font l’amour et je ne suis pas encore là.
Quand ils escaladent l’escalier de leur chambre, juste après le déjeuner, et qu’ils s’enfouissent sous les duvets de leur lit bateau, je regarde les mouvements de reins de mon père et je m’étonne qu’un homme d’un mètre quatre-vingt-dix et de cent vingt kilos puisse onduler comme ça. Seuls les petits pieds de ma mère dépassent du cadre de bois sculpté. Secrètement, je m’imagine que, la nuit, mes parents retrouvent la même taille, que la nuit ils sont égaux.
J’ai été voulue, je crois, appelée à tue-tête, mais je ne suis pas encore. Dans l’obscurité du ventre de ma mère, un spermatozoïde paternel, que j’aimerais imaginer comme un drakkar, mais que je sais au fond de moi se rapprocher plutôt d’un marsouin joueur, fend une eau onctueuse pour atteindre quelque chose de rond.
Et alors je commence à devenir. Bientôt, je serai vraiment moi.
Mon nom est Liv Maria Christensen.

Liv Maria avait cru comprendre un jour que l’union de ses parents était une source d’étonnement pour ceux qui les entouraient. Une fille de l’île avec un Norvégien, une fille d’ici avec un étranger, pour commencer. Cet homme grand et gros avec cette brindille, ce colosse plongé dans ses livres avec une tenancière de café – que pouvaient-ils bien avoir à se dire ? Liv Maria ne savait pas, elle non plus, elle savait seulement qu’elle les entendait murmurer jusque tard dans la nuit, discuter à bâtons rompus. Souvent, le soir, quand elle était petite fille, elle venait sans un bruit s’asseoir en haut de l’escalier de leur maison pour les écouter sans jamais parvenir à saisir le sens de ce qu’ils se disaient, comme s’ils avaient naturellement adopté un volume sonore qu’on ne pouvait décoder sans se trouver dans leur champ de vision. Alors elle restait sur sa marche en bois, tendant l’oreille, silencieuse, contemplant leurs ombres projetées par le feu sur le mur à côté d’elle, bercée par les chuchotements – le matin, pourtant, elle se réveillait magiquement transportée dans son lit bordé, et ni son père ni sa mère ne faisait aucun commentaire. C’était simplement la vie de famille.
Cette surprise que les autres manifestaient devant ses parents, Liv Maria la balayait sans une hésitation. C’était évident. Son père était un lecteur, et sa mère était une héroïne. Son père aimait les histoires, et sa mère était un personnage. Jane Eyre, Molly Bloom, Anna Karénine, et Mado Tonnerre dans son café, telle que son père l’avait vue pour la première fois, le jour où il y était entré pour passer le temps jusqu’à l’arrivée du ferry qui devait le ramener sur le continent. Thure Christensen était à l’époque un simple marin de commerce, une profession qu’il avait embrassée sans réelle conviction, embarquant à bord d’un porte-conteneurs comme sur sa propre vie, donnant corps à une métaphore le temps de se trouver lui-même. Il avait voyagé une semaine depuis Bergen, et puis le tanker avait fait escale dans la ville bretonne face à l’île. Il avait pris un ferry pour aller visiter, et après avoir arpenté les dunes et les criques, il avait rencontré la mère de Liv Maria dans le café-restaurant-épicerie que possédait depuis toujours la famille Tonnerre. Mais c’était aussi une armurerie. J’ai demandé une tasse de café à ta mère, et elle, elle a poussé les boîtes de balles pour attraper le sucrier, et c’est là que je les ai vues, toutes ces boîtes, et je me suis demandé où j’étais tombé. Alors, c’était ça, la France ? Je venais de ce tout petit village en Norvège et je ne connaissais rien du monde. C’était mon premier indice sur les pays étrangers – ailleurs, les gens vendaient des munitions dans les salons de thé. J’essayais de comprendre ce qui était différent, en dehors de mon pays, et ce que j’ai vu en premier, c’était ça : des balles et de la porcelaine, et ta mère qui n’était pas encore ta mère.
Liv Maria pouvait parfaitement imaginer Thure à vingt-deux ans, innocent, assis sur le tabouret de bois en attendant son café, voyant apparaître soudain devant lui Mado, hâlée, avec ses yeux perçants et ses cheveux bruns, figée dans la dernière seconde où il la contemple avant de l’aimer. Comme dans un tableau, son père avait vu sa mère ce jour-là entourée de ses attributs – la porcelaine du petit commerce et les balles destinées à la lande sauvage, la domesticité et la guerre, Pallas Athéna avec sa chouette et son bouclier. Et peut-être qu’il avait su confusément ce qui l’attendait avec cette femme – un foyer tumultueux, un bonheur féroce et une fin tragique, mais jamais l’ennui.
Sur sa mère, son père avait dit deux choses distinctes que Liv Maria n’avait jamais oubliées. La première, un jour où ils la regardaient tous les deux sur la plage, courbée, cherchant des coquillages dans le sable : La différence entre ta mère et les autres femmes – ou entre les femmes que moi, je connaissais à Namdalen – c’est la même qu’entre une pomme domestique et une pomme sauvage. Regarde-la. Elle est plus petite, plus dure, elle exige plus de subtilité pour être aimée. Mais elle est comme ça parce que rien ni personne ne la fait plier. Elle emprunte les chemins difficiles qui semblent être les seuls qu’elle connaisse, et c’est tout. La deuxième chose, un soir où ils fêtaient tous les trois le treizième anniversaire de mariage des parents – sa mère était partie dans la cuisine chercher les petites cuillères pour manger le kvaefjordkake traditionnel, et son père s’était incliné légèrement vers Liv Maria pour lui chuchoter, les yeux embués : J’ai eu de la chance qu’elle m’épouse, tu sais. Je n’étais vraiment rien du tout, à l’époque. Je suis arrivé ici sans prévenir, mes mains étaient vides, mon cœur était plein. Elle aurait pu trouver beaucoup mieux que moi. Elle le savait très bien. Elle m’a tout appris. Elle m’a donné mon enfant. Et pour ça, je lui suis éternellement reconnaissant.
Liv Maria ne savait pas exactement ce qui s’était passé le premier jour, ni quel enchaînement de hasards et de choix avait décidé son père à démissionner de la marine marchande, et sa mère à faire une place sur son île exiguë, dans son cœur si souvent serré comme un poing, à ce jeune homme naïf qui ne parlait pas encore sa langue. Ce qu’elle savait, en revanche, c’est que deux ans plus tard, au printemps 1970, elle était née là, sur l’île. Ses jeunes parents l’avaient appelée Liv, un prénom qui signifie vie en norvégien, et Maria, parce que c’était la tradition insulaire de donner aux garçons comme aux filles le nom de la Madone pour les protéger de la noyade.
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fbalestasfbalestas   15 mars 2021
C’était une baleine. Personne ne l’avait encore vue. Une baleine morte, échouée là, tiède, mais morte. Liv maria en avait fait le tour, caressant de sa main sa peau couverte de petits coquillages. Elle se rappelait que les baleines peuvent exploser quand elles ont commencé à se décomposer. Un simple trou dans leur enveloppe libère des litres d’entrailles en geyser. Sa baleine était morte depuis quelques minutes quand elle l’avait découverte. Elle était morte sur le sable de cet endroit inconnu, un endroit où jamais une baleine n’aurait dû se trouver et où elle ne pouvait connaître personne. Complètement dépassée, sortie du rang. La ligne d’affleurement des vagues sur le rivage, premier cercle de son enfer.
Liv Maria avait frissonné. Il faisait froid. Elle avait besoin d’un abri. Elle avait ramassé un morceau de bois flotté sur le sol, elle l’avait calé dans la bouche de la baleine et elle avait poussé, de toutes ses forces, et la bouche s’était ouverte et n’avait plus bougé. (…) Liv Maria s’était accroupie pour se glisser entre ses deux mâchoires et s’asseoir là, à l’abri, dans sa bouche. Elle avait pleuré pour la baleine, et après elle avait pleuré pour elle, Liv Maria Christensen.
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